Till Kingdom come

Chapitre 18

Ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon

– On s'ennuie, soupira Bob.

Leonardo tiqua et sa lame perdit de sa stabilité. Il inspira tout en reprenant sa pose, expirant lentement pour retrouver le calme.

– Ça ne sert à rien, coupa Bob.

– Vas-tu cesser ? demanda Leonardo en s'obstinant à garder sa lame immobile.

– Tu te fatigues pour rien, Leo. Ton système nerveux a été endommagé.

Leonardo fronça les sourcils et sa main droite commença à trembler. Il abaissa son sabre avant que les mouvements ne prennent trop d'ampleur, prit le katana dans la main gauche et secoua la droite, comme pour y ramener plus vite le sang après un engourdissement.

– Rien que l'entraînement ne puisse surmonter, répondit Leonardo.

Bob leva les yeux au ciel. Il était assis comme sur un tabouret mais flottait dans l'air, surveillant Leonardo. C'était Donatello qui le lui avait demandé et Bob s'y appliquait même si ça ne lui faisait pas plaisir. Leonardo non plus n'aimait pas cette situation. La dernière fois qu'il s'était retrouvé dans le dôjô en compagnie de Bob n'avait pas été des plus agréables. L'hologramme semblait dans de meilleures dispositions à présent mais Leonardo ne lui faisait pas confiance – plutôt crever.

– Tu n'as rien à craindre de moi, grogna Bob.

Leonardo plissa les yeux.

– Je peux lire tes pensées, tu te rappelles ? railla l'hologramme. Enfin, c'est pas que je peux, c'est que je le fais, tout le temps, avec tout le monde. Il n'y a pas de bouton « off ». Donc je sais ce que tu penses, ce que Mike pense et ce que Donnie pense. Autant dire que je préfère regarder de leur côté. Ils sont plus intéressants que toi.

– Si tu le dis, répondit Leonardo en reprenant son katana dans la main droite.

Il tendit le bras et les tremblements reprirent de plus bel, lui faisant lâcher le sabre. Le tintement du métal sur le métal lui vrilla le cerveau.

– Toujours mal à la tête, hein ? lâcha Bob. Ça m'étonne pas. Y'a encore des hématomes là-dedans, dit-il en se tapotant la tempe. C'est déjà surprenant que tu sois debout.

– Ça va s'arranger, grommela Leonardo en ramassant son katana.

Il avait remplacé sa lame cassée par d'autres avant sa dispute avec Raphael – il valait mieux changer les deux sabres d'un coup pour se les approprier plutôt que d'être déséquilibré. Elles étaient un peu plus lourdes, la garde plus large, le cuir du manche encore un peu glissant. Du bon acier mais Leonardo aurait voulu retrouver son plein potentiel avec des armes connues.

– Tes petites chéries te manquent, railla Bob. C'est mignon.

Leonardo prit sur lui et dégaina son deuxième katana, prenant une garde haute, les lames parallèles entre elles et au sol. Il parvint à maintenir la position une bonne minute sans tremblement puis commença à trancher l'air, tournant sur lui-même, avec le plus de fluidité possible.

– Tu ne penses à rien quand tu joues avec tes cure-dents, constata froidement Bob.

– Il faut savoir garder un esprit détendu et dégagé, récita Leonardo.

Glissant l'index du côté du pouce, Leonardo inversa la direction de sa lame, protégeant son flanc contre un ennemi invisible. Maintenant, répéter l'opération à droite.

– Ce n'est pas la même chose que « vide », répondit Bob.

Une soudaine raideur dans sa main lui fit lâcher la poignée. Leonardo rattrapa le sabre avant qu'il ne tombe au sol et poursuivit son enchaînement comme si de rien n'était.

– Essayerais-tu de me provoquer ? demanda Leonardo.

– Oh, non, loin de moi cette idée, assura Bob en levant les mains. Je pensais juste que ça pourrait t'aider de savoir que ton esprit n'est pas comme tu le penses, c'est tout.

Leonardo arrêta ses lames et quitta sa garde, se tournant vers l'hologramme.

– « Vide » me convient.

– Très bien, très bien.

Leonardo renifla et releva ses lames verticalement, faisant rouler ses poignets pour les mettre en mouvement, cisaillant de gauche et de droite en avançant. Il fit à nouveau glisser son index droit sous la poignée et tenta de changer l'orientation du sabre pendant un moulinet. La lame lui échappa et rencontra le sol aux pieds de Bob.

– Et merde, marmonna Leonardo en rengainant son autre katana.

L'hologramme se baissa pour attraper le sabre et le tendit par la lame à Leonardo. Celui-ci le lui arracha des mains.

– On ne présente pas un sabre comme ça, grogna Leonardo.

– J'aimerais bien t'y voir, toi, dans un monde inconnu à essayer de respecter les us et coutumes.

– Déjà fait.

– On ne peut pas vraiment dire que vous ayez passé suffisamment de temps chez les Triceratons pour en faire l'expérience, corrigea Bob.

Leonardo tiqua et l'image de son frère sourit.

– Eh oui, je sais ça aussi.

– Tu connaissais les Triceratons avant ? demanda Leonardo en rengainant son sabre.

– Plus ou moins, oui.

– De quelle race es-tu, d'ailleurs ? Et pourquoi t'obstines-tu à garder l'apparence de Donatello ?

Bob soupira, un petit sourire aux lèvres.

– Les explications prendraient beaucoup de temps.

– Parce que j'ai l'air d'avoir autre chose à faire ? demanda Leonardo en s'asseyant en tailleur au sol.

– Tu préfères me persécuter avec tes questions plutôt que de te concentrer sur tes problèmes. Très mâture.

– Tu cherches aussi à éviter les questions.

– Oh non, je n'allais pas y couper, assura Bob. Mon peuple porte le nom, ou portait le nom, de Kaa'mqirit.

Leonardo haussa un sourcil. La voix de Bob avait soudainement changé lorsqu'il avait prononcé ce mot extraterrestre. Elle avait perdu une bonne octave et était plus gutturale, plus glaireuse, avec un claquement au milieu. Il n'était pas sûr de pouvoir répéter ce mot correctement.

– Non, tu ne pourrais pas, confirma Bob. Vous n'avez pas de... euh... lamelle dans le larynx. Enfin bref, pour faire une comparaison très sommaire et totalement inexacte grâce à ce qu'il y a sur cette planète, nous ressemblons à un mélange de scarabée, d'étoile de mer et de deinonychus.

Leonardo essaya d'imaginer à quoi pouvait bien ressembler le vrai Bob, ce qui fit rire l'hologramme.

– Tu n'y es pas du tout.

– Montre moi.

– Je crois que ta tête est assez pleine de visions cauchemardesques comme ça. Vous autres, Terriens, êtes de petites choses fragiles et terriblement impressionnables.

Leonardo renifla.

– Je garde l'apparence de Donatello parce que c'est plus pratique, continua Bob. Je peux copier vos expressions faciales, vos attitudes et ainsi de suite afin de vous mettre en confiance.

– Travail ruiné par ton attitude, répondit Leonardo.

– Ce sont les programmes avec lesquels j'ai fusionnés qui m'obligent à copier les habitants du vaisseau mais ma personnalité m'est propre.

– Mais tu as eu accès à la culture humaine avant de rencontrer Donatello, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pas avoir pris l'apparence d'un humain ?

Bob se pencha un peu en arrière et s'appuya sur ses bras. Il ne reposait toujours sur rien mais ça semblait lui faire plaisir d'agir aussi humainement.

– J'aime le vert, répondit-il en haussant les épaules.

– C'est tout ? demanda Leonardo sans y croire.

– C'est une belle couleur. Elle me rappelle le ciel, chez moi.

– Ton ciel est vert ?

– Oui. L'atmosphère est principalement constituée d'oxygène, comme ici, mais avec une forte concentration en chlore, en dichlore pour être exact, or le dichlore sous forme gazeuse a une teinte jaune tirant sur le vert. Bleu plus jaune égale vert.

– Donc tu aurais pu respirer dans notre atmosphère.

– Non, notre organisme dégrade le dichlore pour fonctionner. L'oxygène a la même fonction pour nous que votre azote. Mais je vois que je suis en train de te perdre alors laissons cela de côté. De toute façon, Donnie et Mike arrivent, prévint Bob en se tournant vers la porte.

Leonardo n'étant effectivement pas versé en chimie, il abandonna la question et jeta un coup d'œil à ses frères arrivant. Bob se leva de son siège imaginaire comme si ça lui demandait un effort et fit un clin d'œil à Michelangelo. Celui-ci se raidit et se cacha derrière Donatello.

– Nous sommes prêts, Leo, annonça Donatello.

Leonardo soupira et se remit debout, la tête lui tournant un peu.

– On ne devrait pas partir sans Raphael, insista Leonardo en attendant que le monde arrête de tanguer.

– Ça fait plus d'une semaine qu'il n'a pas fait parler de lui dans la presse, continua Donatello, et il n'est pas entré en contact avec maître Splinter, April, Casey, Emma ou toute personne susceptible de nous connaître. Pas de provocation de la part des Foots non plus. Tu sais ce que cela signifie lorsqu'on n'a pas signe de vie de l'un d'entre nous depuis autant de temps.

– On devrait le chercher.

– Raphael a essayé de te tuer, rappela Michelangelo.

– Ce ne sera ni la première ni la dernière fois, grommela Leonardo. Je lui en veux, croyez-moi, mais on ne peut pas non plus l'abandonner.

Si Bob avait eu des oreilles, il les aurait dressées, soudainement attiré par Donatello. Celui-ci le chassa de la main mais Leonardo comprit que Bob avait repéré une idée intéressante dans la tête de son frère.

– A quoi penses-tu, Don ? demanda-t-il.

– A rien, assura Donatello en tournant les talons. On y va ou on campe ?

Mensonge, pensa Leonardo et il vit Bob confirmer d'un petit hochement de la tête. Leonardo aurait donné n'importe quoi pour pouvoir communiquer par télépathie avec l'hologramme à ce moment-là. Donatello cachait quelque chose, quelque chose d'important, et il devait savoir ce que c'était.

Il suivit ses frères à travers les couloirs jusqu'au salon où leurs affaires les attendaient. Trois sacs, c'était tout ce qu'ils emportaient. Ça valait mieux que rien, supposa Leonardo. Les possessions terrestres n'avaient de toute façon aucune importance, selon un certain Bouddha. Ils auraient pu avoir à quitter les lieux en laissant tout derrière eux mais au moins avaient-ils la chance de conserver quelques effets personnels – beaucoup moins que lors de leur précédent déménagement, ceci dit.

Leonardo se baissa pour prendre son sac, imitant ses frères. Donatello vérifia l'heure sur son téléphone portable et les poussa dans le couloir sous prétexte qu'ils allaient rater le dernier bus pour Northampton. Bob resta dans le salon, leur faisant un petit au revoir de la main. Ça ne collait pas, pensa Leonardo. Il avait vu Donatello et Bob ensemble à plusieurs reprises depuis qu'il s'était réveillé et les deux semblaient partager plus qu'une simple amitié. Bob n'aurait pas dû être aussi calme dans ces circonstances, ni Donatello d'ailleurs. Son frère détestait déménager. Donatello ne se sentait à l'aise qu'au milieu de ses ordinateurs et ses fers à souder mais il n'avait pris qu'un portable avec lui. Et il laissait aussi son jardin sans une hésitation alors qu'il y attachait une certaine importance.

Donatello n'avait pas l'intention de quitter New York, réalisa Leonardo en posant un pied sur le sol rocheux du tunnel menant au vaisseau. Il allait leur fausser compagnie à un moment ou à un autre. Leonardo se résigna. Il ne pouvait pas empêcher ses frères de choisir leur propre voie. D'ailleurs, il ne pouvait pas non plus leur imposer la sienne. Si Donatello voulait partir de son côté, c'était son affaire. Leonardo aurait juste préféré qu'il leur parle de ses projets avant de les mettre au pied du mur.

Ils parvinrent jusqu'au tunnel de la ligne de métro A et le suivirent en silence vers le nord pour atteindre le terminal de bus de Port Authority. S'y glisser ne fut pas évident mais ils prirent leur temps et se faufilèrent à travers les sous-sol puis grimpèrent sur les toits des quais, aidés par l'heure tardive et le peu de personnes présentes. Le bus pour Northampton se trouvait quai 47, juste au-dessous d'eux. Leonardo, à genoux, était épuisé. La tête lui tournait et il sentait chaque veine de son crâne pulser au rythme de son cœur. Il avait la nausée et froid malgré la température estivale.

– Ça va ? demanda Michelangelo en se penchant vers lui.

Leonardo hocha la tête – mauvaise idée.

– Vous pouvez y aller, je me débrouillerai, ajouta-t-il.

Donatello eut la bonne idée de paraître coupable mais Michelangelo était clairement surpris.

– Qu'est-ce que tu racontes, vieux ?

– Je ne peux pas vous imposer de venir avec moi, expliqua Leonardo. J'ai besoin de voir maître Splinter mais ce n'est pas forcément nécessaire pour vous. Si vous pensez que votre voie n'est pas celle-ci, partez.

– Comment as-tu deviné ? demanda Donatello en tripotant la bride de son sac.

– Bob.

– Quoi, Bob ? grimaça Michelangelo.

– Il n'aurait pas accepté la séparation aussi facilement, précisa Leonardo.

La grimace de Michelangelo se prononça un peu plus et Donatello eut un petit sourire vaincu.

– Oui, en effet, admit-il. Je lui avais demandé de ne pas être présent à ce moment-là parce que je sais qu'il ne peut ni mentir ni jouer la comédie mais il n'en fait qu'à sa tête.

Donatello posa sa main sur l'épaule de Leonardo.

– Fais mes adieux à maître Splinter pour moi, s'il-te-plaît, demanda-t-il.

Leonardo hocha la tête.

– Je viens pas non plus, avoua Michelangelo d'une voix étouffée.

Il avait la tête baissée et les poings serrés. Sa décision lui faisait mal.

– Dis à maître Splinter que je l'aime, continua Michelangelo. Vraiment, hein ? Ça a pas toujours été facile avec lui mais ça fait rien. Ç'aurait pu être pire et puis on a quand même eu de bons moments.

– Je lui transmettrai, assura Leonardo.

Donatello lâcha Leonardo pour prendre Michelangelo de lui-même dans ses bras. Michelangelo répondit à l'étreinte, cachant quelques instants son visage dans le cou de Donatello.

– Fais attention à toi, petit frère, murmura Donatello.

Michelangelo hocha la tête et resta encore un peu dans les bras de son frère. Lorsqu'il se détacha enfin de Donatello, Michelangelo ne perdit pas de temps et partit sans se retourner. Leonardo descendit sur le toit du bus avec prudence alors que celui-ci démarrait et fit un signe de la main à Donatello. Son frère lui répondit d'un sourire avant de disparaître dans les ombres. Leonardo s'allongea sur le ventre sur le toit et laissa le bus l'emporter vers Northampton. Vers Splinter.


Les volutes de vapeur d'eau montaient, avalées par la ventilation, alors que Raphael essayait de vider son esprit, sans grand succès. Il s'étira dans l'eau chaude de son bain puis se laissa glisser sous la surface – à quoi bon être une tortue s'il ne pouvait pas s'immerger complètement ? La baignoire était un de ces modèles triangulaires fait pour deux. Il avait largement la place de s'y prélasser. En plus, ses deux autres colocataires ne semblaient pas utiliser la salle de bain souvent, la baignoire encore moins – il en avait chassé une bonne couche de poussière et de poils avant de la remplir. C'était peut-être le seul point positif dans cette cohabitation avec des mammifères.

Ça avait été trois jours de folie. Trois jours extraordinaires mais épuisants. Raphael avait déjà combattu avec ou contre des mutants mais jamais autant à la fois. Et comme il s'agissait d'un entraînement, il avait dû réfléchir en permanence pour étudier le potentiel de chacun, pour voir avec qui un tel irait bien avec tel autre, pour comprendre le fonctionnement des pouvoirs des uns et des autres. Ça lui avait donné mal à la tête plus d'une fois. Sale boulot que celui de leader.

Donald n'avait pas de pouvoir utile en combat. Il en avait fait part à Raphael à part, alors qu'ils partageaient une bière le premier soir. Donald était capable de détecter les autres mutants. Ç'aurait pu être un pouvoir totalement nul s'il n'avait pas été si bien utilisé par Basile. Donald était un agent de recrutement, en quelque sorte. Ça ne l'empêchait pas de savoir combattre. Il n'était pas mauvais au couteau et il était habitué aux armes à feu. Rien d'inhabituel pour un mafieux.

Bien qu'étant une petite merde, Billy n'en restait pas moins un atout majeur pour leur équipe. Billy ne ratait jamais sa cible. Comme le gamin le détestait, il avait beaucoup visé Raphael et celui-ci n'avait pas réussi à esquiver une seule bille de peinture, en tout cas pas complètement. Raphael avait été effleuré par quelques billes mais la peinture ne mentait pas : même si Billy n'avait pas réussi des tirs mortels à chaque fois, il avait toujours atteint sa cible. Raphael savait que ce serait lui qu'il tuerait en premier, au cas où.

Venait Silo, l'hispanique. Le pouvoir de ce type échappait à la logique de Raphael mais il fallait avouer qu'il était plutôt terre à terre. Silo « loopait », selon lui. A chaque fois qu'il était blessé, il remontait dans le temps afin d'échapper aux coups. C'était comme faire une sauvegarde juste avant un boss dans un jeu vidéo, au cas où. S'il ratait son coup, il n'avait qu'à recommencer, encore et encore, jusqu'à ce qu'il arrive à surmonter la difficulté. Ça ne marchait que lorsqu'il saignait, d'après ses explications, mais ça le rendait techniquement immortel. C'était trop bizarre pour Raphael.

Collin était un passe-muraille et savait moyennement se battre mais Raphael voyait son utilité. Il avait mis le gamin à terre d'un coup de poing dans l'estomac parce que Collin avait « oublié » d'activer son pouvoir. Le bleu serait à surveiller parce qu'il pouvait facilement faire capoter une opération. Et aussi parce qu'il avait une certaine manie de voler tout ce qui se trouvait non loin de ses mains. Collin était cleptomane. Raphael avait dû lui réclamer ses sais régulièrement et les autres membres de l'équipe avaient vite commencé à se méfier de lui – surtout les filles.

Shanna n'était pas bien grande mais sa force était sans équivalent. Elle soulevait jusqu'à une tonne sans effort. Sa technique n'était pas mauvaise non plus mais elle se retenait de frapper. Normal. Après tout, elle pouvait tuer n'importe qui d'un battement de paupière. Ce n'était certainement pas un pouvoir facile à manier, Raphael voulait bien l'admettre. Shanna restait à bonne distance de tout le monde la plupart du temps mais Raphael avait réussi à un peu briser la glace avec elle.

Pénélope était plus intéressée par son téléphone portable que par l'entraînement. Elle avait le même âge qu'Emma mais un Q.I. à peu près aussi élevé qu'un petit pois. Cependant, sa télékinésie lui permettait de se sortir de la plupart des situations. C'était une gamine gâtée, la petite chérie très spéciale à son papa – un type bossant pour Basile. Elle n'était pas moche et profitait de son apparence pour se mettre les hommes dans sa poche. Raphael avait envie de la secouer comme un prunier dès qu'il la voyait. La mettre au pli n'allait pas être évident.

Les humains normaux n'étaient pas en reste. Ils venaient tous de l'armée, comme Raphael s'en était douté. Mark était calme, méticuleux, la tête toujours froide et une sacrée bonne gâchette. Il était mercenaire depuis une quinzaine d'années et avait participé à des tas de conflits un peu partout dans le monde. Mark transpirait l'expérience et le professionnalisme. Raphael était plutôt content d'avoir un type comme lui dans son équipe.

Jon Snow, John Perkins de son vrai nom – mais avec une gueule d'ange pareille, il n'allait pas couper au surnom –, était un bon gars, plutôt réservé, capable de prendre des décisions mais plus à l'aise sous les ordres de quelqu'un. Il y avait des gens, comme ça, qui préféraient être encadrés et John en faisait partie. Il avouait lui-même ne pas être fait pour diriger mais ça lui allait parfaitement.

Ricky Bobby semblait sortir tout droit d'une de ces émissions de télé-réalité stupide sur les ploucs vivant au fin fond des Etats-Unis. Il avait de la bedaine et puait de la gueule mais était un sniper d'une redoutable efficacité. Ricky était un ancien Marines ou quelque chose comme ça, et il avait traîné ses bottes en Afghanistan pendant des années. Il avait une dent contre tout ce qui n'était pas blanc, républicain, catholique et hétérosexuel mais il savait être professionnel lorsqu'il le fallait. Le reste du temps, il parlait fort, faisait des blagues racistes, sexistes ou les deux à la fois, et ne buvait que de la bière.

Hope semblait froide et distante mais se cachait en fait derrière des murs incroyablement épais à cause de sa timidité. Elle parlait à peine et bégayait si elle n'avait pas le temps de prévoir ce qu'elle allait dire, virant instantanément au rouge. Mais une fois avec un fusil d'assaut entre les mains, Hope devenait une redoutable machine à tuer. Elle sortait de l'armée israélienne mais avait obtenu la citoyenneté américaine en épousant un New-yorkais juif. Travailler pour Basile ne semblait pas lui poser le moindre problème moral, aussi étrange que cela puisse paraître.

Restait Kitty. Elle savait se battre mais était trop agressive, trop impulsive et désordonnée. Raphael avait l'impression de se voir jeune en elle et il détestait ça. Il avait progressé par rapport à cette époque, il se maîtrisait beaucoup plus et il avait appris à utiliser sa cervelle. Mais pas Kitty. Kitty fonçait dans le tas toutes griffes dehors et gênait les autres. Elle ne suivait pas les ordres, n'en faisait qu'à sa tête et traitait les humains, même les mutants, comme de la merde. Elle se croyait supérieure à tout le monde et tirait une grande fierté d'être une anthro. Raphael lui aurait bien expliqué ce qu'était l'humilité à coup de poings s'il en avait eu l'occasion.

Des griffes se plantèrent sur son crâne et Raphael se redressa soudainement dans la baignoire, aspergeant la moitié de la salle de bain au passage. Kitty esquiva souplement et se moqua de lui de son petit rire nasillard.

– Qu'est-ce que tu veux, le chat ? marmonna Raphael en tâtant son crâne.

Il saignait – la garce ! Ce n'était pas grand chose mais quand même. Qu'est-ce que c'était que ces manières ?

Kitty se rapprocha de la baignoire, évitant de marcher dans les flaques.

– Je t'ai apporté des vêtements, minauda Kitty.

– Pour quoi faire ? grommela Raphael.

Il jeta un coup d'œil à ses sais, posés dans le lavabo à portée de main. Il avait aussi mis ses protections et son bandana là-dedans pour qu'ils trempent, afin de retirer le plus de peinture possible.

– Pour quoi faire, qu'il dit ! rit le chat. A ton avis, gros crétin ? Tu ne vas quand même pas te balader les fesses à l'air !

– Et pourquoi pas ? demanda Raphael en s'appuyant au fond de la baignoire.

– Tu n'es pas un animal, Raphie.

– T'as raté combien de chapitres, toi ?

Kitty renifla et finit par s'asseoir sur le bord de la baignoire. Elle portait des vêtements la plupart du temps mais elle les jetait volontiers lorsqu'ils la gênaient. Raphael l'avait vu faire. Il n'avait jamais été un grand fan des vêtements. Ça allait bien pour se déguiser un moment mais les vêtements humains n'étaient pas faits pour des tortues géantes. Leur carapace déformait forcément les tissus, leur donnait un air de bossu en haut et compliquait le bas. Il leur fallait toujours porter des pantalons immenses à la taille mais ce n'était ni confortable ni pratique. Les chaussures devaient obligatoirement être de grandes tailles et elles n'étaient pas faciles à trouver en bon état. Et puis, de toute façon, ils vivaient dans les égouts. Porter des vêtements ne faisait que les gêner.

Enfin, il ne vivait plus dans les égouts, se rappela Raphael. N'empêche qu'il n'avait pas l'intention de mettre de vêtements.

Kitty fronça le nez. Elle effleura la surface de l'eau d'une griffe puis secoua la patte pour éclabousser Raphael de quelques gouttes. Il ne cligna même pas des yeux mais ses membranes nictitantes se déployèrent par réflexe pour protéger ses rétines. Kitty recula un peu, comme dégoutée.

– T'es vraiment un reptile, hein ?

– T'as trouvé ça toute seule ou on t'a aidé ? se moqua Raphael.

Kitty fronça son petit nez. Elle se rapprocha à nouveau. Avant que Raphael aie pu lui demander de sortir, Kitty lui attrapa le visage, toutes griffes dehors, et l'embrassa à pleine bouche. Il essaya de reculer mais ne fit que se cogner et Kitty bascula dans l'eau. Loin de la déranger, elle se débattit pour s'asseoir à califourchon sur les cuisses de Raphael.

– Qu'est-ce que tu fous ? grogna Raphael dès qu'il en eut l'occasion.

Kitty l'embrassait à présent sur les joues, sur le front, dans le cou et Raphael sentait ses petits crocs mordiller sa peau un peu partout ainsi que sa langue rapeuse le lécher goulument. Il lui attrapa les poignets mais elle resserra sa prise de ses griffes et il renonça à la déloger.

– Dégage ! protesta-t-il.

– Il y a une madame Raphael ? demanda Kitty en plantant son regard dans le sien.

– Quoi ? Non ! Mais ça change rien !

– Où est le problème, alors ? minauda-t-elle en l'embrassant dans le cou.

Elle descendit soudainement et mordit le plastron de Raphael. Il sursauta, poussant un petit cri de surprise plus que de douleur. Kitty lui lâcha le visage pour mieux planter ses griffes dans son cou, continuant à l'embrasser, à le lécher et le mordiller.

– Le problème, c'est que j'ai pas envie, idiote !

Kitty releva la tête, le regardant avec de grands yeux étonnés. Elle les baissa jusqu'à l'entre-jambe de Raphael et y glissa même une main pour vérifier. Raphael se raidit et lui saisit le poignet pour ramener la main baladeuse hors de l'eau.

– T'es impuissant ? demanda le chat.

– Non, grogna Raphael, ça fonctionne très bien, merci de ta sollicitude.

– Alors pourquoi ? insista Kitty en fronçant les sourcils.

– Parce que t'es une mutante, voilà pourquoi !

Kitty le lâcha et se leva dans la foulée, sautant hors de la baignoire. Le tapis de bain sous elle fut immédiatement trempé. Elle semblait dégoutée.

– Tu te tapes des humains ? cracha Kitty.

– Humaines, rectifia Raphael en passant une main sur ses plaies.

Il fallait qu'il désinfecte ça. Les chats trimbalaient quantités de saleté sur leurs griffes et Raphael n'avait pas envie de se taper une petite infection. Il saignait en tout cas suffisamment pour que l'eau de son bain soit ruinée.

– Qu'est-ce qui va pas, chez toi ?

– Chez moi ? renchérit Raphael. Attends, c'est toi qui me sautes dessus et c'est moi qui ai un problème ? T'as oublié de prendre tes médicaments ce matin ou quoi ?

– Comment peux-tu baiser ces... ces choses ?

– Oh je crois que tu sais comment ça se passe, railla Raphael en se relevant.

Il sortit à son tour de la baignoire et attrapa la serviette qu'il avait trouvée avant de prendre son bain pour se sécher. Le tissu éponge blanc se retrouva vite teinté de rouge.

– Mais tu es un mutant ! insista Kitty. Tu ne peux pas aimer les humains !

– Y'a bien des humains qui aiment les animaux.

Kitty le gifla pour ses moqueries, toutes griffes dehors, et Raphael se retrouva avec quatre nouvelles entailles sur la joue. Il ne cilla même pas.

– Je vais pas parler de ça avec toi, prévint-il en laissant le sang couler. Bordel, j'en parle déjà pas avec mes frères, c'est pas pour déballer ma vie à la première inconnue que je croise !

– Tu es dégoutant ! Pathétique !

– Merci du compliment, rétorqua Raphael. Si j'ai bien compris, je suis à ranger dans la même catégorie que les humains, d'après toi. Ça me va parfaitement.

– Tu ne seras jamais un humain.

– Et je serai jamais un animal non plus.

Kitty cracha, le poil hérissé, mais l'effet était un peu gâché par son pelage détrempé. Raphael renifla. Il ouvrit le petit placard au-dessus du lavabo et y trouva une vieille bouteille d'alcool à quatre-vingt-dix degrés. Il en renifla prudemment le contenu avant de juger que ça ferait l'affaire. Il en aspergea ses plaies et fit la grimace. Ça piquait désagréablement.

– C'est une question d'équilibre, reprit Raphael. Pas humain mais pas animal non plus. Ne te laisse pas bouffer par tes instincts.

– Facile à dire pour une tortue, rétorqua rageusement Kitty.

– Un de mes frangins pense qu'on est issu de tortues de Floride, continua Raphael en épongeant sa gorge. Il s'en vendait plein, pendant un temps, et on en trouve pas mal dans les égouts, relâchées par leurs propriétaires.

– Et alors ?

Raphael attrapa Kitty par la gorge, la surprenant par sa vitesse. Il la rapprocha de lui et la souleva même un peu. Elle lui planta bien ses griffes dans le bras mais il s'en fichait.

– Les tortues de Floride sont des prédateurs aussi, minette, sourit-il.

Raphael la lâcha tout en la poussant en arrière et Kitty percuta la porte de la salle de bain. Elle passa une main sur sa gorge, l'autre cherchant la poignée.

– Tu le regretteras, cracha-t-elle en ouvrant la porte.

Raphael haussa les épaules et la laissa sortir. Il passa la serviette éponge autour de son cou et attendit quelques instants avant de baisser sa garde, au cas où. Il finit par baisser la tête, sentant une certaine raideur le gagner. Raphael renifla.

– F'chier.