Till Kingdom come

Chapitre 13

A journey of a thousand li starts with a single step

Il n'y avait pas trace de Bob dans le vaisseau. Ça faisait deux bonnes heures que Donatello le cherchait, en vain. Pourtant, Bob répondait aux instructions lorsque Donatello en donnait mais ce n'était qu'un effet des programmes avec lesquels il avait fusionnés. Bob était contraint de se soumettre aux ordres relatifs au vaisseau. Cependant, il pouvait ignorer les convocations car sa matérialisation dépendait de sa volonté. Et il pouvait également suivre Donatello des yeux partout où il allait. Bob était omniscient.

Donatello l'avait remarqué pour la première fois alors qu'il travaillait à la dérivation d'un conduit d'électricité vers une bobine de cuivre faisant office de transformateur temporaire – l'ampérage du vaisseau était beaucoup trop élevé pour la technologie terrestre. Il s'était demandé où il avait posé son petit tourne-vis cruciforme et Bob lui avait répondu. Comme Donatello n'avait pas parlé, il avait aussitôt compris que Bob était capable de lire dans son esprit. C'était quelque peu dérangeant aussi Donatello avait pris l'habitude de ne pas trop réfléchir lorsqu'il était dans le vaisseau. S'il avait quelque chose à y faire, il méditait à moitié et laissait ses habitudes prendre le contrôle. Et s'il avait une question, il la verbalisait. Ça n'empêchait pas Bob de lire dans son esprit mais au moins Donatello filtrait ainsi les informations disponibles et ce n'était pas plus mal. Bob était trop curieux à son goût, même si c'était compréhensible après des centaines d'années passées sous terre.

Donatello aurait dû prévenir ses frères de l'omnipotence de Bob. Non seulement pouvait-il lire dans leurs esprits mais aussi leur jouer de mauvais tours, comme l'autre jour avec Leonardo. Il n'était pas anormal que Bob aie pris les traits de Donatello pour cela. A part leur première rencontre où il lui était apparu sous sa vraie forme, il s'était toujours matérialisé ainsi. L'illusion était parfaite, ce qui avait dû ajouter au malaise de Leonardo.

– Il a essayé de te tuer, tu sais ?

Donatello se retourna dans le couloir pour se voir à l'identique, un petit sourire aux lèvres. Bob avait enfin décidé de se montrer.

– Comment ça, me tuer ? demanda Donatello.

– Il a retourné son épée contre toi, deux fois.

– Contre toi, pas contre moi.

– Contre la personne qui lui disait ce qu'il ne voulait pas entendre, corrigea Bob. N'est-ce pas un problème ? C'est ton frère, après tout. Même chez moi, tuer son propre frère n'est pas considéré comme quelque chose à faire, bien que nous apportions peu d'importance aux relatifs génétiques.

– C'est un problème, effectivement, admit Donatello.

– Veux-tu que je le règle pour toi ? demanda Bob en se rapprochant.

– Non, c'est quelque chose que je dois traiter avec mes frères, sans intervention externe.

– Mais suis-je vraiment un étranger, pour toi, Donatello ?

Bob s'approcha tellement que Donatello aurait pu sentir son souffle le chatouiller s'il avait été vivant. Donatello ne chercha pas à reculer – c'était inutile, avec Bob.

– Tu as moins d'importance à mes yeux que tu ne m'en portes, répondit très franchement Donatello.

Bob ne s'en offusqua pas. Il eut un petit sourire en coin.

– Tes frères sont sortis.

– Oui.

La nourriture était leur principal problème actuellement. Même en rationnant, elle partait vite. Tout ce que Donatello avait mis dans le vaisseau avait été consommé dans la semaine et ses frères étaient partis chercher les réserves disséminées dans leurs cachettes alentours. Ils allaient encore manger des conserves pendant un moment mais c'était toujours mieux que de mourir de faim. En prime, le jardin ne donnerait rien avant des semaines, voire des mois. Il y avait déjà de petites pousses mais elles ne dépassaient pas le centimètre – difficile de nourrir quatre adultes avec ça.

La main de Bob effleura le bras de Donatello.

– Nous pourrions en profiter pour nous réconcilier, proposa-t-il.

– Je ne suis pas fâché contre toi, répondit Donatello.

Et tu regardes trop la télévision, ajouta-t-il pour lui-même. Bob entendit aussi la remarque et son sourire se fit un peu plus moqueur.

– Quelle serait la réaction de tes frères s'ils apprenaient nos petites aventures ?

– Mikey et Raph se moqueraient de moi pendant le reste de nos vies, assura tranquillement Donatello. Quant à Leo, je suppose qu'il n'apprécierait pas. Mais je n'ai pas besoin de ses bénédictions permanentes pour vivre.

– Pourtant, ce que tes frères pensent de toi t'est important, taquina Bob.

– Evidemment. Ce sont mes frères. Ils sont importants pour moi.

– Tu as besoin de leurs encouragements.

– De leur soutien.

Bob fit la grimace. Il abandonna ses effleurements.

– Tu n'es pas drôle aujourd'hui, Donnie. Moi qui pensais qu'on pourrait s'amuser un peu.

– Le moment ne s'y prête pas.

– N'as-tu pas envie d'oublier tous tes problèmes pendant quelques instants ?

– Ça ne les résoudrait pas.

– L'intérêt est d'avoir l'esprit libre un moment, le réprimanda Bob, pas de résoudre quoi que ce soit.

– Tu sais bien qu'il m'est difficile de vider complètement ma tête.

Bob fit la moue. Il encadra doucement le visage de Donatello de ses mains et posa son front contre le sien, fermant les yeux sans pour autant arrêter de voir – l'imitation était parfaite. Donatello sentait la faible tiédeur des billes lumineuses contre sa peau ainsi qu'une certaine pression. Le corps de Bob était vide, il n'était qu'une enveloppe mais elle était très convaincante.

– J'ai envie de toi tout seul, Donnie, souffla Bob.

– Je suis désolé pour cette situation mais tu es le seul qui puisse nous protéger de nos ennemis pour le moment.

– Je n'aime pas tes frères. Ce sont des esprits tellement inférieurs au tien. Comment fais-tu pour supporter leur petitesse ?

– L'intelligence ne fait pas tout.

Bob frotta son nez contre celui de Donatello et celui-ci mit un terme à cette proximité en se dégageant doucement. Il savait où ça allait mener et il en était hors de question.

– Veux-tu savoir ce qu'ils pensent ? demanda Bob en se reculant.

– Non.

Bob fronça les sourcils.

– C'est pourtant très instructif, d'une certaine manière. Ils sont stupides mais ça les rend attachants, quelque part.

– Leurs pensées leur appartiennent. Ça fait partie de leur intimité.

– Savoir ce qu'ils pensent te simplifierait tellement la vie ! insista Bob. Ça permettrait de régler plus rapidement vos problèmes.

– Nous pouvons en discuter.

– Mais vous ne parlez pas entre vous, rappela Bob. Dès que quelque chose ne va pas, vous vous renfermez et vous vous enfuyez.

– C'est un point sur lequel nous devons travailler, effectivement, admit Donatello. Cependant, maître Splinter nous a toujours dit de mettre nos problèmes de côté, de ne pas gêner notre équipe avec ce qu'il appelait nos « petits tracas personnels ». Dépasser cet enseignement ne sera pas aisé.

– Vous le détestez tous et pourtant vous ne pouvez vous en défaire, soupira Bob.

– Je ne déteste pas maître Splinter, se défendit Donatello.

– Tout de fond de toi, si, mais tu repousses cette pensée très très loin. Elle ne m'apparaît que très rarement mais elle est là, je peux te l'assurer.

Donatello sentit une boule se former dans sa gorge. Bob ne mentait pas. D'une part, l'intelligence artificielle avec laquelle il avait fusionnée en était incapable. De l'autre, mentir était l'un des plus graves crimes pour les siens.

– Je suppose qu'on ne peut pas aimer complètement une personne, concéda Donatello. Il y a forcément quelque chose qui nous déplaît à un moment ou à un autre.

– Y a-t-il quelque chose que tu n'aimes pas, chez moi ? demanda Bob en passant ses bras autour du cou de Donatello.

– Tu sais très bien quoi.

– Si tu as des reproches à me faire, dis-les clairement, Donnie. Mais nous savons tous les deux que tu en es incapable.

– Je déteste tes petites manipulations, répondit Donatello.

Bob ouvrit de grands yeux et l'étonnement s'y lut comme s'il était réel.

– Je n'aime pas non plus tes menaces à moitié déguisées et tes sous-entendus, continua Donatello.

– Quoi ? Attends...

– J'ai horreur de ton assurance. Lire les pensées ne te donnent pas toutes les réponses. Tu es toi aussi sujet à l'interprétation.

Bob se détacha de Donatello et recula de quelques pas.

– Qu'est-ce qu'il te prend ? demanda sèchement Bob, en colère.

– J'ai décidé de changer, répondit Donatello en regardant l'hologramme droit dans les yeux. Ne l'as-tu pas vu, lu ou entendu ?

– Tu ne peux pas changer !

– Pourquoi cela ?

– Les humains ne changent jamais !

– Je ne suis pas humain, rappela Donatello.

Bob fut pris au dépourvu. C'était la première fois que Donatello y parvenait.

– Nous sommes dans une situation inédite, mes frères et moi, expliqua Donatello. Je crois que notre seule solution pour la surpasser est d'évoluer. Pas en terme biologique mais en tant que personnes. Leonardo nous a donné la solution sans même le savoir. Nous devons « grandir », admettre que le temps de notre maître est révolu et définir par nous-mêmes la voie que nous voulons emprunter. Et si nous voulons l'emprunter ensemble, aussi.

– Tu envisages de te séparer de tes si précieux frères ? nargua Bob.

– C'est une possibilité, admit Donatello. Cependant, je pense que Raphael et Leonardo sont les plus susceptibles de choisir une autre voie que celle de notre équipe. Ce ne sera pas une première pour Raphael, il l'a déjà fait à plusieurs reprises. Quant à Leonardo, la séparation peut être nécessaire. Il n'a jamais pensé par lui-même et pour lui-même. Maître Splinter ne l'a jamais autorisé à être un individu à part entière. Toute la vie de Leo se résume à son statut de leader. Il a besoin d'être seul un moment, vraiment seul.

– Tu es sérieux, réalisa Bob.

Donatello hocha la tête. Bob était en train de lire dans ses pensées, découvrant son plan au fur et à mesure.

– Tu es prêt à aller jusque-là pour ton frère...

– Oui.

– Tu risques de détruire ta famille.

– Je sais.

Bob recula encore un peu puis se rappela qu'il n'était plus qu'un hologramme et désassembla sa structure. Les milliers de petits billes lumineuses s'évadèrent, laissant Donatello seul dans le couloir. Oui, il était capable d'aller « jusque-là » pour ses frères, et bien plus loin encore.


Il y avait un silence de mort entre eux et ce n'était pas seulement à cause de l'impératif de la discrétion. Leonardo était en froid avec Michelangelo et Raphael. Michelangelo était toujours en colère contre ses deux frères. Quant à Raphael, il n'en avait qu'après Leonardo mais ses tentatives pour renouer avec Michelangelo avaient échoué. Il avait pourtant pris des risques pour Michelangelo. Raphael était retourné à leur ancien chez eux pour récupérer un carton plein de DVD, de jeux vidéo et de consoles. Donatello avait aussitôt réparé les consoles mais Michelangelo les avait ignorées, à l'exception d'une vieille Game Boy si usée que le plastique gris avait été poli par d'innombrables heures d'utilisation. Michelangelo restait enfermé dans sa chambre et traversait ce que Leonardo appelait une « crise Pokémon ». Il avait joué à chaque nouvel opus de la série au moins dix fois mais il ne s'en lassait pas.

Leonardo n'aimait pas les jeux vidéo. Il n'en comprenait pas l'intérêt. Pourquoi jouer à des jeux de combat absolument pas réalistes alors qu'ils n'avaient qu'à sortir dans les rues de New York pour satisfaire cet appétit ? Michelangelo était capable de passer ses journées devant la télévision, parcourant des univers fictifs selon un scénario prédéterminé. Ne valait-il pas mieux être ancré dans la réalité et s'occuper de son propre destin ? C'était le moment idéal pour le faire, pourtant.

Raphael rajusta sa prise sur les cartons qu'il avait dans les bras, secouant les conserves qui firent un peu de bruit. Leonardo lui jeta un regard noir par-dessus son épaule auquel Raphael répondit en levant les yeux au ciel. Michelangelo traînait en arrière. Il devait sans douter penser à ses jeux, supposa Leonardo. Michelangelo avait cet air absent de lorsqu'il était absorbé par l'une de ses lubies.

– Michelangelo, les arrières, rappela Leonardo à voix basse.

– Hum ? Ah, ouais. RAS.

– Arrête de rêvasser.

– Fous-lui la paix, grogna Raphael.

– Putain, foutez-moi la paix tous les deux, répliqua Michelangelo.

Raphael n'insista pas, se renfrognant. Leonardo fit de même et essaya tant bien que mal de chasser l'agacement de son esprit. « Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? », répéta alors une petite voix moqueuse.

D'un autre côté, l'agacement avait ses avantages, jugea Leonardo en fronçant les sourcils. Il se retourna tout de même lorsqu'on l'appela.

– Quoi, encore ? lâcha-t-il.

Raphael le regarda de travers et Michelangelo fit une grimace.

– On a rien dit, marmonna Raphael.

Leonardo tiqua et décida d'ignorer ses frères. Il ne restait plus beaucoup de distance entre leur position et le vaisseau, de toute façon. Les Foots concentraient leurs recherches sur Brooklyn et le Queens. Ils étaient pratiquement absents des tunnels sous Manhattan, ce qui permettait aux Tortues de se relâcher un peu.

L'appel se fit à nouveau entendre et Leonardo s'arrêta net cette fois.

– Ça suffit, prévint-il. Je ne suis pas d'humeur pour vos blagues stupides.

– T'entends des voix, mec, grogna Raphael en le doublant, le bousculant de l'épaule au passage.

« Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? »

Non, ce n'était pas possible, décréta Leonardo. Ce Bob avait peut-être une certaine influence en dehors du vaisseau, un lien télépathique ou quelque chose dans ce genre. C'était certainement lui qui jouait avec les nerfs de Leonardo. N'avait-il rien de mieux à faire ?

Michelangelo passa aussi devant son frère en lui jetant un petit coup d'œil suspicieux mais il ne dit rien. Leonardo inspira un bon coup et joua l'arrière-garde jusqu'au vaisseau.

Comme toujours, Donatello ne daigna pas faire acte de présence. Michelangelo posa son sac de sport et ses cartons sur la table de la cuisine puis retourna s'enfermer dans sa chambre. Leonardo se retrouva seul avec Raphael pour ranger les conserves. Il avait presque envie de lui dire d'aller voir ailleurs s'il y était mais Raphael était bien capable de lui répondre avec ses poings. Et puis maître Splinter avait toujours dit qu'il ne fallait pas contrarier les bonnes volontés.

– Va falloir aller plus loin, la prochaine fois, lança Raphael à genoux en empilant les conserves de légumes dans leur réserve improvisée.

– Vers Harlem, oui, concéda Leonardo. Brooklyn et le Queens sont encore trop dangereux.

– On pourrait aussi tenter une sortie.

– Dans Manhattan ? Brillante idée.

– Je te dis pas qu'il faut aller danser la Carioca à Times Square, soupira Raphael, juste qu'on pourrait aller récupérer autre chose que des boîtes. On est des tortues, pas des chats, merde.

– Donatello a commencé un potager.

– J'ai vu mais ça donnera rien avant des mois, si ça donne quoi que ce soit.

– Doutes-tu de ton frère ?

Raphael renifla mais renonça à lui retourner la question.

– Non mais je doute de ce Bob. Qui sait si on va pas devoir se trouver un autre endroit où crécher à cause de ce cinglé ?

– C'est une possibilité que nous avons abordée lorsque tu n'étais pas là, informa Leonardo.

– Ouais, Don m'a dit.

Au moins, Donatello parlait à quelqu'un. En fait, il passait aussi beaucoup de temps avec Michelangelo dans le potager.

« Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? »

Leonardo secoua la tête et ouvrit un autre carton pour passer les conserves à Raphael.

– Et Leatherhead, ça a donné quoi ? demanda Raphael.

– On n'a pas encore creusé la question.

– Qu'est-ce que vous avez branlé pendant une semaine, bordel, marmonna Raphael.

– Et toi ? rétorqua Leonardo.

Raphael se renfrogna et continua à empiler les conserves. Il n'avait pratiquement rien dit sur ses cinq jours passés chez le Singe Rouge, pourtant il était évident qu'une certaine proximité s'était créée entre eux. Il ne voulait pas en parler.

– Tu te l'es faite ? demanda Leonardo.

Raphael sursauta et bouscula des piles de boîtes qui tombèrent par terre dans un grand fracas métallique. Il n'avait réussi à en rattraper que deux dans son agitation. Belle démonstration technique. Raphael regarda les conserves dans ses mains et inspira un grand coup, cherchant à se calmer.

– Ça ne te concerne pas, dit-il en recommençant à ranger. Et ne parle pas comme ça.

– Oh, alors tu n'as pas réussi, comprit Leonardo.

– Ça ne te concerne pas, répéta Raphael en hachant chaque mot.

– Ça me concerne dans la mesure où c'est une information à prendre en compte.

– Pour en faire quoi ? Me menacer ? Emmerder Mike ?

– Il faut savoir utiliser ce que l'on sait lorsque l'occasion se présente.

– On croirait entendre Splinter, railla Raphael.

– C'est l'un de ses enseignements, en effet, admit Leonardo. Cependant, il ne t'était pas destiné.

Raphael renifla.

– Alors ? s'impatienta Leonardo.

– Laisse tomber, mec, je te dirai rien.

– Je saurai tôt ou tard.

– Putain, Leo, arrête ! explosa Raphael en se relevant. Qu'est-ce que tu cherches à faire, exactement ? Nous pourrir la vie ? Nous démonter un à un ? C'est encore une de ces brillantes idées que t'as piochée dans le manuel du parfait petit bâtard de leader de mes deux de Splinter ? Explique-moi ! C'est quoi ton problème, bordel ?!

« Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? »

– C'est quelque chose que je dois savoir pour tirer le meilleur de chacun d'entre vous, se renfrogna Leonardo.

– En quoi ma bite est si importante que ça pour tes plans, hein ? Elle t'a jamais posé de problème jusqu'à aujourd'hui et, soudainement, ça devient une obsession. Je comprends pas.

– Tu n'as pas besoin de comprendre.

Raphael serra les poings et déforma la conserve qu'il avait en main. Il s'en aperçut avant qu'elle ne s'ouvre sous la pression et la posa sur les autres avant de se rapprocher de Leonardo. Il lui planta un doigt dans le plastron.

– Je t'ai suivi dans ce merdier parce que tu es mon frère, Leo, mais le type que tu t'obstines à être est un connard à qui je péterai avec plaisir la gueule.

– Rien ne t'empêche d'essayer, répondit froidement Leonardo.

Le coup partit de la droite comme Leonardo l'avait prévu et il para de son bras gauche. Il n'imaginait cependant pas que Raphael était capable de développer une telle force à si courte distance et Leonardo se retrouva déséquilibré. Raphael en profita immédiatement : il envoya son genou gauche entre les jambes de Leonardo, le pliant en deux sous la soudaine douleur – c'était un coup pour le moins inhabituel. Raphael recula juste assez pour un coup de pied retourné qui cueillit Leonardo en plein visage. Il vola contre le mur et sa tête rebondit contre le métal. Leonardo perdit l'équilibre, chercha à rester debout mais tomba de tout son long sur le dos. Il vit une longue trace de sang contre le mur avant que Raphael n'envahisse tout son champ de vision. Il se baissa, posa un genoux sur son plastron et lui releva la tête d'une main pour mieux frapper de l'autre. Leonardo tressauta. Il devait réagir. Il devait se défendre, au moins se protéger, mais les coups continuaient et la douleur était insupportable. Ses mains lui paraissaient étrangères, incapables de répondre à ses ordres, et ses jambes tremblaient à chaque nouvelle attaque. Sa vision se teintait de rouge, parfois de noir, et le sang s'accumulait dans sa bouche sans qu'il n'ait le temps de l'évacuer – en avait-il seulement la force ?

Il y eut des cris et des hurlements et Raphael fut tiré en arrière. Leonardo entendait mais ne comprenait pas. Donatello, debout, se pencha au-dessus de lui, un sourire mauvais et satisfait aux lèvres. Il articula quelque chose mais ses paroles étaient hors de portée. « Quand vas-tu comprendre que c'est toi, le problème ? » demanda une petite voix à l'intérieur de lui alors qu'un autre Donatello, terrifié, essayait de lui parler. Je ne suis pas le problème, pensa Leonardo en fermant un instant les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, les deux Donatello se parlaient et ça n'avait pas l'air d'être sur un ton agréable. Leonardo n'arrivait plus qu'à distinguer des formes sombres dans un brouillard rouge. Il voulait fermer les yeux, se mettre en boule et vider son esprit. Il voulait le silence, le noir et la paix. Leonardo se laissa glisser, rejetant les voix l'appelant de si loin. Il sombra dans les ombres si douces de l'inconscience.

Splinter s'agita dans son fauteuil, ce qui réveilla April. Elle se frotta les yeux et se maudit d'avoir encore piqué du nez devant la télévision. Un coup d'œil à l'horloge lui apprit qu'il était plus de minuit. Casey ronflait à côté d'elle, la tête renversée en arrière.

– Mon fils, bredouilla Splinter.

Il s'empêtra dans sa couverture tout en essayant d'en sortir pour se lever. April vint s'agenouiller à côté de lui pour l'aider.

– Nous sommes à Northampton, Splinter, rappela doucement April.

– Où est mon fils ?

– Vos fils sont à New York.

Splinter secoua la tête.

– Leonardo, il faut que je vois Leonardo... Mon fils a besoin de moi.

Ils ont tous besoin de vous, pensa amèrement April. Ce n'était cependant pas le moment de faire des reproches au vieux rat. Il n'était en rien responsable de sa vieillesse et ç'aurait été injuste de l'accuser de quelque chose qu'il ne pouvait pas contrôler. Et, de toute façon, April n'avait pas à intervenir. Si les garçons avaient des comptes à régler avec leur vieux maître, qu'ils le fassent. Elle n'allait pas s'aventurer là-dedans.

– Il est à New York, insista April, mais on peut l'appeler.

– Oui. Oui, l'appeler, c'est bien, concéda Splinter.

– Ne bougez pas, je vais chercher mon portable.

Splinter hocha la tête et se calma un peu tandis qu'April allait récupérer son téléphone sur la table de la cuisine. Elle trouva le numéro de Leonardo dans le répertoire et lança l'appel. Splinter avait horreur de ces nouveaux téléphones mais il prit tout de même l'appareil et attendit. Donatello lui avait gardé un vieux téléphone fixe à gros boutons chez eux pour faciliter la vie de leur vieux maître. On s'attendait généralement à ce que Michelangelo soit le plus prévenant mais c'était Donatello qui monopolisait le domaine des petites attentions auxquelles on n'aurait pas forcément pensé. Si April avait dû faire un classement, Donatello aurait été en première place sur sa liste. Elle partageait beaucoup avec lui sur le plan informatique et c'était la Tortue au comportement le plus doux – pas le plus humain, ceci dit. Donatello tirait une certaine fierté d'être un reptile mutant, contrairement à Michelangelo qui avait horreur qu'on le lui rappelle ou Raphael qui était très amer sur le sujet. Leonardo semblait s'en ficher mais il était difficile de savoir ce qu'il pensait en général. April partageait une relation de confiance avec Leonardo, une amitié profonde et indéfectible mais il était tout de même en troisième position sur sa liste hypothétique. Michelangelo était le deuxième. Sous des apparences de joyeux drilles, Michelangelo cachait des gouffres d'incertitudes et ça avait un petit côté touchant. Quand il n'avait pas le moral, April avait envie de le prendre dans ses bras jusqu'à ce que ses ennuis disparaissent. Ça n'aurait pas dérangé Michelangelo, en prime – contrairement à Donatello qui fuyait généralement les contacts physiques. Le dernier de la liste était Raphael, sans conteste. Il y avait quelque chose de dérangeant chez lui, quelque chose qu'April avait réussi à définir au fil des années : Raphael se comportait comme un humain là où ses frères ne faisaient qu'imiter avec plus ou moins de succès.

– Ça ne fonctionne pas, Miss O'Neil, avertit Splinter en tendant le téléphone à April.

April prit le combiné et écouta. Il y eut une sonnerie avant qu'elle ne bascule sur la messagerie vocale. « Vous savez quoi faire », disait la voix froide de Leonardo avant de raccrocher. Il y avait du progrès, nota April. La dernière fois qu'elle lui avait laissé un message, il y avait eu au moins une minute de silence entre l'annonce et le bip de la messagerie.

– Il ne répond pas, dit April. Vous voulez laisser un message ?

Splinter hocha la tête et et reprit le téléphone.

– Mon fils, ne te perds pas, dit-il d'une voix de père soucieux.

Splinter confia l'appareil à April qui ajouta :

– Tout va bien de notre côté. Rappelle nous quand tu peux, Leo.

April raccrocha et se remit à genoux à côté du fauteuil.

– Voulez-vous une tasse de thé, maître Splinter ?

– Oui, du thé, c'est bien, du thé, s'il-vous-plaît, Miss O'Neil.

April sourit et retourna à la cuisine pour mettre en route le thé de Splinter – du thé vert sans sucre ni rien, il ne buvait que ça. April profita du bruit de la bouilloire électrique pour appeler Donatello. Elle tomba à nouveau sur la messagerie.

– Salut, Don ! Splinter voulait appeler Leo mais il ne répondait pas. On a laissé un message. Je te préviens parce que je sais que Leo regarde ses messages à peu près une fois tous les quinze jours. Bon, j'espère que tout va bien pour vous. Faites attention. Vous nous manquez.

Non, elle n'appellerait pas Michelangelo, se résigna April. Elle n'était pas inquiète. Donatello était souvent occupé mais il rappellerait. Il rappelait toujours. Elle aurait dû lui envoyer un e-mail, se rendit-elle compte.

– Arrête ta parano, O'Neil, se morigéna April.

Elle attrapa la boîte de thé vert et mit une infime quantité de poudre dans la tasse préférée de Splinter, celle peinte par Shadow, avec les petites tortues à bandana empilées les unes sur les autres. Le vieux rat lui avait appris tout le cérémoniel autour du thé à la japonaise mais April n'avait pas vraiment envie de se compliquer la vie avec ça maintenant. Elle versa l'eau chaude dans la tasse, remua le thé pour qu'il prenne une belle couleur puis attrapa des petits biscuits dans une boîte hors de portée de Shadow et Casey. Splinter ne mangeait plus grand chose mais il ne dédaignait jamais les petits biscuits avec son thé. Les garçons le savaient et en avaient mis un bon stock dans les affaires de Splinter.

April retourna au salon, le thé et les biscuits sur un plateau qu'elle déposa sur la table basse à côté du fauteuil du vieux maître. Il la remercia et prit la tasse pour la regarder un instant, un vague sourire aux lèvres. April se réinstalla à côté de Casey qui se réveilla alors, bâillant à s'en décrocher la mâchoire. Il se pencha pour embrasser April sur la joue puis posa sa tête sur son épaule, glissant une main jusqu'à celle de sa femme. Il se rendormit dans la minute mais ça ne dérangeait pas April. Elle aimait la chaleur de Casey et sa masse réconfortante. Elle se sentait en sécurité avec lui malgré sa tendance à chercher les ennuis – non, il s'était assagi au fil des années, elle devait le reconnaître. Casey n'était plus la tête brûlée sautant dans les bagarres pour un rien. Il avait un travail, une famille et il tenait à être un bon père et un bon époux. April aurait pu trouver un homme plus intelligent et avec une meilleure situation financière, c'était certain, mais personne d'autre n'aurait pu comprendre sa vie à elle. Comment expliquer qu'elle avait pour amis des tortues mutantes vivant dans les égouts et jouant les sentinelles masquées ? Et encore, ce n'était que le sommet de l'iceberg.

April ne s'était pourtant pas enfermée dans ce monde pour autant. Elle aurait pu partir n'importe quand et elle l'avait d'ailleurs fait lorsqu'elle avait rejoint sa sœur Robin sur la côte ouest. Mais New York était sa maison et sa famille s'y trouvait – sous terre, d'accord, mais s'y trouvait quand même.

April jeta un coup d'œil à son téléphone portable et soupira. Ils la rappelleraient. Tout irait bien.