Till Kingdom come

Chapitre 9

Team Red

Deux Foots passèrent dans la galerie sans même penser à regarder au-dessus de leur tête. Raphael avait envie de quitter sa cachette juste pour leur apprendre à faire leur métier correctement mais il ne pouvait pas vraiment se le permettre. D'une part, les tuyaux sur lesquels ils s'étaient perchés faisaient du bruit à chacun de leur mouvement. De l'autre, le Singe commençait à fatiguer. Amatrice, pensa Raphael en relevant les yeux vers le postérieur d'Emma. Il ne pouvait même pas profiter de la vue, il faisait trop sombre. Raphael lui donna une pichenette dans le talon pour lui signifier qu'elle pouvait à nouveau avancer une fois la voie libre.

Techniquement, ils devaient faire diversion pour laisser le temps à l'autre équipe, constituée de Leonardo, Donatello et Michelangelo, de rejoindre le vaisseau en toute sécurité. Raphael était le plus endurant du groupe et il s'était porté volontaire sans même se poser de question. Le Singe s'était joint à lui parce qu'il – enfin, elle – ne voulait pas rester coincé dans les égouts pendant des jours, chose qui risquait d'arriver avec les Foots en parcourant le moindre recoin. Le plan consistait à attirer les Foots suffisamment loin du vaisseau pour laisser le temps aux autres de le rejoindre puis remonter à la surface. L'aube pointait à présent son nez et les Foots y réfléchiraient à deux fois avant de les suivre. Raphael ne savait pas vraiment ce qu'il allait faire ensuite mais il avait le temps d'y penser. Pour le moment, ils devaient déjà sortir de là.

Le Singe pouvait se faufiler entre les conduits et le plafond malgré son sac mais Raphael n'avait vraiment plus la carrure pour ça – sa carapace n'arrêtait pas de frotter contre les briques. Il dut se résoudre à descendre au niveau du sol, atterrissant sans un bruit.

– Descends, chuchota-t-il au Singe. Ça ira plus vite.

Le Singe hocha la tête et se suspendit aux tuyaux avant de se laisser tomber sur le dernier mètre. L'atterrissage ne fut pas très élégant mais ça n'avait rien d'étonnant : le Singe était blessé. L'entaille à la cuisse gauche saignait encore de temps en temps et une sale coupure au mollet droit le faisait un peu boiter. Pourtant, elle ne se plaignait pas et serrait les dents, même lorsqu'il fallait courir, sauter ou se battre, ce qui était arrivé plusieurs fois depuis qu'ils avaient quitté les autres.

Raphael préféra économiser le Singe et prit le pas, ouvrant la voie. Il valait mieux suivre les deux Foots que s'en éloigner aussi longèrent-ils le tunnel dans la direction que les ninjas avaient prise. Le tunnel en rencontra bientôt un autre à angle droit et Raphael se demanda dans quel sens les deux idiots étaient partis. Ils n'avaient pas laissé de trace et ils étaient trop loin pour être repérés à l'ouïe.

– On va prendre à gauche, informa Raphael en vérifiant que la voie était libre.

Ça allait les rapprocher de Williamsburg, le quartier où habitait Emma. La route était encore longue alors Raphael n'attendit pas plus et s'engagea dans le nouveau tunnel.

Raté. Le kunai effleura son épaule droite par l'arrière et Raphael répondit immédiatement à l'attaque en lançant lui-même un shuriken, se retournant pour faire face aux deux zigotos en pyjama noir. Le Singe se mit aussi en position, son bâton déjà en main, et n'eut qu'une seconde pour parer le sabre court d'un des deux Foots. Raphael sauta à la rencontre de l'autre et l'aligna contre le mur en trois mouvements, fracassant sa cage thoracique d'un coup de pied retourné. Il récupéra un couteau sur le mort et le lança dans le dos de l'autre. Surpris, celui-ci s'arrêta une fraction de seconde que le Singe utilisa pour le frapper à la tempe. Le Foot bascula sur le côté et s'effondra dans l'eau sale de la rigole centrale. Raphael s'approcha pour récupérer le couteau et fit semblant d'achever le Foot avant de retirer la lame. Il n'avait pas envie d'une crise du genre « oh mon Dieu j'ai tué quelqu'un » de la part d'Emma. Ce n'était vraiment pas le moment et il ne voulait pas gérer ce genre de situation.

– Blessée ? demanda-t-il en se relevant.

Le Singe hocha la tête de gauche à droite et Raphael reprit son chemin, plutôt satisfait qu'Emma obéisse à son ordre de ne pas parler. Dans ces conditions, la Team Red ne le dérangeait pas mais il ne l'aurait avoué pour rien au monde.

Ils ne rencontrèrent personne pendant une bonne dizaine de minutes puis Raphael repéra du mouvement. Il préféra prendre un tunnel secondaire, se rapprochant par la même occasion du réseau du métro. Emma lui tapota l'épaule.

– Quoi ? grogna Raphael à voix basse sans même se retourner.

– On est à côté de la ligne G ? demanda Emma.

– Ouais et alors ?

– On pourrait prendre le métro jusqu'à Metropolitan Avenue.

Raphael s'arrêta de marcher et se tourna vers l'humaine, n'en croyant pas ses oreilles – enfin, ses conduits auditifs.

– Pardon ?

– Ça irait plus vite, ajouta-t-elle.

– Est-ce que j'ai une gueule à prendre le métro ? grogna Raphael en reprenant sa route.

– T'as vu la mienne, récemment ? ajouta Emma sur le même ton.

– On marche, un point c'est tout. Je traînerais ton cadavre s'il le faut.

– Charmant.

Raphael lui lança un regard agacé par-dessus son épaule et remarqua un mouvement derrière elle. Ils avaient été suivis. Emma se tourna en débloquant son san jie gun et frappa la première mais son arme n'avait pas eu le temps d'acquérir suffisamment de vitesse et le soldat Foot reprit son attaque. Raphael poussa Emma sur le côté pour embrocher le Foot sur son sai, visant la rate. Il profita de la stupéfaction du soldat pour remuer le sai dans ses entrailles puis le repoussa, le laissant à l'agonie.

– Passe devant, se ravisa Raphael en relevant Emma. Au métro.

Emma hocha la tête et se mit à courir, Raphael sur les talons. Ils débouchèrent rapidement sur les voies du métro et virent un quai éclairé à quelques distances de là. Un train arrivait juste à la station. Ils piquèrent un sprint, grimpèrent sur le quai et sautèrent dans le premier wagon juste avant que les portes ne se referment sur eux. Raphael vit quelques Foots, sur le quai regarder le train partir par les vitres des portes et leur fit un bras d'honneur.

– C'était Bedford-Nostrand Avenues, avertit Emma en reprenant son souffle. Et on va dans la bonne direction, ajouta-t-elle après vérification.

Raphael jeta un coup d'œil autour d'eux et ne vit que deux types à l'autre bout du wagon, les regardant avec suspicion. Raphael renifla à leur égard et s'assit sur une banquette, en profitant pour souffler un peu. Tant pis pour la discrétion.

– Tu t'assoies pas ? demanda-t-il à l'intention d'Emma.

Elle s'était appuyée contre les portes côté voie, son san jie gun dans les mains, reposant sur ses cuisses. Elle hocha la tête de gauche à droite.

– Je me relèverais pas.

Raphael glissa un regard sur ses blessures puis aux petites gouttes de sang qui tombaient au sol sous elle. Il pouvait comprendre.

Ils eurent quelques instants de répit jusqu'à la station suivante. Raphael vit défiler des Foots sur le quai alors que le train ralentissait et il se releva en grommelant.

– Gros Abrutis Avenue, correspondance pour le cimetière, lâcha-t-il en prenant ses sais aux poings.

Les portes s'ouvrirent et les Foots entrèrent. Le Singe en repoussa deux par la porte directement sur leur gauche tandis que Raphael avançait pour se faire les deux suivant. Les voyageurs réguliers quittèrent le wagon avant que le train ne reparte, ne laissant plus que deux autres Foots face à Raphael. Et d'autres dans les wagons suivant.

– Si on avance trop, on va se faire prendre en sandwich, l'avertit Emma depuis le bout du wagon.

– Et alors, Macaque ? T'as la trouille ?

Raphael entendit les pas rapides du Singe et le vit passer sur la banquette à côté de lui. Les Foots ne s'attendaient pas à une arrivée aussi soudaine et hésitèrent une fraction de seconde entre attaquer le Singe ou la tortue. Malheureusement pour eux, Emma leur tomba dessus et les envoya au sol en quelques secondes. Elle ouvrit la porte arrière du wagon et fit une révérence moqueuse. Raphael renifla, plus amusé qu'autre chose.

Ils descendirent un nouveau wagon, Raphael devant, avant la station suivante. A Flushing Avenue, une nouvelle troupe de Foots arriva et Emma assura leurs arrières, mettant à profit son agilité et sa souplesse dans un espace si réduit. Raphael avait un peu plus de mal à se déplacer. Le couloir principal n'était pas très large et il n'avait pas la place de vraiment sauter par-dessus ses adversaires en cas de besoin. Il s'aida des barres au plafond pour se soulever à quelques reprises mais renonça lorsque l'une d'entre elle lui resta entre les mains. Il s'en servit toute fois pour éclater la tête d'un type à la Casey Jones.

Ils avaient atteint la porte arrière de l'avant-dernier wagon à Broadway et firent à nouveau le plein de Foot. Raphael se glissa derrière le Singe et profita d'une de ses manœuvres pour le mettre à contresens de la marche. Ainsi, il avait en face de lui le plus grand nombre de ninjas. Il poussa le Singe de sa carapace.

– Ouvre la voie, ordonna-t-il.

Il n'avait compté que huit Foots restant entre eux et la fin du train et il estimait que le Singe pouvait s'en charger. Pour sa part, il ne voyait que des cagoules noires face à lui et Raphael raffermit sa prise sur ses sais. Le terrain ne lui facilitait pas la tâche mais compliquait aussi la vie aux Foots. Ils ne pouvaient pas attaquer à plus de deux à la fois or ces rigolos n'étaient pas dangereux en si petit nombre.

La première attaque vint de la gauche et Raphael l'arrêta d'un coup de pied. Le Foot rebondit contre la vitre et roula jusqu'au sol, gênant son petit copain qui arrivait avec son bâton. Qui se prit dans un repose-main. Raphael sourit – il n'en croyait pas ses yeux ! – et lui enfonça son poing dans la figure.

– Vous me faites rire, les clowns, nargua-t-il. Où est-ce que Karai vous a recrutés ? Le jardin d'enfant ?

– Saleté d'alien ! hurla un Foot en se jetant sur lui.

Raphael le cueillit sous la mâchoire et le propulsa jusqu'au plafond sans effort. Alien, hein ? Si Karai n'avait rien trouvé de mieux pour récupérer des troupes, Raphael la plaignait sincèrement.

Une désagréable odeur d'urine se dégagea du gamin et Raphael le jeta sur ses petits camarades en fronçant le nez. Il se fichait du sang mais il détestait quand les sphincters se lâchaient. Le volume sonore augmenta et il comprit que les portes entre les wagons étaient ouvertes. Raphael recula jusqu'à la chenille et rencontra le dos du Singe.

– On avance, Macaque, rappela Raphael. Macaque ?

Il jeta un rapide coup d'œil par-dessus son épaule et comprit pourquoi le Singe s'était arrêté : les Foots avaient pris un gosse en otage, couteau sous la gorge, sa mère hurlant plus loin. Raphael fit claquer sa langue. Leonardo leur aurait sorti son discours habituel sur l'honneur, la honte sur eux, leur maître et leurs grand-mères pour gagner un peu de temps – tout en y croyant dur comme fer – mais le Singe n'était pas aussi chiant que son frère.

– Avance, ordonna Raphael en se retournant vers ses propres adversaires.

– Mais...

– Si tu peux continuer, continue. Si tu ne peux pas continuer, trouve un moyen et continue.

Foutu Splinter, pensa Raphael en repoussant un Foot d'un coup de pied. Il profita de la seconde gagnée pour refermer la porte et planta de biais le couteau récupéré plus tôt dans la serrure pour la coincer. Raphael poussa ensuite le Singe de sa carapace pour fermer la deuxième porte et se retourna vers les preneurs d'otages. Il y avait trois civils dans le wagon, dont le gamin et sa mère, et huit Foots. Raphael passa devant le Singe et rengaina ses sais. Il garda tout de même les mains sur les poignées.

– Déconnez pas, laissez le môme tranquille.

Le Foot preneur d'otage eut un petit rire moqueur.

– Alors c'était vrai, lança-t-il. Vous avez une faiblesse pour les gosses.

– Ouais, en potage, avec des croûtons.

– Il y en a plein dans les égouts, des gosses, continua le Foot. Ce serait dommage qu'on se passe les nerfs sur eux si on ne réussit pas à vous avoir.

– Vous faites bien ce que vous voulez de votre temps libre, les gars, répondit Raphael en haussant les épaules.

Comme s'il allait se mettre à genou sous la menace. Ça ne prenait pas avec eux. Ils pouvaient craquer si l'un de leurs frères étaient en danger de mort mais le sort d'un inconnu ne les concernait pas, môme ou pas. Splinter leur avait appris à se détacher de tout ça, avec plus ou moins de succès, et Raphael n'allait pas se laisser avoir.

La barre centrale du san jie gun vint s'appuyer sur sa gorge et Raphael sentit la pression que le Singe y exerçait, accolé à sa carapace. Le Foot se réjouit de cette soudaine trahison.

– Balance-moi, chuchota le Singe.

Raphael ne se fit pas prier. Il attrapa le col du Singe, se pencha en avant et le jeta sur les Foots. Le Singe atterrit sur le preneur d'otage qui lâcha l'enfant et se retrouva encerclé. Raphael tira le gosse pour le mettre derrière lui et fonça sur les Foots, prit les premières têtes venues dans ses mains et plongea en avant pour les écraser au sol. Raphael en profita pour basculer en avant, s'appuyant sur ses mains pour frapper avec ses pieds. Il les coinça dans les barres du plafond et faucha des jambes de ses sais. Retombant sur les Foots nouvellement à terre, il vit le Singe se baisser et il allongea son bras pour planter un sai dans l'orbite du Foot qui attaquait l'apprenti super-héros. Le Foot fut arrêté net et ses membres devinrent ceux d'une marionnette sans fil. Raphael retira son sai et releva le Singe de l'autre bras. Le môme s'était pissé dessus, sa mère hurlait en pleurant et le dernier type avait vomi. Il repasserait pour la discrétion. Le train commençait à ralentir.

– C'est là qu'on descend.

Le Singe hocha la tête et avança jusqu'à la porte arrière du wagon pour l'ouvrir. Raphael la suivit sans prêter attention aux autres humains, jeta un coup d'œil par la porte pour évaluer la vitesse du train et jugea que la réception n'allait pas être simple pour Emma. Il l'attrapa par la taille, la jeta sur son épaule sans se soucier de ses protestations puis sauta sur la voie. Il y eut un « crac » à la réception, ce qui n'était pas normal. Raphael ignora cependant la soudaine douleur dans sa cheville gauche et poursuivit sa route, disparaissant dans un couloir d'entretien.


Leonardo n'avait pas sermonné Michelangelo mais peut-être attendait-il le retour de Raphael pour le faire. Cependant, la journée s'était écoulée et Raphael n'était pas rentré. Il n'avait pas appelé, pas envoyé de message, rien, alors Donatello récupéra son ordinateur portable pour vérifier ses e-mails, sa première tasse de café de la journée en main – enfin, il était déjà vingt-deux heures mais ils vivaient principalement la nuit. Il était peu probable que Raphael envoie un e-mail – son utilisation d'Internet était beaucoup plus... personnelle – mais il fallait tout de même vérifier. Donatello haussa un sourcil en constatant que son frère lui avait effectivement envoyé un courrier électronique.

« Bloqué chez le Macaque. Cheville gauche H.S. Rdv à définir. Amuse-toi bien. »

Donatello relut plusieurs fois le message, sirotant son café, et finit par comprendre le « Amuse-toi bien ». L'adresse I.P. Evidemment.

– Ah, Raphie, que ne ferait-on sans toi ? demanda Donatello à son ordinateur en démarrant son programme de traçage.

– On aurait une vie beaucoup plus tranquille, répondit Leonardo en arrivant dans la salle principale.

Donatello lui concéda un point en lâchant un petit sourire. Il s'appuya contre le dossier de sa chaise tout en regardant son frère ouvrir le réfrigérateur à la recherche de nourriture. Leonardo fronça les sourcils et se résigna à prendre deux mousses au chocolat.

– Je peux ? demanda-t-il en refermant la porte du réfrigérateur.

– J'y survivrai, assura Donatello.

Leonardo attrapa une petite cuillère dans un carton – l'aménagement laissait encore à désirer – et vint s'asseoir non loin de son frère. Il avait l'air fatigué mais ça n'avait rien détonnant. Leonardo n'était pas du matin.

– Bien dormi ?

Leonardo hocha la tête de haut en bas, la cuillère dans la bouche, retirant l'opercule des pots de mousse au chocolat.

– Des nouvelles de Raphael ?

– Il est chez Emma, blessé à la cheville gauche, apparemment.

– Ça a l'air de te réjouir, nota Leonardo.

– Il m'a envoyé un mail.

– Et ?

Leonardo et la technologie, pensa Donatello avec un sourire qu'il dissimula derrière sa tasse. Leonardo le vit se moquer de lui et donna un petit coup de pied dans sa chaise, renversant un peu de café au passage.

– Il l'a fait depuis l'ordinateur d'Emma, expliqua Donatello en reposant sa tasse. J'ai donc son adresse I.P.

– On sait déjà où elle habite, rappela Leonardo.

– Oui mais non, l'adresse I.P. n'est pas comme une adresse postale. C'est l'identifiant de l'ordinateur, pour faire simple. Avec ça et les compétences appropriées, je peux avoir accès à distance à son ordinateur et en extraire les données intéressantes.

– C'est du piratage, réalisa Leonardo.

– Exact.

– Et Raphael a pensé à ça tout seul ?

– Contrairement à toi, Raphael écoute quand je parle informatique, répondit Donatello.

En fait, sous des airs de ne pas y toucher, Raphael écoutait sans arrêt ses frères. Il écoutait Leonardo et ses longs discours sur l'honneur et le devoir. Il écoutait Michelangelo et ses théories farfelues sur ses comics. Il écoutait même Donatello lorsqu'il parlait seul devant l'écran de son ordinateur alors qu'il codait ses programmes. Il écoutait, il intégrait et il utilisait. Raphael avait toujours un caractère difficile mais les années l'avaient tout de même fait mûrir.

Leonardo renifla et continua à avaler la mousse au chocolat, raclant consciencieusement le fond des pots. Michelangelo arriva quelques minutes plus tard en bâillant et en s'étirant. Il évita de croiser le regard de Leonardo et se dirigea lui aussi vers le réfrigérateur pour en sortir un reste de pizza qu'il fit réchauffer au micro-onde.

– Je pensais que tu dormirais plus longtemps, lança Donatello en scrutant les lignes s'incrémenter dans la console de commande.

– J'ai fait plus d'un tour de cadran, quand même, répondit Michelangelo en surveillant sa pizza.

Il avait effectivement dormi une quinzaine d'heures d'un trait. Michelangelo s'était couché avant eux, une fois lavé, restauré et ses blessures traitées. Il n'avait pas récolté grand chose à part des hématomes teintant sa peau en noir ici et là. Il leur avait expliqué qu'une vingtaine de Foots lui étaient tombée dessus sur un toit et qu'ils l'avaient criblé de seringues hypodermiques chargées en tranquillisant. Michelangelo avait cherché à s'échapper mais était tombé dans une ruelle, là où les Foots l'avaient récupéré. Il avait eu de la chance mais il semblait qu'elle avait depuis longtemps remplacé le sang de Michelangelo de toute façon.

Le micro-onde sonna et Michelangelo en sortit son assiette pour venir s'installer à leur table ronde. Donatello écarta un peu son ordinateur pour lui faire de la place. Cette table lui avait toujours paru immense quand il était petit mais ils étaient en fait souvent à l'étroit lorsqu'ils se réunissaient autour d'elle ces dernières années. La remplacer ne leur traversait pourtant jamais l'esprit.

– Bon, on peut se faire la réunion de famille pendant que ma pizza refroidit ? demanda Michelangelo. Vous m'avez pas remonté les bretelles avant qu'on se couche, ça m'a presque manqué.

– Il n'y a rien à dire, répondit Leonardo.

– T'es pas en colère ?

– Pas contre toi.

Donatello haussa un sourcil et mit quelques secondes pour retracer le cheminement des pensées de Leonardo. Evidemment, son frère prenait la faute sur lui. Parfois, Donatello avait envie d'attraper Leonardo par le plastron et le secouer très fort pour lui faire sortir son complexe du martyr par centrifugation. Il laissa cependant passer. Leonardo avait toujours besoin de temps pour mettre à plat ses pensées. Peut-être Donatello était-il arrivé à cette conclusion avant son frère.

– Bon, bon, bon... Où est Raph ?

– Chez Emma, répéta Donatello, cheville gauche hors d'usage.

Michelangelo en lâcha sa pizza.

– Quoi ? demanda Donatello en relevant les yeux de son écran.

– Vous l'avez laissé faire ?! s'indigna Michelangelo.

– On n'a pas été consultés, répondit Leonardo.

– Il faut qu'on aille le chercher ! décida Michelangelo en se levant.

– Les égouts sont infestés de Foots. Sortir maintenant n'est pas envisageable.

– Mais on peut pas laisser Raph avec Emma !

– Elle a prouvé qu'elle n'était pas notre ennemie, tenta Donatello pour calmer son frère. Plus ou moins.

– Emma est en danger, pas Raph !

– Elle sait se défendre, soupira Leonardo.

Certes, elle avait déjà combattu contre Raphael quelques nuits plus tôt mais aucun des deux n'avait été sérieux. Un Raphael joueur était beaucoup moins dangereux qu'un Raphael décidé à tuer. De plus, dans son état actuel, Emma ne représentait pas un adversaire valable. Cette nuit l'avait éprouvée et Donatello ne pouvait qu'imaginer ce par quoi Raphael l'avait faite passer pour rentrer chez elle – ça n'avait pas dû être une partie de plaisir pour elle, c'était la seule certitude.

– Mais pas contre Raph ! trépigna Michelangelo.

– Tu l'as vue combattre, insista Leonardo.

Michelangelo frappa du pied, frustré que son frère ne comprenne pas ce qu'il voulait dire mais ne voulant apparemment pas non plus s'expliquer. Ça cachait quelque chose.

– C'est la seconde fois que tu nous fais une petite crise de panique lorsqu'il est question de cette fille, intervint Donatello.

– Maître Splinter te dirait de clarifier ton esprit et de l'écarter de ton cœur, ajouta Leonardo sur le ton du chapitre.

Donatello ne pensait pas que Michelangelo fut amoureux d'Emma – ce n'était pas son genre – mais c'était manifestement la conclusion à laquelle Leonardo était arrivée. Splinter leur avait formellement interdit ce genre d'émotion envers les humains. Le seul amour qu'ils étaient autorités à éprouver était l'amour fraternel. C'était un sentiment parfois difficile à atteindre mais ils n'avaient pas le choix. La liste s'arrêtait là.

– J'emmerde Splinter !

Leonardo et Donatello regardèrent leur frère avec de grands yeux, surpris par la soudaine virulence de ses propos. Michelangelo serra les poings et baissa la tête.

– Emma est... était... en dehors de tout ça, lâcha-t-il entre ses dents. Elle était normale, gentille et c'était... C'était...

– Un sanctuaire, termina Leonardo en comprenant son erreur.

Michelangelo hocha la tête et se rassit, la tête entre les mains. Ils utilisaient le mot « sanctuaire » pour désigner leurs jardins secrets, en quelque sorte. Ils en avaient tous et la perte de l'un d'eux provoquait invariablement une grande souffrance, comme si on leur arrachait le peu de paix qu'on leur autorisait. Donatello se sentit désolé pour son frère. Il savait à quel point ces petits moments à eux étaient précieux.

– Mais Emma est le Singe Rouge, reprit Michelangelo avec une voix étranglée, et vous la connaissez et elle... elle ne sera plus jamais la gentille fille un peu bizarre que j'ai rencontrée. J'ai pas eu le temps de voir qui elle était vraiment et j'ai l'impression... j'ai l'impression qu'elle a disparu... qu'elle est morte hier soir...

Donatello aurait voulu rassurer son frère mais les mots lui manquaient toujours pour ce genre de chose. C'était généralement Michelangelo qui leur remontait le moral. Le voir sur le point de pleurer perturbait énormément Donatello. Il ne savait pas s'il devait rester et tapoter l'épaule de Michelangelo ou partir pour lui laisser de l'espace et du temps. Qu'est-ce que Michelangelo aurait fait dans ce cas ? Donatello n'arrivait pas à trouver une solution à cette situation inédite.

– Et Raph est avec elle, lâcha Michelangelo dans un petit hoquet.

– Ce n'est peut-être pas si mal que ça, tempéra Leonardo, mal à l'aise. Au cas où les Foots la retrouvent, je veux dire.

Michelangelo renifla avant de relever la tête vers son frère. Il pleurait effectivement.

– T'as rien vu, hein ? demanda-t-il.

– Vu quoi ?

– L'intérêt que Raphael porte à Emma, éclaircit Donatello.

Michelangelo hocha à nouveau la tête. Qu'ils connaissent le sanctuaire de Michelangelo aurait encore pu être tolérable dans la mesure où ils le lui eussent laissé mais Raphael avait dépassé la limite tacite. Il avait été en colère de découvrir qu'Emma était le Singe Rouge mais son attitude avait radicalement changé durant la nuit. Raphael aimait les forts caractères et Emma en avait un. Il aimait les adversaires à sa taille et Emma en était un. Il aimait les risques et Emma n'avait pas peur d'en prendre. Il aimait les humains capables de le regarder droit dans les yeux sans frémir et Emma avait passé le test haut la main – elle l'avait même rabâché à plusieurs reprises. Enfin, Raphael aimait les femmes et Emma en était définitivement une. Donatello comprenait les peurs de Michelangelo. Il n'avait cependant pas envie de les expliquer à Leonardo, beaucoup plus hermétique à ce genre de chose que ses frères. Il ne voulait pas infliger ça à Michelangelo.

– Raphael respectera les enseignements de Maître Splinter, affirma Leonardo.

Michelangelo hocha négativement la tête. Ça n'allait rien changer à son problème, pensa Donatello. Splinter leur avait interdit d'aimer mais ça ne les empêchait pas d'apprécier les humains et d'expérimenter certaines interactions. D'eux quatre, Raphael était le seul à la connaissance de Donatello à avoir goûté aux plaisirs charnels – du moins avec un humain, se corrigea-t-il. Les autres n'étaient pourtant pas ignorants de la chose, ne serait-ce que grâce à la télévision, et Michelangelo redoutait que Raphael aille jusque-là avec Emma. Raphael était capable de lui demander ses faveurs de but en blanc. Donatello estimait cependant que le pas à franchir appartenait plutôt à la famille des gouffres abyssaux. Emma n'avait peut-être pas peur d'eux mais ça ne voulait pas dire pour autant qu'elle était capable d'accepter les avances d'une tortue mutante à peu près aussi douce et subtile qu'un grizzli enragé. Cependant, Raphael n'oserait jamais la forcer si elle lui disait non. Il savait trop bien ce qu'il était pour s'en offusquer.

– Je peux lui envoyer un mail, proposa Donatello.

– Depuis quand Raphael suit les ordres ? railla Michelangelo.

– A Emma, je veux dire.

Michelangelo releva la tête vers son frère, ses yeux rougis contrastant bizarrement avec sa peau. L'idée ne l'enchantait pas.

– Elle va sûrement mal le prendre, réalisa Donatello avec un sourire d'excuse.

– On ne peut rien y faire, conclut Leonardo en se levant de table. C'est leur problème, pas le nôtre.

– T'es vraiment à la masse, Leo, lâcha Michelangelo.

Leonardo posa ses mains sur la table et s'y pencha, fixant son frère droit dans les yeux.

– Mes propos ont dépassé ma pensée ces derniers jours et je suis désolé de ce que j'ai pu te dire. J'ai franchi la limite. Je n'ai pas su gérer mes émotions et je veux bien prendre la faute du déséquilibre actuel de notre équipe sur mes épaules mais je ne suis pas responsable de tes émois d'adolescent. Grandis, Michelangelo.

Le coup partit sans que Donatello ne le vit. Michelangelo se releva pour donner un coup de poing à Leonardo, renversant la table et tout ce qui était posé dessus par la même occasion. Leonardo tomba au sol, la lèvre inférieure explosée. Donatello rattrapa de justesse son ordinateur portable.

– Et qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? demanda Leonardo en essuyant le sang d'un revers de la main. Sortir en claquant toutes les portes sur ton passage ? Te mettre à nouveau en danger ? Nous mettre en danger ?!

– Ouais, c'est ça, répondit Michelangelo. Je vais nous mettre en danger, comme d'habitude, parce que c'est toujours moi qui merde. Dès que quelque chose va pas, c'est la faute à cet idiot de Mikey ! « Y a plus de céréales ! » Mikey ! « Ouh, mon plan de super leader a échoué ! » Mikey ! « Diantre, j'ai déclenché une guerre avec les Foots ! » Mikey ! Désolé de pas être à la hauteur, hein ? Et merci pour ton soutien indéfectible. Ça fait plaisir, frangin.

Michelangelo lança un regard dédaigneux à Leonardo, le mettant au défi de lui répondre, et renifla lorsque le silence s'éternisa. Il sortit de la cuisine en direction de sa chambre.

Ça ne s'arrêtera donc jamais, pensa sombrement Donatello en fermant son ordinateur portable. Il se leva à son tour de sa chaise et regarda un instant la main que Leonardo lui tendait. « C'est en souffrant que vous apprendrez », leur avait dit Splinter lors de leur premier entraînement. Il leur avait répété cette phrase tellement souvent qu'ils y croyaient dur comme fer. Il y avait cependant une différence notable entre la souffrance physique due à l'entraînement que Splinter invoquait et les blessures que Leonardo leur infligeait à tous, lui-même compris. Donatello n'était pas d'accord avec cette méthode d'apprentissage mais Leonardo ne connaissait qu'elle. C'est pourquoi il se détourna de son frère et le laissa seul dans la cuisine en désordre. Si c'était la seule façon pour que Leonardo apprenne, Donatello était prêt à emprunter cette voie.