Till Kingdom come
Chapitre 16
King in the sewers
– Don, tu es prêt ?
Donatello était encore auprès de Leonardo. Michelangelo avait de plus en plus de mal à le faire sortir de cette chambre. Ce n'était pourtant pas faute d'essayer.
– Don, il faut y aller.
Une main tiède se posa sur son épaule et Michelangelo vit le double de son frère à côté de lui. Il avait horreur de ce Bob.
– Il s'en veut de ne pas pouvoir faire plus, lui confia Bob.
– Je suis au courant, répondit Michelangelo avec humeur.
Bob leva les yeux au ciel, comme s'il était amusé par les petits caprices d'un enfant, et entra dans la chambre où Leonardo reposait, allongé sur le dos, la tête sur un coussin. Ses hématomes avaient disparu mais il ne se réveillait pas. Sa respiration était lente et profonde, comme s'il dormait paisiblement, rêvant peut-être de jours meilleurs. Pourtant, Bob assurait que Leonardo était hors d'atteinte. Il ne parvenait pas à toucher son subconscient alors qu'il pouvait tout à fait voir les rêves des dormeurs en temps normal.
Bob posa sa main sur la carapace de Donatello et la remonta jusqu'à l'arrière de sa tête, effleurant sa nuque. Michelangelo avait horreur de ces petits gestes tendres. Il n'aimait pas voir son frère se laisser ainsi faire. Donatello détestait les marques d'affection et les évitait le plus souvent mais Bob était autorisé à le toucher – et il en profitait largement. C'était dérangeant.
– Je vais veiller, assura Bob sur un ton doux. Je l'ai déjà fait quand vous êtes allés voir cette humaine, Emma.
– C'était la semaine dernière, rappela Donatello. Leo aurait dû se réveiller depuis.
Michelangelo soupira. Donatello restait bloqué sur cette ritournelle depuis quelques jours. Il n'y connaissait pas grand chose en médecine et s'en voulait à mort. Il avait bien essayé d'étudier la question mais ce n'était pas comme s'il existait beaucoup d'études sur les traumatismes crâniens chez la tortue mutante. Ce qu'il avait glané sur le Net ou dans des livres s'appliquait aux humains. Ils ignoraient s'ils fonctionnaient de la même manière, s'ils partageaient les mêmes structures cérébrales et ainsi de suite. De ce fait, Donatello ne pouvait que se perdre en conjectures, mangeant à peine, dormant encore moins. Quand il n'était pas auprès de Leonardo, il restait cloîtré avec Bob dans l'atelier que Donatello avait aménagé des années plus tôt.
Michelangelo en voulait à Raphael. S'il l'avait eu sous la main, il lui aurait défoncé la tête contre un mur puis tabassé, comme il l'avait fait à Leonardo. Avait-on idée d'être aussi stupide ? Qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Si Donatello et lui ne l'avaient pas arrêté, il aurait tué Leonardo. Michelangelo n'arrivait pas à comprendre.
– Je ne peux pas y aller à ta place, insista Bob.
Donatello soupira et se leva de son tabouret. Bob lui sourit un peu tristement et posa son front contre celui de Donatello, sa main toujours sur sa nuque. Michelangelo détourna les yeux. Il n'avait pas envie de voir ça.
Donatello fit un détour par son laboratoire pour récupérer quelques affaires dans son vieux sac de sport puis se mit en route. Il quitta le vaisseau à contrecœur, tenant la main de Bob jusqu'au dernier instant. Michelangelo le fit passer devant, préférant assurer les arrières. Ils marchèrent en silence jusqu'à Brooklyn, ne s'exprimant que par signes pour transmettre les informations utiles à leur petite excursion.
Emma n'avait pas demandé pourquoi Leonardo n'était pas avec eux, le vendredi précédent. Michelangelo n'arrêtait pas d'y repenser, imaginant des théories toutes plus farfelues les unes que les autres. Peut-être avait-elle menti et était-elle en contact avec Raphael. Le cas échéant, il lui avait dit ce qu'il avait fait et Emma avait choisi son camp, en quelque sorte. Une partie plus raisonnable de son esprit ne cessait de lui répéter qu'Emma avait juste du mal à communiquer avec Leonardo et qu'ils se portaient mutuellement sur les nerfs. Elle n'avait pas demandé de ses nouvelles parce qu'elle s'en fichait un peu. Elle avait été plus concernée par Raphael. Evidemment.
Michelangelo avait détesté les voir aussi complices, chez elle. C'était comme s'ils se connaissaient depuis longtemps et qu'ils partageaient des tas de bons souvenirs ensemble. Michelangelo en éprouvait de la jalousie. Il était jaloux de Raphael pour être aussi à l'aise avec les humains en général mais aussi jaloux d'Emma qui arrivait à faire rire son frère si facilement. Raphael était en confiance avec elle et c'était juste horripilant. Raphael n'était jamais comme ça avec eux. Il n'était pas aussi détendu et il existait toujours une certaine rivalité entre eux quatre. Mais Raphael n'avait rien à prouver à Emma. Michelangelo ne lui retirait pas ses compétences en arts martiaux mais elle ne concourait quand même pas dans la même catégorie qu'eux. Elle avait essayé mais l'expérience ne lui avait apparemment pas fait du bien. Ce qu'elle avait décrit ressemblait à un choc post-traumatique. Elle avait eu peur de mourir et cette peur ne la quitterait jamais.
– C'était là, annonça Donatello.
Michelangelo releva le nez et contempla le mur de brique écroulé dans le couloir d'évacuation. C'était là, effectivement. Ils avaient passé les quinze premières années de leur vie dans ce trou d'une cinquantaine de mètres carrés, entassés les uns sur les autres sans que ça ne les gênât. Les choses étaient plus simples, à l'époque. Ils s'entraînaient toute la journée, avaient parfois le droit à une heure de liberté dans les égouts et puis c'était tout. Splinter n'avait jamais encouragé leur individualité respective. Il voulait une équipe, un clan dont chaque membre complétait les autres. S'il avait eu toute sa tête en ce moment, il les aurait proprement engueulés.
Les ruines de leur premier « chez eux » avaient également abrité Leatherhead pendant un moment. L'alligator mutant avait ensuite changé de crèmerie mais ils ne s'étaient pas quittés en bons termes et les Tortues n'avaient jamais essayé de le localiser par la suite. Le savoir dans les égouts était déjà assez inquiétant en soit. Les Tortues avaient aidé Leatherhead à terminer son Transmat mais le téléporteur n'avait pas fonctionné. Depuis, Leatherhead en voulait tout particulièrement à Donatello et ça ne l'aurait pas dérangé de lui briser le cou – les alligators ne mangeaient-ils pas les tortues, dans les Bayous, de toute façon ? Michelangelo se rappelait avoir lu quelque chose à ce propos mais il n'arrivait pas à s'en souvenir clairement.
– Tu veux qu'on aille voir à l'intérieur ? demanda Michelangelo.
Donatello hocha la tête de gauche à droite.
– Il n'y a plus rien d'utile, là-dedans. Je suis déjà venu récupérer ce qui pouvait encore servir.
C'était du Donatello tout craché, ça, pensa Michelangelo en commençant à chercher des traces alentours. Ils avaient quitté leur petite maison après l'attaque des mousers, s'installant pour un moment chez April pour chercher Splinter, alors disparu. Ils étaient partis avec quelques cartons sous les bras, vraiment rien du tout comparé à tout ce qu'ils avaient entassé au fil des années.
Michelangelo se baissa pour mieux observer le sol et découvrit une empreinte partielle d'une petite chaussure d'enfant. Ils avaient été avertis par une gamine, un messager du « roi dans les égouts ». Michelangelo avait vu plus d'une fois des enfants dans les tunnels, sales et mal nourris. Ça n'avait rien de bien extraordinaire, de son point de vue. Les égouts offraient quantité d'abris pour des enfants et ils étaient relativement sûrs pour eux. Les Foots ne s'étaient pas aventurés sous terre pendant des années et aucun mafieux ne faisait cette erreur non plus. Ils savaient que c'était en quelque sorte le territoire des Tortues et qu'il valait mieux ne pas y aller. Les rumeurs allant bon train parmi les nécessiteux, les drogués et autres dérangés redoutaient aussi les kilomètres de galerie sous New York. Rares étaient ceux qui osaient descendre à la recherche de protection contre les éléments car les Tortues veillaient à ce que ce genre d'indésirables ne prennent pas leurs quartiers ici bas. C'était déplorable, quelque part, que des indésirables en chassent d'autres mais il fallait être réaliste : les toxicos étaient prêts à tout pour leurs doses, même s'attaquer à des créatures cent fois plus fortes qu'eux en espérant les vendre au plus généreux. Les Tortues veillaient donc à régulièrement faire le ménage dans les égouts, même si ça ne les enchantait pas. En contre-partie, les enfants étaient en relative sécurité sous terre.
– Ils ont dû nous chercher partout, supposa Donatello en se penchant sur l'empreinte, et rester en poste ensuite.
– Ouais, c'est l'impression que j'ai aussi. Les Foots devaient nous attendre dans les tunnels. Dès qu'on s'est posé à un endroit, persuadés d'être en sécurité, ils ont commencé à se rapprocher.
– Oui, confirma Donatello. C'était un autre piège.
– Je me disais bien que ça avait été facile de sortir de l'abattoir... Mais on aurait dû s'en prendre bien plus sur la gueule une fois dans les égouts, non ?
Donatello, Leonardo et Michelangelo n'avaient pas vraiment rencontré de difficultés pour retourner au vaisseau. Les Foots s'étaient concentrés sur Brooklyn et le Queens, or Bob se trouvait sous Manhattan. Il leur avait suffi de rejoindre la baie par les égouts puis de nager loin sous la surface pour rejoindre l'île. Ça ne leur avait posé aucun problème, la marée montante les aidant même à lutter contre le courant du bras de mer.
Emma leur avait raconté ce qu'il s'était passé de leur côté et Raphael avait fait à peu près le même récit par la suite. Les Foots avaient essayé de les coincer à plusieurs reprises mais Raphael et Emma étaient parvenus à s'en sortir sans trop de casse. Leonardo avait eu beau protester contre l'idée du métro, c'était certainement ce qui leur avait évité des ennuis bien plus importants. Les Tortues n'empruntaient jamais le métro – les tunnels, oui, mais jamais les trains. Raphael et Emma avaient battu les Foots en vitesse, s'offrant le temps de disparaître avant que les ninjas ne se regroupent autour de la station de Metropolitan Avenue. Mais ils avaient surtout surpris les Foots par un mouvement totalement inattendu. Michelangelo voyait l'intérêt d'une telle manœuvre et il se demandait si ce n'était pas la clé pour sortir de cette guerre stupide. Il leur fallait sortir des ombres, en quelque sorte.
– Peut-être essayaient-ils de déterminer notre localisation, supposa Donatello en se relevant. Je veux dire, ils auraient pu nous faire croire à une attaque mais en fait nous suivre jusqu'à chez nous.
– Je vois l'intérêt de Bob, maintenant, admit Michelangelo. Il est capable d'arrêter n'importe quel intrus, n'est-ce pas ?
– Effectivement, confirma Donatello. On ne peut pas empêcher les Foots de le découvrir mais Bob saura se défendre et nous protéger.
« Est-ce que tu te le tapes pour qu'il reste de notre côté ou est-ce autre chose ? », avait envie de demander Michelangelo. Il n'arrivait pas à concevoir pareille relation – quelque soit son adjectif qualificatif. Bob n'était pas vivant. Ce n'était qu'un hologramme, la manifestation semi-tangible d'une machine. A quel point fallait-il être tordu pour avoir le moindre sentiment envers cette chose ? Michelangelo ne comprenait vraiment pas.
– Faut-il considérer la localisation Bob comme compromise ? demanda finalement Michelangelo en se relevant.
– Je ne pense pas, non. Bob a une certaine connaissance des alentours. Il aurait remarqué quelque chose.
– Et Emma ? Tu crois qu'elle est en sécurité ? continua Michelangelo en suivant les traces.
– C'est une question plus délicate, admit Donatello.
Elle l'était, en effet. Emma habitait dans les environs de la station Metropolitan Avenue – un demi-mile pour être exact, soit environ huit cents mètres – autrement dit la zone actuellement la plus surveillée par les Foots de tout New York. Se rendre chez elle n'avait pas été simple et rien ne leur garantissait qu'ils n'avaient pas été repérés.
– Elle devrait quitter New York, marmonna Michelangelo.
– Je suis aussi de cet avis mais je doute qu'elle le fasse.
– T'as remarqué quelque chose chez elle ? demanda Michelangelo. D'habitude, c'est plutôt mon rayon.
– Oh, non, rien de particulier, assura Donatello. Cependant, même quelqu'un comme moi est capable de voir qu'elle est obstinée. Elle restera à New York et je crois qu'elle recommencera à jouer à la sentinelle masquée, tôt ou tard, même si elle affirme le contraire. Mais que veux-tu faire ? On ne peut pas vraiment la ligoter et la mettre dans le premier avion en partance pour Bangkok.
– Pourtant, y'a de l'idée, railla Michelangelo.
Donatello lui sourit un peu. Ils arrivèrent à une intersection et mirent quelques secondes à retrouver les traces correspondantes. D'autres, plus grandes et plus légères, tournaient aussi beaucoup dans le coin. Les Foots avaient dû surveiller leur ancienne demeure avec beaucoup d'attention. Ils étaient peut-être encore aux alentours mais Michelangelo n'arrivait pas à les détecter.
– Elle s'entend bien avec Raphael parce qu'ils sont très similaires, en vérité, continua Donatello. Ils sont tous les deux déterminés et loyaux.
– Raphael s'est barré, rappela Michelangelo.
– Je sais mais ça ne l'empêche pas d'être loyal. A mon avis, il a décidé de finir cette guerre par lui-même. Il est prêt à mourir pour nous, à notre place je veux dire. C'est une preuve d'amour inconditionnel.
– Pourquoi tu le défends ? demanda froidement Michelangelo. Rassure-moi : t'as vu ce qu'il a fait à Leo, quand même, non ?
– Je ne défends pas Raphael, ce qu'il a fait est inexcusable, mais je comprends son point de vue, contra Donatello. Bob m'a rapporté ce qu'il s'est passé : Leo a provoqué Raphael pour le mettre en colère. Il l'a attaqué sur le seul terrain où Raphael est encore très sensible.
– Qui est ?
– Le peu de vie privée qu'il possède.
– D'accord, ce genre d'attaque nous énerve tous, marmonna Michelangelo qui se souvenait encore très bien du soir où il avait pleuré en se rendant compte que sa petite bulle de tranquillité n'existerait plus jamais, mais pourquoi Leo aurait-il provoqué Raphael ?
– Pour la même raison que lorsqu'il s'en est pris à toi : pour affirmer son statut de leader.
Michelangelo fronça les sourcils et Donatello se força à des explications plus poussées.
– Leo a perdu son équilibre ces derniers temps, à cause de... de l'état de maître Splinter, dirons-nous, or Leo ne se définit que comme notre leader. Il n'a aucune individualité, contrairement à nous. S'il n'est pas notre leader, il n'est rien.
– Mais c'est complètement faux ! s'indigna Michelangelo.
– C'est ce qu'il pense, insista Donatello. Dernièrement, Raphael a pris beaucoup de décisions à sa place. Leo a cherché à lui rappeler qu'il n'était pas fait pour être notre leader et le meilleur moyen pour ça était de mettre Raphael en colère. Un leader doit avoir la tête froide en toute circonstance, tel est l'enseignement de maître Splinter.
– Leo voulait rabaisser Raph, comprit Michelangelo.
Donatello hocha la tête.
– Qu'ils sont cons, ces deux-là, marmonna Michelangelo.
– Je ne te le fais pas dire, soupira Donatello. Cependant, nous savons maintenant que l'option « on les met dans une boîte jusqu'à ce qu'ils règlent leurs comptes » n'est pas envisageable.
Michelangelo se demanda si c'était une tentative d'humour de la part de son frère mais il n'osa pas poser la question directement. Il se concentra sur les traces de petits pieds tout en surveillant les alentours et continua à avancer. Le tunnel qu'ils empruntaient amenait à une chambre de collecte d'eau qu'ils connaissaient bien. C'était ici qu'ils avaient appris à nager et ici qu'ils avaient passé la plupart de leur temps libre durant leur enfance. La chambre n'était pas très loin de leur premier repère et offrait un merveilleux terrain de jeu pour des petites tortues entraînées aux arts martiaux comme ils l'avaient été. Il y avait des tas de tuyaux plus ou moins gros traversant à différents niveaux les vingt mètres de hauteur de la chambre et quantité de débris faisant office d'obstacles ou de cachettes. Ils avaient construit des cabanes puis des forts dans cette chambre, utilisant ce qu'ils avaient appris sous l'enseignement de Splinter pour attaquer ou défendre leur position respective, sans se rendre compte que ces mêmes gestes allaient un jour tuer. Ils n'étaient que des gamins avec trop peu de liberté, à cette époque.
Ce genre de souvenirs était ce qu'il y avait de plus douloureux pour Michelangelo. Il avait beau détester sa vie, ça n'en restait pas moins de beaux souvenirs, des souvenirs heureux de quelques heures bénies de liberté. Et il arborait trouver quelque chose de beau dans l'atrocité d'une situation. Michelangelo préférait une vision plus manichéenne du monde : il y avait d'un côté le bon, de l'autre le mauvais. Cependant, cette représentation ne fonctionnait que dans les comics et les films – et encore, elle tendait à disparaître. Lui-même ne pouvait pas se définir comme blanc ou noir. Il pensait faire le bien mais il devait parfois tuer pour atteindre son objectif. Il était gris, même si ça le rendait malade. Il était même carrément noir pour les familles de ses victimes. Michelangelo s'attendait plus ou moins à ce qu'un gamin vienne chercher vengeance pour la disparition de son père. Ça arriverait, tôt ou tard. Peut-être était-ce même déjà arrivé, en fait. Michelangelo avait bien des frères alors pourquoi les Foots n'en auraient pas ?
– En face, chuchota Donatello.
Michelangelo releva les yeux du fond de la chambre pour apercevoir, à peu près au même niveau qu'eux, une petite fille noire vêtue d'une vieille parka rose et de caleçons gris anthracite avec des baskets à scratch autrefois blanches. Elle avait les cheveux soigneusement disciplinés en de petites tresses, une bouille toute ronde que venaient illuminer deux billes noires brillantes. Elle portait une vieille peluche de lapin dans les bras, contre sa poitrine. Elle ne devait pas avoir plus de six ou sept ans, pourtant elle restait plantée là, à les regarder à travers la chambre de collecte d'eau, ne montrant aucune peur.
– Tu lui parles ? demanda Donatello avec hésitation.
– Nan, toi, tu lui parles.
Donatello fit claquer sa langue et présenta son poing. Michelangelo suivit le mouvement, secoua trois fois le sien et se décida pour la pierre. Donatello sortit le papier au même instant et lâcha un petit « oui ! » victorieux.
– En trois manches ? tenta Michelangelo.
– Il faut savoir s'avouer vaincu, petit frère.
Michelangelo leva les yeux au ciel et se composa un visage susceptible de ne pas trop effrayer une enfant – chose qui n'était pas aisée pour une tortue mutante. Il fit ensuite signe à la petite et descendit prudemment sur de gros tuyaux. Il préférait être prudent ça faisait des années qu'il n'avait pas grimpé là-dessus et il avait pris beaucoup de poids entre temps. L'enfant le regarda traverser la chambre sans bouger et elle ne se recula même pas lorsque Michelangelo s'arrêta à quelques mètres d'elle.
– Salut, sourit-il. Mon frère et moi cherchons le roi dans les égouts. Tu ne saurais pas où il se trouve, par hasard ?
– Le roi a dit qu'il ne voulait pas vous voir, répondit la petite fille. Il a dit que ce n'était pas sa guerre.
– Pourtant, il nous a aidé l'autre jour, tenta Michelangelo.
– Il a dit qu'il ne voulait pas de méchants dans les couloirs et qu'il fallait que vous vous débrouilliez.
Ça s'annonçait mal. Michelangelo était peut-être plus doué que Donatello pour parler aux enfants mais ce n'était pas exactement sa tasse de thé non plus.
– Les méchants vous ont embêtés ? demanda-t-il.
La petite fille hocha la tête et resserra son vieux lapin sale et mité. Michelangelo perdit le peu de sourire qu'il lui restait.
– Je suis désolé, dit-il. C'est notre faute.
– Le roi a dit que vous deviez gagner, continua la petite fille. Il a dit que si vous ne gagniez pas, on ne pourrait plus vivre ici. Il faut que vous gagniez.
– On y travaille, mentit Michelangelo avec un pauvre sourire.
A part se terrer dans le vaisseau extraterrestre, ils n'avaient rien fait de concret de la semaine. Donatello était surtout resté auprès de Leonardo, étudiant ses livres et parcourant Internet en quête d'une solution. Michelangelo avait passé ses nerfs en s'entraînant ou sur ses jeux vidéo. Il avait réussi à s'échapper quelques heures de cette boîte de conserve spatiale pour retourner dans leur ancienne demeure et il y avait récupéré quelques unes de ses affaires mais c'était tout. Pas de sortie à la surface, pas d'action brillante et décisive. Que pouvaient-ils faire, à eux deux ? Ce n'était pas comme s'ils pouvaient réparer Bob, prendre leur envol et réduire New York en cendres – d'ailleurs, Bob n'était même pas armé. Il y avait bien la solution du réacteur à fusion mais c'était un peu trop extrême. De toute façon, ils ne voulaient pas atomiser la ville.
Il y eut du mouvement derrière la petite fille et Michelangelo porta la main à ses nunchakus. La silhouette émaciée d'un gamin se dessina alors qu'il se rapprochait. C'était un garçon d'une dizaine d'années, maigrelet et à l'air revêche. Il posa ses mains sur les épaules de la petite fille tout en foudroyant Michelangelo du regard.
– Casse-toi de là, le mutant, lâcha le gamin.
Raphael l'aurait attrapé par le col et secoué comme un prunier, jugea Michelangelo, mais lui-même se contenta de faire une grimace.
– On a assez d'emmerdes comme ça alors barre-toi !
– Comment ça, des emmerdes ? demanda Michelangelo.
– T'es con ou quoi ? C'est à cause de vous que les Foots s'en prennent à nous !
Donatello arriva dans un mouvement d'air à peine perceptible mais fit tout de même grincer les tuyaux sur lesquels ils reposaient – deux cents kilogrammes sur des conduits antédiluviens n'étaient peut-être pas une bonne idée. La petite fille le regarda avec de grands yeux fascinés mais le gamin la tira en arrière, une main tendue vers une arme dissimulée. Il avait un grand couteau dans la poche de son pantalon troué, un tantô pour être exact. Les Tortues en avaient de semblables mais il était plus probable que le gamin l'aie récupéré sur un Foot mort.
– Les Foots vous ont attaqués ? demanda Donatello en plantant un genoux à terre pour être à la hauteur des enfants.
– Ouais, grogna le gamin. Ils ont dit qu'il fallait exterminer toute la vermine des égouts. C'est votre faute.
Michelangelo comprit que le revirement de position de Leatherhead provenait certainement de ces attaques des Foots. L'alligator les avait aidés pour une raison inconnue mais avait dû arrêter à cause des représailles. C'était vraiment leur faute.
– Tu sais t'en servir ? demanda Michelangelo en pointant le tantô du menton.
– Ouais, fanfaronna le gamin. Je l'ai récupéré sur le cadavre de mon ennemi !
– Menteur, dit la petite fille.
– La ferme, Suzie !
Il la secoua mais Michelangelo s'interposa, sautant jusqu'au tunnel et saisissant le gamin par le poignet. Il l'écarta de la petite fille, faisant tomber sa peluche au passage. Michelangelo se baissa pour ramasser le vieux lapin, ignorant le gamin qui se débattait et lui donnait des coups de poing dans le bras, puis le tendit à la petite fille. Elle le prit avec un sourire, le serrant tendrement contre elle. Michelangelo se redressa et souleva le gamin du sol sans effort.
– Tu vas nous emmener à Leatherhead, ordonna-t-il.
– Va crever, mutant ! s'égosilla le gamin.
– Moi, je peux vous montrer, dit la petite fille.
– La ferme, Suzie ! répéta le garçon en essayant de lui donner des coups de pied. C'est leur faute !
– C'est justement pour ça qu'il faut qu'on voit Leatherhead, insista Michelangelo.
– A quoi penses-tu ? demanda Donatello en s'approchant.
– Waah ! Il est encore plus grand et plus moche, celui-là ! brailla le gamin.
Donatello plissa les yeux, ce qui fit rire Michelangelo. Il avait une sainte horreur des enfants. Donatello sursauta lorsque la petite Suzie lui attrapa la main. Elle lui sourit, déstabilisant encore plus le génie.
– Je pense qu'on peut faire quelque chose de bien, répondit Michelangelo.
– Tu veux leur apprendre à se défendre, comprit Donatello.
– J'te tue quand j'veux, monstre !
Michelangelo lâcha sa prise sur le maigre poignet et le gamin atterrit sur les fesses.
– Eh bah vas-y, lança-t-il, essaye pour voir. J'ai besoin de rire, en ce moment.
Le gamin sortit le tantô de son pantalon et brandit la lame au-dessus de sa tête avant de foncer sur Michelangelo. Celui-ci n'eut qu'à faire un pas de côté pour l'éviter. Donatello poussa doucement la petite Suzie pour qu'elle ne soit pas blessée par inadvertance par le garçon.
– Les Foots doivent être terrifiés par ta technique, en effet, se moqua Michelangelo.
– C'était que l'échauffement ! brailla le garçon en se retournant. Tu vas voir !
Il se précipita à nouveau, fauchant l'air devant lui de sa petite lame. Michelangelo esquiva d'un pas par-ci, d'un pas par-là, puis attrapa le tantô par la lame à pleine main et arracha l'arme au gamin sans forcer. C'était effectivement une arme du clan des Foots, leur symbole était gravé sur le manche.
– Rends-le moi, mutant ! ordonna le gamin.
Il essaya de sauter pour récupérer son arme. Michelangelo n'eut qu'à lever le bras pour la mettre hors d'atteinte. Il n'avait pas vraiment envie de faire peur aux gosses mais une petite démonstration de force calmerait certainement le gamin. Michelangelo inspira un bon coup et frappa le mur le plus proche de son poing. La brique se brisa en un nuage de poussière et de débris et le mur se fissura sur un bon mètre de diamètre, ouvrant un bon cratère au milieu. Le gamin ouvrit de grands yeux choqués, la bouche légèrement ouverte.
– Quand tu seras capable de faire ça, je te rendrai ton jouet, lui dit Michelangelo en rangeant le tantô à sa ceinture. En attendant, tu vas nous conduire à Leatherhead. Tout de suite.
Le gamin hocha la tête, pâle comme un mort, et leur montra le chemin. La petite Suzie tendit les bras vers Donatello et celui-ci hésita quelques secondes sur la marche à suivre. Il se plia cependant à la demande et porta la petite fille, calée au creux de son bras. Michelangelo les laissa passer devant lui avec un sourire moqueur.
– Tais-toi, Mikey, marmonna Donatello.
– Hey, j'ai rien dit ! rit Michelangelo.
– Oui, eh bien, je prends de l'avance sur tes commentaires déplacés, c'est tout.
– Mais avoue que c'est un charmant tableau. Il te manque que le parapluie et l'accent anglais.
– Mikey !
Michelangelo ricana tout en suivant son frère. Suzie prit assez vite ses aises et passa un bras autour du cou de Donatello. Elle osa même reposer sa tête sur lui et Michelangelo vit son frère se raidir à chaque contact.
Ils marchèrent une bonne demi-heure dans les tunnels des égouts, vers le nord-est en direction du Queens, croisant de plus en plus d'enfants au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient du centre de Brooklyn. Le gamin, Dylan comme ils l'apprirent au bout d'un moment, les faisait pas mal tourner en rond, peut-être pour leur compliquer la vie, mais ils étaient habitués à se repérer dans les souterrains de New York. De temps en temps, Suzie contredisait Dylan et leur indiquait une route plus directe. Ils finirent par arriver dans une immense cavité de béton sous la ville, éclairée par de puissantes lampes halogènes. Des câbles couraient partout au plafond pour les alimenter. Michelangelo avait déjà vu de pareilles lampes parce que Donatello en avait récupérées quelques unes à l'aéroport au fil des années. Le câblage était certainement l'œuvre de Leatherhead. L'alligator était lui aussi d'une intelligence redoutable et ce genre d'installation n'avait pas dû lui poser beaucoup de problème. On voyait d'énormes dalles de béton armé brisées le long des murs. L'endroit avait dû être séparé en plusieurs niveaux mais le nouveau propriétaire des lieux avait manifestement refait l'aménagement intérieur. On voyait quantité de tunnels secondaires percer les murs de la cavité. Elle-même semblait servir de cantine géante et de salle de réunion – ou de jeux, corrigea Michelangelo, ce n'était que des gamins. Il y avait aussi des tableaux en ardoise dans un coin, de véritables antiquités.
– Je connais cet endroit, murmura Donatello en contemplant les alentours.
– Ah ?
– Pendant le projet Manhattan, le gouvernement a massivement investi dans l'énergie nucléaire, pas seulement dans des centres d'enrichissement de l'uranium ou d'armement mais aussi dans des bunkers et des centrales. Nous sommes dans l'une d'elles.
– Mais on est sous terre, objecta Michelangelo.
– Oui, c'était une expérience mais ils n'ont jamais terminé le projet. Trop coûteux et stratégiquement contestable à cause de sa position. On est en plein milieu du Queens, après tout.
– C'est pas risqué de vivre ici ? demanda Michelangelo. J'veux dire, avec les radiations et tout ça.
– Ils n'ont jamais installé de réacteur nucléaire ici, le rassura Donatello, mais ils ont dû terminer les deux cheminées. Enfin, silos. Il doit y avoir une autre chambre comme celle-ci à proximité.
– Tu crois tout savoir, hein ? marmonna Dylan.
Donatello lui donna une taloche à l'arrière du crâne par réflexe et s'en voulut manifestement lorsqu'il réalisa ce qu'il avait fait.
L'endroit était calme – c'était la nuit à la surface – et Michelangelo et Donatello ne croisèrent que des adolescents. Ils reçurent des regards mauvais mais pas effrayés, juste durs et pleins de reproches. Un garçon d'une quinzaine d'années, un gros pansement sur la joue gauche, se présenta face à eux et leur bloqua le passage. Il n'était pas épais non plus et ses cheveux avaient besoin d'un bon shampooing et d'un sérieux coup de peigne. Il portait un bermuda marron troué et un débardeur autrement fois vert. Il n'était pas armé, à l'exception d'une longue dague en os suspendue à son cou par une cordelette. Dylan courut se réfugier derrière lui mais Suzie resta dans les bras de Donatello.
– Lâchez la petite et retournez d'où vous venez, s'il-vous-plaît, leur dit-il d'une voix calme et assurée. On ne veut pas d'ennui.
– Nous non plus, assura Michelangelo. Nous sommes venus proposer notre aide à Leatherhead.
– C'est moi, Leatherhead, répondit l'adolescent.
Donatello et Michelangelo échangèrent un regard en coin.
– La dernière fois qu'on l'a vu, se lança Donatello, Leatherhead était un alligator mutant bipède de sept mètres de long. Tu ne colles pas vraiment à la description.
– Vous parlez du premier Leatherhead. Je suis le troisième, son petit-fils.
Il y eut un nouvel échange de regards, cette fois-ci beaucoup plus suspicieux. Un alligator, même mutant, ne pouvait pas se reproduire avec une humaine, n'est-ce pas ? Michelangelo n'était pas très calé sur la question mais il savait tout de même que la reproduction inter-espèce était impossible, à part quelques cas entre espèces proches, comme les ânes et les chevaux, par exemple. Il était hautement improbable que le gamin soit le petit-fils biologique de Leatherhead. Restait l'adoption. Quelque part, cette solution rassurait Michelangelo. Il était déjà assez dérangeant d'imaginer ses frangins se taper des humaines ou des hologrammes, il n'avait pas non plus envie de savoir qu'un alligator géant avait joyeusement copulé avec une humaine – une gamine, en prime, vu la moyenne d'âge du coin.
– Son petit-fils ? répéta Donatello sur un ton dubitatif.
– Leatherhead a adopté le deuxième Leatherhead qui m'a ensuite adopté, moi, le troisième Leatherhead, expliqua le gamin.
– Ah, alors c'est un titre qui se transmet par filiation, comprit Donatello. C'est donc toi, le roi dans les égouts.
– Oui. Et vous êtes Donatello et Michelangelo du clan Hamato.
– Notre réputation nous précède, railla Michelangelo.
Leatherhead croisa ses bras sur son torse maigrelet.
– Mon grand-père vous aurait tué à vue, vous êtes au courant ?
– Oui, répondit Donatello.
– Mais vous êtes venus quand même, malgré le risque de tomber sur lui.
– Il fallait qu'on sache si on pouvait compter sur lui, expliqua Michelangelo, mais on dirait que c'était plutôt nous qui pouvons vous aider.
– Nous voulons rester en dehors de vos histoires, objecta Leatherhead. Nous vous avons averti pour vous remercier de veiller sur les égouts mais ça s'arrête là. Nous sommes nous aussi en danger à cause de vous, maintenant.
– Justement, intervint Donatello. Nous pouvons vous apprendre à vous défendre.
– Merci de votre offre mais c'est non.
– Mais...
– Combien d'années vous a-t-il fallu pour parvenir à vous débrouiller seuls ? demanda Leatherhead. Et regardez un peu autour de vous : il n'y a que des enfants. La grande majorité d'entre nous a moins de dix ans. Vous voulez apprendre à des gosses à tuer ? Je ne peux pas l'autoriser.
Le troisième Leatherhead avait parfaitement résumé la situation en quelques phrases. Michelangelo se sentit honteux d'avoir osé penser à cette possibilité. Il ne voulait pas faire de ces gosses des tueurs. Son objectif était de leur apprendre à se défendre mais ça pouvait prendre des années, effectivement. Et puis, contre les Foots, il valait mieux être déterminé à tuer. Ils ne pouvaient pas imposer ça à des enfants.
Donatello se baissa pour poser la petite Suzie au sol puis sortit un vieux téléphone portable de son sac de sport qu'il tendit à Leatherhead.
– En cas de problème, vous pouvez compter sur nous, lui assura-t-il.
Leatherhead prit le téléphone à contrecœur mais le glissa tout de même dans une de ses poches. Donatello et Michelangelo tournèrent les talons et prirent la direction de Manhattan, laissant derrière eux les enfants. Michelangelo savait au fond de lui que c'était la bonne décision mais il ne pouvait s'empêcher de penser que c'était aussi une erreur. Ils avaient mis ces enfants en danger. Il était de leur responsabilité de mettre un terme à cette guerre et le plus tôt était le mieux. Michelangelo serra les poings. Il allait mettre les Foots à terre, coûte que coûte.
