Till Kingdom come
Chapitre 21
Nature does nothing uselessly
Lars regarda par la vitrine pour voir qui il y avait dans le café. Il était en retard sur sa livraison et il n'était pas sûr que le gérant du Lair, Alex, soit encore là parce qu'il était plus de dix-huit heures. Comme pour confirmer ses craintes, Lars vit la nouvelle barmaid à son poste, un bras dans le plâtre en écharpe. Son habituelle petite troupe de fanboys se pressait autour du comptoir. Lars ne pouvait pas blairer cette fille, Eva ou quelque chose comme ça. Elle était trop grande, trop maigre, toute plate et son sens de la répartie était trop aiguisé à son goût. Elle était l'exact opposé de ce que Lars aimait chez les femmes.
Il avait cependant une livraison à faire et Lars poussa la porte du Lair, accueilli par la climatisation – que Dieu bénisse l'Amérique et la climatisation ! Il s'approcha du comptoir et fit signe à la fille. Elle finit de servir un client qui repartit vers sa table avec sa tasse puis vint vers lui. Autre chose que Lars n'aimait pas chez elle : elle détestait sa bande dessinée. Il l'avait entendue une fois en parler avec le serveur qui était là de temps en temps. Cependant, il devait lui reconnaître qu'elle était toujours accueillante et souriante avec les clients.
– Bonjour monsieur Cooper, sourit-elle. Alex vous attend.
– Il est encore là ?
– Oui, derrière. Je vais le chercher, ne bougez pas.
Lars hocha la tête et s'assit sur un des hauts tabourets pendant que la fille partait à l'arrière de la boutique. Il posa son carton sur le comptoir et attendit en silence, jetant un coup d'œil alentours. Il aimait bien le Lair. Il fréquentait cette boutique depuis qu'il était adolescent mais le précédent propriétaire, Georges, avait vendu alors que son commerce périclitait. Lars avait eu de gros doutes sur Alex Ackerman, au début. Il était plus jeune que lui d'une année et avait des étoiles dans les yeux dès qu'il commençait à parler de ce qui lui tenait à cœur. Alex avait inauguré la partie café du Lair après deux mois de fermeture pour travaux. Lars avait été plutôt septique à propos de cette idée, surtout en voyant que le café attirait toute une nouvelle gamme de clients qui ne venaient pas pour les comics. Les gens du quartier s'étaient aussi mis à fréquenter l'endroit. Il fallait dire que les deux cuisinières étaient douées. L'une d'elle était la femme d'Alex, Kenedy, un joli brin de fille originaire de Philadelphie, elle aussi fan de comics et assez populaire dans le monde du cosplay. Elle était malheureusement enceinte et Lars ne la voyait plus beaucoup au Lair.
La sœur d'Alex revint à son poste.
– Il est au téléphone avec un fournisseur, ça peut prendre un peu de temps. Vous voulez boire quelque chose en attendant ? C'est la maison qui offre.
– Un Coca, répondit Lars. Sans citron.
– Ça marche.
Elle lui apporta son verre presque instantanément puis partit s'occuper d'un client, un grand type noir propre sur lui, la trentaine, qui venait déposer une assiette et une tasse. Lars s'intéressa à leur conversation tout en sirotant son soda – ce n'était pas comme s'il avait autre chose à faire, après tout.
– C'était très bon, Emma, dit le grand type.
Voilà, c'était ça, son prénom. Lars se demanda si c'était le diminutif d'Emmanuelle ou quelque chose comme ça.
– Merci Jim, répondit-elle avec un sourire. Je transmettrai aux cuisines, ça leur fera plaisir.
– Oh, ce n'est pas toi qui cuisines ? la taquina-t-il.
– Oula, non. J'ai pas envie d'empoisonner les gens.
– Tu dis ça mais je suis sûr que tu te défends très honorablement.
Roule-lui une pelle et on en parle plus, pensa Lars en soupirant. Flirter avec la barmaid était certainement ce qu'il y avait de plus désespéré au monde.
– Mes pancakes sont appréciés, poursuivit Emma avec un sourire.
– Et qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? demanda l'homme en pointant le plâtre du doigt.
– Rien de bien extraordinaire : je suis tombée dans les escaliers, chez moi.
Cette fille n'avait pas de chance. Elle s'était faite agressée le mois précédent, si Lars se souvenait bien. Elle avait été couverte de bleus pendant un moment et voilà qu'elle se cassait le bras. Il y avait des gens, comme ça, qui feraient mieux de consulter des oracles avant de se lever le matin.
– Ah oui ?
– Eh oui. Je sais que ce n'est pas vraiment héroïque mais c'est comme ça. Crois-moi, j'aurais préféré être blessée au combat, victorieuse d'une armée de clones de l'Empire.
Le type rit. Lars leva les yeux au ciel.
– Tu risques pas grand chose, ils savent pas tirer.
– C'est leur nombre qui est effrayant, contra Emma. C'est comme pour les zombies : un, ça va, dix, ça se tente, cent, t'es dans la merde.
– Hey, t'as vu World War Z ?
– Ouais et je regrette le temps que j'ai perdu devant ce navet. Le livre est tellement mieux !
– C'est clair. Et Pacific Rim ?
– Pas eu le temps.
– Je l'ai pas encore vu non plus. On pourrait y aller ensemble.
Nous y voilà, pensa Lars. Il aurait pu coller un encart sur cette scène : cliché. Il en rajouterait un autre juste pour le plaisir : pathétique.
– Je t'aime bien, Jim, répondit Emma, mais je préfère passer mes rares soirées libres avec mes frangins.
– Tes frères ou ton petit ami ? demanda Jim sans se laisser démonter.
– Quel petit ami ?
– Tu vas pas me faire croire qu'une chouette fille comme toi est célibataire.
– Oh oh oh... Arrête avec tes gros sabots, Jimmy. En plus, t'es vieux, c'est glauque.
– Dis-moi au moins si j'ai une chance.
– Pas une.
– Alors il y a vraiment quelqu'un dans ta vie, sourit Jim. On en parlait avec Alex et la bande l'autre jour. On trouvait que tu avais l'air un peu préoccupé, ces derniers temps, à toujours avoir la tête dans les nuages et les yeux dans le vague.
La barmaid piqua un fard et profita de l'arrivée de son frère dans la salle pour détourner la conversation.
– Alex, vire ton pote, il m'embête ! Et monsieur Cooper t'attend là-bas.
– Alors, Jim ? demanda Alex d'un ton intimidant en croisant les bras. Tu sais si elle a un petit ami ?
– Elle a rien lâché, rit Jim.
– Vous étiez de mèche, râla Emma. Je vous déteste.
Alex tapota l'épaule de son ami en riant puis se dirigea vers Lars. Il portait le T-shirt bleu marine des employés au logo du Lair, tendu sur ses pectoraux. Alex Ackerman avait le physique pour être un superhéros, d'après Lars. Il était grand, musclé, la mâchoire carrée et beau gosse, ses lunettes lui donnant même un petit côté intello, l'archétype du gars trop bien sur lui pour être réel. Quand Lars passait le matin et qu'Alex était derrière le comptoir, il y avait toujours énormément de filles dans la boutique.
– Salut, Lars ! lança Alex. Comment vas-tu ?
– La chaleur me tue, répondit Lars. Désolé d'être en retard.
– Pas de souci, j'avais de la comptabilité à me farcir de toute façon. On passe dans mon bureau ?
Lars hocha la tête et suivit Alex à l'arrière de la boutique, son carton sous le bras. Le bureau était une petite pièce encombrée avec une minuscule fenêtre en hauteur donnant sur une ruelle mais Alex avait réussi à faire de ce placard un endroit pas trop désagréable, surtout grâce au coup de peinture blanche qu'il avait passée sur les murs. Alex dégagea un peu de place sur son bureau, déplaçant des classeurs plein de papiers à côté de son ordinateur, et Lars y déposa son carton. Alex en sortit le cinquième opus des aventures du Singe Rouge. Lars était particulièrement satisfait de la couverture, à défaut d'autre chose. On voyait le Singe de trois quart, une main retirant son masque, et on découvrait un regard animal dessous, le tout en bichromie noire et rouge. C'était la première fois que le Singe retirait son masque, confirmant ce que les lecteurs avaient deviné : le Singe n'était pas humain.
– T'as changé d'imprimeur, remarqua Alex avec un sourire.
– Oui. Les ventes ont été bonnes ces derniers temps, du coup je me suis permis cette petite folie.
Tout ça grâce au guignol dont Lars s'était inspiré. Il n'avait jamais imaginé que cette sentinelle l'aiderait à ce point. Ses frasques dans les journaux avaient attiré les lecteurs. Et la police, aussi. Lars se serait bien passé d'elle. Des types étaient venus l'interroger à plusieurs reprises après le massacre de la ligne G et Lars avait eu toutes les peines du monde à leur faire comprendre qu'il n'avait strictement rien à voir avec ce taré. Oui, il s'était inspiré de lui pour son histoire mais il ne l'avait jamais rencontré et ne savait pas qui il était. Quand la police en avait eu terminé avec lui, Lars avait dû affronter la presse. Maintenant que la tension était un peu retombée, il pouvait souffler un peu et se concentrer sur ses planches. Il y avait bien cette Rodriguez qui l'appelait régulièrement mais Lars avait arrêté de répondre à ses appels.
– On m'a demandé si tu allais parler du massacre de la ligne G, annonça Alex en feuilletant la bande dessinée.
– La police me l'a déconseillé.
– Hum. C'est peut-être mieux comme ça, en effet. Cette affaire t'a fait de la pub mais c'est mieux de rester en dehors des histoires de ce type.
– Ouais, c'est ce que je me suis dit aussi.
C'était un mensonge. Lars avait jubilé en regardant les informations le lendemain du massacre. Il avait su que ses ventes allaient exploser et il avait planché toute la journée à esquisser tout un chapitre de bataille acrobatique dans et entre des wagons de train entre le Singe et ses ennemis, les hommes de main du Professeur Arsus, le créateur du Singe. Evidemment, Lars avait aussi intégré un « monstre vert plus grand qu'un homme » dans ce chapitre. D'abord l'ennemi du Singe, il se joignait finalement à lui pour lutter ensemble contre les plans de leur père. Lars avait choisi d'en faire un mutant, comme le Singe, mais celui-ci était issu d'une tortue. Il ne savait pas trop pourquoi il avait choisi cet animal mais ça lui avait paru plus approprié qu'une grenouille – trop français – ou un lézard – franchement, qui aurait peur d'un lézard mutant ? Il avait conservé le nom de Monstre Vert car la tortue mutante se considérait comme une abomination, un cauchemar sur pattes fait pour tuer sans relâche. Il avait trouvé cette idée de passé terrible tout en dessinant. C'était un peu classique mais il n'était pas en position pour pouvoir trop innover, de toute façon.
Le chapitre était passé à la trappe après la visite des policiers. Lars s'était contenté de suivre son scénario originel, à savoir que le Singe cherchait le Professeur Arsus à travers la ville pour mettre un terme à ses expériences. Lars avait cependant conservé le chapitre du train, au cas où. Peut-être pourrait-il le publier plus tard, quand tout ça se serait tassé.
– Il te reste des exemplaires du premier chapitre ? demanda Alex en reposant le livret. On m'en a demandé.
– T'as réussi à vendre les copies qu'il te restait ?
– Pas exactement, sourit Alex d'un air gêné. En fait, j'avais une cinquantaine de numéros qui me restaient sur les bras et ça se vendait pas, alors je les ai bazardés y'a deux mois de ça. Crois-moi, je le regrette maintenant.
Lars n'en croyait pas ses oreilles. Comment ça, « bazarder » ? On ne bazardait pas le travail des autres comme ça, quand même ! Certes, Alex lui avait acheté tout le carton de cent exemplaires et c'était lui qui avait perdu de l'argent dans l'histoire mais Lars n'appréciait pas qu'on sous-estime comme ça son travail.
– J'ai une réimpression de prévu, informa Lars de mauvaise grâce. Je peux encore te mettre dedans.
– Cool. J'aimerais cent exemplaires, dans ce cas.
Seulement cent, pensa amèrement Lars. Il fallait être réaliste : le Lair vivait surtout de sa partie café. Les grosses séries de comics se vendaient bien mais les petits indépendants tentant leur chance comme Lars n'avaient pas un public énorme. Quand ils arrivaient à mille exemplaires d'un chapitre, c'était déjà beau.
Alex lui fit un chèque pour les cent exemplaires du chapitre cinq et un autre pour l'acompte de la réimpression. Lars les empocha, signa un reçu et sortit du bureau, Alex le raccompagnant. Il y avait un type immense ressemblant à Alex au comptoir, discutant avec la barmaid. Il n'avait pas l'air content et Alex le remarqua aussi.
– Ah, la famille, soupira Alex en ouvrant la porte à Lars. Merci d'être passé.
– De rien, répondit Lars.
Il sortit du Lair et s'attarda un peu devant la vitrine pour regarder ce qu'il se passait. Alex remplaça sa sœur au comptoir et l'envoya à l'arrière avec l'autre frère. Ça allait barder, pensa Lars en traversant la rue, et cette idée ne lui déplaisait pas.
– Et tu as pensé à papa, bon sang ? demanda Derek en atteignant le pallier de son étage.
– Evidemment, soupira Emma derrière lui.
– Qu'est-ce que je lui dirais, hein, s'il t'arrivait quelque chose ? De vraiment grave, je veux dire ? Il m'a demandé de veiller sur toi, bon sang !
– Je suis majeure, bordel, répondit Emma en serrant les dents.
– Mais tu es et resteras sa fille et ma petite sœur !
Derek sortit ses clés de sa poche et en glissa une dans la serrure.
– Ta soi-disant agression l'a mis aux quatre-cents coups, il a failli venir pour te voir, et maintenant tu as un bras dans le plâtre !
– Techniquement, c'est de la résine.
Derek fusilla sa petite sœur du regard et elle lui tira la langue. Parfois, il valait mieux lâcher l'affaire. Derek avait beau adorer sa petite sœur, elle pouvait parfois être particulièrement chiante – comme toutes les petites sœurs, supposait-il, mais il n'en avait qu'une et préférait la garder vivante or Emma prenait beaucoup de risques ces derniers temps. Elle lui avait assuré qu'elle allait se calmer, que son personnage était de toute façon grillé et qu'il valait mieux pour elle qu'elle ne sorte plus dans son costume mais elle avait rempilé la nuit précédente. On ne parlait que de ça au poste aujourd'hui : la course-poursuite endiablée entre le Singe Rouge et les Foots sur les autoroutes de New York. Etrangement, la police n'avait pas été prévenue de ce qu'il se passait et toutes les patrouilles avaient été dispatchées loin des zones où le Singe Rouge était passé. On parlait de piratage des communications, d'acte terroriste et ainsi de suite. Le maire était furieux. Il avait passé la journée à brailler dans son bureau, les ordres et les menaces se répercutant à tous les niveaux de la police. Derek entendait encore son chef leur hurler que c'était inacceptable, que ces tarés en costume devaient être arrêtés. Seulement voilà : Derek n'arrivait pas à se résoudre à passer les menottes aux poignets d'Emma.
Soupirant lourdement, Derek tourna la clé et ouvrit la porte.
– Allez, entre, grommela-t-il.
Emma le dépassa en trottinant et alluma la lumière. Derek hurla aussitôt, sautant pratiquement au plafond. Là, au milieu de son salon, assise sur son canapé, se tenait une tortue géante, avec peau verte, carapace brune, bras immenses, jambes musclées et bandeau sur les yeux. Elle tourna à peine la tête vers eux.
– C'est moi ou tu y prends goût, Donnie ? demanda Emma en posant son sac à dos à côté de la porte.
La tortue eut un petit sourire en coin pour toute réponse. Derek vérifia que les voisins ne s'intéressaient pas à ses affaires, referma la porte derrière lui et tira les verrous. Il resta cependant plaqué contre le bois. Il ne savait pas s'il devait sortir son arme ou pas. C'était une intrusion, d'accord, mais est-ce que la tortue était là pour le voler ? Non, peu probable. Est-ce qu'elle était là pour le blesser ? Le menacer ? Ou récupérer son âme ou n'importe quoi d'autre ?
– Je crois que ton frère panique, annonça la tortue.
– Elle... Elle parle, bredouilla Derek.
– Il, corrigèrent en même temps la tortue et Emma.
– Derek, continua Emma, je te présente Donatello. Donatello, Derek.
– Nous nous sommes déjà croisés, informa la tortue en se levant du canapé.
Elle s'approcha tranquillement de Derek et il la reconnut à sa silhouette plus longiligne et plus haute que les trois autres. C'était le sujet Delta, le moins agressif du groupe d'après les analyses des rares vidéos où on les voyait combattre. Le moins agressif mais pas le moins efficace non plus. Il savait se battre, il ne fallait pas l'oublier. Et Delta disait qu'ils s'étaient déjà rencontrés. Derek lui devait sa vie, dans ce cas. Ça le dérangeait un peu, quelque part. Son intégrité de policier était déjà mise à rude épreuve par sa petite sœur, il n'avait pas non plus envie de savoir qu'il était redevable à l'un des responsables de tout le bordel qu'il y avait en ville depuis quelques temps.
La tortue tendit une grande main verte vers Derek. Il couina.
– Il a une petite phobie en ce qui concerne tout ce qui n'est pas aseptisé, intervint Emma.
– Oh. Désolé, s'excusa la tortue en retirant sa main.
Elle n'avait pas l'air désolé du tout mais, pour sa défense, il n'était pas facile de décrypter les traits de son visage. Elle aurait pu être furieuse ou sur le point de pleurer, Derek n'avait aucun moyen de savoir.
– Bon, moi je vais aller aux toilettes parce que je me sens toute petite entre vous deux et que j'aime pas ça, annonça Emma en s'éloignant déjà.
Traitresse, pensa Derek. Puis il réalisa avec une seconde de retard que la tortue était plus grande qu'Emma mais bien plus petite que lui. Elle sembla aussi noter la différence de taille à ce moment-là et elle fronça un peu les sourcils – ou le bourrelet sus-orbital ou quelque fut le nom de cette partie-là sur l'anatomie d'une tortue géante. Derek connaissait ce petit pli. C'était celui des personnes habituées à être plus grandes que tout le monde et qui rencontraient soudainement quelqu'un les dépassant. Ça n'arrivait pas souvent à Derek parce qu'il atteignait presque les deux mètres mais il l'avait souvent vu chez d'autres personnes de grande taille.
– Je sais que ce n'est pas la meilleure des introductions, reprit la tortue en se reculant un peu, mais il me fallait voir Emma.
– P-Pourquoi ? demanda Derek.
– Différentes choses. Oh et ne vous inquiétez pas : je n'ai pas l'intention de la ravir. Je pense même que vous avez eu une bonne idée en la forçant à venir chez vous pendant quelques temps.
– Comment tu... euh vous savez ça ?
– Je vous ai entendu en parler lorsque vous êtes passés chez elle, tout à l'heure.
– Hein ?
– J'étais de l'autre côté de la rue, dans l'église en travaux. J'attendais qu'elle rentre chez elle, en fait.
– Ah... Et comment avez-vous fait pour trouver où j'habitais ?
– Votre adresse m'est connue depuis un certain temps.
– De-depuis que... v-vous...
– Oh, non, pas aussi longtemps, le rassura la tortue, mais quelques semaines, dirons-nous. Il m'a fallu me renseigner sur Emma pour des questions de sécurité. Vérifier qui sont les membres de la famille fait partie de la procédure.
Emma sortit de la salle de bain et leur lança un regard curieux. La tortue se désintéressa de Derek et récupéra un vieux sac de sport élimé sur le canapé.
– J'ai le téléphone, annonça-t-elle en fouillant dans son sac. Même modèle, ça évitera les questions. Dernière version d'Android, rooté, patché, crypté, anonymisé, la totale.
– T'en fais pas un peu trop, Don ? demanda Emma en le regardant faire.
– En matière de sécurité, il vaut mieux en faire trop que pas assez. Nous l'avons appris à nos dépends.
La tortue donna un téléphone à Emma qui se mit à tripoter l'objet.
– Donnie, pourquoi la mémoire n'est pas vide ? demanda Emma d'un air soupçonneux.
– J'avais fait une copie de la mémoire de tes précédents téléphones. Enfin, c'est automatique. Quand j'ouvre une session à un téléphone inconnu, la mémoire est automatiquement copiée pour analyse ultérieure.
– Tu parles de sécurité mais tu as fouillé dans mes affaires...
– Tes photos n'ont rien d'extraordinaire.
Emma fit une grimace.
– J'ai un service à te demander, poursuivit la tortue en sortant de son sac un petit paquet avec un post-it dessus.
– Quoi donc ?
– J'aimerais que tu postes ça pour moi, s'il-te-plaît.
– C'est pas une bombe, hein ?
– Non. C'est le téléphone pour Leo. Il n'est pas à New York en ce moment.
– Voyage initiatique ?
– Quelque chose comme ça, oui, sourit la tortue.
– Ça roule, ma poule, répondit Emma en prenant le paquet sous le coude.
– J'aurais préféré que ton frère ne soit pas là pour aborder le sujet suivant mais tant pis. J'ai autre chose pour toi.
– Oh, c'est Noël.
Derek se décrispa. Il osa s'approcher de la tortue et d'Emma, quoi qu'il rasa les murs, et il se plaça derrière sa petite sœur, la prenant par les épaules.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda Derek. Rien de dangereux, j'espère.
– Non, assura la tortue.
Elle sortit une enveloppe dodue de son sac qu'il tendit à Emma. Celle-ci posa le paquet et son nouveau téléphone sur la table basse avant de regarder le contenu de l'enveloppe. Elle était pleine de billets de banque, de grosses coupures qui plus est. Il devait facilement y avoir dans les cinq mille dollars là-dedans.
– De l'argent ? s'étonna Derek. C'est quoi, cette histoire ?
– Pour les frais d'Emma, expliqua la tortue.
– Je peux pas accepter, Don, dit-elle en lui tendant l'enveloppe. Je râlais hier soir mais...
– J'insiste, coupa la tortue, poussant gentiment sa main. Les frais hospitaliers ne sont pas donnés dans ce pays et ce peut être un problème.
– Y'a beaucoup plus que le montant de mes factures.
– Fais ce que tu veux du surplus, ça m'est égal. Utilise-le, jette-le par la fenêtre, distribue-le à plus nécessiteux que toi, c'est à toi de voir.
Emma hocha la tête et déposa l'enveloppe sur la table basse.
– D'où vient cet argent ? demanda Derek.
– Je ne peux pas trop vous en dire. Disons qu'il provient de mon nouvel associé.
Emma sembla comprendre de quoi la tortue parlait et Derek aurait payé cher pour savoir lui aussi. D'après ses conclusions, le clan Hamato agissait seul, bien qu'il se soit associé occasionnellement avec un grand type portant un masque de hockey – un sacré taré d'après les rapports de police. Mais la situation avait changé, se rappela Derek. Que pouvaient-elles faire à quatre contre le clan des Foots ? Trouver des alliés avait dû être une nécessité. Cependant, ces alliés étaient de trop généreux donateurs. L'instinct de Derek lui hurlait « mafia » aux oreilles. Quoi de mieux que le monde de la nuit pour financer des guerres secrètes ? Derek mit cette idée de côté. Il fallait qu'il creuse la question.
– J'ai encore ceci pour toi, annonça la tortue en produisant une petite carte de visite.
Emma la prit du bout des doigts et Derek put lire par-dessus son épaule. Il n'y avait que l'inscription « B.O.B. » avec un numéro de téléphone en-dessous.
– S'il nous arrivait quelque chose et que ta vie se retrouvait en danger, appelle ce numéro, expliqua la tortue. Bob t'aidera.
– C'est le frère caché au passé trouble de la saison huit ? demanda Emma.
– Plutôt le jumeau démoniaque de la saison douze, sourit la tortue. Mais ne t'inquiète pas : j'ai toute confiance en lui. Je dois cependant te prévenir qu'il est un peu... particulier.
– J'ai rencontré plein de gens particuliers ces derniers temps, répondit Emma en haussant les épaules. Même pas peur.
La tortue approuva de la tête. Elle referma son sac et attrapa un long bâton en bois par terre, devant le canapé.
– Bien, j'en ai terminé avec les formalités. Des questions ?
– Tu as vu Raphael ? demanda Emma.
– Oui, plus tôt dans la soirée. Je l'ai engueulé pour deux, dit la tortue en levant le pouce.
– Qui est Raphael ? demanda Derek.
La tortue hésita un instant avant de répondre.
– L'un de mes frères. Pour vous, ce doit être le sujet Alpha.
Derek tiqua. Comment Delta était-elle – ou il, peu importe – au courant ? Cette classification était plus ou moins officieuse puisque les rapports sur le clan Hamato étaient plus le hobby d'une petite bande de passionnés au sein de la police qu'autre chose. Certes, les archives les concernant avaient été visitées mais...
– C'est vous qui êtes entrée par effraction aux archives de la police scientifique ? demanda Derek.
La tortue parut sincèrement étonnée.
– T'y es pas, frangin, intervint Emma. Pourquoi les gars se seraient contentés de voler quelques échantillons s'ils avaient été capables d'entrer aux archives ? Ils auraient eu meilleur temps de tout détruire.
Derek comprit qu'il avait été la cause de l'étonnement de son invité surprise, pas sa question. A posteriori, elle était effectivement stupide.
– Je connais les responsables de cette effraction, déclara la tortue. Cependant, ils servent actuellement mes intérêts personnels et je ne peux vous les livrer. Je vous transmettrai toutes les informations nécessaires en temps voulu. Et je m'arrangerai pour qu'elles vous parviennent s'il m'arrivait de mourir.
– C'est mieux que rien, je suppose, répondit Derek. Vous... Vous avez des chances de gagner contre le clan des Foots ?
– A l'heure actuelle, la probabilité de notre victoire tourne autour de cinq pour-cents mais nous travaillons à l'amélioration de ce résultat.
– Il parle tout le temps comme ça, lui glissa Emma.
La tortue lui donna une petite tape sur le sommet du crâne mais Emma en rit.
– Avant que je parte, je tiens à vous dire ceci, Derek : votre sœur n'est pas responsable des événements récents. A chaque fois, nous avons sollicité l'aide du Singe Rouge d'une manière ou d'une autre.
– C'est pas..., commença Emma.
La tortue la fusilla du regard et Emma se tassa instantanément. Autrement dit, Emma avait cherché les ennuis. Ce n'était peut-être pas le moment de lui poser des questions mais Derek se jura de l'obliger à lui raconter toute l'histoire dès qu'il en aurait l'occasion.
– Fais attention à toi, Emma, reprit la tortue. Le Singe Rouge ne doit pas sortir seul, c'est impératif. Sois attentive à ton environnement et prends garde aux personnes que tu rencontreras dorénavant. Notre allié a l'air très intéressé par le Singe et, s'il est capable de nous trouver, il peut en faire autant avec toi avec les informations suffisantes. Evite au maximum de nous contacter. Nous ferons de même de notre côté.
Emma hocha la tête. La tortue hésita à reprendre.
– Je préfèrerais que tu restes particulièrement distante de Raphael. Tu le perturbes et il n'a pas besoin d'être poussé à la faute en ce moment.
– Comment ça, je le perturbe ? s'étonna Emma.
– Votre relation n'est pas en adéquation avec notre style de vie ou nos objectifs actuels.
– Relation ? s'étrangla Derek. Quel genre de relation ?
– Ils sont amis, répondit la tortue en fixant Emma droit dans les yeux, mais nous avons besoin d'alliés en ce moment. Tu comprends la différence qu'il existe entre les deux, n'est-ce pas, Emma ?
– Oui.
– Je t'apprécie, continua la tortue en tripotant son bâton, et je pense que je n'aurais pas eu trop de mal à accepter ton influence dans d'autres circonstances mais, Emma, si tu mets en danger l'un de mes frères, j'emploierai tous les moyens à ma disposition pour que cela cesse.
– Je comprends, répondit Emma en baissant les yeux.
Il s'agissait clairement de menaces. Emma lui avait assuré qu'elle ne faisait rien sous la contrainte mais elle recevait tout de même des menaces. Qu'est-ce que c'était que cette histoire de « mettre en danger » les autres tortues ? De l'avis de Derek, c'étaient elles qui mettaient sa petite sœur en danger, avec leur stupide guerre des ombres révélée au grand jour par des taggs, des massacres à plus savoir quoi en faire, des courses-poursuites dans les rues de New York et des explosions monumentales. F.D.R. Drive était impraticable à cause des événements de la veille et les réparations allaient coûter un saladier à la ville, donc aux contribuables. Derek avait envie de sortir son arme et de la pointer entre les deux yeux de la tortue mutante. Il savait que c'était idiot mais il ne voulait pas qu'Emma soit embarquée là-dedans. Il ne voulait pas la retrouver inanimée sur une table d'autopsie à la morgue centrale. Etait-ce trop demander ?
– Bien, conclut la tortue. Faites attention à vous aussi, Derek.
Ça semblait être une formule de politesse toute prête, sans aucune émotion particulière derrière. Derek hocha la tête et regarda la tortue se diriger vers la fenêtre de la cuisine qui donnait sur l'arrière de l'immeuble. Elle l'ouvrit, se tourna vers Emma pour la saluer d'un petit mouvement de la tête puis sauta sur l'échelle de secours à l'extérieur avec une souplesse et une agilité sur lesquelles Derek n'aurait pas parié au premier abord. La tortue grimpa l'échelle et disparut dans la nuit. Emma soupira, la petite carte de visite toujours dans la main.
– Emma...
– Pas maintenant, Derek, s'il te plaît.
Elle avait une petite voix étranglée qui déchira le cœur de Derek. Il la laissa prendre son sac à dos sans rien dire et s'enfermer dans la chambre d'ami. Derek resta debout au milieu de son salon quelques instants avant d'aller chercher ses produits de nettoyage. Il ne pouvait pas laisser tous ces germes s'approprier les lieux, sans quoi il n'en dormirait pas. Nettoyer était une bonne idée. Ça lui éviterait en tout cas de se poser trop de questions. Derek pouvait les repousser au lendemain. La nuit portait conseil, après tout.
