Till Kingdom come
Chapitre 17
Mutants Anonymous
Si on lui avait donné le choix, Raphael se serait déplacé à pied à travers la ville mais Basile Leroy tenait à utiliser sa voiture. Raphael se sentait particulièrement stupide sur le siège en cuir trop étroit pour lui. Il n'arrivait pas à trouver une position confortable à cause de sa carapace et la ceinture de sécurité lui cisaillait la gorge.
– On arrive bientôt, assura Basile en s'arrêtant à un feu rouge.
Raphael renifla et regarda par le rétroviseur extérieur pour apercevoir, deux voitures plus loin, la camionnette que Donald conduisait. Il aurait été mieux là-dedans mais Basile avait insisté pour prendre sa BMW rutilante et sentant le neuf. C'était la première fois que Raphael avait l'occasion de sentir cette odeur et il la détestait corps et âme.
L'étalage d'argent de Basile n'impressionnait pas Raphael. Que valait l'argent lorsqu'on n'en a pas l'utilité ? Il n'avait pas cours dans les égouts. Bien sûr, ils récupéraient les billets et les pièces qu'ils trouvaient mais ils ne couraient pas non plus après. Ça servait à l'occasion mais, la plupart du temps, c'était Donatello qui gérait ce genre de chose. S'ils avaient besoin d'argent, Donatello s'en procurait par des moyens illégaux et sans aucun remords. D'après lui, les banques n'avaient qu'à mieux sécuriser leurs systèmes informatiques si elles voulaient s'éviter ce genre de problème.
Il fallut encore une dizaine de minutes pour arriver à destination. Raphael avait du mal à se repérer à la surface – les routes tournaient trop, c'était difficile de retrouver le nord – mais il savait cependant qu'ils étaient à Coney Island. Basile quitta Stillwell Avenue pour entrer dans la grande cour goudronnée de ce qui ressemblait à une usine ou à un entrepôt à moitié recouvert par la végétation. Un bras de mer était juste de l'autre côté de la route deux fois deux voies, entourant la pointe triangulaire où se trouvait le bâtiment, et on voyait la Belt Parkway de là où ils s'étaient arrêtés. Le bâtiment, assez bas, faisait un grand L et était entouré par de hauts grillages eux aussi encombrés de végétation. Il y avait quelques voitures garées sur le parking ainsi que des bus scolaires. On ne voyait rien depuis la route.
Basile descendit de voiture et Raphael l'imita, content de pouvoir se déplier. Il n'était pas particulièrement grand – Basile et Donald le dépassaient – mais il avait vraiment trouvé le petit tour en voiture inconfortable. A son avis, l'engin ne valait pas son prix.
Deux camionnettes arrivèrent alors que Basile et Raphael entraient dans le bâtiment. Raphael fut étonné par l'odeur de l'endroit. C'était une odeur animale, chaude et poussiéreuse. Ça sentait le mammifère. Raphael se mit sur ses gardes.
– Relaxe, sourit Basile. Je t'ai dit que tu n'étais pas le seul mutant à bord.
– J'ai appris récemment qu'il y avait différents types de mutants, marmonna Raphael en regardant autour de lui.
Ça ressemblait à un atelier de mécanique mixé à un entrepôt. La partie par laquelle ils étaient entrés ne faisait qu'un bloc, ouverte sur les deux étages du bâtiment en taules. Elle abritait un bus en cours de réparation et tout le nécessaire pour qu'un mécanicien se sente à l'aise.
Raphael vit une forme bouger sur les poutrelles soutenant le toit et il scruta les ombres. Il y avait quelque chose, là-haut, quelque chose de gros et de félin.
– Ah, tu as repéré notre chère Kitty ! s'enthousiasma Basile. Je n'en attendais pas moins de toi.
– Un chat ? s'étonna Raphael. Un chat mutant ?
– On dit anthropomorphe, crétin, répondit le chat en sautant lestement au sol.
Pour être une grosse bête, c'était une grosse bête. Une fois relevé sur ses pattes arrières, le chat mesurait un bon mètre soixante-dix mais ne devait pas dépasser les soixante kilogrammes. Il était couvert d'une fourrure rase et teintée de blanc, de noir et de marron – on disais « écaille de tortue », si Raphael se souvenait bien – avec des rayures noires sur les membres. Il avait aussi une queue, souple et mouvante. Ses yeux avaient une certaine dureté propre aux carnivores mais Raphael était surtout impressionné par la taille de ses oreilles et de ses moustaches.
Le chat le regarda longuement, bien plus dédaigneux dans son attitude, puis partit chercher une djellaba posée dans un coin de l'atelier pour l'enfiler. Raphael renifla.
– Je ferai les présentations après pour m'éviter de répéter, s'excusa Basile.
Raphael haussa les épaules et laissa l'humain rejoindre le chat pour discuter un brin. Raphael ne fut pas seul longtemps, Donald arrivant avec son équipe.
– Qu'est-ce que t'en penses ? demanda Donald.
– Bel emplacement, répondit Raphael. Un peu loin de tout, quand même.
– Il n'est pas facile de loger des anthros en plein cœur de New York.
Alors il était un « anthro », maintenant. Raphael n'aimait pas ce terme. Il ne ressemblait pas à un humain et ce n'était pas sa faute si les tortues avaient aussi quatre membres. Certes, le mutagène l'avait rendu bipède, mais la ressemblance s'arrêtait là.
– Le plus dur sera la cohabitation avec Kitty et Benny, à mon avis, poursuivit Donald.
– La minette a pas l'air commode, approuva Raphael.
– Pas commode, c'est son petit nom. Benny est plus cool. Crispant mais cool.
– C'est possible, ça ? railla Raphael.
Donald rit et se retint de lui donner une claque dans le dos. Il l'avait déjà fait une fois et Raphael l'avait mis à terre par réflexe. Depuis, l'afro-américain y réfléchissait à deux fois avant de toucher Raphael.
Une douzaine de personnes suivirent et Raphael scruta chaque nouveau visage avec attention – il échangea un regard meurtrier avec ce merdeux de Billy. Basile et Donald mettaient ces hommes à sa disposition pour leur opération de nettoyage. Raphael avait accepté de mener l'assaut contre les Foots mais pas plus. Il avait tout de même des principes et travailler pour un mafieux lui filait déjà de l'urticaire. Une fois les Foots éliminés, ils reprendraient leurs activités respectives chacun dans leur coin.
Jake arriva le dernier et se tassa en passant devant Raphael. Celui-ci renifla et suivit la file jusqu'à Basile et le chat, un peu plus loin dans l'atelier. Une porte s'ouvrit et un cochon d'Inde brun et blanc en blouse blanche apparut, une tasse de café fumante à la main. Raphael ouvrit bêtement la bouche.
– Un hamster mutant, maintenant ? râla-t-il en se tournant vers Basile. Vraiment ?
– Excusez-moi, jeune homme, couina le cochon d'Inde avec un accent anglais très prononcé, mais il me semble que vous faites un amalgame malheureux entre deux espèces distinctes.
– Jeune homme ? gronda Raphael. Est-ce que j'ai une gueule de mammifère ?
Le cochon d'Inde lâcha un petit couinement et se figea complètement. Le chat s'approcha du laborantin et lui passa une main sur la tête.
– Attention à ce que tu dis, reptile, menaça-t-elle. Tout va bien, Benny, ajouta-t-elle sur un ton beaucoup plus doux.
Le cochon d'Inde se détendit et but une gorgée de café comme si de rien n'était. Il avait des tics nerveux et tremblait un peu mais il semblait habitué à ses mouvements involontaires et il ne faisait rien tomber à terre.
– Raphael, mesdames et messieurs, enchaîna Basile. Un brin susceptible, comme vous avez pu le constater, et prompt à remettre à sa place les grands singes que nous sommes.
Raphael renifla et croisa les bras. Oui, bon, Basile n'avait pas tort.
– Vous devez le connaître sous le surnom de Rouge du clan Hamato, continua Basile.
Il y eut quelques hochements de tête. Raphael ne reconnaissait aucun de ces types mais il n'avait jamais vraiment prêté attention à la tête des gens qu'il tabassait. De toute façon, il n'avait pas souvent attaqué les hommes de Basile, s'il avait bien suivi. Leroy opérait surtout dans la drogue et les Tortues ne s'occupaient pas vraiment de ce milieu. Au mieux, elles arrêtaient des petits dealers un peu violent ou essayant de vendre à des mômes.
– Raphael va nous aider à régler le problème des Foots, poursuivit Basile en glissant les mains dans ses poches. Vous n'êtes pas sans savoir que les Japonais se sont récemment intéressés à notre marché et il faut leur expliquer qu'on ne va pas se laisser faire.
– Mais le clan Hamato est en guerre contre les Foots, intervint Billy. C'est son problème, qu'il se démerde !
– Nous avons des intérêts en commun, Billy, expliqua gentiment Basile.
– Et où sont les autres ? demanda un grand type hispanique aux cheveux mi-longs attachés en queue de cheval. Il y a quatre... Euh...
– Tortues, compléta Raphael. Oui, nous sommes quatre mais le deal ne concerne que moi. Mes frères restent en dehors de tout ça.
– Et s'ils décident de nous attaquer ?
– Ils le feront pas. Eux aussi sont en guerre contre les Foots, c'est juste qu'ils ne sont pas prêts à s'abaisser à ce genre d'alliance.
– S'abaisser ? répéta Billy. Mais c'est nous qui nous nous abaissons à travailler avec des mutants !
Kitty fusilla du regard l'idiot mais Raphael lui piqua l'opportunité de parler.
– T'en es pas un, gamin ? lui retourna-t-il.
– Je suis pas un putain de monstre vert, moi !
– La ferme, Billy, ordonna Donald.
– Je bosserai pas sous les ordres de ce truc ! insista Billy.
– Tu travailles sous mes ordres, rappela sèchement Basile. Et si ça ne te convient pas, tu peux prendre la porte.
Billy se renfrogna et baissa la tête sous le regard de son patron.
– Ça vaut pour vous tous, reprit Basile. Donald et Raphael sont en charge de cette opération. Si ça ne vous convient pas, partez maintenant mais vous connaissez les conséquences.
Raphael vit les visages se fermer et il se demanda un instant ce qu'étaient ces conséquences. Ça ne le concernait pas.
– Bien. Vous ne vous connaissez pas tous alors on va faire les présentations. Du côté des anthros, Raphael, Kitty et Benny. Benny ne fera pas partie de votre équipe mais vous serez amené à beaucoup le voir ici. Du côté des mutants, Donald.
Le grand noir hocha la tête.
– Billy.
Le bellâtre en costume renifla.
– Silo.
L'hispanique leva la main.
– Shanna.
Une femme dans la trentaine, un mètre soixante à tout casser, la peau couleur caramel, les cheveux bruns, des yeux gris tirant sur le verts. Si Raphael avait dû lui donner un pays d'origine, il aurait tapé dans le Moyen-Orient ou un de ces pays en -stan. Elle avait ce petit air là.
– Collin.
Un jeune homme à lunettes, propre sur lui, raie sur le côté et chemise bien repassée. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.
– Et Pénélope.
Une grande blonde à forte poitrine en mini-short en jeans, quelques kilos en trop. Raphael la trouvait particulièrement déplacée dans cette assemblée mais elle devait avoir un pouvoir utile pour être là.
– Et Jake ? demanda Raphael.
– Je participerai pas directement, répondit Jake en osant s'avancer un peu dans le cercle. Je sais pas me battre mais je peux vous être utiles à l'occasion.
Raphael hocha la tête. Le pouvoir du petit Chinois pouvait en effet être intéressant. Il se méfiait tout de même de lui. Jake était un télépathe ou quelque chose comme ça et Raphael se demandait jusqu'où ses pouvoirs pouvaient aller. Etait-il capable de lire dans son esprit ? Dans ce cas, ses secrets étaient en danger et la sécurité de ses frères compromise. Sans parler d'Emma. Basile avait été très intéressé par le Singe Rouge, trop au goût de Raphael. Il lui avait assuré que le Singe n'était pas un tueur et qu'il s'était retiré du circuit mais Basile avait tout de même insisté pour en savoir plus long sur lui. Raphael devait faire attention à l'avenir sur le sujet.
– Et nos humains réguliers, reprit Basile en montrant les quatre personnes restantes. Nous avons Mark...
Un grand type chauve que l'âge avait déjà entamé. Il avait quelques cicatrices sur les parties de son corps visibles et semblait avoir participé à toutes les guerres récentes.
– John.
La trentaine, brun bouclé, belle gueule. Raphael supposait que tout le monde devait le surnommer Snow depuis quelques années et il n'allait pas se priver de le faire.
– Ricky. Ou Bobby. Je sais jamais.
– Ricky Bobby, répondit un Redneck à l'accent texan effroyable.
– Et Hope.
Une jolie fille aux cheveux très courts et aux yeux bleus. Raphael n'aurait pas su lui donner un âge. Elle paraissait usée par ce qu'elle avait vu.
Douze personnes, plus Jake. Raphael n'avait jamais opéré avec un groupe aussi important et ça l'inquiétait un peu. Il avait l'habitude d'être les muscles de l'équipe, pas le cerveau. Les plans étaient le domaine de Leonardo ou de Donatello, à la limite. Il aurait bien Donald avec lui pour prendre les décisions mais Raphael se demandait si ce serait suffisant. Il n'avait aucune idée des capacités ou des compétences de ce type. Les mutants n'étaient pas très enclins à parler de leurs pouvoirs, d'après ce que Raphael avait pu constater, mais ils allaient devoir en passer par là. Il ne pouvait pas partir au combat sans savoir de quoi ces types étaient capables.
Le silence s'installa et Basile se tourna vers Raphael. Il se racla la gorge.
– Ouais, bon, on se connaît pas mais il est hors de question qu'on fasse une réunion des mutants anonymes avec étiquettes et tout le tralala. On va se donner trois jours pour voir de quoi on est capable, ici même.
– Ma spécialité, c'est les armes à feu, brailla Billy.
– On s'entraînera avec des fusils de paintball, intervint Donald.
– Ouais, c'est pas une putain de Battle Royale, reprit Raphael. Mettez vous en tête qu'on est une équipe à partir de maintenant. On entre et on ressort ensemble. On laisse personne derrière et c'est pas négociable. Engueulez vous, tabassez vous en dehors des opérations, je veux pas savoir, mais quand on attaque, on attaque, point. Vous mettrez de côté votre individualité, vous travaillerez ensemble et vous veillerez sur vos frères.
– Nos frères ? répéta Pénélope avec un accent canadien.
Foutu Splinter, pensa Raphael en faisant claquer sa langue. Il leur avait servi le discours classique du vieux rat, celui que Raphael avait entendu durant toute sa vie.
– Frères, compagnons, camarades, le mot n'a pas d'importance, se rattrapa Raphael.
– Nous savons que ça ne va pas être facile, continua Donald. Ce soir est probablement la première fois que vous rencontrez des anthros comme Raphael, Kitty et Benny, d'autres mutants ou des mutants tout court. C'est déjà pas mal à digérer et il va en plus falloir mettre de côté nos fortes personnalités. On ne fait pas dans la demi-mesure dans le métier, j'en ai parfaitement conscience, mais je sais que je peux compter sur votre professionnalisme pour faire marcher cette équipe. Oui, Mark ?
– Nous sommes douze contre le clan des Foots entier ? demanda-t-il.
– Certains d'entre nous valent plus qu'un homme, assura Donald. Et je ne parle pas que des mutants ou des anthros. Je vous ai choisis parce que vous êtes mes meilleurs hommes.
– Le but n'est pas de tuer chaque Foot, ajouta Raphael. On va s'occuper des têtes pensantes en priorité.
– Ça a tellement bien marché la dernière fois, railla Kitty.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
– Vous, les Tortues, avez tué le Shredder et ça n'a fait que semer le chaos dans New York, expliqua le chat.
– C'est vrai, intervint Basile, mais c'est aussi grâce à eux que de petits joueurs comme moi ont pu entrer dans la partie. Je leur suis plutôt reconnaissant de cette opportunité.
– Couper la tête de l'hydre ne sert à rien, insista Kitty.
– Mais on peut intégrer ce qu'il restera des Foots.
– J'en doute, coupa Raphael. Ils sont loyaux jusqu'à la mort.
– On verra, répondit Basile en haussant les épaules. Les plans sont encore un peu flou mais ça va se préciser dans les jours à venir. Pour le moment, concentrez vous sur votre travail d'équipe. Je vous laisse à votre entraînement.
Basile leur fit un petit signe de la main et sortit tranquillement de l'entrepôt, Jake sur les talons. Le cochon d'Inde remua son nez, couina un peu et leur souhaita la bonne nuit avant de s'en retourner derrière sa porte. Ils se retrouvèrent tous les douze à se regarder en chien de faïence, sans trop savoir quand et comment commencer. Raphael prit les devant. Il fit craquer les vertèbres de son cou. Quelle était la formule que Splinter employait, déjà ?
– Bien. Attaquez.
Donatello contemplait les feuilles de papier recouvrant toute la pièce, du sol au plafond, sans vraiment les voir. Il devait y avoir une logique là-dedans mais elle le dépassait. Il était peut-être habitué à la manière de penser de Michelangelo mais il ne le comprenait pas forcément. C'était comme une rivière : en la connaissant bien, on pouvait prévoir quand et comment elle sortirait de son lit mais il n'y avait pas moyen d'être la rivière elle-même. On ne pouvait que la regarder et essayer de la comprendre. C'était en tout cas l'impression qu'avait Donatello lorsqu'il s'agissait de rentrer dans la tête de Michelangelo. Il devait bien y avoir un truc mais il lui échappait.
– Nan, Bob, pas là, grogna Michelangelo. L'autre côté !
Et Bob aidait Michelangelo. Ça non plus, Donatello ne le comprenait pas. Bob passait la plupart de son temps à traiter ses frères d'imbéciles, d'êtres inférieurs et sans valeurs mais il était comme subjugué par Michelangelo depuis que celui-ci avait commencé à travailler sur ses plans. Donatello n'avait pas réussi à lui arracher des explications pour le moment.
– Mais tu as pensé à gauche ! protesta Bob.
– Je voulais dire à droite ! renchérit Michelangelo. Et arrête d'être dans ma tête, c'est flippant ! Et crade !
– Tu as pensé à gauche, insista Bob en scotchant la feuille à gauche d'une liste.
Michelangelo lui arracha le papier des mains et l'accrocha à droite. Il étudia le résultat un instant avant de froncer les sourcils. Michelangelo remit la feuille à gauche en grommelant, sous le sourire triomphant de Bob.
– Hey, Donnie ! lança Michelangelo en le remarquant. J'ai refait la déco, t'as vu ?
– C'est... impressionnant, admit Donatello en s'avançant dans la salle semi-circulaire. C'est là-dessus que tu travailles depuis l'autre jour ?
– Oui ! Pas mal, hein ?
Ça avait forcément un sens, se répétait Donatello. Il voyait bien que Michelangelo avait imprimé tous les documents qu'Emma leur avait transmis mais Donatello n'arrivait vraiment pas à définir la logique de l'ensemble.
– Comment as-tu imprimé tout ça ? demanda-t-il en tournant sur lui-même.
– J'ai utilisé ton imprimante, répondit Michelangelo en croisant les bras.
Il était fier de lui, remarqua Donatello. Michelangelo était un utilisateur averti concernant l'informatique et Donatello n'hésitait pas à le laisser seul face à un ordinateur – alors qu'il fallait surveiller Leonardo comme le lait sur le feu dans ce genre de situation – mais les imprimantes étaient sa kryptonite. Ces machines se suicidaient quand Michelangelo était dans leurs environs proches. Il n'avait même pas besoin de les toucher pour qu'elles tombent en panne, en conséquence de quoi Donatello lui avait interdit de les utiliser.
– Je l'ai aidé, précisa Bob avec un petit sourire narquois.
Michelangelo le fusilla du regard, regard que lui rendit Bob.
– Mais où avez-vous trouvé tout ce papier ? demanda Donatello. Et l'encre ?
– Emma, répondit Michelangelo.
– Deux m, grommela Bob en lui glissant un regard fatigué.
– Tu es monté à la surface ? Seul ? demanda Donatello, sentant son cœur s'emballer.
– Oui mais j'ai appelé avant et elle nous a donné de la tarte.
– Ta faiblesse pour le sucre a été remarquée, railla Bob à l'intention de Donatello.
– On avait dit qu'on ne sortait pas seul, Mike !
Michelangelo eut la bonne idée de paraître désolé mais Bob ne prit pas autant de pincettes.
– Tu étais avec la Belle au Bois Dormant et ça ne pouvait pas attendre.
– Tu aurais dû me prévenir, insista Donatello en ignorant l'hologramme.
– Il m'a prévenu, dit Bob en levant la main. Et, non, il ne m'a pas confondu avec toi. Je suis bien plus beau gosse, la différence est évidente.
Donatello cligna des yeux. Ça, c'était une première. Etait-il possible que la personnalité de Bob soit contaminée, en quelque sorte, par celles à proximité ? Comme il avait passé beaucoup de temps avec Michelangelo ces derniers jours, peut-être allait-il devenir plus facile à vivre.
– Je suis difficile à vivre ? demanda Bob en plissant les yeux.
– Ce n'est pas ce que je voulais dire, soupira Donatello. Enfin, penser. Bob, pourrais-tu me laisser avec mon frère, s'il-te-plaît ? Tu compliques les choses.
Bob croisa les bras sur son plastron holographique et renifla. Donatello réaffirma sa demande dans sa tête et Bob lâcha l'affaire. Il attrapa cependant Michelangelo par les joues et l'embrassa à pleine bouche. Michelangelo ouvrit de grands yeux horrifiés et fut trop abasourdi pour se défendre. Bob le relâcha et sourit à Donatello avant de se désassembler, les petites billes allant se cacher derrière les murs de papier. Si ça t'amuse, pensa Donatello avec l'équivalent d'un haussement d'épaules mental.
– P-Pou-pourquoi ? demanda Michelangelo en se tournant vers son frère, blanc comme un linge.
– Ce n'était pas dirigé contre toi, assura Donatello en se rapprochant.
– Vous pourriez garder vos disputes entre vous, la prochaine fois ? Erk, c'est dégueulasse ! Il a mis la langue...
– Techniquement, les billes ne sont pas assignées à un schéma particulier, expliqua Donatello en étudiant l'agencement des papiers. Celles avec lesquelles tu es entré en contact pouvaient provenir de n'importe quelle partie de sa structure.
– Tu veux dire que ç'aurait pu être ses fesses ? s'indigna Michelangelo.
– Oui.
– Il me faut du désinfectant... Beaucoup de désinfectant...
– Qu'est-ce que c'est, ça ?
Michelangelo retrouva un semblant de sérieux et se pencha sur le plan que Donatello pointait du doigt.
– Tokyo.
– Tokyo... Colorado ?
– Tokyo, Japon.
– Mikey...
– C'est simple, se lança Michelangelo en se redressant. Les Foots de New York ne sont qu'une branche de leur clan. C'est bien beau de couper des branches mais, si on veut abattre un arbre, il faut s'attaquer à son tronc !
– On ne peut pas aller au Japon combattre les Foots, Mike.
– Et pourquoi pas ? J'veux dire, c'est une option, non ? Leo est dans les vapes, qui sait pour combien de temps encore ? Et Raph a disparu dans la nature, il va pas revenir tout de suite. Ça nous laisse le temps de prendre des vacances de l'autre côté du Pacifique.
– Tu voudrais laisser nos frères derrière nous ? demanda Donatello.
– C'est pas la première fois qu'on se sépare, marmonna Michelangelo. En plus, on peut rien faire ici juste à nous deux.
– Parce que tu crois qu'on peut faire plus à Tokyo ?
– Ça vaut le coup d'y penser ! insista Michelangelo. On veut se faire les Foots, d'accord, très bien, mais, tu vois, j'ai pensé en lisant tout ça que nous aussi, on est des Foots !
– Quoi ?
– Maître Splinter était l'élève de maître Hamato et maître Hamato était un membre du clan des Foots, l'un des meilleurs. Nos techniques sont les leurs. Peut-être que les jônins du clan pourraient arrêter cette guerre à notre place si on leur explique ce qu'il s'est passé.
– La faute est nôtre, rappela Donatello. Leo a attaqué le clan. D'un point de vue interne, c'est encore pire.
– Je sais que ça ressemble à la situation de maître Hamato mais en fait, non, pas du tout !
– Je ne comprends pas, hésita Donatello.
Michelangelo inspira un bon coup et ferma un instant les yeux pour rassembler ses idées. Tout était peut-être limpide dans sa tête mais l'expression de ses pensées laissait à désirer.
– Maître Hamato a tué Oroku Nagi et a été chassé du clan des Foots, on est d'accord ?
Donatello hocha la tête. C'était en tout cas ce que Splinter leur avait dit et répété. Ça n'en faisait pas une vérité, ceci dit. Contrairement à ses frères, Donatello ne croyait pas dur comme fer à tout ce que Splinter leur avait dit au fil des années. Remettre en question des affirmations sans preuves faisait partie du raisonnement de tout scientifique un tant soit peu consciencieux.
– Oroku Saki, le Shredder, a grandi au Japon, est devenu super balèze et les jônins l'ont envoyé à New York gérer une succursale. Toujours d'accord ?
– Oui.
– Le Shredder a décidé de se venger de son propre chef de maître Hamato. Les jônins ont laissé faire mais ils n'ont jamais donné l'ordre. Techniquement, en tuant le Shredder, nous avons vengé maître Hamato d'un affront contestable.
– C'est un peu tiré par le bandana mais d'accord.
– Et la branche américaine est indépendante du clan des Foots du Japon, continua Michelangelo.
– Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
– C'est écrit partout autour de nous, Don ! s'impatienta Michelangelo. Regarde, là, c'est un comparatif des activités des Foots du Japon et des Foots de New York. On voit clairement que le Shredder a dépassé le cadre de leur terrain habituel.
– C'est un pays différent, contra Donatello en étudiant les listes au mur. Les lois ne sont pas les mêmes, les activités illégales s'en ressentent en conséquence.
– Oui mais les Japonais ont un certain code d'honneur, insista Michelangelo en pointant un autre papier. Ils tuent par contrat alors que le Shredder tuaient ses rivaux. Un type ne voulait pas payer pour sa « protection » ? Hop, au fond de l'Hudson ! Et Karai utilise les mêmes méthodes.
– Ça peut être considéré comme une forme d'intimidation envers les familles.
– Non, non, non, c'est du meurtre gratuit or les Foots du Japon ne tuent que sur contrat. Ils ne sont pas une mafia à proprement dit mais des assassins à louer, des mercenaires.
Donatello cligna des yeux. C'était donc là que Michelangelo voulait en venir.
– Le Shredder a donc outrepassé les règles du clan des Foots.
– Exactement ! rayonna Michelangelo. Notre guerre actuelle peut être considérée comme l'élagage d'une branche malade.
– D'accord mais ton raisonnement soulève plusieurs problèmes. Premièrement, les jônins peuvent considérer la branche de New York comme indépendante et ne pas vouloir s'en occuper. Deuxièmement, peut-être nous ordonneraient-ils de gérer cet... élagage par nous-même, ce qui ne résoudrait pas notre présent problème. Troisièmement, il est peu probable qu'ils nous écoutent, même si on se déplace jusqu'au Japon. Nous avons certes appris les techniques des Foots par l'intermédiaire de maître Splinter mais ça ne fait pas de nous des membres à part entière du clan. Nous savons qu'il y a des sélections et des épreuves pour faire partie du clan. Au mieux, nous ne sommes qu'un rejet de l'arbre, des rejets sous la forme de quatre tortues mutantes géantes. Dois-je te le rappeler ?
– Mais...
– Si nous étions humains, ton plan serait à considérer sérieusement, admit amèrement Donatello, mais ça ne peut pas fonctionner. Regarde nous, Mike. Crois-tu franchement qu'on nous écoutera ?
Michelangelo serra les poings.
– J'ai vu le regard d'April. J'ai vu le regard de Casey. J'ai vu le regard de Shadow.
– Ce n'est pas pareil, Mike.
– J'ai vu le regard du professeur Honeycutt, insista Michelangelo, de Stainless Steel Steeve, de Metal Head et de tous les membres de la Justice Force. Et ces derniers temps, j'ai vu le regard d'Emma, du troisième Leatherhead et de la petite Suzie. Tous ces gens et bien d'autres nous ont acceptés pour ce que nous sommes. Ça ne compte pas, pour toi ?
– Non.
– Pour moi, ils comptent, assura Michelangelo.
– On ne peut pas sortir des ombres, Mike.
– Donatello a raison.
Le cœur de Donatello rata un battement en reconnaissant la voix de son frère. Il se tourna sans vraiment y croire et vit Leonardo, appuyé contre la porte, le regard encore un peu vaseux mais debout. Vivant. Michelangelo et Donatello se ruèrent pour soutenir leur frère et ils le portèrent jusqu'au canapé du salon. Michelangelo alla chercher une couverture tandis que Donatello remplissait un verre d'eau. Leonardo les repoussa faiblement.
– Ça va, assura-t-il.
– Tu ressembles à un zombie, répondit Michelangelo, la voix tremblante.
– Tu n'aurais pas dû te lever, continua Donatello. Tu préfèrerais du thé ? Tu veux quelque chose à manger ?
– Où est Raphael ? demanda Leonardo en chassant l'insistance de son frère de la main.
Donatello échangea un regard avec Michelangelo.
– Tu te souviens de ce qu'il s'est passé ?
– Oui. Où est Raphael ?
– On sait pas, admit Michelangelo.
Leonardo soupira. Il ferma un instant les yeux, un instant qui parut une éternité à Donatello. Il avait l'impression que Leonardo ne les rouvrirait jamais.
– Voilà ce que nous allons faire, commença Leonardo.
– On ne va rien faire du tout, contra Donatello. Tu as été inconscient pendant deux semaines, Leo. Deux semaines !
– Ce sont deux semaines de perdues et on n'y peut rien. Nous allons...
– Non, coupa cette fois Michelangelo. Tu vas te reposer et tu vas récupérer.
– Et vous ?
Michelangelo baissa les yeux.
– Je sais pas, admit-il à demi-voix.
– Il faut retrouver Raphael, reprit Leonardo, puis quitter New York.
– Quoi ? s'étonna Michelangelo. Mais pourquoi ? Et pour aller où ? On va pas fuir comme des trouillards !
– Non. Northampton.
– Splinter, comprit Donatello.
Leonardo hocha faiblement la tête.
– Il est temps de nous libérer de Splinter.
