Till Kingdom come

Chapitre 23

Exitus acta probat

La hache fendit la bûche d'un seul coup, s'enfonçant dans la souche en dessous. Leonardo retira l'outil, déposa une nouvelle bûche et recommença l'opération, encore et encore, arrachant la hache à la pesanteur pour l'abattre au centre de sa cible. Un coup, un seul. Il n'avait pas besoin de plus. C'était si simple mais pourtant si difficile. Leonardo n'était pas encore certain de pouvoir le faire.

– Papa ! Tonton Leo ! appela Shadow depuis la véranda. On mange !

Leonardo suspendit son geste, la hache à deux centimètres de sa prochaine victime. Ses muscles protestèrent sous l'effort d'un arrêt si brutal aussi Leonardo s'obligea-t-il à rester immobile, le poids de la hache pesant au bout de ses bras tendus. Il attendit les tremblements mais rien ne se produisit.

– Yo, Leo, t'as freezé ? blagua Casey en s'approchant.

Leonardo se redressa et fit tourner la hache de sa main gauche comme si elle avait été son katana. Il l'abattit sur la bûche qui sauta de son support, tranchée nette en deux morceaux parfaitement égaux. Casey lâcha un sifflement admiratif.

– Tu sais qu'on allume, genre, trois feux par an ? demanda Casey en s'essuyant le visage dans une serviette éponge.

– Et ?

– T'as coupé du bois pour les vingt prochains années, mec.

Leonardo renifla tout en considérant toutes les bûches fendues alentours et Casey lui tapota le haut de la carapace en riant. Il entraîna ensuite la tortue à l'intérieur de la maison, un bras passé autour de ses épaules. La différence de température fit frissonner Leonardo. Il avait profité de l'isolement de la ferme pour reprendre un rythme diurne et il s'était mis au soleil pour fendre les bûches. En fait, il restait beaucoup à l'air libre, ne rentrant dans la maison que par obligation. L'odeur à l'intérieur ne lui plaisait pas.

April les envoya se débarbouiller avant le déjeuner et Leonardo obtempéra sans rien dire, laissant à Casey le privilège de passer en premier dans la petite salle de bain à l'étage. L'eau fraîche sur son visage lui fit du bien malgré tout et Leonardo se demanda si ce n'était pas ses instincts qui parlaient. Il se lava avec soin les mains avant de redescendre, jetant un coup d'œil au salon où la télévision diffusait un feuilleton sur la vie problématique de gens riches.

– Splinter a déjà mangé, annonça April depuis la cuisine.

Leonardo se détourna du salon pour venir s'installer à table, en face de son amie. Casey était déjà en train de se servir une copieuse ration de purée de pomme de terre.

– Tu aurais dû me prévenir, répondit Leonardo. Je m'en serais occupé.

– Il mange plus quand c'est moi qui lui apporte ses repas, fanfaronna Shadow.

Leonardo lui reconnut ce talent d'un hochement de tête. Le vieux rat était complètement gâteux lorsqu'il était question de Shadow. Il aurait pu se rouler par terre si elle le lui avait demandé – il l'avait d'ailleurs fait quand elle était petite. Ça dépassait complètement Leonardo. Certes, Shadow était une enfant attachante mais il ne comprenait pas la fascination de Splinter pour la petite humaine. Quelque part, il était un peu jaloux de ne pas avoir reçu autant d'attentions de la part de son père, au même âge.

Quoi qu'il n'était pas question de quantité, se dit Leonardo. La différente tenait à l'intention derrière l'attention. Splinter avait été sans arrêt sur leur carapace, les poussant toujours plus loin dans leur entraînement. A l'époque où ils avaient onze ans, comme Shadow aujourd'hui, Splinter était particulièrement sévère avec eux. Chaque erreur se transformait en punition et en exercice supplémentaire. Ça avait été des années très dures pour Donatello et Michelangelo, le premier parce qu'il intellectualisait trop tout ce qu'il faisait, le second parce qu'il préférait faire des bêtises quitte à être puni plutôt que de se tenir tranquille. Cependant, les punitions étaient collectives et Raphael et Leonardo avaient eu droit aux heures supplémentaires aussi. Ils réglaient leurs comptes entre eux dès que Splinter avait le dos tourné. Raphael avait frappé Michelangelo plus d'une fois à cette époque pour son comportement mais il avait donné des conseils à Donatello et l'avait même aidé à s'améliorer. Leonardo s'était contenté d'encourager Donatello et d'engueuler Michelangelo. Il considérait qu'ils recevaient suffisamment de corrections physiques comme ça, ce n'était pas la peine d'en rajouter.

– Leo ? appela Casey.

Leonardo vit le saladier de purée dans les mains tendues de Casey et il le remercia en le prenant.

– Tu penses à ta petit copine ? demanda Shadow d'un air de conspirateur.

– Pour la centième fois, Shadow, cette fille n'est pas ma petite amie, répondit Leonardo en se servant. Ce n'est même pas une amie.

– Mais elle t'a envoyé un cadeau, chantonna la gamine.

– Sur demande de Donatello. Et le paquet était destiné à April de toute façon.

Leonardo avait reçu son nouveau téléphone cinq jours plus tôt. L'écriture sur le carton ne lui avait rien dit et il n'y avait pas d'adresse retour. Cependant, Emma avait glissé un mot signé « Em' » à l'intérieur, racontant à sa grand-mère que tout allait bien pour elle, que ses sœurs faisaient des bêtises comme d'habitude mais qu'il n'y avait pas matière à s'inquiéter. Elle avait aussi mis dix billets de cent dollars dans son mot, de la part de « Donna » – Leonardo aurait bien voulu voir la tête de son frère s'il lisait un jour ce mot. Il n'y avait pas d'explication quant à la provenance de cet argent et Leonardo n'avait pas cherché plus loin. Il l'avait donné à April qui avait râlé qu'elle n'en avait pas besoin mais Leonardo avait menacé de tout confier à Shadow. April avait cédé – une adolescente avec dix Benjamins en poche était une véritable bombe à retardement.

– J'espère pour elle que les Foots ne remonteront pas sa piste à cause de ce paquet, marmonna April.

– Il n'y avait pas son adresse, rappela Leonardo en attaquant la purée. Et puis, c'était une idée de Donatello. Il a dû lui donner des instructions.

– J'arrive pas à croire que cette fille m'ait remplacé, grommela Casey en rompant son pain. Raph va me le payer. Et elle ensuite.

– Tu te ferais défoncer par les deux, dit Leonardo.

– Langage, coupa April.

– Maman, râla Shadow. Ça va, c'est pas comme si je regardais pas la télé, quoi !

– Langage, répéta April.

Shadow leva les yeux au plafond puis tortura ses petits pois et ses carottes dans son assiette. Leonardo souleva doucement la chaise de Shadow du pied et lui fit un sourire auquel Shadow répondit avec emphase. April soupira mais ne dit rien.

Leonardo avait dû se plier aux explications. April et Casey savaient tout des événements récents, à l'exception des blessures de Leonardo. Il leur avait parlé de la réaction de Raphael quand il l'avait poussé à bout mais il n'avait pas pu se résoudre à leur décrire sa violence et sa détermination. En ce qui concernait les deux humains, Raphael et Leonardo s'étaient disputés et étaient partis chacun de leur côté, ça s'arrêtait là.

April avait été outrée par le comportement de Leonardo et il voulait bien admettre qu'il était allé trop loin. Elle l'avait engueulé pendant une bonne demi-heure, lui rappelant qu'il n'avait que trois frères et que leur amour et leur soutien se méritaient. Leonardo avait cru entendre Splinter. Il avait baissé la tête et laissé l'orage passer, ne pouvant pas s'empêcher de penser que ce n'était pas entièrement sa faute. Il fallait être deux pour se disputer, après tout. Raphael aussi avait ses torts et ils se cristallisaient en la personne d'Emma. Ils étaient trop proches. Ça avait déjà posé problème par rapport à Michelangelo et ça allait continuer, Leonardo en était certain.

La relation d'amitié entre Raphael et Casey n'avait jamais posé problème à Leonardo. Oui, ils étaient chacun capables de risquer leur propre vie pour porter secours à l'autre mais ça s'arrêtait là. Casey ne divisait pas la famille, n'offrait aucune porte de sortie à Raphael. Ce n'était pas le genre de relation où Raphael lançait des regards suspicieux et jaloux à ses frères. Leonardo avait bien vu le comportement de Raphael le soir où ils s'étaient tous retrouvés chez Emma. Il l'avait protégée, allant même jusqu'à râler sur la tenue vestimentaire de la demoiselle parce qu'ils étaient là. Leonardo avait détesté leur complicité. Emma n'avait pas le droit de leur voler leur frère ainsi. Qu'était-elle à part des emmerdes ? Leonardo était sûr que Raphael s'exposerait à des risques inutiles si elle se retrouvait en danger.

Leonardo avait pensé à la supprimer. Vraiment. L'idée lui avait traversé l'esprit alors qu'il s'entraînait dans les bois derrière la ferme. Il savait où elle habitait et il pouvait parfaitement déguiser son geste pour faire croire à une attaque des Foots. Ça lui paraissait réalisable et ça libèrerait Raphael et Michelangelo de l'influence de cette humaine. C'était une possibilité. Cependant, Leonardo ne souhaitait pas en venir là tout de suite. C'était une méthode contestable et potentiellement problématique. Il suffisait que ses frères découvrent qui était le véritable assassin pour qu'il perde définitivement sa famille. Les risques étaient beaucoup trop élevés par rapport aux avantages pour le moment mais la balance s'inverserait peut-être un jour.

– Leo, tu m'emmènes à la rivière, après ? minauda Shadow.

– J'ai quelque chose à faire avec maître Splinter cet après-midi, répondit Leonardo en relevant le nez de son assiette. Désolé.

– Vous allez vous entraîner ? Je peux venir ?

– Tu n'as pas le niveau.

Shadow prit une mine outrée qui amusa son père. Leonardo n'était pas mauvais professeur. Il avait relayé Splinter bon nombre de fois lorsqu'il était question de l'entraînement de Shadow mais il n'était pas le meilleur dans le domaine non plus. Raphael était étonnamment doué pour enseigner. Il parvenait à ne pas s'énerver et il expliquait simplement les choses sans que son discours ne soit trop concentré sur la technique, comme celui de Leonardo – ou pire, celui de Donatello. Il était délicat avec la gamine et maîtrisait parfaitement la force de ses coups. A contrario, Michelangelo était incapable d'expliquer quoi que ce soit. Les arts martiaux étaient innés chez lui, il comprenait instinctivement comment se déplacer, comment parer, comment attaquer. Et puis il était trop habitué à s'entraîner avec ses frères, contre qui la demi-mesure n'existait pas. Shadow avait perdu ses dents de lait de devant, six incisives sur les huit, à cause de Michelangelo, alors qu'elle avait cinq ans environ. Il avait juste esquivé la petite fille mais il n'avait pas intégré qu'elle ne maîtrisait pas parfaitement son équilibre et qu'il aurait dû la rattraper. Shadow avait compté mettre tout son poids dans le coup porté contre son oncle mais elle avait rencontré le sol à la place. Elle avait eu un air de boxeur après un mauvais match pendant deux bonnes semaines.

Le déjeuner se poursuivit sur les habituelles conversations anodines de la famille Jones. Leonardo écouta plus qu'il ne participa. Chez eux, les repas étaient plutôt calmes. Ce n'était pas l'endroit pour régler leurs comptes et Splinter avait toujours veillé à ce qu'ils ne se disputent pas à table – à partir du moment où ils avaient eu une table, à vrai dire. De fait, ils avaient tendance à avaler plus qu'à profiter du repas puis à retourner à leurs activités. Ils parlaient à d'autres moments. Après tout, ils étaient en permanence ensemble.

Leonardo et Casey débarrassèrent la table et firent la vaisselle tout en écoutant la radio. Leonardo alla ensuite s'agenouiller près de Splinter et posa une main sur l'épaule de son maître. Il fallut le secouer doucement pour que le vieux rat se réveille.

– Maître, c'est l'heure de l'entraînement, annonça Leonardo.

– Pas maintenant, protesta Spliner. Plus tard. Je suis fatigué.

– Alors allons nous promener, maître. C'est une belle journée et il fait frais dans les bois.

– Je suis fatigué, répéta le rat mutant.

– Je vous porterai.

Splinter finit par hocher la tête et Leonardo le prit délicatement dans ses bras. Il ne pesait vraiment pas grand chose et on sentait ses os, même à travers son kimono rembourré – un vêtement d'hiver mais Splinter avait souvent froid ces derniers temps. Leonardo prit la direction de la forêt et marcha tranquillement au sol, ne voulant pas secouer son maître. Il s'enfonça dans les sous-bois, prenant bien soin d'éviter les branches et les buissons. Splinter piqua du nez au bout de quelques minutes et Leonardo se retrouva à nouveau seul avec ses idées. Il eut pourtant l'impression qu'une ombre noire le suivait, épaisse comme de la fumée, silencieuse comme la mort.

Il avait marché une bonne heure mais ne devait pas se trouver à plus de six ou sept kilomètres de la ferme. Une rivière coulait à cet endroit, suffisamment profonde et large pour qu'une tortue mutante puisse y nager. Ils avaient passé de nombreuses journées dans les alentours durant leur année de retraite à Northampton. Ça avait aussi été un lieu d'entraînement. Splinter avait l'habitude, à cette époque, de les laisser dès que le soleil se couchait et il ne revenait qu'à l'aube. Leonardo et ses frères devaient se débrouiller, trouver leur propre nourriture et rester indétectables. Ça n'avait pas été difficile : l'endroit était trop isolé pour que des petits curieux y viennent de nuit comme de jour.

Leonardo repéra la grosse pierre plate au bord de l'eau d'où Splinter leur enseignait autrefois et il déposa son maître au même endroit. Le vieux rat se réveilla alors, un peu perdu par les alentours. Leonardo retira les fourreaux de ses katanas de son dos et les posa à côté de lui lorsqu'il s'agenouilla devant son maître. Il baissa la tête.

– Maître, dois-je vous tuer ? demanda Leonardo.

Splinter ne répondit pas. Leonardo sentait son regard peser sur son crâne, comme autrefois. C'était un regard lourd, capable de transpercer les os pour étudier les pensées enfermées sous la calotte. Sans être agréable, c'était rassurant. Leonardo ne s'était pas senti aussi bien depuis des mois.

– Je suis vieux et malade, souffla Splinter au bout d'un moment. Je comprends ton désir.

– Je dois me libérer de vous, maître, mais je n'y parviendrais pas tant que vous serez de ce monde.

– Tu dois dépasser tes peurs et tes afflictions, Leonardo.

– J'ai essayé, maître, et je n'ai fait que m'enfoncer sur une voie qui n'était pas la bonne. J'ai mis mes frères en danger. Les dommages que j'ai causés sont irrémédiables.

– Ne te concentre pas sur le passé.

– Mais... Je ne peux pas simplement faire comme si rien ne s'était passé, rétorqua Leonardo en relevant la tête. Mes frères...

– Ne sont pas là, le coupa Splinter.

C'était clairement un reproche.

– Ce n'est pas ce que vous pensez, maître. Ils devaient suivre leur propre voie. Moi seul n'ai pas réussi à surpasser votre perte.

– Toi seul m'es resté fidèle.

– Non, maître, il ne s'agit pas de cela, tenta Leonardo. Mes frères n'ont pas besoin de vous voir, c'est tout.

– Ils n'ont pas besoin de toi non plus, manifestement.

Leonardo serra les poings.

– Ce n'est pas ça, maître ! Vous m'entendez mais vous ne m'écoutez pas !

– J'ai écouté. Tes frères m'ont déjà enterré. Qu'importe. Tu as toujours été le plus loyal envers moi, c'est le principal.

– Vous êtes morts il y a des années pour eux, maître ! répliqua Leonardo avec force. Ils ne savent pas quel guide fantastique vous avez été parce que vous ne leur en avez pas laissé la chance ! Vous les avez abandonnés parce qu'ils refusaient de mettre de côté leurs individualités. Mais regardez-moi, maître ! Regardez ce que je suis devenu ! Je suis incapable de me projeter au-delà de votre propre ombre !

Splinter hocha la tête mais il s'agissait plus d'un signe de fatigue que d'assentiment. Leonardo sentit ses épaules s'affaisser lorsqu'il réalisa que c'était trop tard. Il ne pouvait pas se libérer de Splinter car celui-ci ne possédait même plus les clés de son propre esprit. Il n'était plus lui-même, ne le serait plus jamais. Splinter était mort. Ce qui restait là n'était plus qu'une coquille vide. Leonardo eut du mal à respirer et il leva la tête vers l'azur du ciel à travers les frondaisons. Il avait suivi la lumière mourante d'une étoile depuis longtemps disparue.

Leonardo prit l'un de ses katanas en main et se leva. Il y eut le déclic de la garde se débloquant puis le léger raclement de l'acier contre l'acier. Le soleil se refléta sur le filet de la lame, sur les délicates vagues de la ligne de trempe jusqu'à la pointe. Leonardo lâcha le fourreau qui tomba sur le sol meuble de la berge et se mit en garde haute, le pied droit devant le gauche, le sabre au-dessus de sa tête. Il regarda Splinter dans les yeux, y cherchant les dernières traces du maître, du père qu'il avait connu, mais ce n'était que deux billes noires et ternes, engluées par le voile de la vieillesse. Un coup, un seul, pensa Leonardo en resserrant sa prise sur la garde de son katana. Il abattit son sabre.


– Raph ? appela Donatello.

Il y eut quelques coups de feu dans le couloir puis la voix rauque de Raphael répondit.

– Ouais ?

– Quel était le titre de ce film, tu sais, dans l'espace, avec une fusillade ?

D'autres coups de feu échangés, quelques cris aussi.

– T'as résumé tous les space opera sortis à ce jour, Donnie, se moqua Raphael de loin.

– Hum...

Donatello retira le cran de sûreté de son arme tandis que Billy traversait le couloir et canardait les Foots qui protégeaient la porte à double battant, leur objectif. Le gamin fit une roulade inutile et arriva aux pieds de Donatello, faisant tomber les chargeurs de ses revolvers dans une esthétique toute hollywoodienne. Donatello renifla, amusé, puis se décala dans le couloir pour abattre d'autres Foots. Il retrouva la sécurité relative de son abris en une fraction de seconde.

– « Quatre à droite et deux à gauche », lança-t-il suffisamment fort pour que son frère l'entende par-dessus la riposte.

Le rire sarcastique de Raphael résonna dans le couloir.

– « Le cinquième élément » ! répondit-il.

– Ah oui, très juste.

Raphael sortit de l'ombre en courant, lança des shurikens qui touchèrent tous leur cible et glissa à genoux jusqu'à Donatello.

– Merci.

De nada, sourit Raphael.

– Vous êtes vraiment pas nets...

Donatello et Raphael se tournèrent vers Donald, un peu plus loin dans le couloir où ils s'étaient regroupés, appuyé contre une bibliothèque qui avait connu de meilleurs jours. Il saignait à la jambe gauche malgré le garrot qu'il avait bricolé avec une manche arrachée de sa chemise. Donald transpirait aussi à grosses gouttes et sa pâleur indiquait une perte sanguine conséquente.

– Qu'est-ce que t'attendais de la part de tortues ninjas mutantes ? railla Raphael en se redressant.

– Ça ira, boss ? demanda Billy. Vous avez une sale gueule.

Donatello répondit avant que Donald ne puisse le faire.

– Son état va se dégrader, il ne peut plus participer à la mission. Cependant, elle continue pour nous.

– Basile veut pas que je vous laisse seuls, répliqua Donald.

– Nous ne serons pas seuls, rétorqua Donatello en pointant les mercenaires du pouce.

Mark, John et Hope étaient d'excellents soldats, bien plus compétents que Donald. Le mafieux n'était pas mauvais dans l'absolu mais il n'était ni entraîné ni taillé pour ce genre d'opération. Il fallait de l'expérience pour réussir un coup pareil et c'était d'ailleurs pour ça qu'ils n'étaient que sept à l'intérieur : Donatello et Raphael, les trois mercenaires, Billy et Donald en ce qui concernait les mutants. Dehors, en guise de couverture, se trouvaient Ricky Bobby – ou Bobby Ricky, Donatello avait du mal avec son nom – et Kitty. Le premier pourrait les couvrir de loin et la seconde était supposée venir en renfort au cas où. Donald avait insisté pour qu'elle vienne mais Donatello l'avait reléguée à l'équipe B. Il n'avait pas confiance en elle, sentiment également partagé par Raphael. Avec Donald touché, la logique voulait que Kitty vienne le remplacer mais Donatello n'avait pas l'intention de l'appeler. Elle resterait avec Ricky Bobby jusqu'à la fin de l'opération. De toute façon, il ne comptait pas y passer quinze jours.

– Donald, reprit Donatello, vous restez ici. Vous quatre, en couverture. Raphael, avec moi.

– Ah, j'adore quand tu fais le dur à cuire, frangin, se moqua Raphael.

Donatello lui fit un petit sourire en coin avant de confier son revolver à Billy puis il sortit des capsules de gaz d'une pochette à sa ceinture. Il les lança dans le couloir en direction de la porte et un nuage occultant remplit tout l'espace disponible dès que les capsules touchèrent le sol – expansion rapide, ses préférées. Donatello et Raphael attendirent sagement que les Foots vident leurs chargeurs à l'aveuglette puis ils traversèrent le nuage pour leur sauter dessus. Il ne fallut pas plus de trois secondes pour que la dizaine de soldats retranchés derrière des sacs de sable soit éliminée. Raphael fit signe d'avancer au reste de l'équipe mais seuls les trois mercenaires arrivèrent.

– Donald a voulu que Billy reste avec lui, informa Mark en se plaquant contre le mur.

– Il ne veut pas mourir, commenta Donatello.

– Parce que vous en avez envie, vous ?

– Pas plus que la moyenne, j'imagine.

Donatello ignora le regard interloqué du mercenaire et s'intéressa à la sécurité de la porte. Il savait déjà qu'elle était blindée et qu'il était inutile d'essayer de l'ouvrir par la force mais elle avait une faiblesse, comme toutes les portes : la serrure. Celle-ci était électronique, ce qui augmentait la facilité de la tâche, de son point de vue. Donatello étudia le boîtier : c'était un simple digicode, sans signature vocale, digitale ou rétinienne nécessaire. Les touches les plus utilisées étaient le 1, le 4, le 6 et le 7. Donatello vérifia que tout le monde était en place avant de taper les chiffres dans cet ordre – c'était le code le plus ergonomique, pouvant être fait très rapidement sans même regarder. Le boîtier émit un petit bip de satisfaction et la porte se débloqua. Ils ne bougèrent pas tant que les armes à feu de leurs adversaires se vidaient puis Donatello lança une bombe lumineuse dans la pièce. Les râles de douleur leur indiquèrent qu'ils pouvaient entrer et abattre la vingtaine d'hommes fut un jeu d'enfant. Il ne restait plus qu'un homme, petit et gros, tremblant derrière son fauteuil en cuir coûteux. Raphael s'approcha de lui et le souleva par le col, d'un seul bras – sa force physique impressionnait toujours Donatello.

– C'est toi, Steve Reynolds ?

– Q-Qui le demande ? répondit le petit gros.

Raphael renifla, amusé. Il n'avait posé la question que par principe parce qu'il connaissait déjà la tête de ce type. Il faisait partie des fournisseurs des Foots et c'était d'ailleurs la seule raison qui faisait de lui un homme encore vivant.

– Ecoute bien, Steve, reprit Raphael. Je peux t'appeler Steve ?

Reynolds hocha la tête.

– Tu ne travailles plus pour les Foots, Steve, expliqua Raphael. En fait, tu ne travailles plus pour personne. Tu vas prendre tes gosses, ta femme, la fiotte qui te suce tous les dimanches pendant que madame est à l'église et ta saleté de petit clébard baveux de merde sous tes bras potelés, faire un détour par la banque pour retirer un max de cash et tu vas partir pour, disons, la Thaïlande ou le Laos, un pays qui fait exotique, ok ? Tu vas prendre de longues vacances, tellement longues que tu ne rentreras pas au pays. Pas dans un mois, pas dans un an, jamais. Parce que si tu le fais, les Foots ne seront pas ton plus gros problème. Tu piges ?

Steve hocha la tête, les larmes aux yeux.

– J'ai pas entendu, grogna Raphael. Don, t'as entendu ?

– Nope, répondit Donatello.

– Il a pas entendu, insista Raphael.

– J'ai compris, hurla Steve en explosant en larmes. Je vous en prie, ne me tuez pas, ne faites pas de mal à ma famille !

– On fera rien si tu pars très, très loin, Steve, rappela Raphael.

Il le reposa par terre mais ne lâcha pas son col.

– Encore un truc avant que tu partes faire tes valises, Steve.

– Quoi ? chouina Raynolds. Tout ce que vous voudrez, je vous jure, ne me tuez pas...

Raphael sortit des papiers froissés et pliés en quatre d'une petite sacoche.

– Il nous faut ton autographe, sourit-il.

L'affaire fut réglée en un rien de temps et l'équipe fut loin avant que la police n'arrive. Donatello était assis à l'arrière de la camionnette, son bâton entre ses jambes, écoutant distraitement le bruit du moteur – Mark conduisait tout en souplesse, en suivant merveilleusement bien les régimes moteurs -, et Donald était à la place du mort. Raphael, en face, avait l'air satisfait de lui.

– Tu t'es amusé, lança Donatello.

– Pas toi ? répondit Raphael avec un sourire en coin.

Donatello haussa les épaules. Il était vrai que cette opération avait été divertissante mais il ne fallait pas se laisser aveugler par la facilité. Steve Reynolds n'était qu'un petit fournisseur, sa protection avait été limitée et sa perte pour les Foots ne représentait pas grand chose. C'était pourtant un message assez fort : « nous ne pouvons pas vous atomiser mais nous pouvons vous épuiser, petit à petit ». C'était exactement ce que Donatello visait : une guerre d'usure. Certes, les Foots auraient toujours plus de soldats qu'eux mais ils finiraient par faire des erreurs. Raphael avait voulu couper des têtes haut placées. Ce n'était pas une mauvaise idée dans l'absolu mais Donatello préférait sa manière d'agir plus douce et plus insidieuse. Les deux façons d'aborder le problème ne s'excluaient pas mutuellement, ceci dit. Il s'agissait de harceler l'ennemi, de le fatiguer, comme des lions s'amusant avec leur proie avant de lui sauter à la gorge. Drôle de méthode pour des tortues mais ça marcherait quand même. Les probabilités ne mentaient pas : cette méthode avait augmenté leurs chances de réussite à trente-quatre pour-cents. C'était toujours mieux que les cinq précédents.

– Vous êtes toujours comme ça ? demanda John.

Raphael tourna la tête vers lui – c'était le seul à être assis de son côté, Hope et Billy ayant préféré la compagnie de Donatello.

– Comment ça, comme ça ?

– A faire des blagues et des références à des films.

– Souvent, admit Donatello. Cela vous pose-t-il problème ?

– Non, m'sieur, répondit John. C'est juste qu'en lisant les rapports, je ne vous avais pas imaginés comme ça.

– Hitler était un homme drôle et convivial en privé, répliqua Donatello.

– Mauvais exemple, Donnie, grogna Raphael.

– Pas du tout. Lorsqu'on pense à cet homme, on imagine quelqu'un de toujours en colère et braillant des ordres mais c'est une déformation classique. Les vainqueurs ont tendance à diaboliser leurs adversaires et, comme ce sont toujours eux qui écrivent l'Histoire, on a cette impression de Bien triomphant perpétuellement du Mal. Ce qui a d'ailleurs toujours influencé la fiction. Enfin bref, même Hitler avait ses bons côtés, comme tout le monde.

– Hope est juive, informa Raphael.

Donatello se tourna vers la jeune femme mais elle fixait la taule en face d'elle.

– Je n'excuse pas ce qu'il a fait, reprit Donatello. Je cherchais juste à démontrer que ce que l'on croit des gens et la réalité sont deux choses souvent diamétralement opposées.

– J'avais compris, répondit Hope.

– Il en va de même pour nous, poursuivit Donatello en se réinstallant. Nous ne sommes pas particulièrement agressifs et je considère même que nous sommes assez équilibrés.

Raphael renifla. Donatello haussa un sourcil à son intention.

– Ouais, équilibrés compte tenu de notre éducation visant à faire de nous des tueurs particulièrement efficaces, railla Raphael.

– J'ai pris en compte ces paramètres, assura Donatello.

– Sérieux, grommela Donald depuis l'avant, Raph est du genre inquiétant mais vous, Donatello, vous êtes carrément flippant.

Donatello cligna des yeux une ou deux fois avant de se rembrunir. La déclaration de Donald l'avait vexé. « Flippant » ? Lui ?

– Quoi ? râla Raphael. Je suis juste inquiétant ?

Donald eut un rire amer et fatigué.

– Dangereux aussi, si tu veux, mais tu as bon fond, on va dire. Tu rigoles, tu fais attention aux gens, tu essayes de tisser des liens avec les personnes qui t'entourent. Pas ton frère.

– Je suis capable de créer des liens, rétorqua Donatello.

– Je ne dis pas le contraire, marmonna Donald. C'est juste que vous n'essayez pas. En tout cas pas avec nous.

Donatello ne sut pas quoi lui répondre. Donald avait vu juste et ça l'agaçait un peu. Il y avait une différence flagrante de personnalité entre Raphael et lui, n'importe qui pouvait le voir au premier coup d'œil. Donatello avait observé son frère en présence de son équipe et il avait effectivement constaté que Raphael avait un mot pour tout le monde, même s'il était assez évident de voir qui il préférait dans le groupe – Donald, Hope, Shanna, John et Silo constituaient le début de la liste. Donatello était plus objectif. Il appréciait les mercenaires pour leur savoir faire et Billy pour ses performances mais les autres étaient quantité négligeable. Leurs pouvoirs auraient pu servir après dix ans d'entraînement. Ils savaient peut-être se battre mais ça s'arrêtait là. Il leur manquait de la maturité et de l'expérience.

Mark arrêta la camionnette et Donald ouvrit la portière. Donatello voyait les lumières des urgences et il se demanda si le mafieux allait survivre à sa blessure – oui, certainement. Etait-ce une bonne chose ? D'un point de vue purement tactique, oui. Donald était l'homme de confiance de Basile, sans qui rien ne pouvait avoir lieu. Mais d'un point de vue personnel, Donatello regrettait que la blessure ne fut pas mortelle.

Donald leur dit au revoir, descendit de la camionnette en clopinant puis ferma derrière lui. Mark repartit sans attendre. Donatello posa la tête contre le métal et ferma les yeux, cherchant à se détendre. Il lui foutrait, du flippant.