Till Kingdom come

Chapitre 20

Où est l'amitié est la patrie

April n'avait pas réussi à s'endormir. Sa nuque était raide et son cerveau ne voulait pas se mettre en pause – c'était ça d'avoir passé tout l'après-midi à développer sa nouvelle application. Même si elle était en vacances, elle avait emporté avec elle son ordinateur portable et, comme elle n'avait rien de particulier à faire dans cette vieille ferme perdue au milieu de nulle part, elle avait jugé qu'il valait mieux avancer un peu sur ses projets plutôt que de s'ennuyer à mourir. Casey l'avait gentiment réprimandée mais April ne l'avait pas écouté. Ce projet était important pour sa société. Il lui assurerait un bon bénéfice pour l'année et lui permettrait d'engager au moins un nouvel employé. Elle en avait besoin pour développer sa société.

Ça ne s'était pas trop mal passé pour elle, ces dernières années, pensa-t-elle en s'installant sur la balancelle de la petite véranda devant la maison, un livre à la main et une couverture légère sur les épaules. Après ses études, elle avait commencé dans l'informatique avec Baxter Stockman, à une époque si reculée que Shadow l'appelait « l'Age Sombre d'Avant Internet » – avec majuscules et trémolos dans la voix. Stockman avait développé les mousers, des robots capables d'éradiquer les nuisibles des égouts de New York, tout en préparant un coup bien plus rocambolesque : menacer la ville de faire tomber ses buildings si elle n'acceptait pas de le payer. April avait mis un terme à ces velléités grâce à l'aide précieuse de quatre tortues mutantes. Sa vie avait été mouvementée pendant les quelques années suivantes mais April avait pu retomber sur ses pieds une fois de retour à New York. Elle avait acheté quelques appartements grâce à l'argent d'un héritage et avait travaillé pendant quelques temps pour plusieurs petites compagnies pour se refaire la main. Prenant le taureau par les cornes, April avait fini par monter sa propre société de développement de services informatiques. Ça allait de la création et gestion de sites web au développement de logiciels ou d'applications. Le boom des smartphones l'avait bien aidé à décoller. Sans être un succès phénoménale, sa société générait du bénéfice depuis cinq années consécutives et April n'en était pas peu fière. Son propre salaire n'était pas extraordinaire mais elle n'avait pas de loyer à payer alors elle s'en fichait un peu à partir du moment où elle pouvait s'acquitter de ses factures et faire plaisir de temps en temps à sa famille – quoi que ce fut plutôt le domaine de Casey.

Il s'en était bien sorti aussi, rétrospectivement. Cette tête brûlée prenant plaisir à tabasser les punks des années 90 et dont le meilleur ami était une tortue mutante à peu près aussi délicate et intelligente qu'un hippopotame enragé – ce qui en disait long sur la maturité de ce duo infernal –, cette tête brûlée, donc, s'était arrangée au fil des années. Casey était même devenu un papa-poule et un mari attentionné. Certes, il n'avait pas inventé l'eau chaude mais April sentait son cœur rater un battement à chaque fois qu'il lui souriait de ce grand sourire honnête et chaleureux. Casey la rassurait, la prenait dans ses bras et lui disait des mots doux juste parce qu'il en avait envie. Il pouvait être aussi tendre que violent. Jamais avec Shadow ou April, cependant. Casey réservait son côté le plus sombre aux petits malfrats. Il ne sortait jamais seul dans les rues de New York pour ses petites expéditions punitives, Raphael l'accompagnait toujours. C'était leur truc à eux, comme d'autres maris allaient voir des matchs de basket ou se murger dans des bars à strip-tease. April préférait nettement l'idée du tabassage aux bars à fille et elle ne s'en sentait même pas coupable. Plus Casey restait loin de l'alcool, mieux il s'en portait.

Il devait être entre trois et quatre heures du matin et l'air commençait à se faire frais. April avait avancé dans son livre mais il ne lui restait qu'une cinquantaine de pages et elle voulait connaître la fin avant de retourner se coucher. Les insectes crissaient aux alentours tandis que les papillons de nuit s'acharnaient à venir buter contre la lampe de la véranda. On entendait de temps en temps un oiseau nocturne lancer un appel dans les bois environnants. Quelques chauve-souris glissaient silencieusement autour de la maison, attrapant les délicieuses bestioles qui finissaient par se lasser de la lampe. Et Kay Scarpetta allait enfin découvrir qui était le meurtrier. Il suffisait de tourner la page et...

– Bébé ?

April sursauta et déchira sa page par la même occasion. Elle regarda le morceau de papier d'un air horrifié et se tourna vers Casey, en pantalon de survêtement, sur le pas de la porte.

– Oups, désolé de t'avoir fait peur, bébé, sourit-il.

April soupira et utilisa le morceau comme marque-page – elle réparerait le livre avec de la bande adhésive plus tard. Casey vint s'asseoir à côté d'elle, passa un bras autour de ses épaules et l'embrassa sur le front.

– Tu arrives pas à dormir ? demanda-t-il en poussant doucement la balancelle vers l'arrière.

– A minuit, j'arrivais pas à dormir. Mais là, j'étais partie dans mon livre et...

– Je te reconnais bien là, ma petite femme.

Il l'embrassa sur la joue, cette fois, et laissa la balancelle aller. Les chaînes la soutenant grincèrent un peu mais pas plus que l'éolienne, derrière la grange. Ça n'allait réveiller personne. April se laissa aller contre l'épaule de Casey. Il avait transpiré pendant la nuit, ça se sentait, mais elle s'en fichait. Mieux : ça la réconfortait d'être blotti contre ce grand corps chaud et musclé. Elle se sentait bêtement en sécurité dans ces bras.

– Des soucis ? demanda Casey.

Des tas, pensa April. Splinter l'inquiétait un peu plus chaque jour. Leonardo n'avait pas appelé. Donatello n'avait pas envoyé d'e-mail. Les comics de Michelangelo devaient s'entasser dans sa boîte aux lettres – il avait besoin de ses comics comme certains drogués avaient besoin de leurs cristaux. Et qui savait dans quel pétrin s'était encore fourré Raphael ? Cependant, April n'avait pas besoin d'en parler. Casey savait déjà tout ça.

– Tu aurais dû me réveiller, chuchota-t-il. Je connais plein de moyens de te détendre.

April pouffa.

– Des moyens très agréables, poursuivit Casey en glissant sa main sur la hanche d'April.

– Ça va, j'ai compris, rit-elle.

– Je n'en attendais pas moins d'une brillante jeune femme comme toi, ma chérie.

Casey frotta son nez contre la joue d'April et elle releva la tête pour l'embrasser sur les lèvres. Il ne fallut pas longtemps pour que le baiser dégénère, les mains se baladant allègrement sous les vêtements. Casey descendit soudainement de la balancelle et se glissa entre les jambes d'April.

– Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-elle, un peu paniquée.

– J'honore ma princesse, répondit Casey, la tête coincée entre les cuisses resserrées.

– Dehors ?

– Parce qu'on a des voisins ?

– On va réveiller Shadow.

– On a fait bien pire à l'appart', sourit Casey.

April se sentit rougir et elle eut soudainement chaud. Oui, bon, elle se laissait parfois emporter mais Casey n'était pas en reste non plus. Son côté morse en rut l'avait fait rire plus d'une fois en plein milieu d'une partie de jambes en l'air.

April desserra ses cuisses et Casey les embrassa alternativement, se rapprochant en même temps du short de nuit de son épouse. Il poussa le tissu d'un doigt et embrassa la culotte en coton qu'April portait en dessous. April ferma les yeux et se laissa enfin aller, frissonnant à chaque contact. Casey passa sa langue sous le coton, provoquant le premier soupire de sa belle.

Quelqu'un se racla la gorge.

April sursauta à nouveau et serra les jambes par réflexe, écrasant Casey. Affolée, elle regarda partout autour d'elle et vit une tortue géante à quelques mètres de la véranda, plantée au milieu de la cour. Une tortue géante avec des sabres et un air absolument pas concerné par la situation.

– Leo !

– Encore ce fantasme ? rigola Casey.

April vira au rouge tomate et frappa Casey sur le crâne avant de le pousser contre la balustrade. Leonardo haussa un sourcil.

– Je vous interromps, constata-t-il.

Pas de « désolé » ou de « je repasserai plus tard », encore moins de « ça fait dix minutes que je vous observe depuis les buissons et ça devenait insupportable ». April se releva de la balancelle et se drapa de sa couverture, à défaut de sa dignité.

– Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle en se plantant sur les marches. Comment es-tu venu ? Et où sont tes frères ?

– Voir maître Splinter en bus et à pied probablement New York, répondit Leonardo en se rapprochant.

Il avait un sac, constata April, ce qui signifiait qu'il allait rester quelques temps. Leonardo s'arrêta à quelques pas d'elle, devant légèrement lever les yeux pour la regarder. April descendit les deux marches pour le prendre dans ses bras, soulagée de voir qu'il allait bien, et il la serra à son tour, tout doucement, comme pour ne pas briser quelque chose de très fragile.

– Tu es glacé, Leo, s'affola April en se détachant de lui. Entre, je vais te faire du thé.

Elle le prit par la main et l'entraîna vers la porte. Casey était toujours assis par terre, contre la balustrade, les jambes remontées devant lui. April l'interrogea d'un haussement de sourcil.

– Cinq minutes, bébé, s'excusa Casey.

April hocha la tête et s'engouffra dans la maison, Leonardo sur les talons. Il déposa son sac et ses katanas dans un coin de la cuisine puis s'assit, manifestement fatigué, tandis qu'April mettait de l'eau à chauffer. Elle fouilla dans les placards à la recherche de soupe déshydratée. Elle savait qu'ils en avaient laissé une boîte lors de leur dernier séjour ici, l'hiver dernier, et ces trucs-là ne périssaient pas vite. Shadow adorait ces soupes, surtout pour le plaisir d'y faire fondre de grandes quantités de fromage. April trouva la boîte et versa trois sachets dans un bol qu'elle couvrit d'eau bouillante. Elle fit aussi réchauffer les restes du poulet rôti qu'ils avaient mangé au dîner – initialement prévus pour faire des sandwichs pour le pic-nique du lendemain mais quelque chose lui disait qu'elle allait annuler.

Une fois Leonardo servi, April s'autorisa à s'asseoir. Il était aussi froid à cause de la fraîcheur de la nuit, se répétait-elle sans arriver à s'en convaincre. En tout cas, sa température anormalement basse expliquait son état léthargique – pourtant, les garçons résistaient plutôt bien aux hivers rigoureux de New York et April ne les avait jamais vus hiberner. Casey rentra à ce moment-là et il tira une chaise pour s'asseoir à côté d'April, lui caressant le dos d'un geste rassurant.

– Merci, dit Leonardo en attrapant la tasse de thé de la main gauche.

April l'avait toujours vu faire ce geste de la main droite. Splinter les avait entraînés à être ambidextres mais ils étaient naturellement droitiers, à l'exception de Michelangelo qu'April avait vu écrire et dessiner de la main gauche. Ça pouvait ne rien dire mais April avait appris au fil des années à détecter tous les petits détails et celui-ci semblait avoir de l'importance.

– Pourquoi tes frères ne sont pas avec toi, Leo ? demanda April.

– Raph va bien ? s'inquiéta Casey.

Leonardo prit son temps pour sentir l'arôme du thé – ce n'était que du thé en sachet mais les habitudes ont la vie dure – et il souffla un peu sur le liquide brûlant.

– Nous nous sommes disputés, admit-il finalement.

– Encore ? s'étonna Casey. Bon sang, les gars, 'faut vous calmer sur la luzerne !

Leonardo apprécia moyennement la blague et plissa les yeux par-dessus sa tasse de thé.

– Nous avons toujours eu des divergences d'opinions, expliqua-t-il en haussant les épaules.

– C'est si sérieux que ça ? demanda April.

– Je l'ignore.

April soupira. Quand Leonardo ne voulait pas parler, il était impossible de lui tirer les vers du nez.

– Comment ça se passe, à New York ? reprit-elle.

– C'est plutôt calme.

– Pas trop d'ennuis ?

– Non.

– Leo, geignit April. Tu ne peux pas débarquer comme ça et ne rien nous dire ! On s'inquiète, sans nouvelles ! Et tu n'as pas répondu à l'appel de Splinter, ça l'a mis dans tous ses états!

Enfin, avant qu'il oublie avoir passé cet appel, corrigea April pour elle-même.

– Quel appel ? demanda Leonardo.

– On t'a laissé un message il y a un peu plus de deux semaines. Ne me dis pas que tu n'as pas vérifié ton portable depuis tout ce temps !

Leonardo posa sa tasse et attrapa son téléphone portable pour le déverrouiller. Il se concentra quelques instants sur l'appareil, ses sourcils se fronçant sous l'effort.

– Il n'y a rien dans l'historique venant de toi récemment, finit-il par dire.

– Quoi ? J'ai aussi laissé un message à Donatello un peu après. Il ne t'en a pas parlé ?

– J'ai été absent quelques jours, répondit Leonardo en posant le téléphone sur la table.

– Absent ? s'étonna April.

Leonardo hocha la tête mais ne s'expliqua pas.

– Ce n'est pas normal que tu n'aies pas reçu mon message, reprit-elle.

– Ils sont stockés dans un service ou quelque chose comme ça, à ce que j'ai compris. Donatello pourra vérifier.

– Un serveur, corrigea April.

Leonardo haussa les épaules. Ce n'était pas qu'il détestait corps et âme la technologie mais Leonardo préférait comprendre complètement quelque chose avant de l'utiliser. Tout ce qu'il ne pouvait pas intégrer et utiliser pleinement devenait inutile à ses yeux. Donatello avait bataillé pendant pratiquement six mois pour lui faire adopter un téléphone portable à écran tactile.

– Ce n'est pas normal, répéta April. Je peux ?

Leonardo tendit la main, encore une fois la gauche, pour pousser le téléphone sur la table. Il gardait la droite sur sa cuisse, sous le plateau, mais il la sortit de l'ombre lorsqu'il se rendit compte qu'April avait remarqué ce détail. Trop tard, Leo, pensa-t-elle pour elle-même en prenant le téléphone. Elle parcourut rapidement la liste des derniers appels – qui était Goku ? – et trouva le numéro de Donatello. Il n'avait pas été utilisé depuis plus de trois semaines, nota April en portant l'appareil à son oreille. Donatello décrocha à la deuxième sonnerie.

– Ce n'est pas le moment, Leo, annonça Donatello.

April haussa un sourcil. Elle n'avait jamais entendu Donatello lui parler sur ce ton. Qu'est-ce qui avait bien pu se passer entre ses garçons ?

– C'est April, corrigea-t-elle.

– Oh !

Changement radical dans la voix. Quelque part, ça fit plaisir à April.

– Ce n'est quand même pas le moment, continua Donatello.

– Ce ne sera pas long. Tu as accès à tes serveurs ?

– Non, je suis à la surface. Que se passe-t-il ?

– J'aimerais que tu vérifies les logs de vos appels téléphoniques.

– Un problème ?

– J'ai laissé un message à Leo il y a deux semaines et son téléphone n'en a pas trace. Je t'ai aussi laissé un message, le même soir.

– Je l'ignorais.

– Les logs sont toujours cryptés ? demanda April à tout hasard.

– Oui mais autant considérer nos lignes comme compromises. Je te contacterai.

Donatello raccrocha et April fit de même. Elle éteignit le téléphone portable de Leo tout en se levant de table, le posa sur le plan de travail, attrapa un maillet pour attendrir la viande et fracassa l'appareil avec, sous les yeux médusés de Casey. Leonardo ne dit rien. Il se contenta de hocher la tête lorsqu'April croisa son regard. Il savait très bien ce que cela signifiait : il y avait une brèche dans la sécurité.


Il régnait un silence de mort à l'arrière de la camionnette, si l'on exceptait les bruits inhérents à tout vieux véhicule. Emma, à la droite de Raphael, serrait les dents malgré son bras cassé et Donatello, un cran plus loin, n'était de toute façon pas un grand bavard. Il était assis bien droit, son bâton sur les genoux, les yeux fermés, mais Raphael savait qu'il restait attentif. D'ailleurs, Donatello ouvrit un œil pour regarder son frère. Raphael renifla et fixa Mark, en face de lui. Hope et Billy semblaient vidés – surtout le merdeux. Il fallait dire que ça n'avait pas été simple et qu'ils s'en étaient pris pas mal dans la tronche.

La camionnette ralentit et finit par s'arrêter.

– Parc du pont de Brooklyn, terminus, annonça Donald.

Donatello se leva en faisant attention à ne pas se cogner et ouvrit les portes arrières. Il sauta dehors puis tendit la main à Emma pour l'aider à descendre.

– Vous êtes sûrs que vous voulez pas qu'on vous raccompagne ? demanda Donald depuis l'avant.

– Et puis quoi encore ? répondit Donatello.

C'était étrange de voir Donatello de mauvaise humeur – ça n'arrivait pas souvent. Raphael pressentait qu'il allait se faire engueuler comme un gamin pris en faute et il commençait à redouter ce moment. Donatello était une cocotte-minute. Plus la pression montrait, pire ce serait.

Donald coupa le moteur et descendit aussi. Raphael se sentit obligé d'en faire autant mais les trois autres humains restèrent assis à l'arrière. De toute façon, ils étaient aux premières loges.

– Ça ira ? demanda Raphael à l'intention d'Emma.

– Ouais, marmonna-t-elle. J'vais prendre à abonnement à l'hosto, j'crois.

Raphael voulut lui poser une main sur l'épaule en signe de soutien mais Donatello lui attrapa le poignet avant que ça n'arrive.

– Tu en as assez fait comme ça, prévint Donatello.

Raphael fronça les sourcils et retira sa main. Pourquoi son frère s'interposait-il comme ça ?

– C'est toi qui l'as foutue dans cette situation, rappela sèchement Raphael.

– C'est toi qui m'y as forcé, répliqua Donatello sur le même ton.

– Joue pas les martyres, Donnie.

– Prends tes responsabilités, Raphie.

– Vous êtes adorables, commenta Emma, mais il est pratiquement quatre heures du matin et je bosse demain. Enfin, tout à l'heure.

– Tu vas pouvoir ? demanda Raphael. Avec ton bras, je veux dire.

– Nous autres, pauvres mortels, sommes condamnés à subir le labeur afin de nous sustenter. Et comme mes frais ont tendance à s'accumuler ces derniers temps suite à mes mauvaises fréquentations, il me faut bien aller à la mine.

– Tu pourrais te faire plus si tu bossais pour nous, lança Donald.

Raphael se tourna aussitôt vers le mutant qui perdit instantanément son petit sourire.

– Le Macaque reste en dehors de ça, rappela Raphael.

– Le Macaque approuve la décision du jury mais fais remarquer à ce même jury qu'il n'est pas compétent en la matière, ajouta Emma.

Raphael lui glissa un regard – qu'est-ce qu'elle racontait encore comme bêtise ? Elle ne pouvait pas parler normalement, comme d'habitude ? Raphael tiqua en apercevant le masque ébréché de singe furieux qu'Emma portait. Elle n'était pas la fille avec qui il avait partagé quelques jours de paix à ce moment-là mais bel et bien le Singe Rouge, un taré jouant les sentinelles masquées dans les rues de New York. Elle ne pouvait pas se permettre d'éclater en sanglots et de se réfugier dans ses bras maintenant, comme c'était arrivé après leur petite virée dans le métro. Le Singe Rouge avait une réputation à tenir. Après tout, il avait participé au massacre de la ligne G.

– Je disais ça comme ça, assura Donald en levant les mains en signe de paix. Et toi, Donnie ? Ça te tente ?

Donald se retrouva avec le bâton de Donatello sous la gorge, coincé contre la camionnette. Raphael renifla. « Donnie » était un surnom que Donatello ne tolérait que de la part de ses frères – et April, sous certaines conditions. Mark descendit à son tour, au cas où. Il jeta un coup d'œil à Donatello mais Raphael savait que ce n'était que de l'intimidation et il fit signe à Mark de se détendre.

– Un simple « non » m'aurait suffi, sourit Donald avec un brin de malaise dans la voix.

– Je ne dis pas non, répondit Donatello en maintenant la position, mais mes conditions seront certainement plus réfléchies que celles de mon frère.

– Elles étaient déjà pas mal, je t'assure.

Le bâton appuya un peu sur sa glotte.

– Je vous assure, corrigea Donald.

Raphael aperçut du coin de l'œil Mark qui faisait le tour de la camionnette.

– Un problème, Mark ? demanda-t-il au mercenaire.

– On n'a pas été dérangé par la police de toute la soirée, répondit Mark en se retournant. Je trouve ça étrange.

– C'est l'un de mes nombreux talents, dit Donatello en rangeant son bâton dans son dos.

– Comment ça ? s'étonna Donald.

– Mes secrets sont monnayables, répondit Donatello, mais ils sont chers. Très chers.

Raphael ouvrit de grands yeux. Il n'en croyait pas ses oreilles. Depuis quand Donatello vendait-il ses services ?

– J'en avertirai mon patron, assura Donald.

Le téléphone de Donatello sonna mais il ne décrocha pas tout de suite. Il fronça les sourcils en apercevant le nom affiché à l'écran.

– Ce n'est pas le moment, Leo.

C'était Leonardo. Raphael sentit un étrange mélange de soulagement et de colère l'envahir. Il n'avait pas tué son frère. C'était une bonne chose. En tout cas, il essaya d'imprimer cette idée dans son cerveau. L'habitude lui disait qu'il aurait dû finir le travail mais il n'aurait pas pu vivre avec ça sur la conscience. Leonardo jouait peut-être les infâmes connards ces derniers temps mais il était son frère. Ça ne dérangeait pas Raphael d'être un meurtrier – il avait été éduqué dans cette optique, après tout – mais un fratricide était une toute autre histoire. Le pire était qu'il n'arrêtait pas de penser à la réaction de Splinter s'il avait effectivement tué son frère. Le vieux rat ne se serait pas mis en colère, il se serait effondré d'avoir perdu son fils préféré. Cette pensée ravageait Raphael à chaque fois qu'elle revenait l'ennuyer. Pourtant, il s'était juré bien des années plus tôt de ne plus se laisser influencer par Splinter.

– Oh ! reprit Donatello en changeant complètement de ton. Ce n'est quand même pas le moment.

Ce n'était pas Leonardo. Raphael haussa un sourcil, question silencieuse que Donatello vit mais chassa d'un geste de la main.

– Non, je suis à la surface. Que se passe-t-il ?

Ça devait être Michelangelo. Raphael ne l'avait pas vu de la soirée et il s'était demandé plus d'une fois où il pouvait bien être. Michelangelo avait tendance à coller Donatello lorsque Raphael n'était pas dans les parages. Il aurait dû participer à cette embuscade, en toute logique.

– Un problème ? demanda Donatello.

Raphael serra les poings. Il détestait être tenu à l'écart. Si ses frères avaient des problèmes, il devait les aider et tant pis pour Basile. Il comprendrait certainement que la famille était prioritaire – et dans le cas contraire, Raphael se fichait royalement de son avis.

– Je l'ignorais, poursuivit Donatello avant d'écouter la réponse. Oui mais autant considérer nos lignes comme compromises. Je te contacterai.

Il raccrocha et jeta son téléphone par terre pour l'écraser de son bâton. Brèche dans la sécurité, comprit Raphael. Il porta la main à sa ceinture mais se rappela trop tard qu'il avait laissé son téléphone chez eux en partant.

– Ton téléphone, Goku, demanda Donatello en tendant la main vers le Singe.

– Mais il est neuf ! protesta-t-il.

– Je t'en fournirai un autre.

Le Singe obtempéra et vit son téléphone finir en petits morceaux sur le bitume.

– C'était qui ? demanda Raphael.

– En quoi ça te concerne ? rétorqua Donatello.

– Ça me concerne si c'était l'un de mes frères, quand même !

– Ah, parce que tu te soucies de nous, maintenant ? Il me semblait pourtant que tu avais décidé de partir de ton côté. Deux fois.

Raphael fusilla Donatello du regard mais son frère ne cilla même pas. Oui, il était parti et Leonardo était la raison de ses fuites à chaque fois. Cependant, Raphael n'était pas parti à cause de la colère qu'il ressentait envers son frère la deuxième fois. Certes, Leonardo l'avait énervé en tapant là où il savait que ça ferait mal mais Raphael n'avait pas claqué la porte hors de lui. Voir Leonardo étendu dans son propre sang l'avait soulagé. Lui, Raphael, était capable de tuer son frère, le parfait petit soldat à son papa, l'incroyable et fantastique Leonardo, sans peur et sans reproche. Il l'avait surpris puis réduit à l'impuissance, même aveuglé par la colère. Raphael avait eu la preuve définitive qu'il était meilleur que Leonardo malgré son tempérament. Et ça lui avait fait peur. Soudainement, plus personne ne pouvait se mettre en travers de sa route, plus personne ne pouvait le ramener à la réalité. Raphael avait été terrorisé par cette idée.

– Donnie, geignit le Singe en se tortillant, j'ai mal...

Donatello rompit le contact oculaire et se tourna vers le Singe qui se tenait le bras gauche contre son torse. Raphael s'en voulut. Il s'était laissé emporter par la bataille et il n'avait pas prêté attention à ses alliés – comme au bon vieux temps. Raphael avait percuté Emma en reculant et elle s'était vautrée par terre. Par réflexe, elle avait tendu le bras gauche en avant. Si Raphael n'avait pas fait cette erreur, Emma s'en serait sorti avec seulement de nouveaux hématomes. Sa technique ne s'était pas améliorée mais quelque chose avait changé dans sa tête, comme un déclic. Raphael l'associait à cette sensation qu'il avait lorsqu'il comprenait le « truc » d'une technique. Soudainement, toutes les pièces du puzzle se mettaient en place et tout paraissait évident, facile. Quelque chose de similaire s'était passé chez Emma. Elle avait compris quelque chose qui avait radicalement changé sa manière d'aborder un combat – mais elle était toujours trop cambrée.

Donatello posa doucement sa main dans le dos d'Emma et la poussa gentiment en avant. Raphael fronça les sourcils – depuis quand Donatello était-il aussi attentionné ?

– Y'a le Brooklyn Hospital Center vers la station DeKalb Avenue, informa Donald.

Donatello et le Singe Rouge regardèrent Donald de ce même regard qui disait clairement « tu me prends pour un idiot, peut-être ? ».

Emma ne pouvait pas aller directement dans un hôpital à cause de son costume. Elle devrait probablement repasser chez elle pour se changer et se démaquiller – elle entourait ses yeux de noir pour qu'on ne voit pas sa carnation dans les orbites de son masque, ce qui lui donnait un air de panda. Donatello l'accompagnerait au moins jusque-là. Et puis, se rendre dans un hôpital recommandé par un type qui voulait connaître son identité était effectivement idiot. Donald n'aurait qu'à se présenter le lendemain à l'accueil et baratiner une secrétaire ou deux pour savoir si une fille était venue au petit matin pour un bras cassé. Non, se reprit Raphael. Donald ignorait que le Singe Rouge était une fille. Il était soudainement content de ne pas avoir pris Kitty avec eux. Avec son flaire, elle aurait repéré la supercherie.

– Je disais juste ça comme ça, assura Donald en souriant.

– Je vous contacterai lorsque j'aurais un moment, informa Donatello.

– Voulez-vous ma carte de visite ?

Donatello renifla – comme s'il avait besoin de ça pour retrouver quelqu'un. Donald n'insista pas.

– Quant à toi, petit frère, reprit Donatello en se tournant vers Raphael, notre conversation n'est pas terminée.

– J'm'en doute, râla Raphael.

– Et la nôtre n'a même pas commencé, ajouta le Singe Rouge.

– Quoi ?

– Je veux bien être le Spider-Man de ton Deadpool mais il faut que tu te reprennes sérieusement. Sinon, adieu Team Red, bonjour Team Green.

– Hein ? s'enfonça Raphael alors que Donatello plissait les yeux.

– Ton petit-copain est en train de rompre, traduisit Billy en ricanant depuis l'arrière de la camionnette.

Raphael donna un coup de pied dans la portière qui se rabattit sur le merdeux. Il était trop abasourdi pour se mettre en colère devant ce qu'il supposait être une menace.

– Il a jamais été question de Team Red, rappela-t-il.

– Chapitre quatre ! lança le Singe. Je cite : « Team Red si je gagne ? », (puis en imitant Raphael :) « Parce que tu crois que t'as une chance contre moi ? », (à nouveau avec sa voix normale :) « Y'a toujours moyen de se faire un tank. Mais, dans l'éventualité où je perdrais, j'accepterais d'être ton faire-valoir. » Et j'ai gagné.

– Ah bon ? grogna Raphael.

– Ton cœur, répondit le Singe en battant des cils.

Raphael écarquilla les yeux mais se reprit aussitôt.

– Tu es vraiment dérangé, répliqua-t-il en insistant sur chaque mot.

– Et je croyais que tu avais mal, ajouta Donatello en poussant Emma pour qu'elle avance.

– Rien que l'amour ne puisse guérir ! lança-t-elle en faisant semblant de résister.

– C'est ça, grommela Donatello. Tu feras part de ta découverte révolutionnaire aux gentils docteurs. Maintenant, avance.

Le Singe se retourna une ou deux fois pour leur dire au revoir de la main avant que Donatello ne le soulève pour le jeter sur son épaule. Ils disparurent dans les ombres de l'autre côté de la rue.

– Drôle de type, commenta Mark en remontant dans la camionnette.

Raphael renifla. Foutu Macaque, pensa-t-il en tournant les talons.