Till Kingdom come
Chapitre 25
A man is but the product of his thoughts
Il faisait une chaleur à mourir malgré l'heure tardive et Casey se félicita d'avoir troqué ses jeans pour un bermuda. Ça ne l'empêchait pas de transpirer comme une bête sous son masque de hockey mais c'était déjà un progrès. A côté de lui, imperturbable, Leonardo contemplait la ville en sirotant son soda. Il ne souffrait pas de la chaleur, apparemment. Casey avait demandé à Raphael deux ou trois précisions sur la manière dont ils fonctionnaient et son meilleur ami lui avait répondu que les tortues devaient réguler leur température toutes seules. Elles restaient au soleil pour se réchauffer et allaient se rafraîchir dans leur rivière lorsque c'était nécessaire. Les mutants comme eux ne fonctionnaient pas vraiment comme ça. Ils étaient capables de produire un peu de chaleur et étaient aussi beaucoup moins sensibles aux frimas de l'hiver – de toute façon, ils habitaient dans les égouts et la température y était à peu près constante toute l'année. Concernant l'excès de chaleur, il leur fallait boire régulièrement ou prendre une douche froide si ça ne fonctionnait pas. Ils ne transpiraient pas. Lorsque Casey voyait de petites gouttes se former sur la peau de Raphael, c'était en fait de la condensation, comme sur une vitre très froide. C'était bizarre mais ses potes n'en faisaient pas grand cas. Ils étaient comme ça et ça ne leur posait pas de problème. Raphael se plaignait d'ailleurs souvent que Casey sentait fort alors que lui-même avait une odeur franchement particulière. En fait, Raphael sentait comme son environnement. Ça en disait long sur son fumet.
Leonardo avait été bizarre ces derniers jours. Depuis qu'il était revenu de sa balade avec Splinter, il semblait absent, constamment perdu dans ses pensées. Ça avait inquiété April, quoi qu'il était plus juste de dire que Leonardo inquiétait April de manière générale. Elle avait essayé de parler avec lui mais il ne s'était pas expliqué. Il disait aller parfaitement bien mais il évitait le vieux Splinter et se trouvait des excuses pour ne pas rentrer dans la maison. Leonardo dormait dans la grange depuis ce jour et passait la plus grande partie de ses journées dans la campagne alentours. Lorsque Casey le voyait autour de la ferme, Leonardo était toujours avec Shadow qui réclamait son attention entière. La petite s'ennuyait et elle ne perdait pas une occasion de s'entraîner avec son oncle – elle avait même sauté sur la carapace de Leonardo depuis le toit de la véranda pour l'empêcher de retourner dans la forêt.
Leonardo se pliait aux exigences de l'adolescente. Il avait fabriqué des bâtons comme celui de Donatello avec des branches et il enseignait à Shadow comment s'en servir. Casey préférait cette arme aux sabres, honnêtement. Un bâton pouvait blesser, évidemment, mais ça restait moins dangereux que des katanas tranchant comme des lames de rasoir. De toute façon, le bâton était la première arme à apprivoiser, d'après Leonardo. Il demandait beaucoup de maîtrise et de discipline, ce qui ouvrait ensuite le champ des possibilités concernant l'arme de prédilection d'un combattant.
Casey avait proposé à Leonardo d'aller à Springfield, Massachusetts, pour la nuit, rien que tout les deux, histoire de se changer les idées. Leonardo avait accepté d'un hochement de tête et était resté silencieux pendant tout le trajet en voiture, regardant par la fenêtre, écoutant distraitement la radio. Casey avait réussi à trouver une fréquence qui diffusait du bon vieux rock. Avaler les kilomètres n'avait pas été désagréable, même si Casey aurait préféré bavarder un peu.
Leonardo n'était pas très causant de manière générale mais Casey s'entendait plutôt bien avec lui. Ils partageaient quelques valeurs comme le respect aux anciens, la protection de la famille et l'honneur au combat. Casey n'était pas un génie, il le savait, mais ça n'empêchait pas Leonardo de l'apprécier comme il était. D'après Casey, ce qui comptait vraiment aux yeux de Leonardo était qu'il s'occupât bien d'April. Le ninja vouait une certaine admiration à sa femme et tenait à ce qu'elle soit toujours en sécurité. Casey voyait ça comme une sorte de relation entre frère et sœur. Leonardo était le type responsable de sa famille et il avait inclus depuis longtemps April dans sa liste des personnes à protéger. C'était d'ailleurs pour ça qu'il leur avait demandé de partir pour Northampton.
Ils avaient commencé leur soirée tranquillement, surveillant les alentours d'un cinéma. C'était toujours une bonne idée parce que les tordus tournaient beaucoup autour de ces coins à cause des gosses. Ils rectifièrent un type après la séance de vingt-deux heures puis allèrent dans le quartier plus tourné vers les adultes pour la suite des festivités. Les Etats-Unis étaient un pays fantastique lorsqu'on était une sentinelle au service des citoyens. En moyenne, une femme sur six était victime de viol durant sa vie et il y avait un crime – vol, agression, viol, etc. – toutes les minutes. Dieu bénisse l'Amérique pour toutes ces opportunités, pensa Casey en finissant son hot dog.
Ils s'étaient arrêtés vers trois heures du matin, affamés et assoiffés. Casey avait trouvé de quoi satisfaire les deux bêtes qu'ils étaient dans une supérette ouverte toute la nuit puis avait rejoint Leonardo sur le bord d'un toit voisin. Combattre avec Leonardo était très différent d'avec Raphael. Il était beaucoup plus silencieux et ne s'amusait pas autant. Raphael avait atteint une telle maîtrise de lui-même qu'il pouvait se permettre toutes sortes d'acrobaties. Rectifier du punk le faisait marrer et il cherchait souvent de grosses bandes – la raison pour laquelle April n'aimait pas que Casey sorte avec lui parce qu'il revenait toujours avec des bleus et des coupures. Leonardo cherchait l'efficacité et la simplicité. Ses gestes étaient nets et précis, harmonieux même. Casey avait été subjugué par la beauté de son style alors même que ses sabres étaient restés aux fourreaux. Raphael était un combattant. Leonardo était un artiste.
– T'as jamais pensé à te mettre à la peinture ou un truc comme ça, Leo ? demanda Casey en roulant son papier de hot dog en boule.
Leonardo releva les yeux de la rue en dessous d'eux pour regarder Casey. Il n'était pas difficile de voir qu'il ne comprenait pas d'où sortait cette question. Leonardo aimait quand tout était logique. Les questions de but en blanc le prenaient souvent au dépourvu.
– Je dessine, un peu, admit-il de mauvaise grâce.
– Bah c'est bien, non ?
– Je suppose.
– Pourquoi t'as l'air d'un gamin pris en faute, alors ? Parce que tu dessines des trucs cochons ? railla Casey en secouant Leonardo de son coude.
– Quoi ? Non ! s'offusqua Leonardo.
Casey se marra et Leonardo se détendit un peu. Il se frotta le bras là où Casey l'avait touché et détourna le regard.
– C'est arrivé, avoua-t-il finalement.
– Y'a pas de honte à ça, le rassura Casey. Si tu savais le nombre de magazines porno j'ai acheté pour Raph, tes petits dessins passeraient certainement pour des gribouillons d'enfant de chœur.
– Je préfère ne pas savoir.
– Non, effectivement, rit Casey. Mais c'est un nombre entre beaucoup et astronomique.
Leonardo fronça un peu les sourcils mais il n'était pas fâché, plutôt tendu. Casey préféra changer de sujet. C'était déjà beaucoup pour Leonardo d'avoir avoué ce petit penchant tout naturel.
– Qu'est-ce que tu dessines d'autres ? Genre, tes frangins ? Des gens ? Des bâtiments ?
– Un peu de tout, répondit Leonardo en faisant tourner les glaçons au fond de son gobelet. Mais je ne dessine pas très bien.
– Ça, c'est pas grave, assura Casey. Le principal, c'est de faire quelque chose que tu aimes, de prendre du plaisir dans une activité, tu vois ? On est pas obligé d'être super balèze dans tout ce qu'on fait.
– C'est plus une habitude qu'une passion, avoua Leonardo en baissant la tête.
– Comment ça ?
– On a eu un entraînement, une fois, quand on était petit, expliqua-t-il. Maître Splinter nous avait envoyés dans les égouts chacun de notre côté avec pour instruction de choisir un endroit et d'y déposer un kunai. Une fois de retour au repère, nous avons dû dessiner cet endroit, prendre le papier de quelqu'un d'autre et retrouver l'endroit que représentait le dessin. C'était un exercice de mémorisation. J'avais échangé mon dessin avec Michelangelo. J'ai pu retrouver facilement l'endroit qu'il avait choisi parce que c'était son préféré, une vieille station de métro abandonnée avec des céramiques très colorées un peu partout. Il l'avait plutôt bien dessinée. Mais lui, il s'est perdu. Maître Splinter nous avait dit n'importe quel endroit et je l'avais pris au mot. J'avais choisi un tunnel semblable à des milliers d'autres et mon dessin n'était pas très bon. On a passé des heures à chercher Michelangelo parce qu'il s'efforçait de retrouver le bon tunnel. L'échec n'a jamais été une option avec maître Splinter. Donatello était déjà pragmatique à cette époque. Il m'a demandé où j'avais mis le kunai, a trouvé l'endroit et a simplement attendu Michelangelo pendant que Raphael et moi nous épuisions à tourner en rond pour rien. Quand on est rentré, maître Splinter m'a fait asseoir à table et m'a fait dessiner, encore et encore, jusqu'à ce que je détaille suffisamment le tunnel en question. Je trouvais ça stupide parce que le papier était quelque chose d'assez précieux pour nous, on n'en trouvait pas facilement, mais j'ai continué sans broncher. Tous les jours, pendant assez longtemps, je m'asseyais à cette table sous le regard de maître Splinter et je dessinais avec précision quelque chose que j'avais vu dans la journée pendant que mes frères avaient le droit de faire autre chose. J'ai continué, même une fois la punition levée.
Leonardo retira le couvercle de son gobelet et avala d'une traite les glaçons à moitié fondus et l'eau qui s'y trouvaient. Il croqua les glaçons, le regard perdu dans le vide.
Casey ne savait pas quoi dire. Il avait souvent entendu Raphael râler sur l'entraînement que Splinter leur avait prodigué mais il n'y avait jamais vraiment prêté attention. Raphael râlait pour un rien. Il se plaignait de la même façon quelque soit le sujet et c'était difficile d'établir une hiérarchie entre la piètre qualité d'un hot dog et une soirée sans aucun punk à rectifier. Pour lui, devoir faire cent pompes de plus était aussi barbant qu'une rediffusion d'un épisode des Simpsons.
Pour la première fois, Casey réalisa que Splinter avait été un maître exigeant et que Raphael avait peut-être eu tendance à minimiser ce que le vieux rat leur avait fait subir.
Casey avait eu l'occasion d'étudier sous les ordres de Splinter, surtout pour calmer son tempérament bouillonnant, mais il n'avait jamais eu droit à une seule punition s'il ratait un exercice. Au pire, Splinter l'avait envoyé courir pour se défouler. Ça avait peut-être été une punition, maintenant qu'il y repensait, mais il ne l'avait jamais vécue comme telle parce que ça avait toujours été comme ça pour lui. Petit, sa mère l'avait envoyé se défouler dehors. Adolescent, son coach de hockey lui avait fait enchaîner les tours de patinoire ou de stade, idem lors de sa première et dernière année d'université. Splinter n'avait été qu'une personne de plus lui disant d'aller courir et Casey avait obéi sans même y penser.
Leonardo avait obéi, lui aussi, jusqu'à ce que le geste devienne une habitude. Ça rappelait à Casey un reportage qu'il avait vu sur des gosses maltraités mais qui n'avaient connu que ça toute leur vie et qui trouvaient ça normal. Sur l'instant, il eut envie de faire avaler ses dents au vieux rat.
– Il ne faut pas lui en vouloir, dit Leonardo en regardant les poings tremblants de Casey.
– « La fin justifie les moyens » ? railla Casey.
– Oui. En tout cas, c'est ce qu'il nous a appris.
– Mais c'est dégueulasse !
Leonardo haussa les épaules, signe qu'il ne voulait plus parler de ça. Le sujet était clos. Casey se creusa la cervelle pour trouver autre chose.
– 'faut qu'on te trouve un autre hobby, décréta-t-il.
– Les napperons en dentelles ? railla Leonardo en posant le gobelet vide derrière lui.
– Je pensais à quelque chose de moins efféminé mais si t'as envie, oui.
– Je ne suis pas doué de mes mains.
– Arrête de te rabaisser comme ça ! grogna Casey. T'as des mains fantastiques !
– Elles sont faites pour tuer, répliqua Leonardo en massant sa main droite.
– Elles sont magiques, insista Casey.
Leonardo releva la tête et regarda Casey avec un vrai regard étonné.
– Magiques ?
– Carrément, mec ! Elles disparaissent et paf, boom, hiyooooo ! Bam ! K.O ! J'appelle ça de la magie, moi !
– C'est une question de vitesse et de technique, corrigea Leonardo avec un petit sourire amusé.
– Ouais, p't'être bien, n'empêche que c'est juste super hypnotisant à regarder. T'as un style magnifique. Il me fait penser à toutes ces peintures hyperréalistes, tu sais, avec tous ces drapés tellement bien faits qu'on dirait de la photographie. Raph, à côté, c'est plutôt du grand n'importe quoi, comme du cubisme ou du Picasso.
Cette fois-ci, Leonardo pouffa et Casey lui sourit.
– Va pas lui raconter ça, hein ? Il va pas apprécier.
– Ça restera entre nous, promit Leonardo. Tu sais quand même que Raffaello Sanzio dont maître Splinter s'est inspiré pour nommer mon frère est considéré comme le plus grand peintre ayant jamais existé ?
– Ouais bah on est pas tenu de vivre à la hauteur du nom qu'on porte, rétorqua Casey. Mais ça t'empêche pas de t'en inspirer. Da Vinci était un touche à tout, pas vrai ?
– Oui.
– Bah rien ne t'empêche de te lancer dans l'origami ou le kabuki ou un truc comme ça. Qu'importe, tant que ça te plaît.
– Je vais y penser, assura Leonardo en souriant timidement.
Casey lui tapota la carapace, content de lui avoir remonté un peu le moral. Il savait bien que ce ne serait pas suffisant pour retrouver le Leonardo d'antan mais il était heureux d'avoir apporté sa pierre à l'édifice, même si le résultat final n'avait rien à voir avec l'original. Voir son ami sourire et reprendre un peu vie était déjà un grand pas en avant.
Raphael attendait, un peu nerveux à l'idée de revoir Michelangelo. A côté de lui, Basile mâchait un chewing-gum et tentait de faire des bulles sans y parvenir. C'était horripilant. Raphael avait envie de lui flanquer son poing dans la tronche à chaque tentative.
– Ils sont en retard, minauda Kitty en laissant une de ses griffes s'égarer sur la carapace de Raphael.
Il la chassa d'un coup de pied et le chat partit en crachant vers la table où les autres attendaient en discutant. Basile consulta sa montre.
– Se déplacer n'est pas évident, à cause des Foots, grommela Raphael. Ils vont arriver.
– Je ne m'inquiète pas, lui assura Basile. Donatello est quelqu'un de confiance.
Tu changeras d'avis quand il te livrera aux flics, pensa Raphael. Donatello lui avait parlé de ses intentions. Il estimait que le vol aux archives de la police scientifique les mettait en danger et qu'il valait mieux que toutes les personnes mouillées dans cette affaire disparaissent de la circulation une fois qu'elles n'auraient plus leur utilité. Raphael était parfaitement d'accord avec son frère sur le sujet. Savoir le petit Chinois derrière des barreaux – ou au fond de l'Hudson, pour ce qu'il en avait à faire – lui permettrait de mieux dormir. Et Billy aussi mais juste parce qu'il ne l'aimait pas.
La porte de l'entrepôt s'ouvrit sur Donatello, seul avec son bâton et son sac, et Raphael sut à ce moment-là que Michelangelo était derrière lui. Il se retourna pour parer le pied de son frère venant du haut – il avait dû passer par les poutrelles du toit. Michelangelo rebondit avant que Raphael ne lui attrape la cheville et partit en arrière dans un demi-salto qui lui permit de se réceptionner sur les mains. Il se retrouva sur ses pieds après une pirouette, ses nunchakus déjà en main, et se mit en garde. Il fit signe à Raphael de s'approcher d'un doigt.
– Ok, grommela Raphael. Je l'ai probablement mérité, celle-là.
Donatello passa derrière lui et lui tapota l'épaule. Il poussa ensuite gentiment Basile vers la table où toute l'équipe restait littéralement le cul entre deux chaises, ne sachant pas s'ils devaient intervenir ou pas.
– Oh, tu crois, crâne de piaf ? demanda Michelangelo. Qu'est-ce qui t'a mis sur la voie ? Le tabassage pas en règles de Leo ? Mes consoles fracassées à cause de tes petits caprices ? Ta semaine à te la couler douce avec tu sais qui ?
Raphael tiqua. Michelangelo lui en voulait pour ça aussi ? C'était nouveau. Franchement, Raphael n'avait pas fait exprès de se tordre la cheville. Le premier jour, il avait même regretté d'avoir accepté l'offre d'Emma. Elle l'avait obligé à prendre trois douches parce qu'elle ne voulait pas qu'il squatte son canapé dans son état d'alors – couvert de sang, d'eau sale et d'éclaboussures diverses et variées. Ensuite, elle avait pleuré sur son épaule lorsqu'il l'avait surprise par inadvertance. Ça avait duré une bonne heure pendant laquelle Raphael avait dû répéter des banalités pour la réconforter. Et puis elle l'avait réveillé en hurlant deux fois pendant la première nuit, à cause de cauchemars. Là aussi, Raphael avait dû la rassurer et passer du temps à la consoler alors qu'il n'avait envie que d'une chose : dormir.
Par la suite, d'accord, il avait apprécié de vivre pendant quelques jours avec Emma. Un peu trop, même.
– Don a réparé tes consoles, rappela Raphael.
– Ça change rien. Je t'en veux toujours.
– Alors viens, invita Raphael en écartant les bras.
Michelangelo fonça sur lui, rapide comme l'éclair. Raphael eut juste le temps de prendre ses sais et de parer le nunchaku de gauche. Il se prépara pour le second mais Michelangelo tourna autour de lui et le frappa dans le dos, en plein milieu de la carapace. Le coup fit basculer Raphael en avant et il se rétablit d'une roulade. Michelangelo était déjà sur lui lorsqu'il se tourna et Raphael esquiva le coup de pied par le côté. Il se releva, faisant tourner ses sais dans ses mains, ne sachant pas dans quel sens les prendre pour le moment. Michelangelo était sérieux. Raphael n'avait pas le droit de le sous-estimer. S'il le faisait, il allait se faire rétamer.
Michelangelo coinça un nunchaku sous son bras gauche et mit le droit en mouvement, reculant dans une pose plus détendue. Il avait pris des cordes longues, faites pour la puissance des coups. Raphael fit pointer ses sais vers le bas avant de foncer à son tour. Il esquiva le nunchaku d'un bond et passa au-dessus de Michelangelo. Il profita de sa position tête en bas pour glisser son sai gauche contre la corde du nunchaku toujours en mouvement et elle s'enroula autour de la pointe de son arme. La barre d'ébène lui frappa durement l'avant-bras mais Raphael ne lâcha rien. Il termina son saut et tira Michelangelo par-dessus son épaule pour le balancer dans les airs. Michelangelo était beaucoup plus léger que Raphael aussi le mouvement fut facile à réaliser. Il se rétablit cependant sans difficulté et repartit en direction de Raphael à toute vitesse. Il attaqua de son poing gauche tandis que le droit remettait son nunchaku en mouvement. Raphael attrapa le poing de son frère dans le sien et para de son bras la branche d'ébène. Le coup fut tellement puissant qu'il explosa la peau du biceps de Raphael, répandant du sang au sol. Raphael serra les dent et donna un coup de pied dans le bas du plastron de Michelangelo, le pliant en deux, puis remonta son genou en visant le menton. Michelangelo se recula, sonné, et cracha du sang ainsi qu'une dent.
– Euh... Il faudrait pas les arrêter, là ? demanda Pénélope à l'autre bout de l'entrepôt.
– Pour quoi faire ? rétorqua Donatello sur le ton du type sincèrement étonné par la question.
Il l'était probablement. Ils ne combattaient pas souvent si sérieusement les un contre les autres mais ça leur arrivait. Perdre une dent ou s'ouvrir la peau ne leur faisait plus rien – les dents repoussaient et la peau se refermaient, après tout, alors pourquoi s'en soucier ? Raphael lança un sourire à Donatello puis se réintéressa à Michelangelo. Il avait du mal à retrouver son équilibre.
– Tu tiens plus debout, petit frère, se moqua Raphael.
– Oh, ta gueule, répondit Michelangelo en faisant un pas sur le côté. On va t'ramasser à la p'tite cuillère quand j'en aurais fini avec toi.
– Comme tu veux, répliqua Raphael en haussant les épaules. Au fait, c'est quoi le record de la Belle aux Bois Dormant ? Une, deux semaines ?
Michelangelo attaqua mais il n'était pas encore très sûr de son équilibre. Raphael en profita pour lui attraper le bras et utilisa sa propre force contre lui pour le faire basculer en avant, lui fauchant les jambes au passage. Michelangelo tomba à plat sur sa carapace et en eut le souffle coupé. Il parvint tout de même à esquiver le coup de pied de Raphael et il se retrouva à quatre pattes par terre. Raphael voulut lui donner le coup de grâce mais Michelangelo vira au blanc et lui vomit sur les pieds. Raphael se recula, faisant la grimace. Donatello fut à genoux auprès de leur frère presque aussitôt.
– La commotion cérébrale va devenir ta spécialité, lança-t-il en aidant Michelangelo à se relever.
– J'pourrais toujours me recycler dans la lucha libre, marmonna Raphael en secouant alternativement ses pieds.
– C'pas fini, grommela Michelangelo.
– Ouais, si veux, concéda Raphael. On reprendra quand tu pourras marcher tout seul.
Michelangelo essaya de lui donner un coup de poing mais il le manqua d'un bon mètre. Raphael attrapa le bras de son frère et le passa autour de son cou pour aider Donatello à le porter. Ils posèrent Michelangelo sur une chaise et veillèrent à ce qu'il ne tombe pas sur le côté. Michelangelo cligna des yeux une ou deux fois en voyant Kitty, à quelques mètres de là.
– Trop de mutants, marmonna-t-il.
– Hein ?
– Il a rencontré une panthère mutante dans les égouts, expliqua Donatello en se mettant à genoux. Ouvre la bouche, Mike.
Michelangelo obéit et Donatello examina sa dentition.
– Il va falloir qu'on désinfecte ça en rentrant. Et rien de trop solide aux menus pendant un moment.
– Mais j'ai ramené des tas de bonbons, geignit Michelangelo.
– Il est allé où ? demanda Raphael.
– Japon, répondit Donatello en se relevant. Les Foots de là-bas ne viendront pas nous mettre des bâtons dans les pattes mais il est préférable de parler de ça entre nous, plus tard.
– Ça peut aussi nous intéresser, sourit Basile.
Donatello se tourna vers le rouquin et étudia la question quelques secondes.
– Non, décida-t-il finalement.
Shanna arriva à ce moment-là avec la petite trousse de secours de l'atelier de mécanique factice et Raphael la remercia. Son biceps était repeint en rouge brunâtre mais le saignement s'était arrêté. Il passa cependant un peu de gaze sur la plaie pour faire plaisir aux humains – ils étaient tellement sensibles que c'en devenait presque drôle.
– Alors, intervint Donald, assis sur sa chaise à roulette, une panthère mutante, hein ?
– Ce n'est pas non plus votre problème, déclara Donatello en fouillant dans la trousse de secours.
– Elle bosse pour les Foots, marmonna Michelangelo, mais c'est qu'un gros minou pas méchant pour un rond. Je lui ai pété trois côtes d'un coup et j'y allais même pas fort.
– Tu frimes pas un peu, là ? railla Raphael.
– Nan, c'est vrai. P'tain, je fais que des trucs super balèzes quand t'es pas là, c'est dégueulasse...
– J'aurais encore plein d'occasions de voir tes progrès, frangin, assura Raphael en frottant le crâne de Michelangelo.
Celui-ci fit la grimace mais ne protesta pas plus. Donatello finit par sortir des mèches de coton de la trousse de secours et il les enfonça dans la bouche de Michelangelo pour arrêter le saignement. Leur petit frère se laissa faire, encore trop sonné pour réagir. Donatello se tourna ensuite par réflexe pour arracher un carnet des mains de Pénélope et il le balança à travers l'entrepôt.
– Est-ce que je prends des notes sur votre comportement, mademoiselle ? demanda-t-il froidement en croisant les bras.
– Peut-être devriez-vous, monsieur, répondit Pénélope sur le même ton.
– Parlons sérieusement, les enfants, proposa Basile en claquant ses mains. Est-ce que Michelangelo va se joindre à nous ?
– Il n'a pas encore pris de décision, annonça Donatello, et il n'est pas en état de le faire, grâce à Raphael.
– C'est lui qui a cherché la merde, marmonna le concerné.
– Mais sur le principe, il en pense quoi ? insista Basile.
Donatello haussa les épaules.
– Alors pourquoi l'avez-vous amené ici ?
– Il voulait voir Raphael.
– Et fuir Bob, ajouta Michelangelo en relevant soudainement la tête.
– C'est qui, Bob ? demanda Donald.
Raphael échangea un regard avec ses frères.
– Le chat, répondirent Raphael et Donatello en même temps.
– Ouais, totalement un chat super normal, ajouta Michelangelo.
– Vous avez un chat ? cracha Kitty.
Ça ne lui plaisait pas de savoir que des mutants possédaient un animal de compagnie, apparemment. Personnellement, Raphael s'en fichait. Il savait que Donald avait une petite tortue terrestre du nom de Daisy et il n'en faisait pas tout un plat. C'était vrai que c'était un peu dérangeant quand Donald commençait à gagatiser sur sa petite chérie mais ce n'était là que les paroles d'un fier propriétaire. Il lui avait quand même collé un petit coup de poing dans l'épaule quand Donald lui avait demandé si Daisy était mignonne – c'était un animal de compagnie, bon sang !
– Vous ne pouvez pas venir comme ça à l'entrepôt, reprit Basile. Si votre frère ne fait pas partie des nôtres, il n'a rien à faire ici.
– C'est bon, marmonna Michelangelo, j'vais rien dire, je suis pas stupide non plus. C'est aussi dans mon intérêt si vous réussissez.
Son esprit commençait à se clarifier, nota Raphael. Il savait bien qu'il n'avait pas frappé si fort que ça.
– Mais je vais continuer en solo pendant un moment, continua-t-il. J'ai un truc en préparation.
– Quoi donc ? demanda Basile.
– Si je vous le dis, ce sera plus une surprise. Oh, en parlant de surprise. Don ?
Donatello ouvrit son sac aussitôt pour en sortir un petit paquet soigneusement emballé dans du papier vert pâle à motif de feuilles blanches qu'il tendit à Raphael. Le cadeau avait manifestement mal voyagé mais ça n'avait rien d'exceptionnel si ça venait du Japon. Michelangelo avait dû voyager dans la soute à bagage d'un avion et Raphael savait d'expérience que ce n'était pas confortable du tout – et pas chaud non plus. Il ne savait cependant pas s'il pouvait ouvrir le cadeau tout de suite ou pas. Connaissant Michelangelo, il valait mieux attendre d'être seul, juste au cas où. Raphael remercia son frère et garda le paquet à la main.
– On est venu pour rien, alors ? demanda Billy.
– Il est toujours intéressant de voir comment un allié combat sans restriction, lui rappela Mark en pointant Raphael du doigt. Nous n'avions pas tous eu ce privilège jusque-là.
– Ça a rien d'un privilège, râla Billy en se levant de sa chaise. On peut y aller, boss ?
Basile hocha la tête et l'équipe se dispersa. Donald mit un peu plus de temps que les autres à cause de ses béquilles et il partit avec son patron.
– Il ne reste pas ici cette nuit, informa Kitty en pointant Michelangelo du doigt.
– Il rentre avec moi, assura Donatello.
– Besoin d'un coup de main ? demanda Raphael alors que Michelangelo se levait avec une petite hésitation.
Il posa le paquet sur la table et vint au soutient de son frère. Michelangelo repassa brièvement par le blanc et Raphael craint qu'il ne lui vomisse à nouveau dessus mais l'estomac de Michelangelo en décida autrement.
– On va y aller tranquillement, répondit Donatello en posant sa main sur l'épaule de leur frère.
Raphael hocha la tête et lâcha Michelangelo.
– Faites gaffe, leur conseilla-t-il.
– Toujours.
Michelangelo ne marcha pas vraiment droit sur les premiers mètres mais il ne s'en sortit pas trop mal dans l'absolu. La porte de l'entrepôt se refermait lorsque Raphael remarqua un bruit de papier froissé. Il se tourna pour voir Kitty avec son cadeau à la main, le dépiautant consciencieusement.
– Rends-moi ça ! grogna Raphael en se penchant par-dessus la table pour attraper le paquet.
Il ne fit que déchirer le papier et une boîte rectangulaire en plastique transparent s'échappa. Elle contenait un objet rouge et blanc aux formes suggestives. Raphael sentit sa mâchoire se détacher.
– Un masturbateur, commenta Kitty. De mieux en mieux.
Elle lâcha le papier comme si c'était quelque chose de vraiment dégoûtant et tourna les talons, laissant Raphael ramasser le cadeau pour le planquer derrière son dos – c'était trop tard mais il ne voyait pas quoi faire d'autre, honnêtement. Une petite carte était tombée en même temps sur la table. Michelangelo y avait dessiné sa tête qui tirait la langue avec l'air satisfait de celui qui avait réussi son mauvais coup. Raphael grommela, levant les yeux au plafond. Parfois, il regrettait de ne pas être fils unique mais ce soir n'était pas une de ces fois-là.
