Till Kingdom come
Chapitre 24
Come what come may
Michelangelo avait la désagréable impression d'être suivi et ça ne lui plaisait pas. Il s'arrêtait souvent pour vérifier ou pour tendre des embuscades mais rien ni personne ne s'était montré jusque-là. Cependant, il avait appris il y a longtemps à faire confiance à ses instincts et ceux-ci lui hurlaient de ne pas rentrer directement au vaisseau. C'était pourquoi il tournait en rond entre le réseau souterrain du métro et les égouts depuis trois bonnes heures malgré la fatigue. Ça faisait environ quarante-huit heures qu'il n'avait pas dormi, depuis qu'il avait rencontré Hiro dans la grotte aux pieds du mont Fuji.
Le jeune homme avait été suffisamment sympathique pour le ramener en voiture aux environs de Tokyo, dans la petite ville de Narita où se trouvait l'aéroport du même nom, pour être exact. Hiro lui avait assuré qu'il enverrait son homme au plus vite à New York mais ça demandait un peu de temps et de préparation. Il ne voulait pas qu'un comité spécial de la part de Karai mette la main sur son homme dès qu'il mettrait les pieds sur le sol américain, ce qui se comprenait. Il fallait agir discrètement car Karai avait toujours des contacts au Japon, même si elle avait coupé les ponts peu après avoir pris la tête des Foots de New York. Elle restait une femme influente, l'une des rares que les autorités supérieures du clan écoutaient attentivement. Enfin, quand elles avaient encore des têtes, évidemment.
Michelangelo avait été surpris par la sauvagerie de Hiro et ses hommes. Ils n'avaient pas fait dans le détail et ils avaient éliminé toutes les familles en lien avec les membres du clan. Ça faisait environ trois cents personnes tuées en une nuit, un joli score mais Michelangelo n'arrêtait pas de se dire qu'il aurait dû y avoir un autre moyen de mettre un terme aux Foots. Cependant, il était aussi soulagé de savoir qu'aucun renfort ne viendrait du Japon, plus jamais. Ça allait leur faciliter les choses à New York si aucun nouveau leader charismatique ne se pointait plus à chaque fois qu'ils en supprimaient un.
Michelangelo s'arrêta dans le tunnel qu'il empruntait, tous ses sens aux aguets. Il avait entendu quelque chose, il en était certain cette fois-ci. Tous les bruits alentours étaient aquatiques : les froissements dans la rigole centrale, les glouglous dans les tuyaux au plafond, les gouttes jouant des percussions ici et là. Il avait pourtant entendu quelque chose d'organique, quelque chose de gros. Les bestioles des égouts avaient une nette tendance à les éviter – il fallait dire qu'ils s'étaient nourris de ces bestioles pendant longtemps –, exception faite des tortues relâchées par des propriétaires surpris de l'ampleur qu'elles prenaient. Certaines avaient atteint une taille honorable et toutes personnes vivant dans les égouts savaient qu'il ne fallait pas les toucher – Raphael avait une fois laissé pour morts tous les junkies d'une bande qui avait fait du Gros Tom leur repas. Depuis, le message était passé et les tortues vivaient tranquillement leur vie de reptiles dans les égouts de New York.
Mais ce n'était pas une tortue. L'odeur qu'il captait était plus chaude, plus mammifère, mais pas humaine. Elle était aussi teintée d'épices et d'un relent d'alcool. Elle était proche, une dizaine de mètres, tout au plus. Michelangelo se remit à marcher, ses mains réclamant ses nunchakus. Il ne savait pas ce qui le suivait mais il pouvait être dans sa zone d'allonge alors autant mettre un peu de distance entre lui et son poursuivant. Une chose était sûre : il ne pouvait pas rentrer au vaisseau.
Michelangelo prit la direction de l'East River. Il était volontairement resté sous Brooklyn depuis qu'il avait quitté l'aéroport, à cause de son poursuivant, mais il pensait pouvoir le semer une fois dans l'eau. Ça restait la solution la plus simple pour semer un adversaire, en tout cas pour une tortue mutante capable de nager contre le courant et pouvant rester sous la surface une bonne demi-heure. Il n'aurait qu'à traverser le bras de mer pour se retrouver à Manhattan. De là, il ne restait plus beaucoup de distance à parcourir pour aller au vaisseau.
La grosse bête continuait à le suivre, gardant ses distances. Michelangelo lui ouvrit la voie, restant sur ses gardes. Son instinct lui disait que c'était un mutant. Se pouvait-il que les Utroms aient égaré un peu plus de mutagène que ce qu'ils avaient bien voulu admettre ? Après tout, Leatherhead avait été une surprise pour Michelangelo et ses frères après un peu plus de quinze ans à penser être les seuls mutants au monde, exception faite de Splinter. Ceci dit, à cette époque, Michelangelo n'était guère surpris de tout ce qu'il voyait parce qu'il y avait tout simplement trop d'informations à gérer. Après la découverte des Utroms, leur rencontre avec le professeur Honeycutt, leur petit tour de la galaxie pour finir chez les Triceratons, que représentait un alligator mutant géant sur l'échelle du bizzaromètre de Michelangelo ? Rien du tout parce qu'il y avait bien pire et bien plus étrange – après tous, Splinter, ses frères et lui étaient les preuves vivantes que le mutagène avait ce genre d'effet, même s'il n'était qu'un déchet pour les Utroms.
Le rugissement de l'eau se fit de plus en plus fort à mesure que Michelangelo se rapprochait d'une chambre de collecte. Il pleuvait à la surface, ce qui avait dû faire grimper le niveau d'eau dans la chambre. Michelangelo pourrait emprunter les tunnels supérieurs pour s'échapper, le bruit ambiant couvrirait ses pas. Et, au cas où, il pourrait toujours plonger. Il avait fait bien attention à l'étanchéité des paquets qu'il avait dans son sac pour que leurs contenus arrivent à peu près en bon état.
La bestiole devait se douter de ce que Michelangelo manigançait parce qu'elle accéléra soudainement son rythme. Michelangelo ne perdit pas de temps à regarder derrière lui. Il bondit lui aussi en avant et il se fia à son ouïe pour déterminer quel genre de poursuivant était sur ses talons. La bestiole était bipède mais elle passa rapidement à quatre pattes pour galoper – et accélérer. Michelangelo était cependant déjà au bout du tunnel et il s'arrêta soudainement de courir, dérapant sur le sol glissant jusqu'au bord où il prit appuis pour sauter. Il attrapa les tuyaux à sa disposition, tourna autour en profitant de la force acquise durant son saut et rebondit jusqu'à une grosse conduite verticale à laquelle il s'accrocha d'une main.
La bête qui bondit à sa suite était un félin, un gros modèle à la fourrure noire et luisante. Une panthère, pensa Michelangelo en la regardant se rattraper maladroitement sur les mêmes tuyaux que lui quelques instants plus tôt. Elle portait des vêtements, noirs eux aussi : un débardeur qui avait connu de meilleurs jours et un pantalon cargo rafistolé ici et là qui laissait dépasser sa queue. Deux lames façon wakizashi se trouvaient dans son dos, au-dessus de deux pochettes d'apparence plutôt chargée. La panthère avait cependant raté sa réception et elle dut sortir ses griffes pour ne pas lâcher les tuyaux. Ceux-ci grincèrent alors que la panthère arrivait enfin à grimper dessus, cherchant Michelangelo des yeux. Leurs regards se croisèrent et la panthère sourit méchamment. Elle se prépara à bondir mais les tuyaux sous elle cédèrent à ce moment-là. La panthère prit tout de même appui dessus et elle parvint jusqu'à une passerelle métallique elle aussi branlante. Amateur, pensa Michelangelo en sautant lestement sur une conduite à proximité de la passerelle. La panthère sortit ses griffes aussitôt. Ils n'allaient pas pouvoir discuter, manifestement.
Elle était rapide, Michelangelo voulait bien le lui concéder alors qu'il esquivait le premier coup par l'arrière, mais elle manquait visiblement d'entraînement – tout son flanc se retrouvait complètement à la merci de son adversaire. Michelangelo profita de cette ouverture béante pour enfoncer son point dans les côtes de la panthère. Sa musculature absorba une bonne partie des dommages mais les os craquèrent tout de même. La panthère fut projetée contre la barrière de la passerelle et s'accrocha à elle pour ne pas tomber. Michelangelo se recula de quelques mètres durant cette seconde offerte, se mettant en garde.
– La vache ! Ça fait mal ! grogna la panthère en se redressant.
– Tu t'attendais à quoi ? A des caresses sur ton petit bedon ?
La panthère sourit, dévoilant de longs crocs jaunâtres et abîmés.
– Pour qui tu bosses ? reprit Michelangelo.
– Les Foots. Qui d'autre ?
– J'sais pas. Le zoo de Central Park ?
La panthère rit et se tint aussitôt les côtes à cause de la douleur.
– Je peux te tuer ici et maintenant, annonça Michelangelo. T'as pas le niveau.
– Oh, oui, je sais, admit la panthère, mais les ordres sont les ordres. Maîtresse Karai tenait à ce que je vienne fureter dans les égouts et j'ai été chanceux en te trouvant.
C'était un mâle, nota Michelangelo.
– Qu'est-ce que tu fais exactement ici ?
– Techniquement, je dois chasser la vermine mais je t'avouerai que j'ai du mal à tuer les gosses. Je leur fais peur, ça, oui, mais je les laisse en vie.
Michelangelo haussa un sourcil.
– Je mens pas, assura la panthère en levant les mains. Je vois pas l'intérêt de tuer ces mômes, c'est tout. J'veux dire, ils peuvent rien contre les Foots et on sait déjà que vous vous en branlez si on les tue alors à quoi bon ?
A quoi bon, en effet, pensa amèrement Michelangelo. Le troisième Leatherhead leur avait dit qu'il y avait eu des morts dans son camp mais il n'avait pas dit dans quelles proportions. Si la panthère ne mentait pas, il valait mieux qu'elle traîne dans les égouts plutôt que des légions de Foots.
– Je te laisse la vie sauve, lança Michelangelo, mais, si j'apprends que tu as touché aux gosses, je te trouverais et je te transformerais en descente de lit. C'est clair ?
– Très clair, ma belle, répondit la panthère avec un sourire charmeur.
Michelangelo bloqua un instant et décida d'ignorer son imagination qui partait en vrille. Il recula prudemment tout en gardant la panthère dans son champ de vision et bondit de conduits en tuyaux pour atteindre le tunnel le plus haut de la chambre. De là, il regarda une dernière fois la panthère qui l'observait aussi puis reprit sa route. Il y avait certainement quelque chose à tirer de tout ça mais Michelangelo était trop occupé à chasser toutes les horribles images mentales qui l'assaillaient pour pouvoir réfléchir correctement.
Rentrer au vaisseau lui prit une autre heure, surtout parce qu'il avait fait des tours et des détours afin de s'assurer que la panthère – ou qui que ce soit d'autre – ne l'avait pas suivi. Michelangelo fut accueilli par Bob dès que la porte s'ouvrit. L'hologramme avait les bras grands ouverts et rayonnait manifestement de bonheur. Michelangelo se protégea de sa tentative de câlin en mettant son sac entre eux. Bob attrapa ledit sac et le serra quand même, faisant la moue.
– C'est une façon de me dire bonjour après cent cinquante-quatre heures d'absence ? marmonna l'hologramme.
– Cent cinquante-quatre heures ? demanda Michelangelo en passant la sangle de son sac par-dessus sa tête.
– Six jours et dix heures, environ. C'était long sans toi, Mikey, geignit Bob en torturant le sac.
– Hey, fais attention ! Il y a des trucs fragiles là-dedans.
– Je sais, répondit Bob en prenant la direction du salon. Je sais tout. Tout le temps. Et tu m'as trompé ! ajouta-t-il en prenant une pose mélodramatique.
– Tromper ?
– Je vois un bel éphèbe tout vêtu de noir dans ton esprit... Il t'a fait forte impression, manifestement.
– Il m'a fait du rentre-dedans ! se défendit Michelangelo. Je suis pas habitué et je trouve ça glauque que tous les tarés des environs me prennent pour cible !
– C'est parce que tu es tout petit et tout mignon, répondit Bob en lui pinçant la joue.
Michelangelo chassa sa main et grommela tout en poursuivant sa route jusqu'au salon – il leur en foutrait, du tout petit et tout mignon ! D'abord, il n'était pas petit et il n'était pas mignon non plus. Les chattons étaient mignons, les chiots aussi mais pas lui. Il était un ninja terrifiant et puissant, un véritable montre aux crocs acérés et mortels. Michelangelo aperçut du coin de l'œil le sourire attendri de Bob et il laissa tomber, non sans râler. Il ouvrit le réfrigérateur en quête de quelque chose à manger mais il n'y restait qu'une conserve de haricots blancs à la tomate habitée par une espèce de champignon blanc et bleu. Evidemment. Donatello avait été seul pendant pratiquement une semaine. C'était étonnant qu'il n'ait pas transformé le réfrigérateur en incubateur géant et l'évier en annexe pour ses travaux de recherche sur le développement des moisissures. Le vide dans le réfrigérateur s'expliquait aussi par le fait que ses frères n'avaient pas pu aller la surface pour refaire le plein de produits frais. Michelangelo se résigna et alla dans la réserver attraper quelques conserves. Il en ressortit pour voir Bob fouiller dans son sac, sur la table de la cuisine.
– Qu'est-ce que tu fais ? grommela Michelangelo.
– J'avais entendu parler de ces fameux « omiyage » et je voulais voir à quoi ça ressemblait, expliqua Bob en sortant des paquets d'un sac plastique. Et je constate que tu n'as rien prévu pour moi.
– Euh... T'es pas vivant ?
– Je n'en reste pas moins une personne, répliqua Bob en soupesant un paquet. Oh ! Donnie sera content que tu lui aies rapporté ça. Et tu as même prévu quelque chose pour Raphie ! Il ne le mérite pas, si tu veux mon avis, et ce serait du gâchis de lui offrir ça. J'en aurais une bien meilleure utilisation. Je peux le prendre ?
– Non, soupira Michelangelo en attrapant un ouvre-boîte. En parlant de mes frangins, tu sais où ils sont ? Raphael est revenu ? Et Leo, il est rentré ?
– Donnie a retrouvé Raphie, annonça Bob en empilant les paquets sur la table. Depuis, ils sont beaucoup ensemble et très occupés avec leurs activités mais c'est barbant. Donnie rentre cependant ici tous les jours mais Raphie a dit préférer rester à la surface. Si tu veux mon avis, ça lui plaît d'avoir pris son indépendance.
– C'est ton avis ou celui de Don ? railla Michelangelo.
– Nous nous accordons sur ce sujet. Quant à Leonardo, il n'est pas encore rentré et il n'a même pas appelé, ce petit garnement. Oh, en parlant d'appel, Donnie t'a laissé un nouveau téléphone dans ta chambre.
– Pourquoi ? demanda Michelangelo tout en versant sa conserve de saucisses et de haricots blancs dans une casserole.
– Une brèche dans la sécurité, d'après ce que j'ai compris. Il y a aussi un cadeau pour cette humaine, tiqua Bob. Elle prend beaucoup trop de place dans vos vies à mon goût.
– C'est le privilège des vivants, rétorqua Michelangelo en allumant le feu sous la casserole.
– Hin, hin, très drôle, grommela Bob.
Michelangelo lui lança un sourire par-dessus son épaule alors qu'il quittait le salon pour aller dans sa chambre. Il y trouva son nouveau téléphone, sur la petite table contre le mur, ainsi qu'un mot explicatif de la part de son frère. L'écriture de Donatello était très soignée et un peu enfantine, avec de jolies boucles. Michelangelo préférait cependant l'écriture de Raphael. Elle avait plus de personnalité, en quelque sorte. Celle de Leonardo était serrée et à peine lisible alors que sa calligraphie était de loin la meilleure d'entre eux tous.
Michelangelo éteignit son téléphone et en sortit la carte SIM pour la jeter à la poubelle. Il prit le nouvel appareil et le mit en marche tout en retournant au salon. Bob, habillé d'un tablier, était en train de touiller le contenu de la casserole en chantonnant. Michelangelo resta le doigt suspendu au-dessus du numéro de Donatello, partagé entre l'amusement et la suspicion. Bob fit semblant d'être surpris par son arrivée et il rougit en reposant sa spatule. Il souleva doucement le bas de son tablier, prenant un air embarrassé. C'était très perturbant de voir le sosie de Donatello agir comme une pucelle effarouchée – quoi que Donatello n'était pas non plus le premier à blaguer sur le sujet.
– Je suis tout nu là-dessous, annonça timidement Bob en baissant les yeux.
Michelangelo recula prudemment dans le couloir et abandonna toute idée de dîner avant d'aller se coucher.
Il était assez évident que Kitty ne faisait pas le poids contre Raphael, même du point de vue d'amateur de Donald. Kitty avait appris à se battre sur le tas tandis que Raphael avait été entraîné pendant vingt-cinq ans par un expert en arts martiaux. Elle ne faisait qu'agiter ses petits griffes. Il aurait pu la tuer à chaque coup. Donald ne remettait cependant pas en question l'efficacité de Kitty. Elle travaillait pour Basile depuis huit ans à présent et elle honorait avec brio tous ses contrats. Il fallait dire qu'elle était capable d'arracher la gorge d'un type d'un coup de griffe, ce qui jouait fortement en sa faveur. Elle n'avait pas besoin de technique parce qu'elle était plus forte et plus rapide qu'un humain. Mais pas plus intelligente. Donald voulait bien reconnaître qu'elle était rusée mais elle était limitée, contrairement à Benny. Il avait lu quelque part que les prédateurs étaient généralement plus intelligents que leurs proies mais il semblait que cette règle ne s'appliquât pas partout ou, alors, ce qui les avait transformé n'avait pas eu le même effet sur l'un et sur l'autre.
Donald glissa un regard vers Donatello, à l'autre bout de la table, occupé à revoir les plans avec Mark pour l'opération prévue deux jours plus tard. La même chose s'était produite entre les Tortues, manifestement. Raphael, sans être idiot, avait une intelligence moyenne tandis que le Q.I. de Donatello frisait l'ésotérisme. Le pire était qu'il ne leur avait pas montré un centième de ce qu'il savait faire.
Donatello fronça les sourcils et lança un kunai en direction de son frère sans même le regarder, surprenant Mark par la soudaineté de son geste. Raphael esquiva tout en repoussant Kitty pour qu'elle ne se prenne pas l'arme de jet en pleine tête et répliqua d'un shuriken qui vola à travers le hangar. Donald rentra la tête dans les épaules, coincé sur sa chaise, et ne rouvrit les yeux qu'en entendant Donatello râler.
– Je vous ai demandé trois fois de faire moins de bruit, lança-t-il en se tournant vers son frère.
Donald cligna des yeux. Donatello avait le shuriken entre les doigts et il le fit disparaître derrière sa ceinture tel un magicien jouant distraitement avec une pièce.
– C'est le chat qui fait du bruit, pas moi, rétorqua Raphael en esquivant un coup de griffe. Vise-la elle.
– Elle est incapable d'éviter une trajectoire droite, marmonna Donatello en se réintéressant à son plan.
– J'ai entendu ! cracha Kitty.
– Ces immenses oreilles servent donc à quelque chose.
Kitty se tourna vers Donatello, griffes et crocs dehors, mais Raphael lui toucha la hanche du bout du pied pour la distraire, tactique qui fonctionna car elle lui sauta dessus, le poils hérissé. Kitty portait sur les nerfs de Donatello. En fait, le génie de la famille semblait avoir du mal à se faire à tous ces gens autour de lui. Il avait une nette préférence pour les tempéraments calmes et composés, comme ceux de Mark, John, Hope, Shanna et Silo, à la limite. Donatello ignorait Collin et évitait Ricky comme la peste – il fallait dire que sa bêtise crasse en rebutait plus d'un. Pénélope avait essayé de l'avoir au charme mais Donatello s'était contenté de plisser les yeux et de passer à plus intéressant. La seule exception était Billy. Donatello l'appréciait pour son pouvoir et en tirait profit au maximum, même si le gamin avait un tempérament exubérant. Cependant, il le considérait comme un très bon outil, pas comme une personne.
C'était un peu le problème avec Donatello : pour lui, les gens avaient avant tout une fonction avant d'être des individus. Il vous regardait fixement de ses grands yeux bruns et vous étudiait, vous disséquait jusqu'à ce que vous trouviez une place sur ses étagères mentales. Donald était à peu près sûr d'être dans la boîte des emmerdeurs, à présent. Il avait perdu des points dans l'échelle de valeur de Donatello lorsqu'il s'était pris cette balle, la veille. Il supposait ne pas avoir eu un bon score à l'origine mais il avait dû chuter très, très bas parce que Donatello ne prenait même plus en compte son avis. Basile avait accepté que les opérations continuent pendant la convalescence de Donald et ils avaient choisi ensemble Mark comme remplaçant. Il savait ce qu'il faisait, il avait de l'expérience et, surtout, la confiance de Donald. En plus, Mark s'entendait plutôt bien avec Donatello et Raphael, ce qui facilitait grandement les choses. Sa seule condition avait été une augmentation de son salaire pour la prise de risque supplémentaire. Basile avait obtempéré.
Quelque chose disait à Donald que son patron commençait à regretter toute cette histoire. Raphael et Donatello n'étaient pas motivés par l'argent mais leurs talents avaient tout de même un prix. Donatello avait renégocié le contrat de son frère avec Basile puis avait posé des termes bien plus tendancieux pour le sien, à tel point que Basile avait dû mettre ses avocats sur le coup. Sur le seul plan financier, Donatello réclamait dix mille dollars par opération. Ça représentait une certaine somme compte tenu qu'ils sortaient en moyenne trois fois par semaine pour se faire des Foots. Le petit commerce de Basile générait assez d'argent pour payer toute l'équipe mais ses bénéfices s'en retrouvaient coupés d'autant. Ça voulait dire moins d'argent de poche à distribuer aux fidèles petites mains. Certaines s'étaient déjà barrées et Donald avait dû leur rappeler que ça ne se faisait pas. Ça ne lui avait pas plu. Ce n'était pas sa manière de faire.
Un téléphone sonna et Donald vit Donatello attraper automatiquement son portable. Il reconnut la sonnerie aux premiers accords : Under pressure, Queen. Donald n'aurait jamais imaginé que Donatello fut un fan de ce genre de musique. Il l'imaginait plus à écouter en boucle Wagner et Mozart dans un cabinet à l'acoustique parfaite, assis dans un profond fauteuil en cuir, un verre de vieux Whisky à la main. Donatello ne donnait pas l'impression au premier abord d'être un fan de Freddie Mercury.
– Oui ? Oh, hey, Mike !
Raphael tourna la tête vers eux en entendant ce nom. Kitty crut pouvoir l'avoir mais la tortue lui fit une clé de bras sans même y réfléchir et la plaqua au sol. Kitty essaya bien de se débattre mais Raphael lui tordit un peu plus le bras et elle arrêta de lutter.
– Tout va bien pour toi ? continua Donatello. Oui, ça va, ne t'inquiète pas. Et Raph est aussi en forme... D'accord, je lui transmettrai... Non, pas de nouvelles de Leo. Pas de nouvelle, bonne nouvelle, comme on dit... Ok, à tout à l'heure.
Donatello raccrocha et se tourna vers Raphael.
– Mike est rentré, lança-t-il. Il m'a demandé de te dire qu'il allait te péter la gueule pour être un pathétique connard.
Raphael renifla. Charmantes relations familiales, pensa Donald.
– Et comment réagira-t-il quand il apprendra que tu as mis en danger le Macaque ? répliqua Raphael.
– Je vais tout mettre sur ta carapace, répondit Donatello en se désintéressant de son frère.
Raphael râla pour le principe et relâcha Kitty. Elle bondit en arrière, son bras manifestement engourdi, mais ça ne l'empêcha pas de repartir à l'attaque.
– Votre frère va se joindre à nous, lui aussi ? demanda Donald.
Donatello leva à peine les yeux vers lui.
– Ça dépend de lui, pas de moi.
– Mais d'après vous, intervint Mark, y a-t-il des chances pour qu'il le fasse ?
– Probablement, admit Donatello.
Merci Mark, pensa Donald. Sa question avait plus de sens aux yeux de Donatello parce qu'elle était posée par quelqu'un qui était en charge de la stratégie. C'était un peu puéril, tout de même.
– Il sera réticent à l'idée de travailler pour la mafia, poursuivit Donatello, mais il y a de fortes chances pour qu'il nous rejoigne, en effet.
– Et votre autre frère, Leo ?
– Leonardo, corrigea Donatello.
Donald avait remarqué que Donatello faisait beaucoup d'efforts pour les empêcher d'utiliser les surnoms qu'ils se donnaient entre frères. Il était hors de question d'appeler Donatello Don ou Donnie, le second surnom pouvant d'ailleurs avoir de sérieuses conséquences. Raphael se fichait de ce genre de détail tant qu'on ne l'appelait pas Raphie. Il n'y avait que Donatello qui pouvait l'appeler comme ça et c'était généralement quand ils se disputaient. Ils parlaient toujours de leur frère Leonardo en utilisant le diminutif « Leo ». Quant à Michelangelo, c'était soit Mike soit Mikey, le deuxième surnom étant beaucoup plus affectif. Quelque part, Donald trouvait ça fascinant. Pénélope, qui étudiait l'anthropologie, partageait cet avis. Elle prenait souvent des notes que Donatello et Raphael lui arrachaient régulièrement des mains pour les réduire en petits morceaux. Ils lui avaient même confisqué son téléphone portable mais plus parce qu'elle l'utilisait de manière excessive pendant les réunions qu'autre chose.
– Leo préfèrera s'ouvrir le ventre plutôt que de bosser avec des mafieux, expliqua Raphael tout en balançant Kitty à travers l'entrepôt.
Les chats savent donc voler, pensa distraitement Donald.
– Il n'approuvera pas, en effet, insista Donatello.
– Et votre ami, le Singe Rouge ? demanda Mark.
Le mercenaire s'attira les regards noirs des deux tortues mais ça ne l'impressionna pas plus que ça – Mark avait des couilles en acier trempé, il serait resté stoïque face à Dieu le Père lui-même.
Il y avait une règle tacite entre eux depuis l'autre soir : « on ne parle pas du Singe Rouge ». Donald avait arrêté d'essayer de ramener le sujet sur le table. Le Singe n'était pas un mutant, juste un type qui savait combattre – et sacrément bien – mais il ne valait pas la peine de se fatiguer à essayer de le recruter. Les sentinelles dans son genre ne faisaient pas de bons hommes de main. Basile avait été un peu déçu de ces conclusions. Il appréciait les gens qui mettaient tout dans leurs rêves, comme lui, et le Singe était aussi ce genre de personne. Il fallait avoir un pète au casque pour se lancer dans cette carrière.
– Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? s'énerva Raphael. Le Macaque reste en dehors de nos affaires !
– C'est quelqu'un de compétent, insista Mark.
– C'est un amateur, renchérit Raphael, il fait ça pour s'amuser parce qu'il s'emmerde le samedi soir.
– C'est loin d'être un amateur, corrigea le mercenaire. Je l'ai vu combattre, Raphael.
– Alors t'as aussi vu qu'il ne tue pas. C'est un gosse. Foutez-lui la paix.
– Il est temps de fermer ce chapitre une bonne fois pour toutes, Mark, coupa Donatello. Je comprends votre point de vue parce que j'ai utilisé deux fois les compétences du Singe. Je peux cependant vous dire qu'il n'acceptera jamais de risquer sa vie pour de l'argent.
Mais il l'avait fait pour venir en aide à ses amis, pensa Donald. Le Singe était loyal malgré son comportement excentrique. Il n'intéressait peut-être pas Donald comme recrue mais il pouvait tout de même servir. Raphael tenait manifestement à lui et Donatello l'appréciait – à sa propre manière, ceci dit. Donald ne savait pas ce qu'il en était de Michelangelo et Leonardo mais deux sur quatre était déjà un bon score. S'il arrivait à retrouver le Singe, à savoir qui il était, Basile aurait un merveilleux moyen de pression sur ses nouveaux associés. Ça valait le coup d'essayer, même si les répercutions pouvaient être terribles. Donald ne pensait franchement pas que Raphael et Donatello allaient plier sous la menace. Ils défonceraient la tronche de Basile pour avoir osé leur faire du chantage puis ils tueraient tous les types présents dans la salle. Dix, vingt, même trente hommes entraînés ne leur faisaient pas peur. Ça pourrait même les amuser de jouer à « qui en abattra le plus », comme l'autre soir au pont de Williamsburg. Donald faisait encore des cauchemars de cette nuit-là. Il avait vu pour la première fois Raphael s'en donner à cœur-joie en combat et ça l'avait refroidi. Raphael, comme Donatello d'ailleurs, vivait pour combattre. Il était fait pour ça, du bout des pieds au sommet du crâne. Donald avait par la suite insisté auprès de Basile pour qu'il ne fasse pas l'erreur de se les mettre à dos mais il ne pouvait faire que conseiller son patron, pas prendre les décisions à sa place. Basile avait tout de même ordonné qu'on trouve qui était le Singe Rouge.
Donald ne pouvait pas utiliser Jake pour cette fois. Il souffrait toujours de migraines après avoir trouvé Raphael et elles n'étaient contenues qu'avec de la morphine. Jake avait effectué quelques tests de son côté pour voir jusqu'où il pouvait aller et il avait dû se rendre à l'hôpital à cause de la douleur. Autant dire que cette carte était inutilisable pour un bon bout de temps. Donald connaissait heureusement d'autres personnes capables de retrouver quelqu'un mais avec des moyens plus conventionnels. L'une de ces personnes étaient une jolie journaliste au caractère tenace. L'avantage avec elle était qu'elle avait déjà une liste toute prête de personnes susceptibles d'être le Singe Rouge. Felicia Rodriguez avait promis à Donald de lui transmettre cette liste dès qu'ils se verraient mais ça pouvait prendre un peu de temps. Donald faisait partie des hommes réguliers dans la vie de Felicia mais il ne risquait pas de la voir de si tôt à cause de sa jambe. Il avait signé une décharge pour sortir de l'hôpital en fin d'après-midi et les médecins avaient tout fait pour l'en décourager. Il avait perdu beaucoup de sang même si aucune artère ou veine n'avait été touchée et ça l'avait épuisé. Rester assis sur une chaise la jambe gauche en l'air à écouter Donatello et Mark le fatiguait. S'envoyer en l'air avec Felicia était hors de question. Donald commencerait donc les recherches du Singe Rouge dans les deux prochaines semaines. D'ici là, se dit-il en regardant Raphael envoyer Kitty voler à travers l'entrepôt une nouvelle fois, il avait intérêt à assurer ses arrières. Quelque chose lui disait que ça allait mal finir pour ses fesses.
