Till Kingdom come

Chapitre 19

Hey there, little troublemaker

Emma hurla lorsqu'elle alluma la lumière mais ça n'émut pas Donatello le moins du monde. Il ne quitta pas le canapé, gardant son bâton en travers de ses jambes et son sac à ses pieds. Ça faisait un moment qu'il l'attendait, droit et immobile dans le noir, passant et repassant les détails de son plan à la moulinette. Ça pouvait marcher. Ça devait marcher.

– J'ai besoin de ton aide, annonça-t-il de but en blanc.

Emma s'assit sur les marches de l'escalier, une main sur le cœur. Il lui avait vraiment fait peur.

– Ne refais jamais ça, Donnie...

Donatello tiqua. Il l'avait autorisée à utiliser le diminutif « Don » mais certainement pas celui-là. Il était trop familier pour elle.

– Tu n'aurais pas été surprise si tu prenais plus de précautions, se vengea-t-il bassement. Ta serrure est facile à crocheter.

– Si on en vient aux reproches, j'en ai aussi quelques uns en réserve, grommela Emma. Tu ne m'as pas appelé avant de venir. Qu'est-ce que tu aurais fait si j'étais entrée en charmante compagnie, hein ?

– C'était très improbable, répondit Donatello.

Emma le fusilla du regard, outrée.

– Oh, c'était une question rhétorique, réalisa-t-il. Ce n'est pas que tu n'es pas attirante, quoi que je ne sois pas juge en la matière, mais je me disais que tu n'étais pas émotionnellement prête pour ce genre de chose, à cause des événements récents.

– Oui bah peut-être que j'ai envie de m'envoyer en l'air pour tourner la page, marmonna Emma en se relevant. M'enfin, tu as raison, c'est pas pour ce soir. Que puis-je faire pour toi, Donatello ?

– Il nous faut retrouver Raphael.

Emma posa son sac à bandoulière à côté de la table de la cuisine, regardant curieusement Donatello.

– Et tes frères ? demanda-t-elle.

– Nous nous sommes séparés.

– Oh.

Il voyait bien qu'elle se demandait ce qu'il s'était encore passé mais elle ne posa aucune question. C'était quelque chose qu'il appréciait chez elle : elle respectait leur mode de vie et leur goût du secret.

– Et tu n'as personne d'autre à qui demander de l'aide ?

– Si mais tu es la seule dans les environs proches dont la sécurité est importante aux yeux de Raphael.

Emma eut une réaction à laquelle Donatello ne s'était pas attendue : elle rougit. Il avait décidé de rester très clinique et froid dans son approche parce qu'il supposait qu'Emma était habituée à la rigueur scientifique du fait de ses études mais cette réaction lui fit perdre contenance un instant. Emma se reprit bien vite et se racla la gorge.

– Ne te fais pas d'idée, Don. Ce que tu dis me fait plaisir, c'est tout. J'veux dire, vous êtes cent fois plus forts que moi et j'admire particulièrement le style de Raphael. Savoir que je compte un peu pour lui est une petite consécration, pour moi.

– En fait, il trouve ton style efficace mais trop brouillon, trop extravagant, précisa Donatello. Oh et il a aussi dit que tu étais trop cambrée.

Emma fit la grimace, cette fois.

– C'est bon, t'as fini de briser mon petit cœur ? demanda-t-elle.

Donatello fronça les sourcils. Il ne savait vraiment pas sur quel pied danser avec cette humaine. Ça plaisait peut-être à Raphael et Michelangelo mais Donatello préférait les personnes plus composées, comme April. April ne le faisait pas passer du chaud au froid en une fraction de seconde comme ça.

Emma finit par lui sourire, amusée. Donatello devait se mettre une bonne fois pour toute dans le crâne qu'elle savait mentir et afficher à peu près n'importe quoi sur son visage. Ça lui faciliterait la vie.

– Mais où sont donc mes bonnes manières ? dit-elle en imitant l'accent du sud. Tu veux quelque chose à boire ? Ou à manger, peut-être ? J'ai fait des pancakes pour le petit-dej' et il m'en reste.

Elle savait effectivement qu'il avait une faiblesse pour le sucré, réalisa Donatello. Il n'aurait jamais dû prendre cette part de tarte aux noix de pécan, il le savait. Il accepta cependant l'offre de mauvaise grâce et se leva du canapé pour s'installer à la petite table de la cuisine, laissant son bâton contre les escaliers. Il n'avait pratiquement rien mangé depuis la veille et le départ de ses frères. Donatello était trop habitué à ce que Michelangelo prépare les repas et l'appelle lorsque tout était prêt. Il avait bien essayé de cuisiner un peu par lui-même dans la journée mais ça n'avait pas été brillant. Bob s'était même moqué de lui.

Emma sortit un tupperware plein de pancakes du réfrigérateur et en mit quatre dans un grille-pain au bout de la table. Elle produisit des pots de confiture (fraise, framboise et myrtille), de la pâte à tartiner au chocolat, du miel et du sirop d'érable avant de sortir des assiettes et des couverts ainsi que du thé froid pour faire descendre le tout. Donatello la regarda faire avec une certaine curiosité. Ses mouvements étaient dictés par l'habitude. Elle aurait pu fermer les yeux et tout faire en aveugle, le résultat aurait été le même.

– Sers toi ou meurs de faim, lui dit Emma en sortant les premiers pancakes du grille-pain.

– C'est la première fois que je vois cette technique. Le grille-pain, je veux dire.

– Oh. J'aime pas les faire réchauffer au micro-onde, ils deviennent tout mous. Comme ça, ils sont légèrement croustillants à l'extérieur.

Donatello opta pour le sirop d'érable et entama ses pancakes en silence. Il nota mentalement de donner cette astuce à Michelangelo. Emma lui sourit et avala sa bouchée avant de parler.

– Alors, comment puis-je t'aider ?

– J'aimerais t'utiliser comme appât, répondit Donatello entre deux morceaux.

– C'est pas trop mon truc d'être la princesse à sauver.

– Je sais mais je ne vois que cette solution pour attirer l'attention de Raphael. Il ne se déplacera pas pour moi.

– Donc tu veux me mettre dans une position dangereuse et très visible.

– Oui. Désolé, ajouta Donatello.

– L'es-tu ? demanda Emma en haussant un sourcil.

– De quoi ?

– Désolé.

– Non, pas vraiment.

Emma haussa les épaules. Ça n'avait pas l'air de l'émouvoir particulièrement. Elle remit des pancakes dans le grille-pain et avala ce qu'il restait de celui dans son assiette.

– On se la fait façon King Kong au sommet de l'Empire State Building ? demanda-t-elle.

– Je pensais plutôt à quelque chose à la Mad Max, répondit Donatello.

La référence tapa juste là où il fallait. Donatello n'était pas peu fier de lui sur ce coup-là. Il ratait généralement ses références ou citait des livres que dix personnes seulement avaient lus – il fallait dire que les thèses de doctorant n'étaient pas forcément accessibles au commun des mortels. D'accord, il l'avait préparée à l'avance mais l'important était qu'elle avait fonctionné.

– Tu sais conduire une moto ?

– Ferme perdue dans le Kansas, trois grand-frères, voisins à dix bornes, premier petit copain passionné de grosses cylindrées, énuméra Emma sur ses doigts.

Donatello haussa un sourcil.

– Oui, répondit Emma comme si c'était l'évidence même. Par contre, je mets un veto sur les fringues post-apocalyptiques des années 80. Le cuir et les clous, c'est pas mon truc.

– Je pensais à quelque chose de plus noir et rouge.

– Euh... La Team Magma ?

– Le Singe Rouge, corrigea Donatello.

– Oh ! réalisa Emma. Oh... Ce genre de situation dangereuse, alors.

Elle attrapa son verre de thé froid et en but une gorgée qui passa difficilement.

– J'aimerais que tu y réfléchisses à deux fois, reprit Donatello. Je t'épaulerai mais je ne pourrai pas me révéler avant que Raphael arrive, sinon il se rendra compte du subterfuge et ne se montrera pas. Et dans cette possibilité, les choses se compliqueront beaucoup plus.

– Oui, je suppose... Tu as une idée d'où il est, au moins ?

– Aucune, dit Donatello en toute honnêteté. Je sais cependant qu'il est vivant et qu'il prépare quelque chose. Le but du jeu est de faire suffisamment de bruit pour qu'il sorte de son trou.

– Ce n'est pas un jeu, Don.

– Mauvais choix d'expression. Es-tu prête ?

Emma inspira un bon coup.

– Si j'ai le droit de tabasser ce gros crétin, oui, répondit-elle avec détermination.

Donatello lui sourit, un sourire sincère pour une fois. Il pouvait comprendre ce qu'Emma ressentait. Lui aussi avait envie de remettre son frère à sa place, pas seulement à cause de ce qu'il avait fait à Leonardo mais parce qu'il les inquiétait tous à agir en solo. Emma n'avait pas eu plus de nouvelles qu'eux et elle se faisait certainement des films d'horreur en lisant la presse tous les matins.

– Bien, reprit Donatello. Voilà ce qu'on va faire.


Voler une moto, une énorme japonaise faite pour la vitesse, avait été excitant. Emma n'avait jamais fait ça et elle avait ressenti l'adrénaline saturer son cerveau aussi sûrement que le sucre l'aurait fait sur le foie d'un diabétique. Elle n'avait pas beaucoup défié les lois durant sa courte vie. Certes, Emma avait bu de l'alcool pour la première fois à seize ans mais quel adolescent ne s'y risquait pas, de nos jours ? A quinze ans, elle avait cliqué sur « Oui, j'ai plus de 18 ans » alors qu'elle surfait sur Internet depuis l'ordinateur d'Alex. A quatorze ans, elle avait conduit la moto de son frère Liam sur la nationale pour aller vérifier si l'une des juments de son père n'avait pas pouliné – et elle s'était faite proprement engueuler par la suite. C'était à peu près tout ce dont elle arrivait à se souvenir et voler une moto prenait facilement la première place de sa liste d'infractions à la loi. Elle comprenait parfaitement qu'on puisse faire ça juste pour le plaisir.

Provoquer les Foots avait été drôle, dans l'absolu. Entrer dans le dôjô en moto, faire ronfler le moteur et laisser des traces de gomme par terre lui avait fait l'impression d'être Black Mamba face à O-Ren Ishii – avec plus de motos, d'accord, mais autant de fous. Emma était ensuite sortie et avait mis les gaz, zigzaguant dans les rues de Brooklyn pour bien montrer à tout le monde que le Singe Rouge était de sortie. Quelques minutes plus tard, elle était poursuivie par une douzaine de Foots à moto et un van qui restait à bonne distance. La situation devint bien moins distrayante lorsqu'ils essayèrent de la faire tomber. A plus de cent trente kilomètres par heure sur les autoroutes new-yorkaises, il valait mieux éviter la chute. Elle portait bien son gilet part-balle sous son costume et ses protections habituelles aux jambe et aux bras mais elle n'avait ni veste épaisse ni casque. Autant dire qu'aucune erreur n'était admissible mais elle essayait de ne pas trop s'en faire : les sans-fautes aux examens étaient sa spécialité.

– Prends la prochaine sortie, annonça Donatello dans l'oreillette.

Emma accéléra pour doubler un camion et lui fit une queue de poisson pour prendre la sortie. Elle grilla allègrement le feu rouge au bout de la voie d'accès et fonça sur le boulevard. Un coup d'œil dans un rétroviseur lui apprit qu'elle était toujours suivie.

– Prochaine à droite, nord nord-est.

Emma dut ralentir pour prendre le virage où elle déborda largement sur les files de gauche puis accéléra à nouveau. Le trafic était très fluide à cette heure-ci, il n'y avait pratiquement personne dans les rues de New York. Elle n'avait pas encore croisé de voiture de police et ça la réconfortait autant que ça l'inquiétait.

– A droite sur Atlantic Avenue, prévint Donatello.

– Je peux pas vraiment lire les panneaux, Don, rappela Emma en haussant la voix à cause du vent.

– La prochaine grosse avenue. Sur un bloc. Ensuite, à gauche pour retomber sur Adam Street.

– Tu veux me faire reprendre la voie expresse ? réalisa Emma. Mais je viens de la quitter !

– Laisse-moi gérer l'itinéraire.

Emma grommela pour elle-même et scruta la route à la recherche d'une grosse artère. Elle manqua de renverser un piéton pendant son virage mais n'eut pas le loisir de s'en préoccuper. A la vitesse où elle allait, enchaîner les virages à quatre-vingt-dix degrés n'étaient pas une panacée. Pour l'occasion, elle pouvait remercier Josh, son premier petit ami, pour lui avoir fait goûter à sa passion pour les grosses cylindrées. Emma n'avait conduit à cette vitesse que sur circuit – et encore, pas souvent– mais ce n'était pas le moment d'y repenser et de paniquer. Si elle commençait, c'était foutu.

Après un virage sur la gauche l'amenant en direction du nord-ouest, Emma aperçut le pont de Brooklyn à quelques distances de là. Elle vit aussi les Foots prendre la bretelle permettant de passer de l'expresse à la voie où elle se trouvait et elle fut prise en sandwich entre deux groupes de motos. Elle n'allait pas paniquer. Ou alors un tout petit peu.

– Don ? hésita Emma.

– Tout va bien, la rassura-t-il. Continue à la même vitesse. Je te couvre.

– J'espère que t'as au moins piraté un drone gouvernemental avec missiles air-sol intégrés pour oser affirmer ça.

– J'ai quelque chose de bien plus efficace.

Emma ravala sa panique et conserva sa vitesse et ses distances. Les Foots ne semblaient pas vouloir la pousser par-dessus le bord de l'autoroute. Peut-être attendraient-ils d'être au-dessus de l'East River. Emma n'avait pas du tout envie de savoir.

Le pont les emmena au-dessus du bras de mer mais Emma n'eut pas vraiment l'occasion d'admirer la vue. Elle restait concentrée sur sa trajectoire, essayant de conserver une distance égale entre les Foots devant elle et derrière elle. Ils avaient tendance à se rapprocher un peu trop à son goût.

– Deuxième pilier, annonça Donatello. Prépare-toi à esquiver par ta gauche.

Emma vit arriver le deuxième pilier avec un brin d'angoisse, ne sachant pas ce que Donatello lui avait préparé. Elle vit un trait lumineux dans le ciel nocturne et Emma vira sur la gauche juste à temps pour éviter une bombe lumineuse. Elle accéléra, dépassant la première vague de Foots et vit dans son rétroviseur que la plupart de ceux de la deuxième vague était étendu sur l'asphalte.

– T'as un lance-missile ? demanda Emma sans trop y croire.

– Non, un arc.

– Un arc...

– Relaxe. Je vise très bien.

– Là n'est pas le problème, Donnie !

Et dire qu'elle avait osé penser que Donatello était le plus raisonnable de l'équipe. Emma commençait à sérieusement en douter. Un arc ? Contre des motos ? Et pourquoi pas semer des petites briques de lego partout pour qu'ils se fassent mal aux pieds en marchant dessus, aussi ?

– Bien, reprit Donatello. Prends la sortie sur Park Row au bout du pont et suit la route jusqu'à la station Fulton Street, un bloc après l'église Saint Paul. Deux fois à droite pour repartir vers le nord-est. Tu passeras devant Ground Zero. Compris ?

– Oui.

– Cette rue s'appelle Church Street et elle s'arrête au niveau de Canal Street, à peu près un kilomètre quatre-cent plus loin. Descends Canal Street par la droite jusqu'au pont de Manhattan. Je serai par là.

– C'est vague, « par là ».

– Ne t'inquiète pas. Tu fais du très bon travail.

Emma se mordit la lèvre inférieure et serra à droite pour prendre la bretelle pour Park Row. Elle passa sous le pont, longea le parc du City Hall et vit l'église sur sa droite. Les Foots furent surpris de son soudain changement de direction à la station Fulton et continuèrent tout droit mais ils la rattrapèrent peu de temps après sur Church Street. Emma ne ralentit que pour prendre le virage serré pour passer sur Canal Street. Tout au bout se trouvait le pont de Manhattan. Elle avait l'impression que cette saleté reculait à la même vitesse qu'elle n'avançait.

Quelques secondes avant qu'elle ne s'engage sur le pont, le van des Foots lui coupa la route et Emma n'eut d'autre choix que de changer de voie pour éviter de les percuter de plein fouet. Elle reprit en direction du nord et longea un parc, sur sa droite. Ne pas paniquer.

– Don, je suis sortie de l'itinéraire, avertit Emma.

– Tout va bien, assura Donatello. C'est pour ce genre de cas que tu es équipée d'un GPS. Reste calme. Tu as pris la bonne décision. Continue jusqu'à la deuxième rue qui coupe le parc, Delancey Street. Tu prendras à droite à ce moment-là.

Emma hocha la tête, même si Donatello ne pouvait pas la voir. Elle avait la gorge serrée et des Foots toujours sur les talons.

– Tu vas être en face du pont de Williamsburg, continua Donatello, mais tu dois prendre la bretelle pour rejoindre F.D.R Drive en direction du sud, d'accord ?

– Oui, répondit Emma.

– Ça te remettra dans ma direction. Continue jusqu'au pont de Manhattan. Je m'occuperai du reste.

Emma tourna sur Delancey Street et aperçut les piliers du pont de Williamsburg dans le lointain. Elle s'y accrocha désespérément, accélérant et grillant allègrement tous les feux rouges qu'elle croisait, retenant son souffle à chaque intersection. Elle eut bientôt un point de côté.

Ce fut une moto, cette fois, qui la poussa dans la mauvaise direction. Emma se retrouva bien sur F.D.R Drive mais en direction du nord. Le bruit du vent à ses oreilles camoufla à peine le juron de Donatello. Il était trop loin pour faire quoi que ce soit et Emma s'éloignait de lui à toute vitesse. Elle ne pouvait compter que sur elle à présent.

– Si tu peux continuer, continue, récita Emma. Si tu ne peux pas continuer, trouve un moyen et continue.

Elle poussa encore un peu plus le moteur et fonça vers le Bronx.


– Plus vite, grogna Raphael.

C'était au moins la dixième fois en moins de deux minutes que Raphael lui donnait cet ordre mais Donald faisait ce qu'il pouvait avec ce qu'il avait sous le capot. Ils avaient sauté dans la première camionnette qu'ils avaient trouvée en sortant de l'entrepôt et elle n'était plus de la première jeunesse. Elle pouvait atteindre une vitesse décente mais sa suspension était plus qu'aléatoire et Donald ne pouvait pas se permettre d'aller trop vite dans les virages. Or passer du pont Kennedy à la Harlem Drive impliquait un échangeur tout en virages.

– Plus vite, répéta Raphael.

– Je vais accélérer, répondit Donald. Après le virage. Tout va bien, on se calme.

– Putain, non, ça va pas.

– Ça va pas non plus derrière, brailla Billy.

Donald voulut lui jeter un coup d'œil par le rétroviseur par réflexe mais la camionnette en était dépourvue. Il savait que Billy était debout, accroché à des sangles suspendues au plafond. Mark et Hope devaient être assis, imperturbables comme à leur habitude, mais eux aussi arnachés pour ne pas tomber du véhicule en cas de problème. Ils attendaient le feu vert pour passer à l'action. C'était une bonne équipe pour aller mitrailler du Foot mais Donald n'était pas sûr qu'elle pourrait couvrir d'autres situations. Raphael s'était laissé emporter par la panique – et surtout par la colère.

Donald termina son virage et mit les gaz, fonçant sur Harlem Drive, déserte à cette heure-ci. Raphael, assis à l'avant, scrutait les environs, pratiquement collé au pare-brise.

– Je les vois pas ! Où ils sont, bordel ?

– Derrière, prévint Donald en regardant son rétroviseur extérieur. Ils vont nous doubler dans pas longtemps.

Raphael sauta à l'arrière du van et ouvrit les portes d'un coup de pied – il y avait une poignée, bordel !

– Descendez moi tout ce qui est pas ce foutu Macaque ! ordonna Raphael.

Billy, Mark et Hope se mirent au travail, les coups de feu résonnant dans la carlingue de la camionnette, et Donald vit trois motos se vautrer par terre dans des gerbes d'étincelles dans la seconde qui suivit l'ordre. Quelques Foots accélérèrent aussitôt, se mirent au niveau de leur camionnette et sortirent des armes.

– Tenez vous bien ! lança Donald.

Il percuta les motos à sa gauche puis celles à sa droite et crut pendant une fraction de seconde que la camionnette allait basculer sur le côté mais il parvint à rétablir l'équilibre. Ils passèrent sous le pont de Madison Avenue puis sous une voie d'accélération qui longeait ensuite Harlem Drive sur deux cents mètres environ. Des Foots tout frais s'y trouvaient et ils accélérèrent pour passer devant Donald.

– 'chier.

Il y avait le pont de la cent-quarante-cinquième rue un peu plus loin et Donald redoutait une embuscade à ce niveau-là.

– Mets toi à gauche ! ordonna Raphael en repassant devant.

Donald obéit alors que le mutant ouvrait la fenêtre du côté passager, cassant au passage la manivelle. Le Singe Rouge se plaça à leur niveau, à droite.

– Qu'est-ce que tu fous, crétin ? hurla Raphael en passant la tête à travers la fenêtre à moitié ouverte.

– C'est à moi de dire ça, abruti ! répondit le Singe sur le même ton.

– Je viens sauver tes fesses, stupide Macaque !

– Eh bah ça change, Franklin !

– Quoi ?! Quand est-ce que tu m'as sauvé, Cheeta ?

Ils se disputaient. Donald en resta abasourdi une seconde. Il y avait un million de choses plus utiles à dire à ce moment-là mais, non, ils se balançaient des insultes de gamin à la tronche, à plus de cent trente kilomètres par heure sur l'autoroute, poursuivis par des Foots.

– Vous vous disputerez plus tard, les enfants, rappela Mark depuis l'arrière.

Ils passèrent sous le pont sans encombre. Donald respira un peu plus librement mais son répit fut de courte durée. Il voyait déjà le pont Macombs Dam dans le lointain et il semblait y avoir beaucoup d'activité dessous.

– Demi-tour ! ordonna Raphael.

– Accrochez vous !

Donald fit un tête à queue en plantant le frein à main, manquant de basculer sur le côté une nouvelle fois, et repartit dans l'autre sens, fonçant sur leurs anciens poursuivants. Ils se poussèrent de justesse et le Singe Rouge les esquiva en prenant un large crochet par la gauche. Il accéléra, dépassant aisément la camionnette. A l'arrière, Billy s'en donnait à cœur-joie, dégommant les cibles faciles. Mark et Hope n'étaient pas sans rien faire non plus, d'après tout le boucan.

– Et maintenant ? demanda Donald.

– Il faut qu'on sorte de là, répondit Raphael.

– Oui mais par où ?

– Putain mais j'en sais rien ! s'énerva l'anthro. Tu crois quoi ? Que je prends ma petite voiture tous les jours pour aller botter le cul aux Foots ?

– Alors on prend la prochaine brettelle et on se casse, décida Donald.

– Non ! On suit le Macaque !

– Parce qu'il sait où il va, lui ?

– J'en sais rien non plus, râla Raphael. Mais on le lâche pas, un point, c'est tout.

Ça ne dérangeait pas Donald, dans l'absolu. Si le Singe Rouge leur était redevable, ça ne pouvait que faire plaisir à Basile. Son patron croyait que le Singe Rouge était un mutant et il avait une certaine passion pour ce genre de personne. Il les collectionnait, en quelque sorte. Ça faisait généralement sourire Donald mais il était d'accord sur le principe : mieux valait avoir les mutants de leur côté que contre eux. Suivant les pouvoirs, c'était même une nécessité.

Il n'avait pas eu l'occasion de se pencher sur le cas de ce Singe pendant le bref instant où il avait été à portée. Donald avait eu mieux à faire – conduire, en l'occurrence. Son pouvoir nécessitait une certaine concentration et un peu de calme mais il trouverait bien un moment pour tenter le coup, une fois qu'ils se seraient sortis de là.

Ils repassèrent sous l'échangeur du pont Kennedy – bon sang, ils n'avaient pas mis deux minutes pour le rejoindre – et le Singe continua vers le sud. Quelques centaines de mètres plus loin, il se décala sur la droite et freina pour se replacer à leur niveau. Raphael repassa la tête par la fenêtre.

– Le pont Williamsburg, hurla le Singe pour couvrir le bruit.

– Quoi, le pont ?

– Tu verras bien !

Le Singe accéléra de nouveau, les laissant loin derrière lui.

– Il est à quelle distance, ce pont ? grommela Raphael en se réinstallant sur le siège.

– J'sais pas. Dix, douze bornes.

– Ça fait... Ça fait cinq ou six minutes à cette vitesse... Comment ça se passe derrière ? demanda Raphael en se tournant.

– C'est aussi facile que de tirer des canards en plastic ! jubilla Billy.

– R.A.S., ajouta Mark en rechargeant son fusil semi-automatique.

– Ça pue le traquenard, cette affaire, avertit Donald.

– Les Foots veulent la peau du Singe, grogna Raphael. Il est pas avec nous mais il est pas contre nous non plus.

– T'es sûr ? Il avait besoin d'aide et maintenant il a un plan ? Si ça se trouve, le pont de Williamsburg est bardé de flics.

Raphael fronça les sourcils et se tut quelques instants.

– Pas les flics, grogna-t-il. Mes frangins. Ils ont dû utiliser ce foutu Macaque comme appât.

– Qu'ils viennent ! brailla Billy en continuant à tirer.

– Tu feras moins le malin quand ils t'auront pété la gueule, répondit Raphael.

– Et on a passé la sortie numéro quinze, avertit Donald. On peut pas sortir avant le tunnel. La sortie treize amène sur la soixante-et-onzième rue est, si je me souviens bien, vers l'hôpital presbytérien.

– On continue jusqu'au pont de Williamsburg, décida Raphael.

– T'es sûr ? insista Donald.

– Ouais, j'en suis sûr, se renfrogna la tortue.

Donald obtempéra, même si ça ne lui plaisait pas. Basile lui avait dit de suivre les ordres de Raphael en mission. La tortue mutante avait l'habitude de l'action, contrairement à Donald qui préférait éviter les conflits. Cependant, ils n'étaient pas en mission pour Basile. Raphael avait pris cette initiative de lui-même après que Donald l'aie informé que ses hommes avaient aperçu le Singe Rouge à moto, poursuivi par des Foots. Basile serait un peu contrarié mais il saurait utiliser ce petit imprévu. Il servirait de test, en quelque sorte.

Un Foot à moto remonta sur la droite de la camionnette et Raphael ouvrit la portière pour le faire tomber. Perdu dans ses pensées comme il l'était, Raphael n'avait même pas dû se rendre compte de ce qu'il avait fait. Donald se demanda avec un frisson dans le dos quelle était vraiment l'expérience de ce mutant. Il était clair qu'ils ne jouaient pas dans la même catégorie. Raphael aurait pu tous les tuer, pendant l'entraînement. Les occasions avaient été nombreuses. Billy l'avait bien criblé de billes de peinture, surtout sur la carapace, mais Donald n'était pas sûr que ce genre de blessure put être fatal. Il s'y connaissait un peu en tortue, grâce à sa petite Daisy, et il savait que la répartition des organes internes était très différente par rapport à celle des humains. Le ratio muscles/organes était aussi très en faveur des muscles, sans oublier que la carapace et le plastron étaient sacrément solides chez des adultes – les juvéniles étaient plus fragiles, ceci dit. Chez un mutant dans la force de l'âge comme Raphael, toutes ces caractéristiques faites pour la protection devaient avoir été renforcées. Une balle à faible vélocité ne devait pas lui faire peur, surtout que Raphael était capable d'esquiver s'il avait la place ou carrément de désarmer son assaillant – il avait balancé Billy, Mark, John et Hope un paquet de fois à travers l'entrepôt. Surtout Billy, en fait, mais plus par goût personnel, peut-être. Si on lui avait laissé le choix, Donald ne se serrait jamais frotté à Raphael – il tenait trop à sa vie pour faire ce genre d'erreur. Et l'idée de tomber sur ses frères ne l'enchantait franchement pas.

Descendre jusqu'au pont de Williamsburg ne posa pas vraiment de problèmes. Il y eut bien une ou deux tentatives des Foots mais les trois acharnés de la gâchette à l'arrière s'en chargèrent. Le panneau indiquant la sortie numéro quatre pour Grand Street était en vue lorsque Raphael sortit soudainement de ses pensées, se penchant en avant et se cognant presque la tête contre le pare-brise.

– Oh putain ! Accélère !

– Quoi ?

– Fonce ! hurla Raphael.

Donald mit le pied au plancher et dépassa une série de barils au milieu de chacune des quatre voies. Il vit un trait lumineux dans le ciel puis une explosion retentit derrière eux, son souffle brûlant les prenant par l'arrière. Donald freina et dérapa sur l'asphalte mais il parvint à conserver la camionnette sur ses quatre roues en enchaînant les contre-braquages. Ils s'arrêtèrent pratiquement sous l'énorme structure métallique du pont, face à une immense barrière de feu au milieu de F.D.R. Drive, abasourdis. La moto vrombissante du Singe Rouge s'arrêta à leur niveau mais ils ne s'en préoccupèrent guère. Quelque chose de lourd atterrit au même instant sur le toit de la camionnette, faisant sursauter tous ses occupants. La taule se déforma sous l'impact et la suspension protesta.

La tortue qui descendit tranquillement en se servant du capot comme d'un marche-pied était plus grande que Raphael, plus longiligne, et avait un arc à la main – un putain d'arc – ainsi qu'un long bâton et un sac de sport dans le dos. Elle semblait d'un calme à toute épreuve mais ça ne l'empêcha pas d'arracher la portière du côté droit plutôt que de l'ouvrir et de jeter Raphael au sol.

– Salut, petit frère, gronda la tortue en le bloquant d'un pied par terre.

– Yo, Donnie, répondit Raphael sans se laisser démonter.

– Vous vous ferez des papouilles plus tard, lança le Singe Rouge en se plaçant devant la camionnette. On a de la compagnie.

Il sortit une espèce de nunchaku géant à trois branches de son dos et le déplia en un long bâton, se mettant en garde aussitôt pour faire face aux quelques Foots qui avaient eu l'idée d'abandonner leurs véhicules et de contourner le feu. « Donnie » renifla et se tourna, dégageant lui aussi son bâton. Raphael se releva d'un bond avant de se pencher par la portière.

– C'est l'heure de se secouer les puces, les mammifères, lâcha-t-il avec un sourire carnassier.