Till Kingdome come
Interlude
Never have I ever
Le moteur du réfrigérateur se mit en route et Raphael soupira. Il attrapa son téléphone portable par terre pour regarder l'heure. Trois heures trente-deux. C'était une excuse pour soupirer à nouveau aussi le fit-il en reposant l'appareil. Il avait l'habitude de se coucher aux alentours de cinq heures du matin et il ne faisait rien de ses journées depuis qu'il était coincé chez Emma aussi n'avait-il absolument pas sommeil. Cependant, Emma avait bâillé vers deux heures et Raphael l'avait envoyée au lit, plus ou moins littéralement parce qu'il l'y avait portée et bordée. Elle n'avait dormi qu'une demi-heure avant de se réveiller en sursaut, certainement à cause d'un cauchemar. Emma cauchemardait dès qu'elle piquait du nez à cause de leur nuit à Red Hook.
D'un côté, Raphael avait envie de se moquer d'elle et la traiter d'amatrice. Elle jouait les sentinelles masquées, très bien, mais ça ne faisait pas d'elle un super-héros. Elle n'avait aucun super-pouvoir, elle n'avait pas de super-gadgets, elle n'avait pas l'entraînement mental pour gérer ce genre de merdes. De l'autre, Raphael devait admettre qu'elle avait des couilles d'une taille appréciable. Elle était restée impassible face à eux quand bien même ils l'avaient menacée puis elle était venue les chercher pour se porter volontaire. Emma ne s'était pas attendue à autant d'action mais elle n'avait pas moufté. Elle avait suivi et même supporté Raphael. Il fallait un sacré tempérament pour oser faire ça.
Et elle payait le prix fort à présent puisqu'elle cauchemardait dès qu'elle piquait du nez. Raphael ne s'y était pas vraiment attendu parce que ses cauchemars à lui ne traitaient pas de ce genre de choses. Il imaginait ses frères mourir, Casey tomber dans une allée entre deux immeubles, Shadow devenir une adolescente à problème mais une bonne bagarre avec les Foots ne lui faisait pas peur – c'était même sa définition de l'amusement. Raphael avait tendance à oublier que son entraînement l'avait moulé ainsi. Le danger, la violence, la mort faisaient partie de ses références, comme d'autres, des humains, se basaient sur le sacro-saint boulot-métro-dodo. Sa vie était un putain de bordel sans plus aucun sens mais, ça, il préférait l'oublier.
– Raphael, tu dors ? demanda Emma d'une petite voix.
Ça faisait un moment qu'il attendait cette question. Il l'entendait se retourner trop souvent pour quelqu'un d'endormi et sa respiration était de toute façon superficielle. Raphael se redressa dans le canapé et jeta un coup d'œil vers sa droite. A deux mètres de là se trouvait le lit d'Emma, derrière un rideau qui fermait la petite alcôve. Raphael l'avait tiré parce qu'il supposait qu'Emma préférait avoir un peu d'intimité – ce qui n'était pas évident dans son studio – mais il n'aimait pas ne pas la voir. Il y avait toujours un peu de lumière la nuit à cause des fenêtres en demi-lune qui donnaient sur la rue. Raphael était habitué au noir total de sa propre chambre mais ce n'était pas plus mal non plus : un ninja était supposé pouvoir dormir quelques soient les circonstances. Ça ne lui faisait pas de mal de changer un peu de conditions et puis il n'avait qu'à prendre ça pour un entraînement.
Il pensait exactement comme Leonardo. Ça n'allait vraiment pas bien dans sa petite tête.
– Nan, je dors pas, répondit-il. Tu veux regarder la télé ?
Raphael entendit Emma se lever et elle tira le rideau. Elle portait une espèce de grand T-shirt informe pour la nuit ainsi qu'une culotte. Raphael aurait pu profiter de la vue si elle n'avait pas été aussi maigrelette. Emma n'avait pratiquement pas de poitrine – à se demander pourquoi elle s'acharnait à mettre des soutien-gorges – et ses jambes étaient exemptes de tout ce qui n'était pas de l'os, des muscles, des tendons et de la peau. A part les pansements, se rappela-t-il en voyant le gros bandage sur sa cuisse gauche et l'autre sur son mollet droit. Son coquart commençait à dégonfler mais elle ressemblait toujours à un panda démonté par Mike Tyson – et il ne valait mieux ne pas parler de ce qu'on ne pouvait pas voir.
– J'ai mieux que ça, lança Emma en se dirigeant vers son réfrigérateur.
Elle ouvrit la partie congélateur en haut et en sortit une bouteille de vodka. Bien mieux que la télé, approuva Raphael pour lui-même. Emma n'avait pas le câble aussi regardaient-ils des DVD de films ou de séries mais c'était un peu lassant à la fin. Raphael se rassit dans le canapé, faisant ainsi de la place pour Emma qui vint s'asseoir à côté de lui après avoir attrapé deux petits verres. Elle les remplit et donna un à Raphael.
– C'est à quelle occasion ? demanda-t-il.
– Briser la glace. Ça fait deux jours que t'es là et on a pas vraiment discuté, en fait.
– Ce serait mieux d'éviter de le faire, répondit Raphael. Si tu veux retourner à une vie normale après tout ce bordel, je veux dire.
– Est-ce seulement possible ?
Elle marquait un point. Raphael salua sa défaite en levant le verre puis le vida d'un trait. La vodka n'était pas son alcool préféré mais ça ferait l'affaire. Ce n'était pas de la camelote, en prime.
– Tu connais le jeu « j'ai jamais » ? demanda Emma en remplissant à nouveau son verre.
Raphael hocha la tête. Il y jouait régulièrement avec Casey avant – avant ses problèmes d'alcool, avant April et Shadow, le bon vieux temps, en somme. Il lui arrivait d'entraîner Michelangelo et Donatello dans des soirées sur ce thème mais le premier ne tenait vraiment pas bien l'alcool pour un ninja et le second devenait une vraie pipelette qui aimait à s'entendre discourir. Quant à Leonardo, lui faire boire un verre d'alcool était un exploit et il devenait de toute façon encore plus chiant après alors ce n'était pas la peine.
Emma vida son propre verre pour égaliser le score.
– Je commence : j'ai jamais joué d'un quelconque instrument de musique.
– Va falloir faire mieux que ça, se moqua Raphael en agitant sa main sous le nez d'Emma.
Elle fronça le nez et Raphael réalisa qu'elle n'avait pas mis ses lunettes. Sa vision n'était pas bonne, elle n'y voyait pas un plus d'un mètre. En fait, entre la pénombre et ses lunettes absentes, elle ne devait le voir que comme une grosse masse floue. Ça contraria Raphael. Il se rapprocha un peu d'Emma sur le canapé pour qu'elle puisse au moins le distinguer. Elle plissa des yeux mais ne bougea pas.
– J'ai jamais aimé Gossip Girl, annonça-t-il.
Emma fit une grimace et avala son verre alors que Raphael se marrait.
– Je savais que t'étais ce genre de fille, au fond.
– Oh ta gueule. J'ai jamais été une grosse tortue mutante.
– Elle était facile, celle-là, railla Raphael avant de vider son verre.
Emma les resservit. Il aimait bien ce jeu. Splinter les avait entraînés avec quelque chose de similaire – l'alcool en moins, les baffes en plus – afin de renforcer leur sens de l'observation. Un ninja devait pouvoir déduire des tas d'informations à partir du comportement de son adversaire. Raphael avait eu deux jours pour observer Emma et son environnement. Il avait l'impression de l'avoir bien cernée. Comme elle venait d'une famille catholique certainement pratiquante, il se doutait que certains sujets allait gêner la demoiselle.
– J'ai jamais couché avec deux filles en même temps, lança-t-il avec un sourire moqueur.
Emma lui rendit son sourire.
– Cul sec, répondit-elle.
Raphael haussa un sourcil avant d'avaler la vodka. Il n'aurait pas parié sur ça.
– J'ai jamais embrassé un de mes frères, enchaîna Emma avant que Raphael puisse demander des détails.
Il lui tendit son verre pour le vider aussitôt. Emma pouffa.
– Mike est d'un naturel câlin à la base mais il devient encore plus collant quand il a un coup dans le nez, expliqua Raphael en riant.
Emma rit franchement et fit aussitôt la grimace à cause de ses côtes cassées. Elle se tourna à moitié sur le canapé et s'installa en tailleur pour pouvoir s'adosser à l'accoudoir.
– J'ai jamais mis de tutu, nargua-t-il.
Emma lui fit les gros yeux. Oui, il avait un peu fouillé et tomber sur les vieilles photos d'Emma avait éclairé sa journée de la veille, honnêtement. La voir à six ans avec son joli petit tutu rose, ses cheveux remontés en un gros chignon et ses dents de lait en moins avait été touchant, en quelque sorte. Elle vida son verre.
– C'est ma mère qui voulait que je fasse de la danse classique, marmonna-t-elle.
Elle renversa un peu d'alcool sur le canapé en remplissant son verre. Raphael lui prit la bouteille des mains. Il valait mieux qu'il gère l'approvisionnement pour la suite.
– J'ai jamais tué quelqu'un, reprit Emma.
Raphael tiqua mais se plia au jeu et but sa gorgée de vodka. Emma avait tué, l'avant-veille, mais elle ne le savait peut-être pas. Elle regarda son propre verre, hésitant à le vider, puis le porta à ses lèvres. Raphael arrêta son geste, posant sa main sur le verre. Emma inspira un bon coup, lança un regard plein de gratitude à Raphael puis abaissa sa main.
– J'ai jamais rencontré une fille qui avait autant de couilles que toi, dit-il.
Emma pouffa puis vida son verre. Raphael sourit en coin. Il avait un peu menti pour lui remonter la morale – April avait une sacrée paire de burnes elle aussi. Il n'avait pas envie de lui dire la vérité. Ça n'amènerait qu'à plus de larmes et plus de pleurs et Raphael avait trop d'alcool dans le sang pour pouvoir supporter ça. Autant garder l'ambiance légère.
– J'ai jamais osé avouer à Liam que c'était moi qui avais mis du sucre dans le réservoir de sa moto pour l'empêcher d'aller à son rendez-vous avec cette connasse de Kathy White, dit Emma.
– On parle d'aveux d'une saloperie qu'on aurait fait à un frangin, donc, comprit Raphael. Mike occupe agressivement ce terrain et Don est capable de faire des sales coups aussi mais je suis pas le dernier quand il faut faire des conneries. Lève le coude, princesse.
Emma obéit. Raphael lui remplit son verre.
– Restons dans le thème de l'amour fraternel, proposa-t-il, puisqu'on a tous les deux un sacré lot de chieurs sur le dos.
Emma se marra et faillit renverser son verre. Elle en avait bu six, Raphael cinq. Ça faisait une grosse différence compte tenu de leur masse respective. Emma ne dépassait pas les cinquante kilogrammes, Raphael en faisait environ cent dix. Elle ne tiendrait pas longtemps.
Raphael se rendit soudainement compte qu'il pourrait en profiter. Elle serait trop saoule pour lui résister, après tout. Les filles avec qui il baisait étaient toutes imbibées d'alcool, c'était plus facile pour lui de les convaincre qu'il n'était pas un mutant mais juste un type dans un costume avec une énorme bite. Ceci dit, il devait encore rester quelques jours chez Emma à cause de sa cheville. Ça pouvait très bien se passer et elle pouvait en redemander, peut-être même deviendrait-elle un coup régulier, mais ça pouvait aussi devenir très vite un enfer. Mieux valait lui demander quand elle serait moins saoule. Au pire, Raphael se prendrait une baffe mais elle ne lui ferait pas bien mal.
– J'ai jamais dit à Don que j'avais trouvé son stock de porno, sourit Raphael.
Emma éclata de rire et Raphael rit lui aussi. Il avait été bien emmerdé de trouver des preuves compromettantes sur l'espace disque réservé à Donatello. Il aurait pu l'embêter avec cette découverte ou lui faire du chantage mais Raphael avait juste été gêné d'imaginer que son frère, le si gentil, le si doux Donnie, puisse se tripoter en regardant ce genre de chose. C'était juste dérangeant.
– J'ai aussi fait ce genre de découverte sur l'ordi d'Alex mais je lui ai dit, expliqua Emma après avoir essuyé ses larmes de rire.
Raphael avala son verre sans faire d'histoire avant de se resservir.
– J'ai jamais dit à Derek à quel point je l'admirais, avoua Emma.
Elle avait un petit air gêné absolument adorable malgré son coquart. Raphael but un autre verre.
– J'ai jamais surpris l'un de mes frangins en train de s'astiquer, ricana-t-il.
Emma rit à nouveau et Raphael lui enleva son verre des mains pour éviter d'imbiber le canapé.
– C'est pas le genre de trucs que je veux savoir ! se plaignit Emma sans pouvoir s'arrêter de rire. Comment je vais faire pour les regarder en face la prochaine fois que je les verrais ?
– Ah ça, c'est ton problème, se moqua-t-il.
Il attendit qu'elle se soit un peu calmée pour lui rendre son verre qu'elle vida aussitôt.
– T'as assez bu comme ça, prévint Raphael en rebouchant la bouteille.
– Attends, attends, c'est mon tour !
– Très bien, concéda-t-il, mais c'est le dernier.
– 'faut que ce soit une question qui vaille le coup, alors.
– C'est pas des questions.
Emma chassa la remarque de sa main tout en réfléchissant. Ça ne devait pas être facile parce qu'elle mit une bonne minute pour trouver quelque chose à dire. Emma remonta ses jambes contre son torse, se souciant peu de montrer sa culotte. Raphael fit son possible pour la regarder droit dans les yeux.
– J'ai jamais passé un aussi bon moment depuis que ma mère est morte, dit-elle finalement.
Raphael sentit un petit pincement au cœur. C'était aussi la première fois qu'il passait un bon moment avec quelqu'un depuis un sacré bout de temps. Avec Splinter dérivant tranquillement vers sa tombe, l'ambiance n'avait pas été très joyeuse chez eux. Bien sûr, il allait de temps en temps voir Casey et ils allaient casser du punk mais ce n'était pas pareil. Ce n'était pas le même genre d'amusement. Quant à ses frères, il passait effectivement de bons moments avec eux mais pas comme ça. Ils étaient tout le temps ensemble, après tout, alors ces moments se ressemblaient tous un peu. Avec Emma, c'était différent.
– Je me sens coupable, râla Raphael en remplissant le verre d'Emma.
Elle rit et avala la vodka d'un trait. Raphael se demanda si elle se souviendrait de sa confession en creux le lendemain – entre le manque de sommeil et tout l'alcool qu'elle avait bu, il y avait peu de chance.
– A toi, le pressa-t-elle en lui touchant la jambe du bout du pied.
– C'était pas le dernier tour ?
– J'ai commencé donc c'est toi qui termines le tour.
Elle l'avait eu. Raphael grimaça, faisant rire Emma. Il fallait qu'il se méfie un peu plus d'elle. Raphael avait tendance à la prendre pour une petite fille innocente mais elle était plus retorse qu'elle n'y paraissait – même avec un taux d'alcoolémie alarmant dans le sang. Comme sa révélation tardait, Emma le poussa à nouveau du bout du pied et Raphael lui attrapa la cheville par réflexe. Emma sursauta puis rit à nouveau, tellement qu'elle eut à nouveau mal partout et le rouge lui monta aux joues. Ce n'était pas flagrant à cause de la pénombre mais elle rougissait tout de même.
– Je suis jamais tombé amoureux, avoua Raphael sans trop savoir pourquoi.
Emma lui prit son verre plein des mains et le vida avant de le jeter derrière elle. Heureusement, il tomba dans son sac à dos qu'elle posait toujours à côté de la table de la cuisine et il ne se cassa pas.
– Woohoo, trois points ! s'exclama Emma en levant les bras au ciel.
Raphael renifla et secoua la tête. Emma en profita pour rire à nouveau, se tenant les côtes. Elle finit par s'effondrer sur le côté, s'appuyant de l'épaule contre le dossier du canapé, les yeux embrumés de larmes de rire, les joues rouges et l'air un peu absent. Son regard accrocha celui de Raphael et Emma se mordit la lèvre inférieur. Il tenait toujours sa cheville sans qu'elle ne proteste. Raphael se rendit compte qu'il la caressait de son pouce par inadvertance. Ça ne semblait pas la gêner. Il se pencha un peu vers elle. C'était toujours une mauvaise idée mais peut-être que...
– Merci d'être là, Raph, murmura Emma d'une voix tremblante.
– Ha ? s'étonna Raphael en s'immobilisant.
– Tu peux pas savoir à quel point j'en avais besoin.
De rire, ses larmes passèrent aux pleurs sans que Raphael aie le temps de dire quoi que ce soit pour les éviter. Emma se redressa pour passer ses bras autour de son cou et elle se mit à pleurer pour de bon sur son épaule. Raphael soupira mais accueillit tout de même Emma dans ses bras et lui passa une main réconfortante dans le dos, lui murmurant à l'oreille que ça irait, qu'elle était forte et courageuse et que ça allait s'arranger. Il espéra que ses doux mensonges chasseraient ce que les brumes d'alcool ne pouvaient qu'occulter.
