Till Kingdom come

Chapitre 12

Parting with friends is a sadness

Raphael accueillit ses frères en grognant.

– C'est pas trop tôt !

Ils étaient en retard sur l'horaire prévu et ça l'avait inquiété – il ne l'aurait pas admit ouvertement mais ça l'avait travaillé. La possibilité d'une embuscade restait forte. Raphael et le Singe Rouge avaient disparu du radar des Foots à la station Metropolitan Avenue, à moins d'un kilomètre où habitait Emma. En prime, elle habitait à quelques pas d'une autre sortie de métro et le seul moyen pour rentrer chez elle était d'emprunter la rue depuis la bouche d'égout la plus proche, à une vingtaine de mètres de là. Raphael avait eu le temps de se faire des tas de films d'horreur en seulement dix minutes.

– Il a fallu être prudent, répondit Donatello.

Il descendit l'escalier le premier, baissant la tête pour ne pas se cogner au passage. Venaient ensuite Michelangelo qui tirait la gueule et Leonardo scrutant le moindre recoin. Ils allaient bien.

– Le truc le plus dangereux ici, c'est moi, railla Raphael.

Leonardo ne lui prêta aucune attention et fit le tour du studio, regardant partout où il y avait un espace susceptible d'abriter un homme ou un piège. Raphael se moquait mais il avait fait exactement la même chose dès qu'Emma était partie pour l'hôpital, cinq jours plus tôt.

– Pas les tiroirs ! grogna Raphael en poussant son frère qui fouinait près du lit.

Leonardo haussa un sourcil et sa main se déplaça imperceptiblement sur le côté, au cas où. Il ne pouvait pas être sérieux, quand même !

– Le mot intimité te dit rien ? reprit Raphael en lui barrant la route.

Leonardo renifla et alla fouiller ailleurs, gardant le contact oculaire assez longuement. Raphael le surveilla du coin de l'œil. Il valait mieux que Leonardo ne tombe pas sur le contenu de la table de chevet. Il y avait lui-même jeté un coup d'œil et il avait regretté cette intrusion.

Donatello s'approcha de Raphael pour lui poser une main sur l'épaule – l'équivalent d'un câlin de Michelangelo, en quelque sorte.

– Ta cheville ?

– Ça ira, assura Raphael.

Il avait encore un peu mal mais la douleur était supportable. Et puis, cinq jours de repos étaient suffisants. Ils guérissaient vite alors ça ne durerait pas beaucoup plus longtemps. Donatello hocha la tête avant de s'intéresser aux cartons qui encombraient le studio.

– Les documents qu'Emma nous a promis, expliqua Raphael. J'y ai déjà jeté un coup d'œil, c'est du sérieux.

– On ne peut pas tout transporter, avertit Leonardo.

– Emma a une copie numérique.

– Et vous avez imprimé tout ça ? s'étonna Donatello.

– Nan, c'est son frangin qui a amené tout ce bordel après l'effraction.

Donatello haussa un sourcil.

– Vous avez pas vu les infos ? demanda Raphael.

– On a été un peu occupé, le rembarra Michelangelo.

Raphael tiqua mais laissa passer. Sa cohabitation avec Emma n'avait pas été idyllique mais ça valait certainement mieux que d'avoir été enfermé dans une boîte de conserve spatiale sans distraction autre que l'entraînement pendant une semaine. Il comprenait la mauvaise humeur de Michelangelo et il s'efforça de ne pas y répondre.

– Les archives de la police scientifique de New York ont été cambriolées dans la nuit de jeudi à vendredi, expliqua Raphael. Les voleurs ne se sont intéressés qu'à des échantillons d'espèces endémiques aux égouts de la ville.

Raphael vit Donatello faire le lien immédiatement mais il fallait poursuivre un peu pour les deux autres.

– Quelqu'un s'est intéressé aux preuves de notre existence. Ça a alerté le frangin d'Emma qui est dans la police et il est venu hier soir avec tout ça en braillant qu'il fallait absolument mettre une copie à l'abri.

– Comment ça ?

– Il est au courant de notre existence, de nos activités et de notre guerre contre les Foots.

La nouvelle ne plut pas à ses frères – elle ne lui plaisait pas non plus, qu'ils se rassurent. Emma avait beau lui assurer que son frère était quelqu'un de droit, Raphael avait quand même ses réserves sur le sujet.

– Je crois qu'il sait que je me planque dans la cave à chaque fois qu'il passe, continua Raphael. Il fait du bruit exprès en arrivant et il parle fort pour que je suive la conversation.

– Pourquoi n'a-t-il pas cherché à te parler directement ? demanda Leonardo.

– J'en sais rien, admit Raphael. Je m'attendais à le voir débarquer en bas tous les soirs mais il l'a pas fait.

– Voilà qui est intéressant, commenta Donatello. C'est le frère que l'un de nous a secouru, par hasard ?

– Ouais.

Donatello chercha du regard quelque chose et se dirigea vers le réfrigérateur. Emma y avait accroché plein de photos à l'aide d'aimants. Raphael ne leur avait que peu prêté attention.

– C'est lui, pointa Donatello en prenant une photo.

– Derek, confirma Raphael.

C'était une photo de la fratrie Ackerman. L'aîné se tenait à gauche, une tête de plus qu'Emma, autrement dit immense, pratiquement deux mètres de haut. Il avait une carrure de champion de natation, la mâchoire carrée, des cheveux courts et châtains et les yeux bruns. Ça se voyait à sa tête qu'il en avait vu de belles pendant son séjour dans l'armée. Un cran à côté se trouvait le deuxième fils, Alex, un peu plus petit mais même morphologie, cheveux blonds, lunettes, grand sourire et tatouages sur les bras. Le troisième était Liam l'ambulancier, si Raphael avait bien suivi. Il dépassait Emma d'une demi-douzaine de centimètres et semblait plus froid que les autres. C'était le seul de la fratrie à avoir les yeux bleus. A part ça, il ressemblait à ses frères. Venait enfin Emma, tout à droite, un grand sourire illuminant son visage. La photo avait été prise lors de son vingtième anniversaire d'après la date griffonnée à l'arrière. Elle avait au moins dix kilogrammes de plus et les cheveux deux fois plus longs – et plus de poitrine, aussi. Elle ressemblait à toutes ces filles heureuses à qui la vie sourit, une fille normale comme dans les magazines. Raphael détestait cette photo. Il avait l'impression d'y voir une inconnue.

– Comment tu sais que c'est lui ? demanda Michelangelo.

– C'est moi qui l'ai secouru, répondit Donatello.

Il n'en dit pas plus mais Raphael vit la cervelle de Donatello fonctionner à plein régime. Il parlerait quand il jugerait le moment venu.

– Où est Emma ? demanda soudainement Leonardo, comme s'il venait de réaliser qu'elle manquait à l'appel.

– Elle a repris son service ce soir, expliqua Raphael. Elle devrait pas tarder.

– Ce n'est pas un peu tôt pour reprendre le travail ? s'étonna Donatello. Ses blessures n'étaient pas vraiment sérieuses quand nous nous sommes séparés mais elle semblait très éprouvée.

Raphael haussa les épaules pour signifier qu'il ne savait rien mais il en avait appris un rayon sur la demoiselle ces derniers jours. Emma avait beau dissimuler ce qu'elle ressentait la plupart du temps, Raphael avait tout de même compris qu'elle était du genre à s'effondrer si rien ne distrayait son esprit. Elle se tenait toujours occupée, que ce fut-ce avec ses ordinateurs, ses jeux vidéo, ses livres ou ses bricolages dans sa cave. Elle avait même repris l'entraînement ces derniers jours malgré ses muscles douloureux. Raphael s'inquiétait un peu de son départ à cause de ça. Il n'était pas sûr que la gamine resterait debout une fois seule.

Il y eut un choc contre la porte d'entrée, en haut.

– Vous avez fermé la porte ? grommela Raphael en se dirigeant vers les escaliers.

Emma ne disposait que de deux jeux de clés, dont l'un se trouvait chez son frère Alex. Elle avait laissé son trousseau à Raphael, sachant que les autres allaient passer, du coup elle ne pouvait pas ouvrir la porte elle-même. Raphael grimpa les escaliers doucement à cause de sa cheville et entendit des voix dans le couloir. C'était Emma et l'autre locataire. Raphael ne l'aimait pas. Il le trouvait trop collant et trop insistant avec la gamine. Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire à plus de minuit dans l'entrée ?

– Mes frangins ont dû me faire une blague, c'est tout, disait Emma. Ils bossent pas demain, du coup on se fait un film.

– Ah oui ? Quel film ?

– « The Host ». C'est coréen.

Raphael renifla.

– J'en ai entendu parler. Il paraît que c'est un très bon film. J'ai du pop-corn, si vous voulez.

– Oh, c'est bon, j'en ai aussi !

Emma frappa à la porte.

– C'est pas drôle, les gars ! Ouvrez-moi !

Raphael aurait préféré que le voisin parte avant qu'il n'ouvre le loquet mais il se doutait que l'emmerdeur resterait à tenir la jambe d'Emma jusqu'à ce qu'elle lui claque la porte au nez – ce ne serait pas la première fois. Raphael déverrouilla la porte et se dépêcha de redescendre pour ne pas être vu.

– Merci de m'avoir raccompagnée ! lança Emma. Bonne soirée !

Elle ferma la porte un peu trop brusquement et tira le loquet, soupirant lourdement.

– « The Host » ? lança Raphael depuis le bas. Vraiment ?

Il l'avait vu dans la semaine pendant une nuit d'insomnie commune – Raphael parce qu'il ne s'était pas assez dépensé dans la journée, Emma parce qu'elle avait du mal à dormir après les évènements récents. C'était une histoire de monstre mutant vivant dans les égouts et allant à la surface pour tuer des gens.

– C'était ça ou « Gozilla », répondit Emma en descendant les escaliers les bras chargés. Oh, vous êtes déjà là ! Salut !

Leonardo hocha la tête, Donatello se força à sourire et Michelangelo regarda ailleurs. Emma parut un instant déconcertée mais elle se rattrapa bien vite.

– Tiens, Raph, rends-toi utile pendant que je me change, dit-elle en lui mettant un gros sac en papier plein de courses dans les bras.

Raphael renifla mais se plia tout de même au rangement des victuailles. Emma posa quatre cartons de pizza sur la petite table de la cuisine ainsi qu'une autre boîte rigide par-dessus et fila dans la salle de bain en leur disant de faire comme chez eux. Leonardo lança un regard lourd à Raphael.

– Ça veut pas dire que tu peux fouiller partout, grogna Raphael en rangeant les œufs dans le réfrigérateur.

– Mais c'est qu'il a été maté, le garnement, se moqua Michelangelo.

Raphael ne releva pas – qu'est-ce qu'avait Michelangelo, ce soir ?

Emma ressortit quelques minutes plus tard vêtue d'un débardeur ample qui laissait une bonne partie de son soutien-gorge apparent et de shorts. Elle avait remonté ses cheveux en un chignon et enlevé son maquillage, faisant apparaître son coquart. Il avait commencé à dégonfler et gagné en couleurs. Emma balança ses pantalons et son T-shirt sur son lit avant de se diriger vers la petite cuisine. Elle avait retiré ses pansements deux jours plus tôt, laissant ses points apparents. La cicatrice qu'elle aurait à l'intérieur de la cuisse promettait de ne pas être jolie.

– T'as rien de plus court à mettre ? grogna Raphael en jetant un coup d'œil à ses frères.

– Si t'es pas content, tu sais où est la porte, lui répondit Emma en prenant des assiettes et des verres au-dessus de l'évier.

Elle les posa sur les pizzas et transporta le tout plus des serviettes en papier jusqu'à la table basse de son minuscule coin salon.

– J'ai de l'eau, de la bière, du thé froid et du Coca en ce qui concerne les boissons plus ou moins froides. Si vous préférez du chaud, j'ai différents thés.

– De l'eau, répondit Leonardo en s'asseyant sur le canapé.

– Du thé froid, s'il te plaît, dit Donatello en s'installant à la gauche de son frère.

Michelangelo resta silencieux et se mit à côté de Donatello, par terre. Emma s'assit sur un coussin, en face.

Garçon, s'il vous plaît ! héla-t-elle en français.

Raphael était tenté de lui balancer les bières qu'il avait à la main à la figure mais il se retint. Elle était tout le temps comme ça, après tout, et ça ne l'avait pas dérangé plus que ça pendant la semaine. Son comportement l'agaçait juste parce que ses frères étaient là. Raphael n'avait pas envie de la voir aussi familière dans ce genre de situation. Il attrapa les bouteilles d'eau et de thé dans le réfrigérateur pour aller les poser à côté de la table basse puis tira à lui l'un des tabourets de la cuisine.

– Servez-vous pendant que c'est chaud, leur conseilla-t-elle en ouvrant le premier carton. Raph m'a dit que vous aimiez les pizzas.

– Pas tant que ça, non, répondit Michelangelo.

– C'est quoi ton problème, Mike ? demanda Raphael sur un ton loin d'être aimable.

– Mon problème ? Quel problème ?

– On pensait que ça vous ferait plaisir, tempéra Emma. J'ai aussi de la tarte aux pommes pour le dessert.

– J'ai pas faim, marmonna Michelangelo en regardant ailleurs.

Un silence inconfortable s'installa autour de la table basse. Raphael avait envie de se lever pour éclater la tronche de Michelangelo contre le mur. Emma avait gentiment proposé de leur préparer à dîner dès que Raphael lui avait dit que ses frères passeraient pour discuter. Elle avait vu l'une de leur cachette et se doutait que leur vie n'était pas faite que de beaux jours ensoleillés alors elle avait voulu leur faire plaisir. Elle avait même commandé la tarte à son frère la veille exprès pour Michelangelo. Sa générosité n'était pas feinte, Raphael le savait, et l'attitude de son frère l'énervait d'autant plus.

– Eh bien, merci, se lança Donatello en attrapant une assiette.

– De rien, sourit Emma. Au fait, c'est toi qui as essayé de farfouiller dans mes ordinateurs ?

– Et je suppose que c'est toi qui as tenté une attaque sur les miens, ensuite, répondit Donatello.

Le sourire d'Emma redoubla. Elle avait de quoi être fière. Le niveau informatique de Donatello aurait fait frissonner d'envie n'importe quel hacker de la planète. Raphael s'était d'ailleurs étonné que les ordinateurs d'Emma résistent à son frère. Elle lui avait expliqué que l'intrus avait réussi son coup mais qu'elle l'empêchait de fouiller en changeant constamment le cryptage de ses fichiers. Une clé de cryptage pouvait être forcée mais ça demandait un certain temps. Si cette clé était en permanence changée, le petit fouineur devait sans cesse recommencer le processus de décryptage de la clé, ce qui demandait énormément de puissance de calcul. Il finirait peut-être par forcer le cryptage mais ça lui prendrait beaucoup de temps. En revanche, Emma n'avait pas eu le niveau nécessaire pour s'introduire chez Donatello. Au mieux, elle avait frappé timidement à la porte mais ça avait suffi à alerter son frère.

– Pas de concours de plus grosse quéquette entre nerds, s'il-vous-plaît, lança moqueusement Michelangelo.

– Je fais pas le poids sur ce terrain, admit Emma.

Donatello hocha la tête avant de comprendre le sous-entendu. Il en laissa tomber sa part de pizza. Leonardo regarda Emma de travers et Michelangelo eut le sifflet coupé. Raphael renifla, amusé.

– J'ai trois grands frères, rappela Emma. Vous croyez quoi ? Que je suis toute pure et innocente ?

Leonardo se racla la gorge.

– Nous avons des choses plus importantes à traiter.

– Exact, se reprit Donatello en passant l'assiette à Leonardo. Mais tout d'abord, j'aimerais savoir comment vous avez réussi à échapper aux Foots lorsque vous faisiez diversion pour nous.

Emma blanchit soudainement, ce qui ne passa pas inaperçu. Le regard de Donatello vola de la gamine à Raphael quelques secondes, indécis.

– Ou peut-être que Raphael nous expliquera ça plus tard, proposa-t-il.

– Non, c'est bon, soupira Emma. Autant que ça sorte.

Elle raconta brièvement les événements de son point de vue, développant un rapport très clinique et sans sentiment. Elle ne les regarda pas pendant son récit. Toute son attention était fixée sur l'étiquette de sa bouteille de bière qu'elle déchiquetait consciencieusement. Raphael aurait préféré lui éviter cette épreuve.

– Un massacre dans le métro, résuma froidement Leonardo, avec des témoins en prime. N'as-tu jamais rien appris, Raphael ?

– Oh, va te faire, monsieur Sans-peur-et-sans-reproche.

– Le métro, c'était mon idée, rappela Emma.

– Raphael n'aurait pas dû t'écouter, insista Leonardo.

– Compte tenu de mon épuisement, c'était une option tout à fait envisageable, répondit Emma.

– Pas pour nous, maintint Leonardo.

– Ça va, coupa Raphael, fous-lui la paix. On a fait avec les moyens du bord, point. Sujet suivant. Don ?

Donatello avala sa bouchée avant de poursuivre.

– Raphael nous a dit que c'était ton frère, Derek, qui t'a amené ces documents, apparemment en toute connaissance de cause. Je ne connais pas spécifiquement les règles de la police mais j'imagine que ça s'apparente à un délit. Pourquoi prend-t-il de tels risques pour nous ?

Emma haussa les épaules.

– Il faudrait lui demander directement mais ça me grillerait officiellement, répondit-elle. Ceci dit, Derek a un sens très poussé de la justice. Il sait ce que vous faites, à part tuer des Foots, je veux dire. J'ai lu des tas de rapports où vous êtes mentionnés pour avoir secouru telle ou telle personne. Ce n'est peut-être qu'une goutte d'eau dans l'océan mais vos actions ont apporté quelque chose de bien à la ville et Derek l'a remarqué. Il n'est d'ailleurs pas le seul dans les forces de l'ordre.

Emma prit une inspiration avant de relever les yeux.

– Et concernant les Foots, la police ne peut pas faire grand chose. L'organisation a des amis hauts placés et les moyens de s'acheter les faveurs des autres. On ne peut pas les coincer par les biais classiques. La hiérarchie fait que les personnes qui pourraient enquêter sur les Foots se retrouvent pieds et poings liés, quand ce n'est pas transférées ou limogées. Alors, forcément, ça fait plaisir à ces personnes que quelqu'un s'occupe des Foots, même si c'est d'une manière pas très règlementaire. Derek fait partie de ces gens-là, bien que son sens éthique soit chatouillé par vos méthodes.

– Livrer des Foots à la police ne sert à rien, se défendit Leonardo. Ils retournent toujours auprès de leur maître, tôt ou tard.

Emma hocha la tête. Elle savait ce qu'elle avait fait, l'autre nuit.

– Bien, reprit Donatello. Ces cartons contiennent donc une copie des activités des Foots.

– Oui, sur cinq ans, confirma Emma. Mais j'ai une copie numérique de la base de données qui remonte sur une trentaine d'années. C'est à ce moment-là que les Foots ont ouvert une succursale à New York.

– Ça nous sera très utile. J'aimerais aborder cette effraction aux archives de la police scientifique, à présent.

– Ah, oui, attends.

Emma se leva pour aller jusqu'à son bureau où elle avait entassé différents journaux qui relataient cet événement. Raphael avait lu ces articles mais ils ne disaient pas grand chose. La police n'avait pas donné trop de détails sur l'affaire. Donatello en fit rapidement la synthèse.

– Qu'a dit ton frère, à ce sujet ? demanda-t-il en repliant les journaux pour les poser par terre.

– Pas grand chose. Différents trucs ont été volés, du genre des échantillons de sang ou de peau mais aussi des éclats de bois. Principalement des gros trucs, quand même.

– Uniquement nous concernant ?

– Oui.

– Je comprends pas, intervint Raphael. Pourquoi Karai s'intéresse à ce genre de trucs ? Elle sait déjà qu'on existe et a certainement ses propres échantillons. J'veux dire, c'est pas comme si on laissait aucune trace.

– Vous êtes trop focalisés sur les Foots, reprit Emma avant d'avaler une gorgée de bière.

– C'est un peu notre problème actuel, lui rappela Raphael.

Ils avaient déjà eu cette conversation. Raphael n'avait pas été convaincu mais le sujet valait d'être abordé dans cette assemblée, ne serait-ce que pour le cerveau de Donatello puisque les deux autres semblaient soit absent soit mal luné.

– Oui mais ce ne sont pas les seuls dans le milieu, insista Emma. Ça se trouve, quelqu'un d'autre est intéressé par ce que vous êtes. Bon sang, je sais que je payerais cher pour avoir ces échantillons et un bon labo !

Emma s'attira les regards noirs des uns et des autres. Ça aussi, ils en avaient déjà parlé.

– Quoi ?

– Est-ce pour cette raison que tu t'intéresses à nous ? demanda froidement Leonardo.

– Vous ne pouvez pas nier que vous représentez certainement quantité d'innovations potentielles dans des tas de domaines, se lança Emma. J'ai vu les plaies de Raph se refermer en à peine deux jours. Moi, j'en suis toujours à désinfecter les miennes tous les jours en priant pour ne pas choper une septicémie, tout en bouffant des antibiotiques. Et dois-je parler de vos carapaces ? Je t'ai vu te prendre une balle pratiquement à bout portant et c'est à peine si tu as reculé lors de l'impact. L'ingénieur en moi trépigne comme une fangirl, c'est clair et net, mais vous êtes aussi et surtout des êtres sensibles et intelligents. C'est ça qui prime, pour moi.

Raphael vit Michelangelo déglutir difficilement. La petite tirade avait aussi fait son effet sur Donatello. D'eux tous, c'était lui qui devait le mieux comprendre ce point de vue. Combien de fois avait-il éprouvé le besoin d'étudier les êtres humains sans pour autant oser s'en prendre à l'un d'eux ? Et puis, ils avaient tous passé un certain temps à observer April ou Casey, lorsqu'ils étaient coincés dans cette vieille ferme au fin fond du Massachusetts. Splinter leur avait appris où frapper et la télévision avait fait le reste mais ils n'avaient pas eu l'occasion de vraiment regarder des humains avant cette période de leur vie. Raphael se souvenait parfaitement avoir été fasciné par les pieds d'April pendant un bon moment – si petits et si fins, c'était à se demander comment elle faisait pour ne pas tout le temps se les casser. La pilosité de ces grands singes avait aussi été quelque chose d'intrigant. Ils en avaient parlé entre eux plus d'une fois – ah, l'adolescence !

Leonardo restait silencieux, impassible. Raphael n'arrivait pas à sonder son frère. Il se doutait qu'Emma lui portait sur les nerfs. Elle avait été gentille avec Michelangelo, ce qui lui avait tous mis en danger. Elle s'était révélée être le Singe Rouge, un témoin qui en savait bien trop sur eux pour le bien de tout le monde. Enfin, elle osait remettre en question ce qu'il disait. Et ça, c'était sûrement le meilleur moyen pour se mettre Leonardo à dos. Seulement, Emma ignorait que l'apprenti leader était sensible sur la question de son autorité. Elle ne se rendait tout simplement pas compte qu'il valait mieux laisser Leonardo parler, hocher bien sagement la tête puis faire autrement. Se confronter à lui ne servait à rien, Raphael le savait depuis longtemps.

Le silence qui s'était installé fut brisé par Emma.

– Bref, d'autres groupes peuvent aussi s'intéresser à vous. Je comprends parfaitement l'intérêt d'avoir une armée de types comme vous sous la main.

– Une armée de mutants, corrigea Raphael.

– J'aime pas ce mot, grimaça Emma.

Michelangelo se leva soudainement et alla s'enfermer à la salle de bain sans rien dire – il n'y avait pas vraiment d'autres endroits pour s'isoler dans le studio. Emma le regarda faire, sa bouteille de bière aux lèvres. Elle se retourna vers Raphael et arqua un sourcil en guise de question. Raphael haussa les épaules. Il ne comprenait pas non plus le comportement de Michelangelo.

– Vous vous entendez plutôt bien, nota Donatello en les regardant faire.

– Je suis une fille trop bien, c'est pour ça, répondit Emma avec un sourire canaille.

– Ouais, modeste et tout, railla Raphael.

– Michelangelo avait peur que cela se produise, dit Leonardo.

– Pourquoi ? demanda Emma.

– Sanctuaire, lâcha Leonardo en regardant Raphael droit dans les yeux.

Et merde, pensa Raphael. Pour sa défense, ils n'avaient pas eu l'occasion de parler de ce genre de chose ces derniers temps. Raphael avait bien vu que Michelangelo avait gardé certaines informations pour lui mais il n'aurait jamais imaginé que son secret serait une fille. Et puis, ce n'était pas comme s'ils avaient un protocole de déclaration pour ça. Généralement, ils gardaient leur toute petite vie privée dans leur chambre respective et n'en parlaient pas aux autres.

– Je crois que ça a plus à voir avec la sincérité d'Emma, intervint Donatello.

– Comment ça ? insista Emma.

– Rares sont les personnes si... concernées par nos vies.

– Oh.

Raphael rejoignait Michelangelo sur ce point-là. Il comprenait très bien pourquoi cette fille lui plaisait. Outre sa gentillesse parfois déconcertante, Emma ne se prenait pas la tête avec ce qu'ils étaient. Elle les acceptait malgré leur peau verte et leur carapace. Les humains comme elles se comptaient sur les doigts des deux mains – et comme ils n'avaient que six doigts, la liste n'était pas bien longue. Ça faisait de nombreuses années qu'ils n'avaient pas rencontré quelqu'un comme ça. Et ça faisait du bien, Raphael voulait bien l'admettre. Ils avaient ri bêtement devant la télévision, râlé en perdant à des jeux vidéo, partagé des repas en parlant de tout et de rien. Ils s'étaient engueulés pour des broutilles, donnés quelques taloches, touchés un peu plus volontairement. Ça avait été cinq jours loin de leur vie de merde. Raphael ne comprenait que trop bien Michelangelo.

– Et c'est quoi, un sanctuaire ? demanda à nouveau Emma.

– Je t'expliquerai une autre fois, répondit Raphael en se levant. Rentrons.

– Nous avons encore des choses à régler, contra Leonardo.

– On a déjà de quoi s'occuper pendant un moment. Le reste attendra. Emma, où t'as mis la copie ?

Emma se releva promptement et retourna à son bureau. Elle s'assit sur sa chaise et tripota sous le plateau de bois pour en retirer un petit boîtier noir retenu par de la bande adhésive. Si on lui demandait son avis, Raphael dirait qu'elle aimait un peu trop faire l'espionne. Ce n'était pas un jeu, bon sang.

Emma remit le disque dur externe à Donatello.

– Y'a tout, dedans, même les codes d'accès aux bases de données.

– J'avais pensé que tu les conserverais pour toi, avoua Donatello en rangeant le disque dur avec son téléphone.

– J'ai dit que je vous donnerais toutes les informations à ma disposition. Les codes d'accès en font partie.

– Merci.

Emma répondit d'un sourire mais Raphael ignorait si elle avait saisi le poids de ce simple mot. Donatello avait du mal à exprimer clairement ce qu'il ressentait. Ce petit « merci » avait sa propre gravité, du point de vue de Donatello. Ces informations étaient capitales. Elles influenceraient cette guerre de manière certaine. Raphael ne voulait pas aller jusqu'à « elles nous sauveront la vie » mais elles augmentaient tout de même leurs chances de survie.

– Les fichiers sont encryptés, n'est-ce pas ? ajouta Donatello, redevenu soudainement beaucoup moins sensible.

– Evidemment, répondit Emma, tout aussi sérieuse.

Raphael alla frapper à la porte de la salle de bain.

– Mike, on s'en va.

– Ouais, j'ai entendu, marmonna Michelangelo de l'autre côté de la porte.

Il avait dû entendre toute la conversation. Ça n'aurait pas étonné Raphael de savoir que Leonardo avait mis cette histoire de sanctuaire sur la table pour rajouter au malaise de Michelangelo. Raphael avait raté beaucoup de choses cette semaine, manifestement.

– Ça va ? demanda Raphael lorsqu'il eut son frère en face de lui.

Michelangelo détourna les yeux.

– Rentrons, souffla-t-il.

Raphael hocha la tête. Il se tourna vers Emma. Il avait envie de la prendre dans ses bras une dernière fois mais ce n'était pas quelque chose à faire maintenant, devant Michelangelo ou ses deux autres frères. Emma ne fit pas un geste vers lui non plus, se contentant de sourire de loin, les bras dans le dos.

– Merci d'avoir été là, Raphael, dit-elle simplement.

– Pas de quoi.

– Repassez quand vous voulez. Enfin, passez un coup de fil avant, au cas où. Mes frangins vont me garder à l'œil pendant un moment.

– Estime-toi heureuse que ce ne soit que tes frères et pas les Foots, rappela Leonardo en entamant les escaliers.

– Oui, bonne nuit à toi aussi, Leo, soupira Emma.

Raphael renifla. Ça n'aurait pas dû l'amuser – contrarier Leonardo était idiot. Michelangelo suivit Donatello dans les escaliers et Raphael partit le dernier. Ne pas jeter un coup d'œil en arrière fut difficile mais nécessaire. Les vacances étaient terminées.