Till Kingdom come

Chapitre 14

In the shadows of the valley of death

– Lève-toi, Tortue.

Leonardo ouvrit les yeux et fut ébloui par la lumière. Il ordonna à son bras de se lever mais celui-ci resta immobile sur son côté, froid et sans vie.

– Lève-toi, Tortue, répéta la voix.

Ce n'était pas la voix de maître Splinter mais il en émanait tout autant de puissance et d'autorité. Leonardo parvint à soulever sa tête pour regarder autour de lui, au prix d'un effort et d'une douleur terribles. Il était allongé sur le dos, par terre, dans un espace blanc sans limite. Comment aurait-il pu se lever ? Il n'y avait ni haut ni bas, ni gauche ni droite.

– Lève-toi, Tortue.

La tête de Leonardo retomba en arrière. Il ne sentit pas le nœud de son bandana à l'arrière de son crâne et il se rendit compte qu'il était nu – plus que d'habitude. Il n'avait ni son bandeau ni ses protections, aucune arme non plus. Il n'aurait pas pu s'en servir de toute façon. Son corps ne lui répondait plus.

– Lève-toi, Tortue.

– Je ne peux pas, répondit Leonardo.

– Tu te lèveras ou tu mourras.

Une ombre noire déchira le blanc et fonça vers la gorge de Leonardo. Son corps bougea seul et il esquiva d'une roulade sur le côté. Leonardo se releva, à genoux d'abord puis se dressa complètement, les jambes tremblantes. La tête lui tournait et le monde tanguait – étrange, il n'y avait pourtant aucun repère alentours.

Il se tourna instinctivement vers l'ombre noire, insaisissable comme de la fumée. Elle prit cependant forme humaine, comme un vase rempli peu à peu par le bas, un homme que Leonardo n'avait pas vu depuis bien des années.

– Oroku Saki, murmura-t-il.

– Non, Tortue, corrigea l'ombre. Je suis ce que tu veux voir. Qui suis-je ?

– La mort.

L'ombre rit.

– Je ne suis pas la mort, petite Tortue.

– Alors quoi ? renifla Leonardo. Je suis coincé dans ma tête ou quelque chose de ce genre ?

– Quelque chose de ce genre, concéda l'ombre.

– Epargnons nous la fastidieuse quête intérieure me menant à reconquérir mon corps et mon esprit, lança Leonardo. Je n'ai pas le temps pour ça.

– Nous sommes en dehors du temps et de l'espace, répondit l'ombre en écartant les bras.

– Evidemment, soupira Leonardo.

Bon sang, il avait vu assez de films stupides pour savoir ce qui allait se passer. Le coup du héros inconscient qui devait lutter dans sa tête pour retrouver la réalité était classique. Leonardo avait dû perdre conscience et c'était ainsi que son cerveau gérait les choses, avec les informations du bord. Il avait dû piocher dans tous ces trucs inutiles que Michelangelo aimait tant.

– Alors, c'est mon esprit, reprit Leonardo.

– Peut-être, peut-être pas.

Leonardo leva les yeux au ciel. Bien, il suffisait de se concentrer. Il ferma les yeux et s'imagina armé, ses katanas dans les mains. Lorsqu'il rouvrit les yeux, de la fumée noire prenait forme autour de lui. Il récupéra ses protections ainsi que son masque et Leonardo retrouva rapidement le poids familier de ses sabres au creux de ses mains. Il s'autorisa un petit sourire en coin.

– Bien, lança-t-il en se mettant en garde. Dois-je te tuer à nouveau, Shredder ?

– Qui suis-je ? demanda à nouveau l'ombre.

– Mon ennemi, répondit Leonardo.

L'ombre rit encore.

– Le Shredder était l'ennemi de ton maître, pas le tien.

– L'ennemi de mon maître est mon ennemi, répondit Leonardo.

– Heureusement que Karai a brisé le cercle, railla l'ombre. On ne serait pas allé bien loin avec ce genre d'attitude.

Leonardo fronça les sourcils.

– Le Shredder a tué le maître de mon maître, se justifia Leonardo. Splinter était en droit de réclamer vengeance.

– Oroku Saki a vengé la mort de son frère Nagi, tué par le maître de ton maître, Hamato Yoshi, rappela l'ombre.

– Nagi avait attaqué la femme de maître Hamato.

– C'est en tout cas la vérité d'un rat.

Leonardo attaqua. Il s'élança, sabre gauche tendu vers l'avant, le droit prêt à parer ou à répliquer. La pointe du sabre transperça l'ombre mais elle se volatilisa et Leonardo ne rencontra aucune résistance. Il se retourna, trancha l'air là où s'était tenue l'ombre du Shredder puis s'arrêta, en garde, scrutant les alentours.

Une douleur fulgurante ouvrit la poitrine de Leonardo et il vit un sang noir couler le long de son plastron jusqu'au sol. Il porta une main à la plaie avant de cracher un peu de ce sang noir par la bouche. Il était blessé à l'endroit exact où il avait frappé l'ombre du Shredder.

– Qui suis-je ? demanda la fumée en se matérialisant derrière lui.

– Moi, grimaça Leonardo.

– Ah, que tu es bornée, petite Tortue.

Leonardo resserra sa prise sur ses sabres.

– Mais vas-y, lança l'ombre en écartant les bras, attaque-moi encore, ne te gêne pas ! Fais ce que tu veux puisque ça n'a aucune conséquence !

– Toute action a une conséquence, répondit Leonardo.

– Une leçon que ton vieux maître t'a rabâchée mais que tu n'as jamais saisie, manifestement.

– Vas-tu me faire la leçon à ton tour, Shredder ? demanda Leonardo avec un mauvais sourire en coin.

– Je pourrais. Tu as tellement à apprendre...

– Je t'ai tué. Je suis meilleur que toi.

– Raphael est plus fort que toi, rappela le Shredder.

Leonardo perdit soudainement le contrôle de son corps et tomba au sol, tremblant, terrassé par la douleur. Il sentait tout le sang dans sa bouche qu'il n'arrivait pas à évacuer et l'air qui manquait à ses poumons. Son visage n'était plus que souffrance boursoufflée. Il ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Ne restaient que la douleur et le froid.

Et tout cela disparut en un instant. Leonardo était à nouveau debout, ses sabres en main, le contrôle de son corps retrouvé. Sa blessure au plastron n'avait cependant pas disparu. Du sang noir en gouttait toujours, glissant à présent le long de ses cuisses.

– Raphael m'a tué, réalisa Leonardo en fixant le sol.

– Tu n'es pas mort, rappela l'ombre.

– Mais c'est pareil ! s'énerva Leonardo. Où suis-je ? Je veux sortir d'ici ! Je dois me battre !

– Le pourras-tu seulement ? demanda l'ombre en marchant autour du mutant.

– Evidemment !

– Mais tu ne pourras pas battre Raphael. Il est plus fort que toi.

– Le Shredder était plus fort que nous. Ça ne m'a pas empêché de le tuer.

– Veux-tu tuer Raphael ?

– Quoi ? Non ! s'indigna Leonardo. Raphael est mon frère !

– Mais il est parti. Ne lui as-tu pas dit que s'il partait, il n'était plus ton frère ?

– Oui mais je n'étais pas sérieux. Ce n'était qu'une de ses colères. De toute façon, il est revenu.

– Vraiment ?

– Il est rentré à la maison, insista Leonardo.

– Pour apporter le message de Karai. Par obligation.

– Il est resté avec nous.

– Raphael est loyal à son clan, à sa famille, à ses frères. Mais il n'était plus ton frère.

– Raphael est mon frère ! hurla Leonardo.

– Lui as-tu dit ?

– Je n'ai pas besoin de le lui dire, il le sait !

– Vraiment ?

Leonardo s'efforça de repenser aux derniers jours. Raphael était rentré avec le message de Karai. Leonardo était parti à la recherche de la kunoichi et il avait entraîné ses frères avec lui, contre leur gré. Ensuite, Raphael était resté avec eux pour empaqueter leurs affaires et celles de Splinter. Ils lui avaient fait leurs adieux. Il avait fallu secourir Michelangelo. Et puis Raphael était parti de son côté avec ce stupide Singe Rouge.

– Mais il est rentré, insista Leonardo. Avant-hier soir, il est rentré avec nous. Nous sommes venus le chercher et il est rentré !

– Avait-il le choix ? Après tout, ses frères sont toujours en danger.

– Il avait le choix ! Il aurait pu rester avec cette fille ! Il aurait pu nous abandonner pour elle !

– Mais Raphael est loyal, rappela l'ombre. Il a choisi ses frères. Aurais-tu fait la même chose, à sa place ?

– Evidemment !

– A droite, dit l'ombre en tendant la main, la promesse de jours difficiles sans certitude de survie. A gauche, ajouta-t-elle en tendant l'autre main, une existence douce avec une personne capable de t'aimer. Raphael a fait un choix dont tu aurais été incapable, petite Tortue.

– J'aurais choisi mes frères, moi aussi, assura Leonardo.

– Mais tu n'as plus de frères.

– C'est faux.

– Tu les as chassés.

– Non !

– Ils ne t'ont quand même pas délaissé pour rien, fit remarqua l'ombre. Il y a bien quelque chose qui les a poussés à te trahir.

– Je ne suis pas le problème.

– Tu as raison.

Leonardo sentit un poids se soulever de sa poitrine et il respira soudainement mieux.

– C'est Splinter, le problème, ajouta l'ombre.

– Non ! hurla Leonardo en se tournant vers la fumée.

– Alors, qui ? Raphael ? Michelangelo ? Donatello ? Ils te reprochent tous la même chose mais ils ont tous tort ?

– C'est autre chose !

– Alors, quoi ? La vie ? L'univers ? Le destin ? Ce ne sont que des concepts que l'on utilise pour se dédouaner, comme Dieu. Dieu est-il coupable de tes malheurs ?

– Je ne crois pas en de tels concepts.

– Pourtant, tu dois bien y croire un peu puisque tu les blâmes pour être la source de tous tes problèmes.

– Je suis responsable de ma vie, lança froidement Leonardo.

– Mais pas de tes problèmes ? demanda l'ombre.

– Ce sont deux choses différentes. Ma vie m'appartient. Mes problèmes sont le fruit d'interactions.

– Ah ! Alors tu reconnais que tu es responsable d'une part de tes problèmes.

Leonardo serra ses poings.

– Oui.

– On avance.

Le monde bascula et Leonardo se retrouva la tête en bas, en train de chuter. Il se replia sur lui-même et parvint à se rétablir pour atterrir dans un espace noir infini. Il regarda autour de lui mais il était seul, ses sabres à la main. Ils avaient viré au blanc, tout comme ses protections mais le sang qui s'écoulait de sa blessure était toujours noir. Leonardo rengaina ses sabres et attendit plusieurs minutes que le Shredder se manifeste. Lorsqu'il lui parut évident que le ninja l'avait abandonné à son triste sort, Leonardo se mit à marcher droit devant lui.

Il ignorait depuis combien de temps il marchait lorsque des bruits de pas commencèrent à l'accompagner. C'était un bipède aidé d'une canne et Leonardo sentit son cœur se serrer. Il continua à avancer, regardant devant ses pieds, tandis que la forme de Splinter marchant à ses côtés se remplissait de fumée blanche.

– Où vas-tu, petite Tortue ? demanda l'ombre blanche.

– Je ne sais pas, admit Leonardo.

Il avait la gorge serrée. Pourquoi lui ? Pourquoi Splinter ? N'y avait-il pas quelqu'un d'autre disponible pour le torturer ? Et puis, le Shredder était mort. Cela voulait-il dire que leur maître avait lui aussi trépassé ? Ça ne faisait que quelques jours qu'il était dans le Massachusetts. Sa santé n'avait pas pu se dégrader à ce point. Et April les aurait appelés s'il y avait eu un problème.

– Mais c'est le but de ce nouveau monde, non ? continua Leonardo. Il faut que je trouve où je vais.

– Oui, en effet.

Leonardo renifla, amer.

– C'est ridicule. Je connais mon but : détruire les Foots.

– En es-tu sûre, petite Tortue ? demanda le rat.

– Si j'en suis là, c'est que ma réponse est erronée.

– Peut-être, peut-être pas.

– Vous pourriez au moins être clair, reprocha Leonardo sans oser regarder la forme de la fumée à ses côtés.

– Tu es tellement sûr de tout.

– Vous m'avez appris à prendre des décisions et à m'y tenir. La certitude est devenue une habitude, même dans l'erreur.

– Oh, alors tu as commis des erreurs.

– Oui, maître, admit Leonardo. J'ai laissé mes sentiments obscurcir mes pensées. J'essaye de rectifier le tir depuis mais je ne fais qu'empirer les choses. Je ne sais plus comment me sortir de cette situation.

Le rat resta silencieux un moment, marchant toujours aux côtés d'un Leonardo fixant le sol.

– Vous n'allez pas me donner de réponse, réalisa Leonardo.

– Tu dois trouver ta propre voie.

– Mais j'ai failli. J'ai mis mes frères en danger. J'ai brisé notre clan.

– Alors répare tes erreurs.

– Mais comment ? Ah, ne vous fatiguez pas, vous n'avez aucune réponse. Vous n'êtes qu'une projection de mon esprit. Vous ne pouvez savoir ce que j'ignore.

– Vraiment ?

– C'est comme ça que ça marche, non ? railla Leonardo.

– Peut-être, peut-être pas.

– Je suis fatigué, maître, lâcha Leonardo. Je ne veux plus de ces responsabilités.

– Mais tes frères ont besoin de toi.

– Quels frères ? N'avez-vous pas déjà prouvé que je m'étais aliéné ma propre famille ?

– Donatello a besoin de quelqu'un qui le ramène à la réalité. Raphael a besoin de quelqu'un capable de calmer son tempérament. Michelangelo a besoin de quelqu'un qui s'occupe des responsabilités à sa place.

– Quoi ? s'étonna Leonardo. A sa place ? Vous aviez envisagé de donner la position de leader à Michelangelo ?

– J'ai envisagé cette possibilité avec chacun d'entre vous. Vous avez tous vos forces et vos faiblesses. Je t'ai choisi car tu montrais à l'époque le plus fort désir d'indépendance. Il fallait te forcer à t'intégrer à l'équipe, c'est pourquoi je t'ai enseigné comment la diriger.

– Je n'étais qu'un gosse...

– Et peut-être me suis-je trompé, admit le rat. Si j'avais à choisir aujourd'hui, j'élirais Michelangelo.

– Il est immature.

– De celui qui tue pour se défouler ou de celui qui éprouve de la compassion, qui est le plus prompt à commander ? rétorqua l'ombre blanche.

– Celui qui éprouve de la compassion, répondit Leonardo avec douleur.

– Michelangelo prend l'avis de tout le monde en compte et choisira toujours la sécurité des siens.

– Il est incapable de se concentrer.

– Tu n'as pas vu ton frère changer, petite Tortue. Tu as échoué en tant que leader et frère.

– Mais... Mike...

– Vous aurez bientôt vingt-sept ans, petite Tortue. Les gens ne changent-ils pas, en vingt-sept années ?

– Si, bien sûr que si, maître...

– Michelangelo se permet d'être aussi léger car d'autres prennent en charge les responsabilités pour lui. Cependant, lorsque ses frères ne peuvent plus supporter ce far d'eau, Michelangelo est capable de se dresser et d'endurer.

– Etes-vous en train de me prouver que je suis le plus faible de la famille ? demanda rageusement Leonardo. Raphael est plus fort que moi, Michelangelo a plus de volonté et Donatello est certainement plus intelligent. Ne suis-je donc rien, à vos yeux ?

– Mes yeux ne voient plus depuis longtemps.

Leonardo s'arrêta et se laissa dépasser par la forme du rat.

– Si je ne suis pas le leader, si je ne suis rien, admit Leonardo.

Il ne se passa rien. Splinter continuait à avancer, marchant péniblement avec sa canne.

– Pourquoi t'arrêtes-tu, petite Tortue ? demanda Splinter.

– Je dois avouer mes faiblesses afin de les surpasser. N'est-ce pas le but de l'exercice, maître ?

– Il n'est pas question d'exercice ici. Il n'est d'ailleurs pas question de ta survie. Tu ne te réveilleras pas parce que tu auras trouvé toutes les réponses à tes questions.

– Mais nous sommes bien dans mon esprit, contra Leonardo en rejoignant le rat au pas de course. N'ai-je donc rien à faire ici à part errer ?

– C'est ton esprit. Fais-en ce que tu veux.

Leonardo hésita un instant, portant la main à son plastron. Le sang s'était arrêté de couler mais la blessure était toujours là. Il devait tout de même essayer. Il inspira un bon coup et se concentra pour imaginer Karai. Elle se matérialisa derrière lui en une forme de fumée blanche et attaqua aussitôt avec son petit sabre. Leonardo dégaina ses katanas et para, écoutant avec plaisir le chant de l'acier contre l'acier. Enfin quelque chose de familier ! Leonardo ne connaissait rien de mieux qu'un combat pour se vider la tête.

Karai sauta en arrière et Leonardo la rejoignit d'un bond, fauchant l'air de droite et de gauche pour faire reculer la kunoichi. Ça ne servait à rien dans un tel espace car il n'y avait aucun mur pour la bloquer mais... il pouvait y en avoir.

Des murs se soulevèrent du sol, masses noires sur le noir de l'infini. Leonardo les devinait plus qu'il les voyait et Karai avait la même connaissance des lieux que lui. C'était un labyrinthe aux murs solides et hauts. Karai se retrouva acculée et elle profita de la proximité de deux murs pour sauter de l'un à l'autre, prenant de la hauteur. Leonardo la suivit, essayant de lui faucher les pieds par la même occasion. Ils se retrouvèrent au-dessus du labyrinthe, sautant d'un mur à l'autre, leurs épées se percutant en une symphonie d'acier.

Leonardo fit durer le plaisir, joutant sans se fatiguer avec Karai. Elle s'accordait à son rythme et à son style. Ils auraient pu être les deux entités d'une même équipe sans rien changer à leur harmonie. Après tout, ce n'était pas étonnant. Hamato Yoshi avait fait partie du clan des Foots. Leonardo était lui aussi l'héritier de ce clan ninja et de ses techniques. Il aurait pu se tenir à la place de Karai.

L'ombre blanche sourit moqueusement.

– Mais tu n'es qu'un animal, lui dit-elle.

L'harmonie se brisa et Leonardo eut envie de la tuer pour ses propos. Il attaqua de plus bel, manquant son coup de peu. D'un revers, il trancha la main droite de Karai puis lui asséna un coup de pied qui la fit tomber dans le labyrinthe. Leonardo atterrit avec plus de douceur alors que les murs étaient avalés par le sol et que Karai disparaissait en un nuage de fumée éparpillé par une brise fantôme. La douleur de la coupure se fit ressentir, nette et brûlante, et Leonardo vit sa propre main droite disparaître, avalée par le noir. Son sabre tomba simplement au sol et le sang suivit bientôt. Leonardo lâcha son autre sabre pour tenir son moignon, serrant les dents. Il fallait garder son calme. Faire un garrot. Récupérer ses armes et se relever. Garder la plaie au-dessus du cœur autant que possible.

Splinter n'était nulle part en vue.

– Maître ? appela Leonardo.

Il n'y avait même pas d'écho. Tout était toujours aussi noir. Il n'y avait pas moyen de savoir où Leonardo avait abandonné le vieux rat.

– J'ai abandonné maître Splinter, réalisa Leonardo.

Et pour quoi ? Pour se battre contre Karai. Ainsi, il ne faisait que répéter ses erreurs. Leonardo serra le poing qui lui restait et se remit à marcher droit devant lui.

Un pas changea le monde dans lequel il évoluait, bien plus tard. Le noir passa soudainement au gris et Leonardo dut se protéger les yeux quelques instants à cause de l'afflux de lumière. Il regarda derrière lui par acquis de conscience mais ne vit que le gris à perte de vue.

– Et maintenant, quoi ? demanda-t-il à haute voix.

Il devait le savoir. Après tout, il était dans sa propre tête. Leonardo se concentra pour essayer de matérialiser la fumée mais elle n'apparut pas. Il se rendit bientôt compte qu'il n'avait plus ses protections ni ses armes. En revanche, sa main était toujours absente et son plastron endommagé. Leonardo passa sa main gauche sur son crâne et constata que son bandeau aussi avait disparu. Il n'aimait pas cette absence. A force de le porter, c'était devenu une partie de lui. Ça lui arrivait souvent de se laver ou de dormir avec, contrairement à Donatello qui l'enlevait régulièrement.

– C'est à propos de Donatello, cette fois, comprit Leonardo.

Il chercha du regard une manifestation quelconque mais il était toujours seul.

– Je ne reproche rien à Donatello, lança Leonardo au vide. C'est mon second. Il est efficace, loyal, un atout précieux de notre équipe. On le considère comme le plus faible d'entre nous mais il n'en reste pas moins un combattant redoutable. D'accord, je préférais quand il était un peu plus tête brûlée mais on était des gamins ! On a tous changé !

Toujours seul.

– Donatello s'est renfermé sur lui-même, renifla Leonardo. Il est constamment dans son monde, avec ses ordinateurs et ses machins. De nous tous, c'est certainement lui qui en faisait le moins en entraînement et cette tendance s'est accentuée au fil des années. Donatello a ses secrets, des tas. Je n'arrive toujours pas à croire qu'il nous aie caché ce vaisseau extraterrestre ! Et si ça avait été un vaisseau utrom ou triceraton ? Nous aurait-il fait part de sa découverte ?

Leonardo se tourna, scrutant le gris.

– Qu'a-t-il bien pu nous cacher d'autre ?

Pas de réponse. Leonardo recommença à marcher, cette question en tête. Donatello semblait toujours perdu dans ses travaux, ses recherches, mais que pouvait-il bien faire de ses journées, en vérité ? Il leur avait certes rendu la vie plus facile avec ses bidules et ses machins mais ça ne pouvait pas constituer toute son activité. Autrefois, Donatello s'occupait à peu près de tout chez eux mais il avait appris à déléguer au fil des années. L'entretien général incombait à présent à Raphael. Michelangelo faisait l'intendant, gérant les réserves et les repas. Leonardo avait accepté le nettoyage. Ça ne le dérangeait pas dans la mesure où il pouvait laisser son esprit vaquer à d'autres choses pendant ces moments-là. Le domaine de Donatello était l'électricité en général, de l'électronique aux tableaux différentiels, mais ça ne devait pas tant l'occuper que ça. Ça faisait longtemps qu'ils s'étaient calmés et ils ne cassaient plus grand chose ces dernières années, il n'y avait donc pas grand chose à réparer. Donatello avait d'autant plus de temps pour lui.

– Je crois que je ne connais pas si bien mon frère que ça, réalisa Leonardo en fixant le sol.

Donatello, si calme et distant d'habitude, s'était confronté à lui à plusieurs reprises ces derniers jours. Il avait remis en question les ordres de Leonardo et lui avait forcé la main lors de la nuit où ils avaient secouru Michelangelo.

– C'est à toi de rattraper tes frères, à présent.

Leonardo se tourna et vit un homme, un Japonais, en chair et en os devant lui. Il ne l'avait jamais vu mais il savait qui il était : Hamato Yoshi. Leonardo l'avait toujours imaginé plus grand que ça mais le maître de son maître atteignait à peine le mètre soixante-dix. Leonardo trouvait cela étrange, comme s'il eut été déplacé qu'il fusse plus grand qu'un homme si important. Le visage de Hamato Yoshi était encore jeune, dur, déterminé. Il portait le kimono blanc des morts – au moins, c'était clair – ainsi qu'un sabre court au côté gauche. Une cordelette rouge pendait à la garde. Elle avait été tranchée.

– Rattraper mes frères ? répéta Leonardo.

Hamato hocha la tête. Il posa la main sur la poignée de son sabre, déplaça son pied droit et se mit en garde. Leonardo reconnaissait cette position. Evidemment. Splinter la leur avait apprise, après tout.

Leonardo s'inclina profondément avant de porter sa main là où aurait dû se trouver la poignée de son katana. L'arme se matérialisa alors qu'il la dégainait de la main gauche, tangible, faite d'un bon acier. Leonardo était plus à l'aise avec deux lames – et deux mains – mais il n'en restait pas moins un expert. Sa main gauche valait autant que sa main droite.

Hamato fonça et fut dans l'espace vital de Leonardo avant que celui-ci aie pu réagir. L'homme sortit son sabre au clair mais Leonardo eut le réflexe de sauter en arrière. Il se réceptionna en titubant, son équilibre légèrement modifié par sa main manquante. Hamato se redressa et ne fit pas signe d'attaquer à nouveau.

– Pourquoi des katanas ? demanda Hamato.

Leonardo baissa à moitié sa garde mais resta concentré sur l'humain. Il ne voulait pas se faire avoir comme ça une deuxième fois. C'était humiliant tant pour lui que pour Splinter.

– Je n'ai pas choisi par moi-même, admit Leonardo.

– Ça ne change rien à ma question, rétorqua l'homme.

– C'est notre maître qui a décidé. Il ne nous a pas donné de raison.

Hamato ferma un instant les yeux, agacé par les réponses de Leonardo.

– Pourquoi des katanas ? répéta-t-il plus fort.

Leonardo fit tourner son sabre dans sa main, réfléchissant à la question. Splinter n'avait rien dit, ce jour-là. Ils avaient alors onze ans et avaient été entraînés à manier quantité d'armes. Splinter les avait appelés et ils s'étaient mis à genoux devant leur maître, sans faire d'histoire. Le vieux rat leur avait alors donné leurs armes respectives, leur disant de dorénavant concentrer leur entraînement sur celles-ci, sans pour autant oublier le maniement des autres. Leonardo avait déjà eu l'occasion d'utiliser de vrais katanas et il s'était dit que Splinter avait remarqué son incroyable talent ou quelque chose comme ça – était-il jeune à cette époque ! Michelangelo s'était plaint qu'il allait encore avoir des hématomes partout mais ce n'était que pour la frime. Il arrivait à maîtriser n'importe quelle arme en un rien de temps et c'était terriblement agaçant. Donatello avait remercié pour son bâton, soulagé d'avoir une arme qui lui permettait de conserver une certaine distance avec ses adversaires. Raphael avait râlé parce que les sais étaient une arme défensive – depuis, il avait largement adapté leur utilisation. Leonardo avait simplement été content d'avoir des katanas. Il aimait leur dangerosité, leur tranchant. Avec des katanas, il était assuré de vaincre facilement ses ennemis. On pouvait tuer d'un coup avec un sabre, après tout, alors que les armes de ses frères nécessitaient beaucoup plus d'efforts pour abattre un homme. Beaucoup plus de maîtrise, aussi.

– Parce que ce sont des armes faciles à manier, réalisa Leonardo en serrant la garde de son sabre.

Il avait pourtant l'impression qu'il fallait un certain savoir pour utiliser efficacement des katanas. Il ne s'agissait pas simplement de les agiter devant un adversaire, il fallait pouvoir glisser quatre-vingt centimètres d'acier dans un corps en mouvement. Ce n'était pas simple et il fallait constamment garder la lame propre et aiguisée. Un sabre perdait rapidement de son tranchant au court d'un combat, principalement à cause du sang mais aussi des coups. Il fallait savoir trancher entre les vertèbres, par exemple, pour éviter d'émousser la lame sur un os. Et puis, un corps n'était pas si facile à traverser. La résistance était énorme, quelque soit le fil du sabre. Un mauvais coup et le sabre restait bloqué.

– Ça ne veut pas dire que tu es plus faible que tes frères, rétorqua Hamato. Les katanas permettent de maintenir l'ennemi à distance, de libérer l'esprit et de voir au-delà de l'instant. De bonnes armes pour un leader.

– Est-ce que je les mérite encore ? demanda Leonardo en regardant sa lame.

– De mon point de vue, vous ne méritez même pas vos vies, répondit Hamato en haussant les épaules. Même le rat.

Leonardo releva la tête pour fixer l'humain, incertain de ce qu'il avait compris. Hamato leva les yeux au ciel.

– Vous ne devriez pas exister, expliqua-t-il. Vous êtes des êtres contre-natures, nés des déchets d'une race extraterrestre. Vous êtes indignes de l'enseignement de mon clan.

– Mais nous existons ! gronda Leonardo. Maître Splinter vous aimait au point de consacrer sa vie à votre vengeance ! Il a sacrifié sa vie pour vous !

– Il a aussi sacrifié les vôtres.

Leonardo ne sut pas quoi répondre. Hamato avait raison. Splinter les avait utilisés pour sa vengeance. Rien de bien nouveau là-dedans.

– Ce n'est pas de l'amour, c'est de la folie, continua l'humain.

– Il vous aimait, insista Leonardo. Il vous admirait. Vous étiez tout pour lui. Je crois qu'il ne s'est jamais remis de votre perte.

– Ce n'était qu'un rat, un animal.

– Il est au-delà de l'animal.

– Vraiment ? Pourtant, son esprit s'étiole.

– Splinter est vieux, admit Leonardo en fermant un court instant les yeux. Il va mourir.

– Et qu'allez-vous faire ensuite ? demanda Hamato.

– Je l'ignore mais ce n'est pas à moi de décider.

– Ah oui ? Il me semblait pourtant que tu avais amené tes frères dans une guerre inutile et coûteuse en vie.

– C'est vrai mais...

– Espérais-tu mourir pour rejoindre ton maître dans le néant ?

– J'ai pensé que nous avions besoin d'un but, admit Leonardo, quelque chose pour nous distraire de la mort de Splinter.

– Est-ce pour cela que tu as attaqué les miens ?

Leonardo foudroya l'humain du regard.

– Nous sommes les disciples de votre disciple. Nous sommes les vôtres. Le clan des Foots est notre ennemi.

– Le rat n'a jamais été mon élève, corrigea Hamato. Et je suis un Foot, moi aussi.

– Vous avez été répudié pour avoir tué Oroku Nagi, rappela Leonardo.

– On m'a offert une mort honorable ou une vie dans le déshonneur. J'ai choisi la vie et j'ai quitté mon pays mais il n'a jamais été question de répudiation. J'ai enseigné les techniques des Foots à mes élèves avant que le petit Saki ne soit envoyé à New York.

– Vos élèves ? s'étonna Leonardo.

– Je ne savais que combattre alors j'ai fait payer mon enseignement à ces stupides Américains pour gagner ma vie. A l'exception de quelques uns, ce n'était que des amateurs indignes de mon savoir. Les éléments de valeur ont dû rejoindre les Foots après ma mort.

Hamato Yoshi avait eu des élèves. Quel âge pouvaient-ils bien avoir ? La mort de Hamato remontait à vingt-huit ou vingt-neuf ans – Splinter n'était qu'un rat alors et le temps lui apparaissait différemment. Les anciens élèves avaient au minimum quarante ans, au plus la soixantaine. Leonardo eut envie de les rencontrer, de les affronter, de prouver à Hamato que ses vrais héritiers étaient quatre tortues mutantes ennemies des Foots. Ç'aurait fait hurler de rage ce petit bonhomme, réalisa Leonardo avec un demi-sourire.

– Qu'y a-t-il de si drôle, tortue ? demanda Hamato.

– Je me disais que je prendrais un certain plaisir à tuer vos élèves, maître, c'est tout, avoua Leonardo en baissant complètement sa garde.

– Ils ont deux fois ton âge, deux fois ton expérience.

– Ils sont vieux et ont peur de la mort. Et, si ça se trouve, on en a déjà tué quelques uns.

– Vous ne pourrez pas vaincre les miens, assura Hamato.

– Ce qui est drôle, rétorqua Leonardo, c'est qu'on nous donne le nom de « clan Hamato ». Nous sommes vos héritiers, maître Hamato, que vous le vouliez ou non.

– Vous êtes des animaux.

Leonardo haussa les épaules.

– Vous savez, les humains ne sont que des singes.

Hamato rengaina violemment son sabre et s'évanouit dans le gris de l'espace. Leonardo se tendit, prêt à contre-attaquer au moindre signe, mais il réalisa assez vite qu'il était à nouveau seul.

– Je l'ai vexé, murmura-t-il en rengainant son sabre.

Leonardo renifla et reprit sa route à travers les brumes de son esprit.