Till Kingdom come

Chapitre 22

Mikey Unchained

Michelangelo releva les yeux de son guide de voyage pour étudier le panneau en face de lui. Les deux flèches étaient pleines de kanjis.

– J'aurais dû être plus attentif aux leçons de maître Splinter, marmonna Michelangelo en relisant le paragraphe à propos des chemins menant au sommet du mont Fuji.

Le panneau disait quelque chose comme « temple Machin » à gauche et « temple Truc » à droite – il s'était vite souvenu du kanji du temple parce qu'il ne semblait y avoir que ça dans ce pays – mais les pointes indiquaient deux directions différentes. Evidemment. Michelangelo ferma son guide et décida d'aller vers le temple Machin. Il n'aurait qu'à rebrousser chemin s'il ne trouvait pas ce qu'il cherchait, après tout.

Michelangelo se trouvait à Aokigahara, une immense forêt aux pieds du mont Fuji réputée pour être hantée par les démons et les âmes de ceux qui se suicidaient ici. Michelangelo avait déjà croisé un cadavre accroché à une branche et il tenait à ne pas recommencer aussi restait-il plus ou moins sur les sentiers. L'endroit n'était pratiquement pas visité et il pouvait se déplacer de jour. De nuit, il aurait manqué de se tuer à chaque pas. La forêt poussait de manière totalement anarchique sur d'anciennes coulées de lave ayant déformé le terrain. Marcher sur une racine était aussi fréquent que se prendre les pieds dans un trou, voire une grotte. Et puis, Michelangelo vivait encore à l'heure de New York. Il faisait nuit, là-bas, sa période d'activité la plus fréquente.

Il n'était pas venu dans cette forêt par hasard. Michelangelo était arrivé au Japon, caché dans les soutes d'un avion, quatre jours plus tôt. Il s'était accordé une journée pour se repérer dans Tokyo, chose qui n'avait pas été facile. Tokyo était très différente de New York. Les quartiers n'étaient pas homogènes et la surface était constamment animée. Se déplacer était une vraie plaie, même de nuit – il y avait toujours un salaryman imbibé d'alcool pour déambuler dans les rues, un chat pour venir réclamer des caresses ou bien un corbeau qui n'appréciait pas être dérangé. Quant aux égouts, ils n'étaient vraiment pas conçus de la même manière et pouvaient soudainement être submergés par les violentes pluies d'été. Michelangelo avait aussi profité de ce jour pour visiter un peu, tout en se répétant qu'il avait mieux à faire mais résister à la tentation n'avait jamais été son fort. Il avait pris des photos en se disant que Leonardo et Donatello allaient l'engueuler dès qu'il rentrerait – mais tant pis, il avait toujours voulu voir la fameuse Tokyo Tower, même si elle n'était pas si impressionnante que ça. Son plus gros regret était de ne pas avoir pu aller au musée Ghibli.

Le deuxième jour, un peu avant l'aube, Michelangelo s'était risqué à laisser trois brins d'encens sur une tombe spécifique dans le cimetière de Yanaka puis il s'était caché à proximité et avait attendu la réponse tout en lisant son guide de voyage. Michelangelo avait emprunté un vieux rouleau à Splinter durant ses quelques jours de recherches frénétiques. Le rouleau contenait les instructions pour faire savoir au clan des Foots que quelqu'un voulait se plier aux tests d'entrée. Elles dataient de la seconde guerre mondiale, époque à laquelle le clan des Foots avait investi la capitale pour leurs affaires. C'était un véritable coup de poker que d'utiliser ces informations mais Michelangelo n'avait que ça en main. Il y avait bien une autre possibilité, aller à Iga et Kōga, lieux historiques d'entraînement des premiers clans ninjas, mais Michelangelo n'avait pas vraiment envie d'aller dans l'ouest du pays. Ses déplacements étaient compliqués et s'y rendre à pied allait prendre beaucoup de temps.

La réponse arriva au coucher du soleil. Michelangelo vit un vieil homme se balader entre les tombes du cimetière et s'arrêter devant celle où l'encens s'était consumé à l'aube. L'homme se gratta le crâne et partit sans rien dire mais il revint quelques minutes plus tard avec un seau d'eau dans lequel il trempa son doigt pour écrire quelque chose sur la pierre de la tombe. Il était ensuite reparti, suivant son petit bonhomme de chemin, et Michelangelo n'avait eu que quelques minutes pour recopier le message. Il faisait une chaleur à mourir l'été à Tokyo et l'eau s'évaporait rapidement. Il avait passé la demi-heure suivante à essayer de se remémorer la signification des kanjis utilisés. Splinter leur avait appris le japonais – après tout, il était originaire de cette partie du monde. Michelangelo se rappelait encore bien comment parler cette langue mais il n'avait pas utilisé l'écrit depuis une éternité et il avait oublié une bonne quantité de kanjis. Pour compliquer l'affaire, l'homme avait usé de vieilles formes dans une calligraphie très stylisée pour écrire un haiku. Traduit, il disait quelque chose comme :
« La mer verte avale
La cascade du temps,
Songe de neige d'été. »

Michelangelo trouvait le message un peu trop simple. La mer verte faisait référence à Aokigahara et on ne trouvait de la neige en été aux environs de Tokyo qu'au mont Fuji. La forêt abritait également bon nombre de cascades, d'après le guide de voyage. C'était trop facile mais il n'avait que ça alors il s'était mis en route pour le volcan au troisième jour et avait parcouru la soixantaine de kilomètres séparant le centre de la capitale avec la forêt dans la journée.

Et il se retrouvait à chercher la « cascade du temps » dans une forêt de trente-cinq kilomètres carrés sous une chaleur infernale et humide, les insectes crissant tellement forts qu'il n'arrivait même plus à s'entendre penser. Ça frisait l'idiotie à l'état pur mais Michelangelo continuait à penser que son idée valait la peine d'essayer. Et puis la chance était de son côté. Il en avait toujours été ainsi alors pourquoi s'arrêterait-elle de parier sur lui maintenant en particulier ?

La luminosité déclinait rapidement sous le couvert des arbres et Michelangelo arriva au temple Machin alors que l'air prenait une étrange teinte orangée. Le temple n'était en fait qu'un petit autel votif pas plus haut qu'un homme, en bois autrefois peint en rouge et au toit recouvert de mousse. Il se trouvait devant une cascade de quelques mètres de haut plongeant dans un bassin assez profond en comparaison, entouré de grosses pierres moussues. La falaise alentours, en arc de cercle, était percée d'une multitude de petites niches dans lesquelles reposaient des statues en pierre. L'endroit était un peu angoissant à cette heure de la journée. La lumière rasante rendait les ombres plus profondes et plus inquiétantes. Michelangelo n'était pas vraiment rassuré – ses frères se seraient moqués de lui s'ils avaient été là à le voir hésiter. Il n'y pouvait rien si tous ces yeux de pierre semblaient fixés sur lui, quelque soit l'endroit où il se plaçait.

Michelangelo fit le tour de l'autel, scruta la petite statue de renard à l'intérieur, osa soulever quelques pierres pour voir s'il y avait quelque chose dessous et jeta un coup d'œil aux statues dans leurs niches. L'endroit donnait l'air de ne pas avoir été visité depuis longtemps. Il n'y avait aucune offrande devant l'autel et le tissu rouge autour du coup du renard était élimé. Il y avait bien des guirlandes de minuscules grues en papier mais elles étaient dans un triste état. Des toiles d'araignées obstruaient tellement certaines niches que les statues ressemblaient à des proies prévues pour le prochain repas des locataires – il y avait même un cadavre de petit oiseau dans l'une des toiles.

Michelangelo se demanda si c'était le bon endroit. Il ne pouvait cependant pas rebrousser chemin maintenant. Marcher de nuit dans Aokigahara était un coup à se perdre ou se casser quelque chose. Michelangelo décida de passer la nuit ici et de prendre une décision le lendemain. Il fit un petit feu plus pour avoir de la lumière qu'autre chose et farfouilla dans son sac pour en sortir des barres de céréales. Il avait emporté quelques provisions avant de prendre l'avion et les restes allaient lui servir en plein milieu de cette forêt. Le premier combini devait se trouver à quelques dizaines de kilomètres de là. De toute façon, ces trucs-là étaient ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les poubelles étaient gardées à l'intérieur jusqu'à l'arrivée des éboueurs. Michelangelo avait eu du mal à trouver de la nourriture depuis qu'il était arrivé. Il avait surtout volé des marchandises avant qu'elles n'entrent dans les magasins et ça le dérangeait un peu – mais il fallait bien qu'il mange, quand même.

Le feu mourut tard dans la nuit. Michelangelo s'était installé dans un énorme arbre au tronc massif entouré d'une corde sacrée et dormait d'un œil lorsqu'il entendit du bruit près de l'autel, des pierres retournées pour être exact. Ça ne pouvait pas être des touristes perdus et les locaux ne semblaient pas venir souvent par ici – alors, de nuit, les chances étaient encore plus faibles. Michelangelo descendit prudemment de son arbre et fit discrètement le tour de l'endroit mais n'aperçut rien ni personne. Il faisait cependant confiance à ses sens et surtout à son instinct. Il savait que quelqu'un était venu ici. Pas un animal, quelqu'un. Et quelqu'un de bon parce qu'il n'avait pas laissé de traces. Il n'avait quand même pas pu se volatiliser comme ça.

Michelangelo étudia un moment le problème. Il savait que quelque chose clochait depuis le début mais il n'arrivait pas à définir quoi. Et puis, ça le frappa : il n'y avait pas de rivière. La cascade tombait dans le bassin mais le bassin ne se déversait nulle part. Le haiku parlait bien d' « avaler » une cascade, après tout. Michelangelo récupéra son sac caché dans une vieille souche et plongea dans le bassin sans hésiter.

Il pensa après coup qu'il aurait mieux valu attendre d'avoir un peu de lumière pour faire ça mais il était trop tard. Michelangelo s'enfonça d'environ deux mètres sous la surface puis se concentra pour essayer de sentir le courant. Apparemment, la plus grosse partie de l'eau s'écoulait par le socle percé du bassin mais il existait une autre voie, plus large, sur le côté. Michelangelo nagea jusque-là et se contorsionna pour passer entre les rochers. Sa carapace racla désagréablement contre la pierre et son sac, alourdi par l'eau, manqua de rester coincé mais il parvint à se dégager pour se retrouver dans un tunnel un peu plus large qu'il emprunta sur une dizaine de mètres avant qu'il ne remonte. Michelangelo resta cependant sous l'eau – il n'avait pas besoin de refaire surface avant une trentaine de minutes – et observa à travers le liquide les ombres qui l'attendaient, créées par des flammes mouvantes. La présence du comité d'accueil indiquait qu'il avait vu juste. Michelangelo ouvrit son sac pour en sortir un tantô auquel il accrocha une chaîne avec un poids à son autre extrémité. Certes, il préférait se battre avec ses nunchakus mais Splinter leur avait appris à manier toutes sortes d'armes et Michelangelo aurait pu utiliser à peu près n'importe quoi. Il était naturellement doué pour ces choses-là.

Il bondit hors de l'eau d'un coup et mit à terre deux hommes en leur retombant dessus. Les trois autres formaient un demi-cercle et furent totalement surpris de le voir. Michelangelo attrapa celui en face de lui par le bout lesté de sa chaîne, planta le tantô dans la roche pour qu'il ne s'échappe pas et mit à terre l'homme sur sa gauche d'un coup de pied dans le diaphragme. Celui de droite essaya bien de sortir son arme mais Michelangelo fut plus rapide que lui. Il lui attrapa le bras, le tordit en arrière dans un craquement qui résonna dans la petite grotte, faucha les jambes de l'homme et l'allongea sur la roche.

L'attaque n'avait pas duré plus de cinq secondes, même s'il avait été gêné par son sac encore plein d'eau se vidant peu à peu au sol. Michelangelo se félicita lui-même, remerciant une foule imaginaire l'acclamant. Raphael disait souvent qu'il y avait deux sortes de types : les bons et les autres. Michelangelo faisait clairement partie des bons.

– Qu'est-ce que ça veut dire ? gronda en japonais l'homme enchaîné. Pourquoi as-tu attaqué ?

Michelangelo fit taire sa foule interne – plus tard, les ovations – et se tourna vers l'homme. Il était habillé en noir et ressemblait... eh bien, à un Japonais avec une moustache et des favoris un peu longs, il n'y avait pas vraiment d'autres mots pour le décrire.

– Ça ne faisait pas partie du test ? demanda Michelangelo dans un japonais un peu hésitant.

– Le test n'avait pas commencé ! Pire : tu as tué tes juges !

– Mais ils ne sont pas morts, assura Michelangelo en secouant celui au bras cassé par le col. Regardez, celui-là respire encore !

– Qu'importe ! Tu es recalé !

Michelangelo, horrifié, lâcha l'inconscient qui se rétama par terre en poussant un petit gémissement de douleur. Il avait dû mal comprendre. Voilà, c'était ça. Il ne pouvait pas avoir fait tout ce chemin pour échouer avant même le début du test. C'était une horrible erreur. Ou c'était un rêve. Après tout, le type n'avait même pas bronché en le voyant alors que Michelangelo n'était clairement pas un autochtone.

– Euh... Je crois que j'ai mal compris, reprit Michelangelo avec un sourire innocent. Je ne suis pas du coin, vous voyez, et...

– Recalé ! articula le prisonnier.

– Mais laissez-moi m'expliquer !

– Tu n'auras jamais de deuxième chance sur le terrain, petit.

– Alors j'aurais juste dû tous vous tuer ?

– En effet.

Michelangelo serra les poings et s'approcha de son prisonnier. Cependant, il retira le tantô de la roche et détacha son juge.

– Voilà votre deuxième chance, maître, annonça Michelangelo en enroulant sa chaîne.

L'homme renifla avant de se relever souplement. Michelangelo fut un peu déçu de remarquer qu'il était un peu plus petit que le Japonais – un ou deux centimètres mais c'était tout de même rageant que tout le monde soit plus grand que lui, même de ce côté du Pacifique.

Le coup partit en un éclair et Michelangelo esquiva par pur réflexe – Splinter avait toujours dit que ses réflexes dépassaient de loin ceux de ses frères. Il bloqua le coup suivant, attrapa la cheville offerte et tordit la jambe pour faire tomber le juge. Celui-ci amortit sa chute de ses bras et profita de sa position pour tenter de frapper Michelangelo de son autre pied. Cependant, Michelangelo l'avait vu venir et bloqua le pied sans difficulté. Il profita de son avantage pour balancer l'homme dans le trou d'eau. La gerbe d'eau éclaboussa le sol de la petite grotte et les quatre blessés. Michelangelo renifla. C'était ça, les Foots japonais ? Quelque chose lui disait qu'il était venu pour rien.

Le moustachu sortit de l'eau et s'assit au bord du trou, remettant ses cheveux en arrière. Il tendit le bras jusqu'à son camarade le plus proche pour vérifier son pouls.

– Tu as l'air de savoir ce que tu fais, petit, dit-il avec une certaine emphase. Qui t'a appris à te battre ?

– Mon maître s'appelle Splinter et son maître avait pour nom Hamato Yoshi, répondit Michelangelo en finissant de ranger sa chaîne.

– Hamato Yoshi... Voilà bien des années que je n'ai pas entendu ce nom. Mais il est mort, si je me souviens bien.

– Oui, maître, des mains d'Oroku Saki.

– Et ce Splinter, qui est-ce ? Je n'ai jamais entendu parler de lui.

– Eh bien, c'est un peu compliqué à expliquer...

– Je me doutais bien que ça n'allait pas être simple dès que je t'ai vu, gamin, répondit le moustachu avec un sourire bourru. Allons, raconte-moi. On a un peu de temps avant que les autres ne se réveillent.

Michelangelo hocha la tête et s'assit sur ses talons par terre. Il raconta ce que Splinter leur avait répété inlassablement : l'amour entre Hamato Yoshi et Tang Shen, la mort d'Oroku Nagi, le déshonneur de Hamato et son exil à New York, la vengeance d'Oroku Saki, le petit frère de Nagi, la fuite d'un rat et sa rencontre avec le mutagène ainsi qu'avec quatre petites tortues qui allait marquer le début de sa propre vendetta contre le Shredder. Evoquer leurs batailles contre le clan des Foots fut plus délicat mais Michelangelo s'y efforça, racontant jusqu'à leur récente guerre – dans les grandes largeurs parce qu'il ne voulait pas trop en dire non plus. Le moustachu écouta attentivement, hochant la tête de temps en temps et ne faisait pas cas des erreurs de langage que Michelangelo savait faire.

– Je suis venu pour chercher les conseils des jônins du clan des Foots, conclut Michelangelo.

– Je vois. N'as-tu pas peur qu'ils décident de te tuer ? Tu es un peu coloré, après tout.

– Ils peuvent essayer, répondit Michelangelo.

– Ah, l'assurance de la jeunesse, rit le moustachu.

– Si je peux me permettre une remarque, maître...

– Hum ?

– Vous n'aviez pas l'air surpris par mon apparence, tout à l'heure.

– Nous connaissions votre existence, expliqua-t-il. Au début, personne ne voulait croire que le petit Saki avait été abattu par des tortues mutantes mais Karai a confirmé, preuves à l'appui. Mais nous autres, Japonais, sommes beaucoup plus sensibles aux bizarreries de ce monde que les Occidentaux. Et nous avons une certaine passion pour les monstres et le folklore en général.

Michelangelo fut soulagé de l'entendre. Il avait eu peur d'être considéré comme un mutant, un animal, mais le moustachu le voyait pour ce qu'il était : un ninja.

– Cependant, continua le moustachu, n'attends pas autant de sympathie de la part de tout le monde dans le clan. Votre existence est vécue comme une véritable insulte aux yeux de certains membres. Les membres pro-Saki, en l'occurrence.

– Je m'en doutais, admit Michelangelo en baissant un peu la tête. En quoi consiste la suite du test, maître ?

– Il n'y a pas de test.

– Pardon ?

– Cette méthode de recrutement est tombée en désuétude depuis des années mais nous voulions savoir qui allait se montrer. Il est clair que tu es un ninja de bon niveau, gamin, et le style des Foots se lit dans tes mouvements, bien que tu l'aies beaucoup détourné.

Michelangelo se tassa un peu. Splinter l'avait souvent engueulé parce qu'il prenait trop de libertés avec ce qu'il leur enseignait.

– Je vais te conduire aux jônins, assura le moustachu, mais tu devras défendre ton cas par toi-même. Sais-tu ce que tu vas leur dire ?

– La vérité.

– Ta vérité.

– Oui, maître, s'excusa Michelangelo. La vengeance du Shredder était peut-être légitime sur le principe mais elle est contestable dans les faits. Il n'aurait pas dû attaquer maître Hamato car celui-ci vivait dans le déshonneur. Le tuer n'ajoutait en rien à sa honte, ça n'a servi qu'à soulager un jeune homme en colère or un ninja doit se détacher de ses sentiments.

– Que ferais-tu si l'un de tes frères était tué par un membre du clan des Foots ? demanda le moustachu.

– Je décimerais le clan, assura Michelangelo d'une voix calme. Cependant, je n'en suis membre que dans l'esprit. Je ne suis pas sous les ordres des jônins.

– Et si tu l'étais ?

– Je préfèrerais mettre un terme à ma vie.

Le moustachu hocha la tête. Michelangelo savait qu'il n'aurait pas la force de surmonter la disparition de ses frères. Il ne se lancerait jamais dans une vengeance sanglante. C'était le style de Raphael ou de Leonardo mais pas le sien. Michelangelo avait un tempérament plus docile – pas autant que Donatello, ceci dit – et il était plus fragile. Il ne pourrait pas vivre sans ses frères. En perdre un seul le plongerait dans des abysses de souffrance mais il pourrait remonter la pente, petit à petit.

Il n'avait pas eu peur pour la vie de Leonardo, se rendit compte Michelangelo en contemplant ses mains sur ses genoux. Donatello avait eu ce rôle, quittant rarement le chevet de son frère inconscient, mais Michelangelo avait pris les choses en main, en quelque sorte. Il s'était montré fort parce que Donatello avait eu besoin d'être faible à ce moment-là. Il avait enduré. Et n'était-ce pas ce qu'un ninja devait faire ? Après tout, le premier caractère du mot ninja signifiait exactement cela : endurer, supporter, souffrir.

« Tes frères ont besoin de toi autant que tu as besoin d'eux », lui avait dit Splinter dans le bref moment de lucidité qu'il avait eu avant de partir pour Northampton – mais était-ce vraiment de la lucidité ? J'avais oublié, pensa Michelangelo. Leonardo avait reçu le classique « veille sur tes frères ». Donatello avait eu droit à quelque chose comme « arrête de t'isoler ». Raphael s'était fait rabattre les oreilles sur sa facilité à s'emporter et à sauter dans les problèmes. Mais le conseil de Splinter à Michelangelo était l'essence même du ninja : endure pour ton clan et le clan te supportera. Michelangelo eut une pensée pleine d'amour pour son maître. Avait-il su dès ce moment-là que Michelangelo partirait pour ses frères ? Splinter flirtait depuis longtemps avec le monde des esprits et sa conscience s'ouvrait parfois à ce que l'imagination ne pouvait pas concevoir. Voir le futur n'était qu'une possibilité dans la vision du monde de Michelangelo.

– Bien, reprit le moustachu. On va secouer les autres et rentrer à Tokyo. Garde ta détermination, gamin. Tu en auras besoin.

Michelangelo s'inclina. Lorsqu'il se releva, le moustachu lui souriait à pleines dents.

– Comment tu t'appelles, au fait ? demanda-t-il soudainement.

– Ah, désolé, j'ai oublié de me présenter. Je suis Michelangelo.

– Oh, comme le peintre ! Et tu dessines aussi ?

– Ça m'arrive.

– Tu vas bien t'entendre avec mon fils, alors. Je suis Taniguchi Ryu. Enchanté, ajouta-t-il en tendant la main.

– Moi de même.

Michelangelo se rapprocha pour serrer la main du ninja mais eut la bonne idée de rester sur ses gardes. Il retira sa main juste avant qu'une aiguille ne le pique et il se releva dans la foulée, se mettant en garde.

– Je vois que tu n'es pas si naïf que ça, gamin, rit le moustachu en se mettant debout.

Les quatre inconscients revinrent soudainement à la vie eux aussi, bloquant le passage à Michelangelo. Deux des types n'étaient pas vraiment un problème : l'un avait le bras et une épaule complètement hors service, tandis que l'autre avait des côtes cassées. La douleur était surmontable mais il suffisait de tripoter un peu ces blessures pour leur rappeler qu'il valait mieux pour eux qu'ils ne fassent pas de vague.

Cependant, le problème principal venait de l'espace disponible. La grotte faisait quelque chose comme dix mètres carrés et elle était assez basse de plafond. A bien y regarder, elle était plus ou moins rectangulaire. Michelangelo glissa un coup d'œil sur sa droite, vers le bout de la grotte. Un petit bout de tissu arraché au type aux côtes cassées s'était accroché à la lave solidifiée plutôt rugueuse et il bougeait légèrement. Il y avait un courant d'air.

– Il y a deux moyens de faire ça, Michelangelo, annonça le moustachu. Soit tu viens avec nous gentiment, soit nous te forçons à nous suivre.

– Je vois une troisième option : je vous botte le cul et je me casse.

– Pourquoi ferais-tu cela ? Ne veux-tu pas rencontrer nos jônins ?

– Si mais mon instinct me dit que ça ne servirait à rien. Vous avez déjà fait votre choix et vous êtes du côté de Karai.

– C'est le choix logique, reconnut le moustachu.

– Je ne dis pas le contraire.

Le type aux côtes cassées s'élança et Michelangelo le réceptionna d'un coup de poing dans l'estomac qui le plia en deux. Il ramena son bras en arrière et frappa à nouveau au même endroit avant que les tissus aient repris leur forme normale. Les côtes craquèrent pour de bon et il sentit la colonne vertébrale contre ses phalanges. La violence des deux coups suffit à créer un décalage entre deux vertèbres, brisant la moelle épinière. Le type fut propulsé en arrière, se fracassant le crâne contre la surface irrégulière du mur. Les quatre autres ninjas Foots regardèrent avec horreur leur camarade glisser le long de la roche, laissant derrière lui une longue trainée rouge et blanchâtre.

– Les deux poings supersoniques, sourit méchamment Michelangelo en se remettant en garde. Technique originale du grand Michelangelo, ninja du clan Hamato. Un truc que les humains ne peuvent pas faire. Comme quoi, ça a du bon d'être une tortue mutante, hein ?

– M-Monstre ! cracha le moustachu.

Michelangelo haussa les épaules. On pouvait bien l'appeler n'importe comment, il s'en fichait tant que ça ne venait pas de quelqu'un susceptible de le blesser – et la liste était plutôt courte.

– Troisième chance, maître, reprit Michelangelo.

– Parce que tu crois que je vais me laisser impressionner par ce petit coup de poing de rien du tout ? railla le moustachu.

– Comme il vous plaira.

Il s'agissait de tuer, cette fois, aussi Michelangelo ne se retint-il pas. Il acheva le type au bras cassé d'un coup de pied retourné qui lui brisa les cervicales puis prit ses nunchakus pour s'attaquer aux deux ex-inconscients qui se jetaient sur lui. Michelangelo se déroba de celui qui venait à sa droite, s'ouvrant une fenêtre d'une seconde pour mettre l'autre à terre d'un coup de nunchaku qui lui brisa la hanche. Le type s'effondra en hurlant tandis que Michelangelo se tournait, l'ébène de ses nunchakus préférés s'élançant vers la tempe du deuxième assaillant. Le coup fut tellement violent que les yeux sortirent de leur orbite. Hanche-cassée, au sol, tenta de planter un couteau dans le pied de Michelangelo mais celui-ci l'esquiva sans problème et lui planta son talon dans la gorge, brisant la trachée. Quatre secondes. Ne restait que le moustachu.

Celui-ci n'avait pas bougé, restant debout à côté du trou d'eau. Ses mains tremblaient, remarqua Michelangelo. Il était peut-être en train de reconsidérer cette troisième chance mais Michelangelo n'avait pas l'intention de lui laisser la vie sauve. En combat, il n'y avait effectivement pas de deuxième chance, encore moins de troisième.

Il y eut un déclic et le mur du fond s'ouvrit en grinçant. Michelangelo préféra se tourner vers les nouveaux arrivants, gardant tout de même le moustachu dans son champ de vision. Il dénombrait une vingtaine de tête dans la pénombre mais il était assez évident qu'ils ne pourraient pas tous se lancer sur lui compte tenu de l'étroitesse de la grotte. Michelangelo avait même tout intérêt à se jeter dans le tas avant qu'eux ne décident d'attaquer.

Quelque chose le retint pourtant. Le jeune homme à la tête de la colonne, la vingtaine, les cheveux mi-longs décolorés en blond et le visage aux traits assez racés, tenait une tête tranchée à la main. Il la jeta aux pieds du moustachu.

– Hiro ! brailla celui-ci. Qu'est-ce que ça veut dire ?

– A ton avis, vieux crétin ? répondit ledit Hiro. Le message n'est pas assez clair ?

Le moustachu hésita puis opta pour le trou d'eau. Michelangelo l'attrapa par le col avant qu'il ne puisse plonger et le jeta aux pieds du nouveau venu. Hiro hocha la tête tandis que deux de ses hommes s'emparaient du moustachu et le traînaient dans les ombres.

– Merci de ton aide, Tortue, lança Hiro.

Son japonais était beaucoup plus coloré que celui du moustachu, beaucoup plus moderne. Michelangelo n'était pas sûr de pouvoir tout comprendre. En comparaison, le japonais qu'il avait appris était teinté d'une certaine désuétude.

– Hum... De rien ? tenta Michelangelo.

– Ça faisait longtemps qu'on attendait le bon moment pour faire notre coup d'Etat, continua Hiro en se détendant soudainement. Ta venue a mis tout le clan en effervescence et les vieux ont oublié de nous surveiller. Résultat : les corbeaux vont avoir un bon repas ce soir !

Michelangelo haussa un sourcil en voyant Hiro partir dans un grand rire. Ce devait être hilarant, en effet.

– Et quels sont vos plans me concernant ? demanda Michelangelo.

– Rien de particulier, assura Hiro en haussant les épaules. Notre coup portait à mettre un terme au clan des Foots, pas à en prendre le contrôle. Nous autres, les jeunes, ne voulons pas perpétuer la tradition. Le clan n'a pas reçu un contrat depuis sept ans, tu vois ? Plus personne ne se sert de nous alors autant lâcher l'affaire et nous recycler.

– Vous allez devenir des yakuzas ?

– Ça se pourrait.

Quel honneur y a-t-il là-dedans ? se demanda Michelangelo. Sa déception dut se lire sur son visage car Hiro rit un peu.

– Il n'est pas question d'honneur, confirma-t-il. Les ninjas en sont dépourvus par essence.

– Mon maître a lourdement insisté sur cette vertu, expliqua Michelangelo.

– L'honneur, c'est bien beau mais, quand ta vie dépend de la réussite de ta mission, tu dois être prêt à faire tout et n'importe quoi pour vaincre. Mais nous évoquons là de vieilles choses poussiéreuses. Les Foots étaient une relique du passé, le dernier clan ninja du Japon. Il est plus que temps de tourner la page, de se moderniser.

– Comme la branche de New York ?

– En quelque sorte. Cependant, Karai a coupé les ponts avec nous peu après sa prise de contrôle. Elle joue en solo. Vous voulez vous en débarrasser, pas vrai ?

– Oui.

– Alors allez-y, faites vous plaisir ! Ça nous rendra même service : Karai sera suffisamment occupée avec nous pendant un moment et ça nous permettra de nous solidifier en attendant son attaque.

– Vous pensez qu'on ne va pas gagner ? demanda Michelangelo.

– J'ai vu de quoi tu étais capable et je me doute que tes frères sont aussi forts que toi mais que pouvez-vous faire à quatre contre un millier ?

– Sept cents cinquante neuf, corrigea Michelangelo.

– Karai peut remplacer ses hommes, répliqua Hiro en haussant les épaules. Pas vous.

Michelangelo grimaça. Dit comme ça, effectivement, ça se présentait plutôt mal. Hiro lui sourit.

– Ça va être un peu tendu ici et je peux pas envoyer tout le monde à New York pour se faire Karai mais je peux détacher un homme pour vous aider.

– Un seul ?

– Il suffit d'un renard dans un poulailler pour ruiner les plans du fermier, répondit Hiro avec un sourire rusé.

Michelangelo renifla, amusé.

– Deal ? demanda Hiro en anglais.

– Deal, répondit Michelangelo.

Hiro lui sourit et tourna les talons.

– Allez les gars, on remballe et on rentre à la maison ! brailla-t-il à ses hommes.

– Attendez ! coupa Michelangelo.

Hiro se tourna à demi vers lui, les mains dans les poches. Michelangelo se racla la gorge – il avait un peu honte de demander cela mais autant tenter sa chance.

– Vous n'iriez pas à Tokyo, par hasard ?