Till Kingdom come

Chapitre 15

Connecting People

Emma coupa la musique et écouta attentivement. Elle avait cru entendre quelque chose alors qu'elle passait la serpillère dans le fond de la salle. Ce n'était peut-être que son imagination – elle avait tendance à s'emballer un peu vite ces derniers temps – mais elle voulait en être sûre. Les coups recommencèrent quelques secondes plus tard, contre le métal de la porte arrière. Emma trottina jusqu'au comptoir et jeta un coup d'œil par acquis de conscience à la vidéo surveillance sur l'ordinateur portable installé là. Elle se précipita ensuite à la porte pour la déverrouiller. Donatello et Michelangelo entrèrent comme des ombres malgré leur volume, sans un bruit. Emma était toujours épatée par leur discrétion. Raphael lui avait involontairement fait peur une fois comme ça en début de semaine dernière et Emma avait explosé en larmes à cause de la peur qu'elle avait ressentie. Raphael avait essayé de la rassurer mais ça n'avait pas été brillant. Cependant, ça avait permis à Emma d'évacuer un peu de pression.

– Ce n'est pas très prudent d'écouter de la musique aussi fort, la morigéna Donatello en se dirigeant vers la salle principale.

– La porte est blindée et fermée, se justifia Emma en la refermant. Et il me semblait vous avoir dit de téléphoner avant de passer.

– Avant de passer chez toi, oui.

Emma leva les yeux au ciel et suivit Michelangelo. Elle le doubla pour récupérer sa serpillère tombée par terre et abandonna le seau hors du passage. Autant ne pas se fatiguer, il faudrait qu'elle recommence après de toute façon, maintenant qu'elle savait par où les Tortues passaient.

– Que me vaut le plaisir de cette visite ? demanda Emma en retournant au comptoir.

– As-tu vu Raphael, récemment ?

– Pas depuis samedi dernier, non.

Donatello la regarda avec attention et Emma lui tira la langue, le déstabilisant quelque peu.

– Vous ai-je jamais menti, Donatello ?

Michelangelo renifla tandis que son frère étudiait la question. Emma haussa un sourcil en direction de la plus petite tortue – la différence de taille était flagrante entre ces deux-là.

– Je t'ai menti ? insista-t-elle.

– Disons que tu n'as pas été parfaitement honnête, répondit Michelangelo en la regardant droit dans les yeux.

– Oh, oui, évidemment, j'aurais dû présenter mes activités secrètes dès que je t'ai trouvé dans le container. « Salut, je suis Emma et accessoirement le Singe Rouge. Bienvenu, noble inconnu ! »

– C'est pas ce que je voulais dire, se défendit Michelangelo. Tu aurais pu me le dire, l'autre soir.

– Je pensais que tu avais deviné, avoua Emma en repensant aux événements. Et puis, franchement, je n'avais pas toute ma tête, ce soir-là.

– Techniquement, intervint Donatello, tu nous as dissimulé des informations.

– Mais j'allais pas non plus vous dire de but en blanc que j'étais le Singe Rouge ! Entre Leonardo que ça n'aurait pas dérangé de m'embrocher sur son katana et Raphael qui m'aurait démonté la tronche dans l'instant, j'avais intérêt à ne rien dire.

Donatello finit par hocher la tête, admettant son point de vue. Emma renifla. Elle n'allait pas se laisser faire par ces types.

– Vous cherchez Raphael, cette fois, reprit-elle en s'appuyant contre le comptoir.

– Oui, admit Donatello. Nous ne l'avons pas vu depuis lundi.

– On est vendredi, quand même.

– D'habitude, Raph revient après avoir évacué la pression, expliqua Michelangelo. Ça lui prend deux ou trois jours, généralement.

– Mais avec les Foots...

– Oh, Raph n'a pas grand chose à craindre des Foots, assura Donatello.

– C'est plutôt les Foots qui doivent en chier dans leur pyjama, ajouta Michelangelo.

Ils ne croyaient pas si bien dire. Emma leur demanda un instant et alla dans le bureau d'Alex pour récupérer quelques journaux.

– J'ai marqué les articles qui m'interpellaient, dit-elle en posant les quotidiens sur le comptoir.

Chaque jour, il y avait des articles sur d'étranges attaques sur des personnes a priori sans histoire mais Emma savait qu'elles faisaient partie du clan des Foots. Il y avait même une une consacrée au « massacre de la blanchisserie » perpétré dans la nuit de jeudi à vendredi. Raphael avait été occupé.

– Je pensais que c'était une action groupée, expliqua Emma, mais si vous avez perdu Raph, ce doit être lui.

– Trente-quatre décès, compta Donatello en parcourant les articles.

– Ici, ils disent que c'est l'œuvre d'un « dangereux psychopathe », lut Michelangelo par-dessus l'épaule de son frère. Pourquoi ça me surprend pas plus que ça ?

– Pour l'avoir vu faire dans le métro, j'aurais plutôt écrit un « brillant psychopathe », ajouta Emma.

Donatello et Michelangelo la regardèrent de travers.

– Je suis super jalouse de sa technique, expliqua-t-elle en faisant la moue.

– Quand tu disais que Deadpool était ton idéal masculin, tu déconnais pas, réalisa Michelangelo.

– Nope. Ouh, le jeu est sorti ! Il est trop bien ! Il faut que tu y joues !

– Plus tard, peut-être.

Emma se rendit compte qu'elle avait parlé trop vite. Elle se composa un visage un peu plus sérieux avant de reprendre.

– Oui, vous êtes un peu occupés, en ce moment. Pardon.

No problema, hermana.

– Je te le passerais, si tu veux.

Michelangelo eut un rapide petit sourire en coin.

– Merci.

Donatello était silencieux et Emma réalisa qu'il les regardait avec une certaine insistance. Il avait souvent de genre de regard, en fait. Donatello disséquait les gens avec ses yeux. C'était assez perturbant. Emma se racla la gorge.

– Et comment avez-vous perdu Raph ? Il prend de la place et il fait du bruit, ça doit pas être facile. Et vous ne pouvez pas le traquer par son téléphone ?

– Raphael ne l'a pas pris avec lui. Et il s'est... hum... disputé avec Leo, hésita Donatello.

– J'ai cru comprendre que ça arrivait relativement souvent.

Donatello haussa un sourcil.

– On a passé pratiquement une semaine enfermés dans mon studio, expliqua Emma. Forcément, on a parlé pour passer le temps.

– Et vous avez parlé de vos frères respectifs, comprit Donatello.

– Entre autres, oui.

– Et tu ne nous répéteras rien, enchaîna Michelangelo.

– Non, répondit Emma avec un sourire d'excuse. Ça restera entre Raph et moi.

– C'est ce genre de secret qui a déclenché la dispute entre Raphael et Leonardo, dit Donatello en repliant les journaux.

Emma n'arrivait pas à définir si c'était une constatation ou une accusation. Elle haussa un sourcil mais Donatello ne donna pas plus de précision. Il se contentait de la regarder.

– Et je dois m'en excuser ? demanda finalement Emma.

– Non, répondit Donatello.

Emma sourit alors par réflexe et en profita pour passer derrière le comptoir.

– Vous avez le temps d'avaler un truc ?

Michelangelo tiqua.

– Il me reste de la classique tarte aux pommes, de la tarte à la mélasse et une part aux noix de pécan caramélisées, insista Emma.

Michelangelo grimaça.

– Et, bien sûr, j'ai de quoi faire des milkshakes.

Michelangelo glissa un coup d'œil vers son frère. Donatello le lui rendit, amusé par la résistance de son petit frère.

– Sans oublier les chocolats chauds avec les mini-marshmallows. On en a en forme de petits nuages, d'ailleurs.

– Et puis zut ! lança Michelangelo en sautant sur un tabouret. Mademoiselle, tarte aux pommes et chocolat chaud !

– Ça ne pose pas de problème ? demanda Donatello en s'asseyant lui aussi.

– Nan, tant qu'il reste des trucs pour le vieux Garett, expliqua Michelangelo.

Emma lui sourit tout en disposant la part de tarte aux pommes sur une petite assiette.

– Et pour toi, Donatello ? demanda-t-elle en servant Michelangelo.

– Ce qu'il te reste, ça n'a pas d'importance. Et tu peux m'appeler Don.

– Ou Donnie, ajouta Michelangelo la bouche déjà pleine.

Donatello fit une légère grimace. Ce ne serait pas « Donnie » pour tout de suite.

– Eh bien, Don, reprit Emma en préparant le chocolat chaud, un conseil : quand une fille te propose plusieurs options, la dernière est toujours la réponse qu'elle veut entendre.

– Alors la tarte aux noix de pécan, s'il te plaît, sourit Donatello.

Emma s'occupa de tout cela et prit la part de tarte à la mélasse pour elle-même. Michelangelo lui glissa un regard intrigué.

– J'ai du poids à reprendre, expliqua Emma.

– Je me disais bien que ton indice de masse corporelle était anormalement bas, commenta Donatello.

– Tu calcules les mensurations de toutes les filles que tu croises, Don ? demanda Emma.

– Il croise pas beaucoup de filles, railla Michelangelo.

Donatello se renfrogna et se vengea en attrapant la tasse de chocolat chaud de Michelangelo pour la vider sous les yeux horrifiés de son frère.

– Le poids et les mensurations sont des informations importantes qui peuvent s'avérer très utiles en combat, répliqua Donatello en reposant la tasse.

– Testé et approuvé, rit Emma.

Elle posa son assiette pour préparer un autre chocolat chaud.

– Ce n'est pas facile de discuter avec vous deux, nota Donatello. Vous vous dispersez beaucoup.

A nouveau, Emma hésita sur l'interprétation. Elle jugea bon de recentrer la conversation sur Raphael. Donatello voulait probablement parler de lui.

– Est-ce que Raphael est du genre à faire ça ? demanda-t-elle en pointant les journaux du menton.

– Il est impulsif, confirma Donatello.

– Ouais mais il s'est vachement arrangé ces dernières années, contra Michelangelo en récupérant sa tasse pleine. C'est devenu difficile de l'énerver alors qu'avant il suffisait d'un rien.

– Mais irait-il tuer des gens pour se défouler ? insista Emma. C'est pas plutôt le genre de Leonardo ?

– Non, Leo ne ferait jamais ça dans des circonstances normales.

– Je l'ai vu faire, Don.

– Notre présente situation sort du cadre de la normalité, rappela Donatello.

– Il parle toujours comme ça, glissa Michelangelo.

Donatello leva les yeux au ciel avant de reprendre.

– Raphael est capable de chercher la bagarre pour se défouler, oui. Cependant, il ne s'en est pas pris à de petits malfrats. Toutes ses actions se sont concentrées sur l'organisation des Foots. Ça démontre qu'il a quelque chose en tête.

– Il a passé pas mal de temps la semaine dernière à parcourir les documents que je vous ai transmis, avoua Emma.

– C'est ce que je me disais, dit Donatello. Les noms dans les journaux sont dans ces documents.

– Raphael qui fait des plans... Là, j'ai du mal à y croire, marmonna Michelangelo.

– Je ne parlerais pas de plan mais plutôt de stratégie, répliqua Donatello.

– Vous allez essayer de le coincer ? demanda Emma.

– Non. Il vaut mieux le laisser de son côté un moment. Il reviendra lorsqu'il en sentira le besoin.

– Et tu ferais bien de ne pas essayer de le retrouver non plus, ajouta Michelangelo.

– Ça n'arrivera pas de sitôt, assura Emma.

– A ce propos, comment vas-tu ? demanda Donatello.

– Physiquement, ça va, répondit Emma en raclant consciencieusement sa petite assiette. J'ai encore un peu mal à cause d'une côte fêlée à gauche et quelques hématomes persistent mais ça va. Je suis assez contente d'avoir échappé aux infections. Sinon, je sursaute au moindre bruit, je flippe dès que quelqu'un me suit dans la rue et il n'y a pas une nuit où je ne cauchemarde pas.

Elle releva les yeux pour voir le regard concerné des deux Tortues. Emma haussa les épaules.

– Ç'aurait pu être pire, les rassura-t-elle.

– Tu devrais peut-être prendre un nouveau départ, dit Michelangelo.

– C'est-à-dire ?

– Changer de ville, trouver un autre travail, passer à autre chose.

– Peut-être plus tard. J'ai pris des engagements.

– Les informations que tu nous as données sont suffisantes, intervint Donatello.

– Pas qu'envers vous, corrigea Emma. J'ai des amis à New York, déjà. Je peux pas disparaître comme ça. Ensuite, mon frangin Alex attend un heureux événement pour la fin de l'été. Il cherchait à se dégager du temps avec son café, c'est pour ça qu'il m'a engagée. J'ai aussi l'entretien de mon immeuble sur le dos en l'absence de son propriétaire, un ami de mon frère Liam. Et puis je dois rappeler régulièrement à Derek qu'il lui faut une vie en dehors de son travail. On s'est inscrit dans un groupe de paintball y'a quelques mois.

– Ça doit pas vraiment le changer de ce qu'il fait tous les jours, commenta Michelangelo.

– Derek a toujours été attiré par ce genre de choses, expliqua Emma. Quand on était gamin, on jouait aux policiers et aux voleurs, aux cowboys et aux indiens ou à la guerre. Ça changeait pas grand chose pour moi, j'étais toujours ligotée quelque part parce que j'étais toute petite et Derek venait invariablement me sauver d'Alex et Liam. Ado, il passait ses étés dans des camps de survie ou des trucs comme ça. Il s'est engagé dans l'armée dès qu'il a pu, après le lycée. Si le programme du sérum du super-soldat n'était pas de la fiction, il se serait porté volontaire, à mon avis.

Donatello haussa un sourcil.

Captain America, précisa Michelangelo. Mais il est dans la police, maintenant. Pourquoi n'est-il pas resté dans l'armée ?

– D'après Derek, servir le pays, c'est bien beau, mais servir les gens, c'est mieux.

Le téléphone d'Emma sonna à ce moment-là, faisant sursauter les deux Tortues et elle-même. Elle attrapa l'appareil sous le comptoir.

– Quand on parle du loup, marmonna-t-elle en décrochant. Bureau de la future présidente de l'univers, j'écoute.

Il y avait du bruit derrière Derek. Il semblait être en voiture, avec sirène hurlante et radio aboyant des ordres. Emma le mit sur haut-parleurs tout en faisant signe à Donatello et Michelangelo de ne pas faire de bruit – ce qui était certainement inutile, tous comptes faits.

– J'ai vu de la lumière à la boutique, annonça Derek. Tu y es toujours ?

– Oui mais j'ai presque fini. Tu utilises ta voiture de fonction pour m'espionner, maintenant ?

– On a été appelé, se défendit Derek, et il se trouve qu'on est passé pas loin, c'est tout.

Emma vit Donatello comprendre quelque chose dans l'instant et elle se demanda quelles étaient ses conclusions. Y avait-il des succursales des Foots dans le coin ? Oui. La plus proche était à moins de deux kilomètres de là. Raphael était-il la cause de cette agitation ? Probablement. Du coup, Derek l'appelait pour savoir où elle était et ce qu'elle faisait.

– Et pourquoi tant de sollicitude ? demanda Emma.

Derek hésita à l'autre bout du fil.

– Tout ce que je peux te dire, c'est que les voisins ont appelé pour des coups de feu dans un dojo associé à un certain groupe. Je te préviens au cas où, tu sais, pour que toi ou d'autres personnes restiez en dehors de tout ça.

Derek et la subtilité, ça faisait deux, pensa Emma en échangeant un regard lourd avec Donatello et Michelangelo.

– Je prends note.

– Fais attention en rentrant.

– Oui, soupira Emma.

Donatello avait déjà sorti son téléphone lorsqu'Emma raccrocha, cherchant certainement l'adresse du dojo.

– Vous allez vous y rendre ? demanda Emma.

– Au moins pour jeter un coup d'œil, répondit Michelangelo en se levant. Toi, tu rentres chez toi.

– Y'avait rien dans notre deal à propos de quatre nouveaux grands frères, ronchonna Emma.

– Effectivement, confirma Donatello en scrutant l'écran de son téléphone. J'ai assez de trois relatifs. Le dojo n'est pas très loin.

Michelangelo finit son chocolat chaud d'un trait.

– Merci pour la tarte, Emma.

– Oui, c'était plaisant, ajouta Donatello en se levant à son tour. Je comprends l'intérêt que tu portes à cet endroit, Mike.

Michelangelo fusilla son frère du regard.

– Mais je ne viendrai pas seul, assura promptement Donatello. J'ai... hum... horreur de tout ce qui est... sucré ?

Michelangelo le tint à l'œil encore un instant avant de se tourner vers Emma.

– Appelle-nous si tu as des nouvelles de Raphael.

Emma hocha la tête en guise de réponse et leur fit un petit signe de la main en les laissant partir. Elle attendit quelques instants avant d'aller verrouiller la porte, même si elle ne s'ouvrait de l'extérieur qu'avec une clé magnétique, et s'en retourna à sa serpillère et à son seau. Elle prit le balai pour se mettre en garde, attaqua par la droite, para à gauche, le fit tourner dans ses mains pour finir par le coincer dans son dos, prête pour la prochaine attaque. C'était une routine basique, la première qu'elle avait apprise. Emma soupira et reprit son balai normalement, s'appuyant dessus.

– Crétin.


Jake avait une migraine qui rendait l'idée du suicide attrayante. Ça faisait des jours qu'il essayait de contacter ces mutants mais il n'avait pas eu de résultats satisfaisants jusque-là. Il savait qu'il avait réussi à entrer en contact avec l'un d'entre eux mais le mutant s'était obstiné à rejeter son appel. Pire : Jake n'arrivait plus à l'atteindre depuis mardi. C'était comme s'il avait disparu de la surface de la Terre et Jake savait très bien ce que ça voulait dire. Il avait alors pris un autre échantillon et retenté l'expérience.

Cet esprit-là était beaucoup plus facile à pénétrer mais également beaucoup plus revêche. Le mutant entendait l'appel mais mettait un point d'honneur à ne pas l'écouter. Jake le harcelait dès qu'il en avait l'occasion depuis trois jours, aggravant sa migraine qui s'était installée pour de bon sous son crâne. Il n'avait pas le choix. Basile attendait des résultats. Donald avait beau relativiser et lui assurer que ce n'était qu'une tentative, Jake savait qu'il n'avait pas le droit à l'échec et que le temps lui était compté. Le compte à rebours était inscrit quotidiennement dans les journaux.

Peut-être était-il la cause de ce déferlement de rage de la part du mutant. Peut-être que ses appels l'énervaient et qu'il cherchait le coupable chez les Foots. Quelle que fut la raison, Jake était sûr d'une chose : il n'avait pas envie de rencontrer ce mutant. Quelque chose lui disait que ça allait mal se passer pour lui.

Pourtant, il persistait à l'appeler, même à trois heures du matin. Jake était assis dans la salle de repos du personnel de l'endroit où il travaillait, se concentrant sur le mutant. Donald était à quelques pas de lui, grand et calme comme à son habitude, se voulant rassurant avec l'un des protégés de Basile. Jake savait qu'il pouvait compter sur Donald si les choses tournaient au vinaigre. On ne devenait pas le bras droit d'un mafieux comme Basile Leroy sans être compétent, après tout. La présence de Billy – de son vrai nom William – agaçait Jake tout autant qu'elle le rassurait. Billy était un autre protégé de Basile. Jake avait du mal à supporter ce jeune coq si sûr de lui et de ses capacités. Il pouvait en être fier, effectivement, mais son attitude était puante. Billy n'avait que dix-neuf ans et ne connaissait rien à la vie ou à ses galères. Il se pavanait dans ses beaux vêtements coûteux, ses lunettes de soleil toujours vissées sur le nez, ses cheveux mi-longs soigneusement coiffés. Billy aurait pu être mannequin ou quelque chose comme ça avec sa tronche de bellâtre mais ce n'était qu'un merdeux pourri gâté aux yeux de Jake.

Il y avait aussi Valeriane dans un coin, fumant une cigarette et surveillant son téléphone portable. Jake aimait bien Valeriane. Il la trouvait jolie et il avait toujours eu un faible pour les femmes plus âgées que lui de toute façon. Valeriane avait trente-sept ans, des formes généreuses, des cheveux blonds sentant l'amande douce et un sourire un peu triste. Comme Jake, elle ne travaillait qu'occasionnellement pour Basile. Valeriane était infirmière et surtout maman d'une adorable petite fille – Jake n'avait qu'aperçu sa photo sur le téléphone de Valeriane mais il était sûr que la gamine était aussi adorable que sa mère. Ils ne se côtoyaient pas souvent mais s'entendaient bien. Valeriane avait la même assurance tranquille que Donald. Elle n'éprouvait pas le besoin de prouver au monde qu'elle savait ce qu'elle faisait, contrairement à Billy.

Une aiguille portée au rouge transperça le cerveau de Jake. Il eut un haut le cœur et faillit rendre le contenu de son estomac sur la table – ce qui n'aurait pas été énorme de toute façon puisque ses migraines lui coupaient généralement l'appétit. Les mains de Jake se mirent à trembler. Il les coinça entre ses cuisses par habitude, essayant de respirer calmement. Valeriane se rapprocha de lui avec un verre d'eau et lui passa une main dans le dos.

– Ça suffit, Don, dit-elle. Tu vois bien que ses crises sont de plus en plus rapprochées.

– Non, coupa Jake. Ça va. Il arrive, c'est tout.

– Qui ça, il ? demanda Donald.

– L'un des mutants. L'échantillon B.

Jake sentit à nouveau l'aiguille et ferma un instant les yeux.

– Il m'ignorait depuis trois jours mais il a l'air décidé à me trouver, maintenant.

– Il ne t'arrivera rien, assura Donald.

Jake hocha la tête, ce qui n'arrangea en rien sa migraine. Valeriane continuait à lui frotter le dos gentiment. Ça n'allait pas aider à faire disparaître la douleur mais au moins Jake avait quelque chose à quoi se raccrocher.

Le mutant le cherchait, s'appuyant sur le lien télépathique pour trouver la position du type qui osait l'emmerder. C'était comme s'il remuait l'aiguille dans le cerveau de Jake à chaque fois qu'il se rattachait au lien. Jake finit par se lever et courir dehors pour avoir un peu d'air frais. Une fois sur le terrain, il inspira un bon coup mais une autre douleur fulgurante lui vrilla la cervelle. Jake tomba à genoux et vida son estomac à plusieurs reprises, ne rendant bientôt que de la bile, tremblant et transpirant sur la fausse pelouse. Il aurait voulu se défoncer la tête avec une batte de baseball ou sauter du toit pour que ça s'arrête mais il avait un travail à terminer. S'il se mettait K.O. maintenant, le mutant leur échapperait. Jake était peut-être faible physiquement mais il avait appris à être fort dans sa tête – c'était une nécessité lorsqu'on était télépathe, même un imparfait comme lui.

Soudain, la douleur disparut et Jake en éprouva une immense vague de plaisir. Elle le laissa pantelant, incapable de bouger, mais elle s'évanouit tout aussi vite, laissant place à une peur glaciale lui retournant les entrailles. Ça ne pouvait dire qu'une chose : le mutant l'avait trouvé. A quatre pattes devant le contenu de son estomac, Jake se mit à transpirer à grosses gouttes, tremblant d'effroi. Il sentait la puissance d'un esprit tout en équilibre : équilibre entre l'animal et l'humain, équilibre entre le calme et la colère, équilibre entre la pitié et le désir de violence.

Le mutant se rapprochait mais Jake était incapable de l'entendre. Son sang tambourinait à ses oreilles. Il se risqua à lever les yeux et aperçut une silhouette massive se diriger vers lui d'un pas assuré. La vue de Jake se brouilla et il baissa la tête, ses tremblements renouvelés. Il aurait voulu partir en courant, mettre le plus de distance possible entre lui et cette créature, s'échapper à l'autre bout du monde.

Le mutant s'arrêta à quelques mètres de lui et le considéra. Jake sentait son regard sur sa nuque et surtout son esprit tenter de percer le sien. Jake gémit et le mutant renifla.

– J'espère pour toi que t'as pas eu recourt au surnaturel, lança le mutant d'une voix grave un peu rocailleuse.

– N-Non, bredouilla Jake.

– Bien. J'ai une tolérance zéro pour ce genre de truc.

Jake fut soulevé du sol par le col de son uniforme et il put voir le mutant en face. C'était clairement une tortue, avec un regard intelligent et agacé. Elle portait un bandeau rouge sur ses yeux qui terminait sa course sur une carapace d'apparence rugueuse. Jake était subjugué par sa masse musculaire : le seul bras de la tortue était aussi épais que sa cuisse. Le mutant était cependant couvert de sang plus ou moins séché et quelques entailles, récentes ou anciennes, couraient sur sa peau verte et granuleuse.

– T'es quoi ? insista la tortue.

– Un... Un mutant, m'sieur.

– 'manquait plus que ça, tiens.

La porte du terrain s'ouvrit et Jake vit les yeux dorés de la tortue se tourner vers elle – elle ne le lâcha pas pour autant. Il se démonta le cou pour regarder derrière lui.

– Mais regardez qui voilà ! lança Donald.

– Les types aussi heureux de me voir sont soit fous, soit masochistes, rétorqua la tortue.

Donald sourit en se rapprochant tranquillement. Billy était sur ses talons mais il n'y avait pas trace de Valeriane. Elle était déjà entrée en action et ça rassura un peu Jake.

– Je ne suis ni l'un, ni l'autre, assura Donald. Pourriez-vous relâcher mon homme, s'il-vous-plaît ?

– J'sais pas, il ferait une descente de lit pas dégueu pour mon chalet dans les Rocheuses.

– On t'a dit de le lâcher ! hurla Billy, la main sur son revolver à l'intérieur de sa veste.

Le mutant lança un regard dédaigneux à Billy avant de s'intéresser à nouveau à Jake.

– Ne recommence jamais tes conneries ou je te jure que même Tatooine ne sera pas assez éloignée pour te protéger de moi. Compris ?

Jake hocha la tête. Il sentait les intentions du mutant par le lien télépathique et il savait que ce n'était pas des paroles en l'air. La tortue était habituée à tuer et elle n'apportait pas grande importance à la vie de ses ennemis.

Le mutant le reposa au sol et les jambes de Jake le lâchèrent à la même seconde. Il se retrouva les fesses dans l'herbe synthétique, la tortue géante le contemplant de toute sa hauteur. Elle posa ses mains sur des armes à sa ceinture – des espèces de petits tridents – avant de fixer son attention sur Donald. Elle n'était pas du tout inquiétée par Jake.

– Qu'est-ce que vous voulez ? demanda la tortue.

– Mon patron voudrait discuter avec toi et tes semblables à propos de vos talents et de vos intentions, répondit Donald.

La tortue renifla, dédaigneuse.

– Quelque chose me dit que ton patron est pas un homme très respectable.

– Non, en effet, concéda Donald. Mais nous avons un ennemi commun : les Foots.

Donald avait tiré la bonne ficelle, Jake le savait. Tous les massacres récents fleurissant dans les journaux étaient directement liés à la guerre entre les Foots et le clan à l'emblème de tortue – ça prenait beaucoup plus de sens lorsqu'on voyait un de ces mutants. Il fallait être un peu au courant des activités du milieu pour le déduire mais c'était relativement évident pour les gens comme lui mêlés à tout ça.

– Les Foots sont mon problème, lança la tortue. Mes « semblables », comme tu dis, sont pas concernés. Les cherchez pas et foutez leur la paix.

– Serait-ce une condition ? demanda Donald.

– La première.

– Mon patron préfèrerait avoir plus d'une nouvelle recrue. Qu'en est-il de ce Singe Rouge ?

– Il a pris sa retraite anticipée mais que ton patron se rassure : je suis largement suffisant.

Donald garda le silence un moment. La situation n'avait pas l'air de lui plaire et Jake eut l'impression d'avoir fait tout ça pour rien. Si Basile obtenait si peu de résultats, il serait peut-être tenté de diminuer la prime de Jake. Et Jake avait foutrement besoin de cet argent.

– Je peux trouver les autres ! lança Jake à Donald. Tu sais que je peux y arriver !

La tortue grogna et Jake se sentit à nouveau soulevé du sol. Cette fois-ci, le mutant était beaucoup moins prêt à passer l'éponge. Jake sentait son désir de protection des siens et sa farouche détermination à tuer tous ceux qui se mettraient en travers de son chemin.

Jake n'eut cependant pas le temps d'avoir peur. Il vit Valeriane dans le dos de la tortue, un long couteau militaire entre les mains, prête à frapper. Le mutant lut la surprise sur le visage de Jake mais ne comprit pas d'où venait le coup. Pourtant, il esquiva, surpris lui-même de son mouvement qui tenait du réflexe pur. Il ne voyait pas Val et Jake savait pourquoi : elle était transparente. Pas invisible mais bel et bien transparente pour les gens. Lorsque Valeriane le voulait, elle passait inaperçue, les gens l'ignorant complètement, comme si elle n'existait pas. C'était un pouvoir redoutable et elle savait s'en servir pour attaquer.

Jake fut balancé sur la pelouse artificielle et la tortue lutta contre un ennemi invisible, comptant sur ses réflexes et son entraînement pour parer. Elle finit tout de même par toucher Valeriane, lui décochant un fantastique coup de poing dans l'épaule gauche. Valeriane vola à travers le terrain. Un coup de feu retentit alors et Jake savait que Billy avait tiré. Billy ne ratait jamais sa cible. C'était ça, son talent. La tortue était cependant encore debout et vivante lorsqu'il retourna son attention vers elle. Elle n'avait qu'une nouvelle entaille sur le biceps et semblait déterminée à tous les tuer.

– Ça suffit ! ordonna la voix puissante de Donald.

Jake se tourna vers le grand afro-américain qui avait arraché l'arme de Billy dans l'agitation du moment. Le bellâtre avait récolté un nez en sang et, à quelques mètres de là, Valeriane gémit de douleur.

– On n'est pas venu pour se battre ! continua Donald.

– Parce que t'appelles ça te battre ? se moqua la tortue en faisant craquer ses poings.

– L'offre de mon patron est sérieuse, insista Donald. Il est prêt à tout pour vous avoir de son côté. Il a besoin de vous autant que vous avez besoin de lui !

– J'ai pas besoin de lui.

– Mais tu veux détruire les Foots et nous sommes capables de t'épauler ! Nous pouvons te fournir des hommes et des armes. Et tu n'auras pas besoin de te cacher dans les égouts avec nous, beaucoup d'entre nous sont comme toi, des mutants !

L'argument toucha la tortue mais des années à se persuader qu'elle était différente, qu'elle ne pouvait pas s'intégrer au monde des humains la firent hésiter. Jake sentait qu'il devait saisir sa chance. Il ouvrit son esprit à la rencontre de celui de la tortue et s'efforça d'y imprimer toute la sincérité dont il était capable malgré la résistance à laquelle il se confrontait.

– Ce que dit Donald est vrai ! se lança-t-il. J'étais paumé avant que Basile me trouve. J'ai toujours été le type bizarre qu'on ignore, qui fout la trouille. Mais Basile m'a offert la chance d'être moi-même et j'ai rencontré d'autres personnes comme moi. On m'a accepté pour qui je suis !

– T'as vu ma gueule ? rétorqua la tortue.

– Je vois un monstre, admit Jake en tremblant, mais j'en suis un aussi.

Une brèche s'ouvrit dans l'esprit de la tortue et celle-ci se mit à rire. C'était un rire jaune et moqueur mais un rire tout de même et c'était plutôt bon signe. Jake se releva avec difficulté, les jambes tremblantes et la tête toujours douloureuse. Le mutant était bel et bien plus grand que lui d'une bonne quinzaine de centimètres mais il ne paraissait plus aussi menaçant. Donald se décontracta lui aussi à quelques distances de là.

– Eh bien, Max, répondit la tortue en essayant de retrouver son sérieux, emmène-moi donc dans ta jungle voir tes monstres.