Till Kingdom come

Chapitre 8

Finding Michelangelo

– J'ai déjà dit que ce plan est nul ?

Esquiver vers l'arrière. Coup de genou dans le coude. Basculer. Réception sur un bras. Sabrer avec l'autre le mollet. Se plier. Se mettre à genou. Cisailler la jambe. Coup de grâce. Aux suivants.

– Au moins trois fois.

Bondir. Coups de pied. Moins deux.

– Cinq, en fait. Mais j'ai arrêté de compter depuis un moment.

Tourner. Parer d'un sabre. Frapper l'épaule de l'autre. Quart de tour de la lame. Retirer le sabre.

– Merci pour ton éternelle précision, Donnie, mais, au risque de me répéter, ce plan est le plus nul que Leo nous ait concocté depuis longtemps.

Ne pas se laisser distraire par les sarcasmes de Raphael. Coup de pied vers l'arrière. Vérifier les alentours.

– Qu'est-ce que je devrais dire ? soupira une voix peu familière dans l'oreillette.

Leonardo cligna des yeux, retrouvant soudainement la réalité en se rappelant qu'ils avaient embarqué Emma Ackerman, alias le Singe Rouge, dans leur tentative pour retrouver Michelangelo. Il fronça les sourcils. Ce qui était fait était fait.

Ils s'étaient retrouvés à environ trois heures du matin et avaient discuté des pistes les plus intéressantes. Donatello avait repéré un abattoir vers les docks qui remplissaient à la fois les fonctions de hangar et de chambre réfrigérée dont ils avaient parlées. Cependant, l'abattoir sortait vraiment du lot à cause de la quinzaine de Foots en faction tout autour. Les autres n'avaient pas trouvé mieux, pas même le Singe. De toute façon, Leonardo n'aurait prêté aucune attention à ses propositions. Il voulait bien prendre le risque de l'emmener avec eux même si cela signifiait la surveiller en permanence mais il était hors de question de la suivre où que ce soit. Il ne lui faisait pas confiance malgré ses belles paroles et sa bonne volonté. Raphael aussi la gardait à l'œil mais certainement plus parce qu'il se sentait trahi ou une idiotie de ce genre. Raphael était brutalement sincère et s'attendait à ce que tout le monde agisse de la même façon. Sa naïveté le conduisait parfois dans ce genre de situation mais il blâmait invariablement les autres pour sa faiblesse.

– Tout va bien, Goku ? demanda Donatello.

Leonardo secoua sèchement ses sabres avant de les ranger dans leurs fourreaux. Donatello avait eu cette idée ridicule de donner un nom de code au Singe alors qu'elle avait déjà un pseudonyme. Raphael en avait proposé des tas beaucoup plus imagés mais il avait plié pour la référence directe au personnage mythique Son Goku, le Roi des Singes du Voyage en Occident, un classique de la littérature chinoise. Pour avoir lu ce conte et d'autres, Leonardo aurait préféré conservé le nom chinois de Sun Wukong mais l'heure n'avait pas été au débat – il avait renoncé voilà bien longtemps à faire lire de la vraie littérature à Donatello et Raphael.

– Heureux de pas être allergique à la poussière, répondit le Singe.

Emma parlait comme un homme une fois son masque en place. C'était un peu bizarre mais elle faisait bien ce qu'elle voulait, Leonardo s'en fichait. Il avança prudemment jusqu'à la porte et jeta un rapide coup d'œil dans le couloir.

– Dix de mon côté, informa Leonardo. Voie dégagée.

– Sept, répondit Donatello. Dégagée.

– Douze, ajouta Raphael. Dégagée.

Il y avait un sourire dans sa voix. Ce n'était pas le moment de jouer, pourtant.

– Trois araignées de taille très honorable. Voie dégagée.

– T'auras l'occasion de taper sur des méchants plus tard, railla Raphael. Désespère pas.

Il y eut un soudain bruit métallique, des coups échangés, une noyade dans le sang.

– Treize, corrigea Raphael.

– Ta voie n'était pas dégagée.

– Elle l'est maintenant !

– Quinze minutes avant diversion, rappela Donatello pour tuer le début de dispute dans l'œuf.

La diversion consistait en un gros feu d'artifice dans le système de climatisation du bâtiment, système dans lequel le Singe se trouvait actuellement, à la recherche de Michelangelo. Leonardo, Donatello et Raphael devaient se charger d'attirer l'attention des Foots pour laisser la voie libre à Emma. Raphael n'appréciait pas ce plan, comme il le rappelait régulièrement, mais il avait été motivé par un constat assez simple : ils étaient devenus trop grands et trop lourds pour emprunter ce genre de voie détournée. Emma ne pesait qu'une cinquantaine de kilogrammes malgré sa taille et elle était assez souple pour se faufiler dans les conduits, elle était donc toute désignée pour cette opération. Les Tortues n'avaient qu'à faire diversion en attendant l'incendie qui leur permettrait de se retirer dans la confusion. Le plan était un peu bancal mais ils n'avaient pas trouvé mieux dans la précipitation. Il leur fallait rejoindre la sécurité de leur vaisseau spatial avant l'aube ou bien la situation deviendrait beaucoup plus compliquée.

Leur vaisseau spatial. Leonardo repoussa cette pensée à la fin de la liste de ses préoccupations actuelles. Plus tard. Juste plus tard.

Leonardo donna un petit coup de pied dans la porte et s'avança furtivement dans le couloir. Il commençait à ressentir le froid de la salle principale de l'abattoir, au bout du couloir, derrière un rideau en plastique épais et translucide. Leonardo percevait déjà les silhouettes des carcasses d'animaux à travers le plastique. Il s'était attendu à une odeur un peu plus oppressante, une odeur de mort peut-être, mais le froid la camouflait efficacement. Cependant, il sentait ses membres s'engourdir un peu aux extrémités. Normalement, les tortues tiraient leur chaleur uniquement de leur environnement mais le mutagène avait quelque peu arrangé leur condition : tant qu'ils bougeaient et produisaient un peu de chaleur, ils ne risquaient pas de tomber en léthargie. Ils étaient cependant plus lents et avaient la tête un peu cotonneuse et Karai avait certainement compté là-dessus.

Elle n'avait pas tenu sa promesse. Plus Leonardo y pensait, plus ça lui paraissait évident. Michelangelo n'avait pas pu oublier l'ultimatum et avait certainement été attaqué avant la fin des quarante-huit heures généreusement offertes par Karai. Leonardo le prenait comme une basse vengeance. Après tout, il avait brisé le pacte. Karai n'avait aucune raison de respecter sa parole par la suite – à part l'honneur mais en avait-elle seulement ? C'était une punition. C'était sa faute.

– Leo, derrière toi !

Leonardo se retourna en entendant la voix d'Emma et trancha par réflexe son assaillant, ne lui accordant même pas un regard alors qu'il tombait mollement au sol. Si le Singe l'avait vu, il devait être dans les conduits de réfrigération de la salle suivante.

– Tu es en retard sur le plan, répondit Leonardo en écartant le rideau en plastique.

– Une méchante araignée t'a retenue ? se moqua Raphael.

– Y'a des grilles et j'ai du mal à les dévisser, s'excusa Emma. J'ai les doigts tout engourdis.

– Tu parles à des reptiles, Macaque.

– Quatorze minutes.

Leonardo avança avec circonspection au milieu des carcasses suspendues à de grosses chaînes sur un système de railles aériens. Il n'y avait personne et ça contrariait un peu ses plans.

L'air remua légèrement derrière lui et Donatello le rejoignit silencieusement. Il était éclaboussé de sang.

– Pas le mien, confirma Donatello.

Leonardo hocha la tête. Il ne devait pas non plus être très propre.

– Qui parie que les portes vont se refermer sur nous ? demanda Raphael en entrant à son tour dans la salle.

Contrairement à ses frères, Raphael avait récolté quelques coupures mais rien d'inquiétant. Son bras droit était rouge jusqu'au coude. Leonardo renonça à demander les détails.

– D'après les plans que j'ai téléchargés tout à l'heure, reprit Donatello en consultant son téléphone portable, nous sommes dans la chambre froide principale. Michelangelo est probablement dans l'une des chambres de petite contenance, à l'arrière du bâtiment, par là.

Leonardo hocha la tête. Il n'avait pas fait trois pas dans la direction indiquée que des rideaux métalliques se baissèrent à chaque porte, derrière les rideaux en plastique, à l'exception d'une. Raphael renifla. Et puis la ventilation se mit en marche, crachant un air polaire.

– Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda le Singe.

– Continue à avancer, Goku, chuchota Donatello. Rappelle-toi le plan : trouve Michelangelo et sortez, ne nous attendez pas. On se débrouillera.

Il y eut un petit temps d'hésitation avant qu'Emma approuve. Raphael lâcha un commentaire sur ces chochottes de gamines infoutues de suivre un plan correctement et Leonardo laissa passer – il pensait à peu près la même chose. Armes aux poings, ils regardèrent les Foots s'amasser dans les coins de la chambre froide, entre les carcasses, le long des murs, partout. Le blanc du carrelage aseptisés fut rapidement noir de monde.

– Ah, enfin le plat de résistance, railla Raphael.


Michelangelo avait perdu le compte de ses pompes mais il devait facilement approcher du million – à quelques centaines de milliers près. Les Foots avaient fait l'erreur de l'enfermer dans une chambre froide suffisamment grande pour ce genre d'exercice et il s'y appliquait pour produire un peu de chaleur. Ça faisait longtemps qu'il avait perdu en sensibilité mais au moins avait-il la tête claire – autant que possible dans les présentes conditions. Ses muscles tiraient désagréablement. Les coups qu'il avait reçus n'y étaient pas pour grand chose mais la déshydratation et la faim commençaient à faire leur effet. Michelangelo ne savait pas vraiment depuis combien de temps il était enfermé là-dedans mais il commençait à trouver le temps long.

Il y eut du bruit dans le conduit de la climatisation au niveau du sol et Michelangelo releva les yeux du carrelage. Il aperçut le visage rouge et furieux d'un singe à crinière blanche à travers la petite grille. Il s'était attendu à voir ses frères débarquer à grands renforts de démonstration de force. Quelque part, il était un peu déçu. Il n'avait rien contre ce gamin et il comptait tout de même le remercier s'il réussissait à le sortir de là mais le Singe Rouge se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Et pourquoi prenait-il des risques pour lui, d'abord ?

– La cavalerie est arrivée ! lança le Singe Rouge. Enfin, il faut que je trouve une sortie mais ça va pas être long.

– La chambre est scellée, informa Michelangelo en reprenant ses pompes.

Il avait essayé de se sortir de là, forcément, mais il n'avait pas réussi à forcer la porte de la chambre froide. Quant au conduit, il était beaucoup trop petit pour lui permettre de passer.

– Je suis équipé.

Le Singe s'avança dans le conduit pour donner des coups de pied dans la grille jusqu'à ce qu'elle se descelle. Il se tortilla ensuite en arrière et farfouilla quelques instants dans un sac que Michelangelo ne voyait pas. Le Singe produisit un thermos et un petit paquet en papier d'aluminium qu'il passa à travers le trou. Michelangelo s'assit avant d'attraper le ravitaillement.

– Tiens, pour patienter. Ça a dû un peu morfler pendant le trajet, désolé.

Le Singe lui fit un petit signe de la main et disparut dans le conduit. Michelangelo, la gorge serrée et les mains un peu tremblantes, ouvrit avec précaution le thermos et sentit l'arôme du chocolat lui monter à la tête. Le chocolat chaud fumait encore un peu et Michelangelo le but à petites gorgées, savourant chacune d'entre elles. La chaleur l'envahit progressivement et son estomac réclama plus.

L'aluminium entourait trois sachets en plastique. Le premier contenait un sandwich au jambon et au fromage grillé qui avait effectivement mal vécu son transport, le deuxième des cookies au chocolat plus ou moins entiers et le troisième un mélange de noix et de fruits secs. Michelangelo fit un sort à toute la nourriture offerte tout en finissant le thermos de chocolat chaud, le secouant à la fin pour récupérer le plus de dépôts de sucre et de poudre de cacao tombés au fond. Il se sentit bien mieux avec tout ça dans l'estomac mais il était loin d'être rassasié.

De l'autre côté de la porte, le Singe s'affairait et jurait. Il y eut un grand bruit de métal couvert aussitôt par une explosion quelque part dans le bâtiment. Michelangelo sentit un courant d'air chaud sortir du conduit de refroidissement quelques secondes plus tard.

– Merde, déjà ? grogna le Singe de l'autre côté de la cloison. Oui, je suis en retard, je sais. Désolé de pas être un gros bourrin, hein !

– A qui tu parles ? demanda Michelangelo.

– Tes frères, répondit le Singe. Oui, il est conscient, ajouta-t-il à l'intention des autres. Comment tu te sens ?

– Ça va, je peux me battre.

– Il dit qu'il peut se battre... Leonardo insiste pour qu'on suive le plan.

– Quel plan ?

– Sortir d'ici et les laisser se débrouiller. Mais tu vas t'ouvrir, oui ?!

Il y eut des grincements puis un soudain craquement accompagné d'un juron. Et un corps qui s'effondre au sol. Michelangelo ne perdit pas de temps. Il s'appuya contre la paroi et donna un grand coup de pied dans la porte qui s'ouvrit, défoncée. Le Singe était assis par terre, se frottant l'arrière du crâne à travers sa perruque. Michelangelo lui tendit la main et le releva sans effort – il ne pesait pas grand chose.

– Merci, dit-il en lui rendant le thermos.

– Tu me remercieras quand on sera sorti de là, répondit le Singe.

Il rangea le thermos dans son sac puis fouilla un instant dedans.

– Tiens, Donatello m'a confié ça pour toi.

Le Singe lui tendit une paire de nunchaku. Michelangelo sentit un sourire s'installer sur son visage. Enfin quelque chose de familier. Il les prit en main en retrouvant la dureté si familière de l'ébène contre sa peau. Donatello avait choisi une paire à cordes longues faite pour la puissance des coups. Michelangelo préférait généralement des cordes moyennes qui assuraient plus de contrôle et de vitesse mais c'était plus une question de frime qu'autre chose. Il n'avait pas besoin d'une puissance extraordinaire en entraînement face à ses frères, après tout. En revanche, en combat, les longues cordes pouvaient être un avantage certain entre de bonnes mains. Et, sans vouloir se vanter, Michelangelo avait de très bonnes mains.

Le Singe sortit son san jie gun de son sac et le déplia en un bâton de métal un peu moins grand que lui. Ce n'était pas l'arme idéale pour les combats en milieu fermé mais Michelangelo supposait qu'il savait ce qu'il faisait – on ne se trimballait pas avec ce genre d'arme si on ne pouvait pas s'en servir correctement, après tout.

– Donnie a été un peu radin, plaisanta Michelangelo en suivant le Singe vers la sortie.

– J'ai d'autres trucs dans mon sac mais je préfère ne pas les utiliser.

– Quels trucs ?

– Comment crois-tu qu'on ait créé la diversion ?

Des explosifs. Ce foutu Singe se trimbalait avec des explosifs sur lui en plein combat.

– Je vais garder mes distances, alors...

– Il vaut mieux, confirma le Singe. De toute façon, on a tous les deux besoin d'un peu de place pour se battre... Oh, ça va, hein ! Occupe-toi de tes fesses !

– Raphael ? tenta Michelangelo.

Le Singe lâcha un petit grognement d'exaspération et Michelangelo compatit avec lui – il savait à quel point les commentaires déplacés de son frère pouvaient porter sur les nerfs.

– En approche, informa Michelangelo en entendant des bruits de pas non loin de la porte. Six hommes.

Quelque chose sortit de l'ombre du couloir et une forme noire et ovale rebondit sur le sol carrelé jusqu'à leurs pieds. La grenade explosa avant qu'il ait eu le temps de réagir mais, heureusement pour eux, elle ne libéra qu'une grande quantité de fumée irritante et opaque. Michelangelo prit une grande inspiration avant d'être submergé par la fumée – il pouvait retenir sa respiration une bonne dizaine de minutes en combat, l'un des avantages d'être une tortue – et s'enfonça dans le brouillard compact. Les Foots n'avaient toujours pas intégré que ce genre de fumigène ne servait pas à grand chose face à eux. Outre leur aptitude naturelle à l'apnée, les Tortues possédaient plus d'une paire de paupières, comme à peu près tous les reptiles. Elles servaient surtout à protéger les yeux sous l'eau mais se révélaient aussi utiles dans ce genre de situation. Certes, la fumée finirait par irriter les paupières mais Michelangelo avait tout de même plusieurs minutes devant lui pour mettre à terre quelques hommes.

Il prit le premier par surprise, se glissant dans son dos et l'étranglant silencieusement avec la corde d'un de ses nunchakus. Michelangelo entendait le bruit caractéristique d'un bâton fendant l'air à quelques pas sur sa gauche et il se décala pour ne pas être frappé – le Singe ne devait pas voir grand chose. Il faillit percuter un Foot portant un masque à gaz et l'envoya au pays des songes avant que le type puisse réagir. Leur avait-on envoyé des amateurs ? Le troisième Foot n'opposa guère plus de résistance, bien qu'il voulut se défendre. Michelangelo l'allongea d'un coup de poing dans l'estomac et sentit un corps s'appuyer sur sa carapace. Il se pencha en avant pour le faire tomber et un désagréable bruit de cervicale brisée lui apprit que numéro quatre ne serait plus un problème.

– Michelangelo ? lança le Singe.

– Ici.

– Cool mais ça m'apprend pas grand chose.

Michelangelo s'approcha du Singe en s'efforçant de faire du bruit pour ne pas le surprendre et le tira hors de la salle. Malgré le manque de lumière, il vit que le Singe avait les yeux rouges à cause de la fumée. Ses iris aussi étaient rouges mais ce n'était pas une coloration naturelle. Des lentilles. Avait-on idée de porter des lentilles dans ce genre de situation ?

– Ne te frotte pas les yeux, conseilla Michelangelo.

Le Singe cligna des yeux plusieurs fois, forçant ses larmes à s'évacuer. Elles emportèrent un peu de maquillage noir autour au passage.

– Je crains en sauvetage de princesse en détresse, blagua le Singe en reprenant son chemin.

– Zut, j'ai oublié ma robe rose et mon diadème dans ma cellule, railla Michelangelo.

Le Singe ne répondit pas mais Michelangelo sut qu'il lui avait arraché un sourire – qu'y pouvait-il ? il était irrésistible.

Le couloir les mena dans un petit bureau encombré avec une fenêtre donnant sur un quai de débarquement couvert. Il y avait des barreaux à la fenêtre mais ça n'avait pas l'air d'inquiéter le Singe qui démonta rapidement les deux panneaux vitrés coulissant. Il sortit ensuite de sa hôte de Père Noël un petit sachet de poudre noire qu'il déposa en petits tas sur les barreaux, en haut et en bas. Le Singe craqua alors une allumette.

– Il vaut mieux éviter de regarder la flamme.

Michelangelo ferma les yeux et entendit des crépitements puis les barreaux tomber un à un. Lorsqu'il rouvrit les yeux, la fenêtre ne présentait plus un obstacle, même si les bouts de métal restant étaient portés au rouge et dégageaient une désagréable odeur de brûlé.

– Voie dégagée, annonça le Singe.

Il écouta un instant son oreillette avant de se tourner vers Michelangelo.

– Ils arrivent mais on doit partir devant. Repli en C-27-3. J'espère que ça te dit quelque chose.

Michelangelo hocha la tête. Donatello avait numéroté leurs cachettes en fonction d'une grille découpant New York et les alentours. C-27 correspondait au quartier de Red Hook, ce qui rassurait un peu Michelangelo. Il avait eu peur de se retrouver à Newark et de devoir traverser l'Upper Bay à la nage mais ils étaient toujours dans Brooklyn.

– Bien. On va jouer au « premier qui touche le métal en fusion aura super mal », maintenant.

Le Singe replia son bâton et le rangea dans son doc avant de se placer contre la porte. Il n'y avait pas beaucoup d'espace dans le bureau pour prendre de la vitesse et il fut obligé de sauter après seulement deux foulées, plongeant à travers l'ouverture. Il atterrit de l'autre côté en roulant et s'écarta pour laisser la place à Michelangelo. Celui-ci fit à peu près la même chose et sentit la chaleur des barres juste à quelques centimètres de sa peau. Les quais de déchargement étaient vides, à première vue, ce que Michelangelo trouvait bizarre. Ils étaient sortis trop facilement.

La première balle lui passa au-dessus de la tête et Michelangelo n'attendit pas plus pour chercher à se mettre à couvert mais les quais étaient désespérément vides. Le Singe récupéra son bâton tout en restant près de Michelangelo et, soudain, ils furent entourés par un nuage de vapeur les dissimulant. Ils en profitèrent pour retourner dans le bureau. A peine s'étaient-ils cachés derrière le bureau que la porte en face s'ouvrit sur un régiment de Foots armés jusqu'aux dents. Michelangelo donna un coup de pied dans la porte pour s'offrir deux secondes de répit mais ils n'en restaient pas moins coincés entre la pierre et l'enclume.

– T'as quelque chose dans ton sac pour ça ? demanda Michelangelo en se plaquant contre la porte.

Leonardo lui ferait la morale pendant des plombes s'il savait qu'il avait fait quelque chose d'aussi stupide mais Michelangelo n'avait pas vraiment l'occasion de penser à ça. Il vit par la fenêtre des troupes se déplacer sur les quais et se baissa juste à temps pour éviter une rafale de balles. Au moins, les Foots derrière la porte n'étaient plus aussi nombreux.

Pas de réponse du Singe. Michelangelo comprit d'un coup d'œil que l'apprenti super-héros commençait à paniquer. La situation allait sérieusement se compliquer.

Michelangelo s'accroupit à côté du Singe et fouilla dans son sac pour en sortir le sachet de poudre. Il en prit une bonne poignée, fit une rapide prière pour que son plan marche et courut jusqu'à la porte. Il l'ouvrit à la volée, jeta la poudre sur les Foots et se recula à l'abri en attendant les coups de feu qui furent livrés aussitôt. La poudre s'enflamma, projetant des centaines de particules brûlantes sur les Foots qui battirent en retraite en hurlant. Michelangelo tira le Singe par le bras, l'obligea à rester baissé et prit le couloir vers la droite en courant, esquivant les Foots restant ou leur rentrant dedans s'ils ne voulaient pas se pousser.

– Il nous faut une sortie, lança Michelangelo. Tu peux nous trouver ça ?

Il lâcha le Singe pour mettre à terre les deux Foots un peu trop insistants qui leur barraient la route puis lui jeta un coup d'œil – il était toujours debout, au moins.

– Quatrième, non, cinquième porte à gauche. Il y a escalier qui monte jusqu'au toit, derrière des portes coupe-feu.

– C'est toujours mieux que rien, concéda Michelangelo en reprenant la course. Les frangins t'ont entendu ?

– Oui, ils sont en route.

Michelangelo fonça dans le couloir et dérapa au niveau des lourdes portes coupe-feu qui donnaient sur les escaliers. Il fit passer le Singe devant lui, referma les portes sur leurs assaillants puis grimpa les marches quatre à quatre. Ils arrivèrent sur le toit en flammes, huit mètres au-dessus du niveau du sol, d'autres entrepôts dans les environs mais trop espacés pour passer de l'un à l'autre facilement.

Les Foots ne leur laissèrent que dix secondes de répit et ils n'eurent d'autre choix que d'engager le combat en attendant les autres. Michelangelo n'avait pas le luxe de s'occuper du Singe Rouge. Ses muscles tiraient désagréablement à cause des brusques efforts fournis après avoir eu froid et c'était sans compter qu'il n'avait pas dormi depuis presque deux jours. L'adrénaline avait beau couler dans ses veines comme un torrent de montagne après la fonte des neiges, il n'était pas dans des conditions optimales pour combattre. En prime, il n'avait pas l'habitude d'aller en soutien. Raphael s'occupait généralement de ça, lui laissant la possibilité de s'exprimer plus librement avec ses nunchakus.

Michelangelo se jeta sur le premier Foot venu, un type avec des tong-fa rapide comme une vipère, tandis que d'autres se précipitaient vers le Singe. Il ne fit pas dans la demi-mesure et chercha à tuer du premier coup. Il profita d'une ouverture pour frapper la mâchoire par le bas et le Foot s'écroula en arrière tandis que Michelangelo retrouvait le contrôle de son arme, la bloquant sous son bras, gardant l'autre tournant sur le côté. Forcément, l'attaque suivante vint du côté opposé mais ce n'était pas un mouvement très intelligent. Michelangelo frappa directement à la tempe, remit son deuxième nunchaku en mouvement et se recula sur le gravier du toit pour se mettre en garde. S'ils y allaient un par un, Michelangelo pouvait les avoir facilement, au risque de se fatiguer plus rapidement.

Un mouvement d'air sur sa gauche lui apprit que le Singe avait débloqué son san jie gun. Michelangelo lui jeta un coup d'œil et remarqua que son masque était brisé au niveau de l'œil droit. Un trou de la taille d'une paume laissait apparaître un beau coquart en formation sous le maquillage, déjà gonflé et saignant au niveau de l'arcade sourcilière. Quelques gouttes glissaient sous le masque pour réapparaître sous la mâchoire, imbibant le col de son costume. Ce n'était pas sa seule blessure, nota Michelangelo. Il en compta quatre d'un autre coup d'œil, dont une à l'intérieur de la cuisse gauche plutôt sérieuse. Au moins continuait-il à se battre.

Une soudaine agitation parcourut les Foots qui se tournèrent vers la porte d'accès du toit. Raphael apparut le premier, bondissant pour atterrir sur un type, lui brisant la nuque par son poids. Suivit Donatello, beaucoup moins brutal dans son approche du combat, aux mouvements plus souples mais pas moins dangereux. Leonardo fermait la marche, ses katanas dansant autour de lui sans temps mort. Raphael ouvrit la voie et Michelangelo le suivit sans hésitation, courant sur le toit en direction de la baie. Coup de chance, un camion était garé sur le quai à cet endroit-là et ils purent descendre les huit mètres du bâtiment en deux fois. Quelques secondes plus tard, ils sautèrent dans les eaux noires de la baie et disparurent dans leurs profondeurs.


– Le pire sauvetage de l'histoire des sauvetages ! tempêta Raphael en ouvrant la voie.

– Silence, ordonna Leonardo.

Raphael ne s'arrêta pas de grommeler pour si peu, ce qui couvrait le bruit des baskets détrempées d'Emma sur le sol inégal des égouts de New York. Ils n'étaient pas suivis d'après Donatello mais elle s'en voulait tout de même de faire autant de bruit comparé aux Tortues. Cependant, sa préoccupation principale pour le moment était surtout de mettre la main sur une bouteille de désinfectant. Son petit bain dans la baie avait pu lui faire choper absolument n'importe quoi par ses coupures et elle préférait éviter de penser à tout ce qui pouvait trainer dans les égouts de New York. Elle détestait les égouts et ne les utilisait pratiquement jamais comme voie de retrait mais les Tortues semblaient de grandes habituées de ces souterrains.

Raphael s'arrêta dans un cul de sac et farfouilla quelques instants derrière de la tuyauterie. Il y eut un déclic puis il poussa le mur de briques jusqu'à dégager un passage.

– C-27-3, annonça Donatello en poussant doucement Emma à la suite de Raphael. On va rester là quelques heures en attendant que les choses se tassent. Attention à ta tête.

– On n'est pas un peu près ? demanda-t-elle en se baissant prudemment dans le noir.

– Ça ira, on utilise très rarement cet endroit. Les Foots se concentreront sur le centre de Brooklyn et le Queens, des zones où ils nous voient beaucoup plus souvent.

Il y eut à nouveau le bruit de la brique raclant le sol et l'obscurité fut totale pendant un instant. La flamme d'une bougie éclaira brièvement Michelangelo et Emma regarda sa silhouette faire le tour de la cachette pour allumer d'autres bougies. C'était un petit espace piégé entre de gros tuyaux et d'autres murs de briques, avec quelques cartons poussiéreux ici et là. Emma eut un frisson.

– C'est pas le moment de nous dire que t'es claustrophobe, prévint Raphael.

– Non, j'ai l'habitude. Mon appartement est en sous-sol.

– Bienvenu au club, sourit Michelangelo en reposant sa bougie.

– Raphael, premier tour de garde, annonça Leonardo en retirant ses sabres de son dos.

Il s'assit en tailleur sur le sol, ses katanas sur ses genoux, et laissa sa tête reposer contre le mur, les yeux fermés, ignorant complètement les commentaires de son frère. A quelques pas de là, Donatello ouvrait un carton. Il en sortit des bouteilles d'eau et des barres de céréales ainsi que du chocolat et des bonbons.

– Sers-toi, proposa Donatello en lançant une bouteille d'eau à Raphael.

Emma hocha la tête mais elle n'avait ni faim ni soif. Elle ne rêvait que d'une douche bien chaude, du désinfectant et le moelleux de son lit. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Sa montre n'avait pas supporté le bain dans la baie et son téléphone était mort à peu près au même moment. Emma sentait la fatigue monter et avec elle un nouveau frisson. Son survêtement était encore trempé malgré la chaleur dans les égouts. Des conduits d'eau chaude traversaient cette cachette, tempérant l'atmosphère, mais il était de toute façon trop tard. Elle avait attrapé froid. Et des tas d'infections, pensa-t-elle en voyant une araignée de la taille d'une balle de tennis grimper au mur.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Donatello lui tendit une vieille boîte de gaze stérile.

– Il n'y a pas le nécessaire ici pour tes blessures.

– Je compte aller à l'hôpital de toute façon, grimaça Emma en prenant un sachet de gaze.

– Est-ce absolument nécessaire ? demanda Leonardo, les yeux toujours fermés.

– J'ai besoin de points et d'une quantité industrielle de désinfectant.

– Les points, on sait faire, commenta Michelangelo. Tu veux que je m'en occupe ?

– Merci mais non merci, répondit Emma.

Elle posa son sac détrempé par terre et choisit un coin de mur pas trop mal éclairé par des bougies dans une vieille conserve percée pour s'asseoir – ou plutôt pour glisser jusqu'au sol. Son masque la gênait et elle le retira, contente de ne plus avoir la masse humide de la crinière sur sa nuque.

– Il était pas au courant, railla Raphael.

Emma releva les yeux – enfin, un seul œil parce que l'autre était coincé sous un coquart monumental et douloureux – pour voir la mine déconfite de Michelangelo.

– Oh, lâcha Emma. Euh... Surprise ?

– Mikey sans voix, c'est une première, continua Raphael. Tu gagnes des points, femme.

– Merci, mâle.

Leonardo renifla tandis que Raphael faisait claquer sa langue. Emma retira ses gants pour ouvrir le petit sachet et nettoya la plaie sur sa cuisse avec la gaze stérile. Ce n'était pas beau à voir. Michelangelo s'agita.

– T'aurais pas dû te mêler de tout ça, lâcha-t-il sur un ton plein de reproches.

– Je t'ai mis dans la merde, j'ai réparé mon erreur. C'est aussi simple que ça.

– Non, tu comprends pas. Tu peux pas faire ça. Tu dois pas !

– Et pourquoi ? demanda calmement Emma.

– Tu dois pas, c'est tout !

Il était en colère, nota Emma. Si elle ne s'était pas sentie aussi fatiguée, elle aurait volontiers sombré dans le même état d'esprit mais elle ne s'en sentait plus capable. Pourtant, ça lui aurait permis de ne pas penser à ces dernières heures et Dieu seul savait à quel point elle en avait envie.

– L'un de mes frères est au courant de mes... activités nocturnes, soupira Emma, et j'ai régulièrement droit à ses remontrances. S'il-te-plaît, garde les tiennes pour toi, Michelangelo.

– 'faut croire qu'il te sermonne pas assez souvent parce que t'as pas l'air d'avoir d'imprimé !

– En effet, approuva Leonardo.

– Cette fille est majeure et vaccinée, rappela Emma en se pointant du doigt. Si ça peut vous rassurer, ajouta-t-elle avant que Michelangelo ne la coupe, je sais que j'ai déconné cette nuit. J'ai dépassé mes limites. Franchement, quand ils ont commencé à nous tirer dessus, j'ai cru qu'on allait jamais s'en sortir.

– Et tu as hésité avant de sauter, ajouta Leonardo en rouvrant les yeux.

Emma hocha la tête. Oui, elle avait hésité. Sauter dans le vide sans savoir ce que la réception avait prévu pour elle n'était pas dans ses habitudes. Leonardo l'avait attrapée par la taille et plus ou moins portée jusqu'à la baie – moins que plus, d'ailleurs. Elle allait se taper de sacrés hématomes dans les prochains jours.

– Cette nuit m'a calmée pour un moment, admit Emma.

Ce n'était pas seulement à cause de ses blessures. Emma avait toujours eu des coupures et des bleus parce qu'elle avait joué aux mêmes jeux que ses frères depuis qu'elle était toute petite, se faire mal ne lui faisait pas peur. Elle ne courait pas non plus après les coups, même si elle pratiquait le kung-fu depuis des années et qu'elle avait un peu touché à la boxe thaïlandaise depuis l'université. Non, elle allait se calmer parce qu'elle avait eu peur. Vraiment peur. Elle ne voulait pas mourir, pas maintenant qu'elle avait réussi à remonter la pente.

– Ton masque, dit Leonardo en tendant la main.

Emma haussa un sourcil et le regretta aussitôt – toute la partie droite de son visage la lançait.

– Je vais le garder, expliqua Leonardo. Quand tu seras prête, je te le rendrai.

– Leo ! s'indigna Michelangelo.

– C'est sa vie, pas la nôtre.

Emma fit la grimace et récupéra son masque par terre. Elle avait passé du temps à en faire le moule et à passer les couches de résine une par une, à tenter différentes méthodes pour teindre dans la masse, à trouver la perruque idéale à intégrer aux renforts sur le crâne. Emma se souvenait de chaque étape avec une certaine nostalgie car elle les avait vécues comme une série de petites libérations successives. Lorsque le masque avait été enfin terminé et qu'elle l'avait ajusté sur son visage, Emma avait eu l'impression de reprendre son souffle après une année d'apnée. Ce masque était une part d'elle. Il cristallisait tout ce qu'elle ne pouvait pas être face à ses frères, à son père, à ses amis, à la société. Emma eut soudainement peur de redevenir la petite fille perdue et fragile qu'elle avait été l'année précédente. Si elle confiait ce masque à Leonardo, si elle lui donnait une partie de son cœur, comment ferait-elle pour surmonter le quotidien ?

On frappa à la porte ou plutôt au mur de briques. Raphael s'arma d'un sai en s'approchant du mur tandis que ses frères se relevaient. Emma profita de la main tendue que Donatello lui offrit pour se mettre debout. Elle n'était restée par terre que quelques minutes mais ça avait suffi pour que ses muscles se refroidissent. Elle avait mal partout. Raphael descella une brique dans un coin pour regarder ce qu'il se passait de l'autre côté.

– Ils arrivent ! annonça une petite voix d'enfant. Le roi dans les égouts a dit de vous prévenir. Ils arrivent !

Raphael replaça la brique et se tourna vers ses frères et Emma, un sourire mauvais illuminant son visage.

– Garde ton masque, Macaque. Le dessert est servi.