Till Kingdom come
Chapitre 26
I am the one who knocks
Billy avait un regard fasciné et la bouche légèrement ouverte, marquant sa stupeur. Son expression contrastait avec sa peau livide et la longue et profonde entaille qui lui avait ouvert la gorge, maculant son coûteux costume de sang qui sortait encore par petits jets de plus en plus faibles. Le Foot qui le tenait à genoux par les cheveux secoua la lame de son ninjatô, éclaboussant les panneaux gris séparant de petits bureaux vides à cette heure-ci – exception faite des Foots, évidemment. Donatello resserra la prise sur son bâton, conservant une pose souple et décontractée, son arme sur le côté, pointant vers la moquette beige sale et usée par des milliers d'allers et retours. Billy commença à étouffer dans son propre sang qui emplissait ses poumons à la place de l'air. Il n'eut pas même un spasme car sa dernière vertèbre cervicale avait été brisée juste avant, le paralysant des épaules au bout des pieds. Son regard se fit plus paniqué puis ses yeux se révulsèrent et sa mâchoire essaya de gober l'air. Donatello restait cependant fixé sur le Foot, manifestement un chûnin, autrement dit un ninja de niveau intermédiaire, capable de commander aux soldats de base mais recevant tout de même des ordres de la part de son jônin, Karai en l'occurrence. Ce type était l'un des lieutenants du clan des Foots, certainement envoyé pour protéger la cible de l'opération de ce soir. Donatello ne s'était pas attendu à sa présence mais ça ne changeait pas grand chose au déroulement de leur mission : il devrait juste tuer cet homme avant de réduire Karl Elwood au silence.
Cinq Foots sur la droite, sept sur la gauche, plus le chûnin en face de lui. Donatello était capable de les battre à lui seul mais le terrain allait rendre les choses délicates. Les couloirs entre les stalles étaient étroits et le plafond était relativement bas. Il regretta pendant un instant de ne plus faire un mètre cinquante. Se déplacer avec trente-cinq centimètres supplémentaires était parfois délicat mais il avait aussi gagné en poids et en force. Ça irait, se répéta-t-il. Il en était capable même si ses frères n'étaient pas dans les environs. Ils avaient déjà opéré quantité de fois individuellement et Donatello n'avait qu'à se concentrer pour ne pas faire d'erreur.
Le premier coup partit sans que Donatello ne le vit mais des années d'entraînement compensèrent son manque d'attention et il para de son bâton pour ensuite enchaîner avec un kata en trois temps – genoux gauche, épaule droite, tempe droite – qui lui permit de mettre un homme de gauche à terre. Il s'étala contre le bureau dans une stalle, percutant par la même occasion un vieil écran cathodique qui lui tomba sur la tête. Donatello recula d'un pas, son bâton de biais dans ses mains, se concentrant sur sa respiration. Un sacrifice était normal. Il permettait d'évaluer la force de l'adversaire. Donatello ne s'inquiétait pas de cela mais il savait pourtant qu'il avait commis une erreur : il avait défendu ses alliés. Mark, Hope et Pénélope se trouvaient derrière lui. Il aurait dû esquiver le premier Foot pour se concentrer sur le chûnin. Après tout, les deux mercenaires étaient capables de se défendre contre douze hommes. Il y aurait de la casse mais ça irait. Quant à Pénélope, elle pourrait au moins en repousser un ou deux par son pouvoir. Cependant, Donatello avait indiqué aux Foots qu'il protégerait les membres de son équipe – ce qui n'était pas entièrement vrai, par ailleurs – et donc sous-entendu qu'ils étaient plus faibles. La prochaine attaque se porterait donc sur eux. Donatello avait le choix entre continuer à combattre avec eux ou partir affronter le chûnin en laissant les humains se débrouiller. Sa décision ne fut pas difficile à prendre mais elle allait certainement compliquer la vie des autres.
Le chûnin para le premier coup de bâton de Donatello de son bras gauche, un bruit métallique s'échappant de sous sa manche en coton noir – il portait des protections. Donatello intégra cette information et enchaîna en visant le plexus solaire, retirant son bâton pour asséner un coup direct par le bout mais le chûnin se plia vers l'arrière. Il prit appui sur ses bras et lança ses pieds vers les jambes de Donatello. Celui-ci avait déjà anticipé ce mouvement et avait suivi celui du ninja. Sautant lestement, il planta son bâton dans le torse du chûnin, juste au niveau du diaphragme et s'appuya dessus pour passer de l'autre côté de son adversaire. Cent kilogrammes répartis sur une si petite surface de contact lui coupa la respiration mais il en fallait certainement plus pour déstabiliser un ninja de ce niveau. Donatello récupéra son bâton en le faisant tourner, se redressa dans le même temps et se remit en garde, son arme saisie fermement dans les mains. Le chûnin se releva d'un coup de bassin et se tourna vers lui. Il devait avoir quelque chose comme une cinquantaine d'années, ses cheveux se coloraient de blanc mais sa barbe était encore très noire. Il avait un regard perçant et une musculature puissante. Ce n'était pas un lieutenant pour rien : ses compétences étaient évidentes. Tout dans sa personne, de sa posture à son attitude, trahissait sa confiance en ses capacités. C'était un vieux de la vieille, un habitué des combats.
– Pourquoi ne pas m'avoir achevé pendant que j'étais au sol, gamin ? demanda le chûnin.
– Pourquoi gâcher l'occasion d'une belle rencontre ? répliqua Donatello.
L'homme sourit. Il comprenait le point de vue de Donatello : ils ne rencontraient pas des adversaires de cette valeur tous les jours. Autant en profiter.
Le chûnin fit un pas en avant tout en dégainant le ninjatô qu'il avait dans le dos, se mettant en garde. Donatello reconnaissait cette pose pour avoir vu Leonardo la prendre un nombre incalculable de fois. C'était une garde haute, deux mains sur la poignée, le sabre à l'horizontal tenu au niveau de l'épaule. La jambe gauche en avant servait de bouclier et de pied d'appel. La logique voulait que l'adversaire attaque par la gauche mais Donatello choisit la droite en remontant, s'avançant suffisamment pour que le tiers de son bâton vienne frapper l'aisselle du chûnin malgré le pas en avant que celui-ci avait fait. Donatello se tourna de côté pour éviter la lame du sabre et lâcha son bâton de sa main droite. Elle vint prendre le sabre juste devant la garde, les doigts pinçant avec force la lame, et Donatello n'eut qu'à pousser un bon coup pour que le bout de la poignée percute les côtes, mouvement facilité par le coup à l'aisselle qui avait engourdi le bras droit du chûnin. Celui-ci étouffa un cri de douleur et relâcha sa prise sur son sabre. Donatello en profita pour agripper l'arme par la garde et il se retira en arrière avec son bâton dans la main gauche et le ninjatô dans la droite. Il ne resta pas là bien longtemps pour autant. Donatello fit sauter le sabre dans sa main pour le reprendre par la poignée, pointe vers le bas, et il le planta en remontant dans le torse du Foot qui arrivait derrière lui. Comme la lame était à plat, il suffisait d'avoir le bon angle pour qu'elle passe entre les côtes. Elle dépassait dans le dos du soldat, hébété. Donatello retira la lame avec la même rapidité puis se pencha un peu en avant pour donner un coup de pied au Foot qui alla percuter le mur du fond. Il n'allait pas se relever avec un poumon perforé de part en part et le contenu de son estomac se déversant dans son tronc. Donatello planta le sabre devant lui, la lame maculée de divers fluides corporels. Le chûnin avait une expression extatique sur le visage. Un peu de sang teintait ses dents de rouge.
– Quel gâchis que de vous éliminer, lança-t-il en se relevant.
– Vous ne m'avez pas encore touché, rappela Donatello.
– Si ce n'est pas moi, quelqu'un d'autre le fera mais ce sera un triste jour pour le clan des Foots. Nous avons besoin de combattants comme vous.
– J'ai pensé à vous rejoindre, avoua Donatello.
Les choses n'avaient pas tourné comme prévu et il avait dû abandonner le plan que Bob avait découvert dans sa tête mais il y avait tout de même pensé. A ce moment-là, Donatello était convaincu que chacun d'eux devait trouver sa propre voie mais ils étaient trop habitués à vivre et fonctionner ensemble pour l'admettre, même s'ils n'arrêtaient pas de se disputer. Ils devaient se séparer, faire éclater leur cellule familiale pour se redéfinir en tant qu'individus. Donatello n'avait pas eu besoin de servir de détonateur, Leonardo s'en était chargé en provoquant Raphael qui avait été le premier à partir et ouvrir une autre voie. Michelangelo avait trouvé ce qu'il voulait faire ensuite mais il n'avait pas eu le courage d'affronter le désaccord de Donatello tout de suite. Il avait fallu que Leonardo lui donne sa permission, en quelque sorte. Lui aussi était parti de son côté tandis que Donatello avait décidé de se rallier à Raphael. Il passait peut-être beaucoup de temps seul mais il était aussi le moins capable de se détacher de ses frères. C'était pour cela qu'il avait pensé à rejoindre les Foots. Donatello ne se sentait pas encore capable d'ouvrir sa propre voie malgré ses récents progrès sur le chemin de l'indépendance. Sa seule volonté ne suffisait pas.
– Et pourquoi ne l'as-tu pas fait ? enchaîna le chûnin.
– Karai n'aurait jamais accepté et je tiens un minimum à ma vie.
Le chûnin rit.
– La miss ne contrôle pas tout, petit.
Il avait peut-être voulu le surprendre mais Donatello le savait depuis longtemps. Karai l'avait même reconnu devant eux : elle n'avait pas pu leur pardonner l'erreur initiale de Leonardo parce que ses lieutenants la mettaient sous pression. Elle se servait d'eux pour distraire des hommes mécontents. Pendant qu'ils étaient occupés avec leur chasse à la tortue, Karai avait le champ libre pour retrouver son équilibre, regrouper ses fidèles et réaffirmer sa prise sur les Foots. Cette guerre lui était finalement assez utile. Donatello n'avait aucun intérêt à rentrer dans son jeu. Pourtant, en tuant ce lieutenant, il lui rendrait service puisqu'il était manifestement de la faction séditieuse. Karai gagnait en fait à ce que Donatello et Raphael fassent le ménage chez elle, à sa place. Elle les laissait faire pour éliminer les éléments les plus faibles et les plus problématiques parce qu'ils en étaient capables. Karai n'aurait qu'à leur opposer de sérieux adversaires lorsqu'elle jugerait qu'ils avaient assez servi ses intérêts.
Peut-être Donatello devait-il payer une petite visite à Karai, finalement. Il détendit sa pose et le chûnin haussa un sourcil.
– Vous avez raison, annonça Donatello. Nous pouvons travailler ensemble contre Karai.
– Je savais qu'il était possible de te...
Le chûnin n'eut pas le temps de terminer sa phrase. Donatello avait soudainement avalé la distance qui les séparait et enfoncé son bâton dans la bouche de l'homme, lui brisant les dents et la base du crâne dans le mouvement. Il retira son arme du cadavre qui tomba en arrière puis regarda calmement les cinq Foots qui restaient encore. Le premier attaqua en courant sur le haut des panneaux. Donatello lui faucha les jambes de son bâton et cueillit son visage d'un coup de pied retourné. Tendant le bras en arrière, il récupéra le sabre et trancha la gorge du soldat suivant, ajoutant des taches de rouge à l'environnement si triste en beige et gris. Mark abattit un Foot d'une balle dans la tête et Hope fit de même avec un autre tandis que le dernier soldat restait indécis. Ses jambes tremblaient un peu et ses mains étaient vides. Donatello lui lança le ninjatô. Il n'aimait pas abattre un adversaire sans défense. Autant lui donner la possibilité de se défendre.
Ce fut peut-être la chance du débutant ou un jeu particulièrement bien caché qui lui permit de toucher Donatello. La lame percuta le bord interne de sa carapace durant le premier assaut, entre l'onglet et l'écaille marginale, juste sous le bras gauche. Elle s'enfonça suffisamment pour que Donatello la sente mais son mouvement était déjà amorcé. Son bâton percuta à pleine vitesse les cervicales du Foot qui alla se fracasser la tête contre une stalle. Celle-ci tomba sous son poids et le sabre, que le soldat n'avait pas lâché malgré son récent trépas, fit balancier sur l'une des écailles externes. Elle sauta, se perdant derrière un bureau, et la lame se libéra, sa pointe ensanglantée. Donatello serra les dents. C'était la première fois que ça lui arrivait et la sensation n'était pas agréable. Il porta par réflexe la main à sa blessure.
– Ça va ? demanda Mark en se rapprochant.
Donatello hocha la tête. La douleur pouvait être ignorée mais pas son agacement. Etre blessé aussi bêtement lui déplaisait. Donatello retira sa main et y vit un peu de sang. Un ninja ne devait pas laisser de trace et voilà qu'il repeignait la moquette en rouge et qu'un morceau de sa carapace – contenant tout de même un os – s'était fait la malle. Ils n'avaient pas le temps de le chercher et ça contrariait énormément Donatello.
– L'opération continue, décida-t-il en se reprenant.
– Hope est blessée et Pénélope est morte, annonça Mark.
Donatello jeta un coup d'œil par-dessus l'épaule du mercenaire pour voir Hope en train de panser sommairement son bras gauche mais il la savait droitière, ça irait. Quant à Hope, on ne voyait que ses pieds dépassant d'une stalle. Billy était toujours par terre, face contre la moquette. Son sang lui faisait une auréole brune autour de la tête.
– On continue.
Mark hocha la tête et fit signe à Hope de se placer entre eux deux. Donatello reprit le chemin menant à Karl Elwood, décidé à ne plus commettre d'erreur.
La soirée était plutôt calme et Emma avait déjà fini de remplir le lave-vaisselle. Il ne restait plus que Jim partageant de la tarte au citron meringuée avec sa dernière conquête – pourquoi venait-il toujours au Lair pour son premier rendez-vous ? ça restait un mystère pour Emma –, deux autres clients réguliers qui discutaient avec passion du dernier numéro de Batman tout en tripotant leurs téléphones portables et Vicky, une fille qui habitait dans l'immeuble. Emma l'aimait bien. Vicky était un peu excentrique une fois qu'on la connaissait mais d'abord assez froid. Elle aimait les comics tout en arborant les autres fans de sexe masculin, c'était pourquoi elle venait toujours après vingt-et-une heures, quand la boutique commençait à se vider. Emma la comprenait sans difficulté. Etre une fille dans ce milieu était une faute pour la majorité des hommes et ils remettaient sans arrêt en question leur passion. Certes, Emma était tombée tardivement dans les comics et par l'intermédiaire de son frère Alex qui plus est mais elle n'en restait pas moins incollable sur les séries qu'elle aimait – et la liste était plutôt longue. Elle avait repris plus d'une fois des petits chieurs qui essayaient de la démonter parce qu'elle osait posséder des ovaires. Alex n'appréciait pas vraiment qu'elle le fasse et Emma essayait de rester polie et souriante mais parfois elle n'arrivait juste pas à se contenir.
Il y eut un peu d'agitation à la table des deux jeunes hommes. Ils regardaient l'un des téléphones avec enthousiasme et faisaient un peu trop de bruit au goût de Vicky. Elle se retourna pour les foudroyer du regard mais ils ne la remarquèrent pas.
– Qu'est-ce qu'ils ont, ces idiots ? marmonna-t-elle.
Emma haussa les épaules et tira l'ordinateur du comptoir à elle. Elle pouvait contrôler d'ici toutes les caméras de surveillance à l'intérieur et à l'extérieur ainsi que gérer la connexion Wi-Fi du café. Savoir quel site les deux clients consultaient était un jeu d'enfant.
– Ils sont sur un blog dédié aux superhéros locaux, répondit Emma.
Elle le connaissait pour le surveiller régulièrement, guettant ce qu'il se disait sur le Singe Rouge. Sa cote de popularité n'était pas très bonne dernièrement. Le Singe avait plus ou moins disparu de la circulation et des tas de nouvelles sentinelles amateurs s'étaient mises à s'attirer les faveurs du public. Le phénomène n'était pas nouveau. New York avait toujours eu ses sentinelles masquées et elles ne duraient pas longtemps en moyenne. Emma n'avait rien inventé avec son personnage de Singe Rouge. Elle avait eu besoin de faire quelque chose pour se sortir du cercle vicieux de ses pensées et elle n'avait trouvé que ça à ce moment-là. Pour être franche, elle avait adoré être sous les feux des projecteurs et ça avait certainement influencé son comportement. Le Singe Rouge à ses débuts ne se serait jamais frotté à des ninjas combattant une tortue mutante sur le toit d'un immeuble. Pourtant, après deux mois d'activité et avec une communauté de fans de plus en plus importante, elle avait tenté le coup. Elle savait qu'elle avait pris des risques ce soir-là et Emma s'était calmée un peu pendant quelques jours.
Et puis elle était tombée sur Raphael et son monde avait basculé dans une douce folie. Emma n'avait jamais rencontré un adversaire pareil, quelqu'un de si talentueux que le combat en devenait un jeu, un moyen d'expression. Elle n'avait pas le niveau face à lui mais Raphael avait tout de même accepté de jouer avec elle. Ça avait été les vingt meilleures minutes de l'année et de la précédente, sans aucune contestation possible. Emma avait pu s'exprimer complètement dans cette langue si particulière. Mieux : elle avait été comprise, reconnue.
La suite avait été plus confuse. Emma avait voulu aider en cherchant Michelangelo avec ses frères mais elle n'avait pas imaginé que ça l'amènerait aussi loin. L'abattoir en lui-même avait été une épreuve suffisante pour ses nerfs mais les heures passées dans les égouts en compagnie de Raphael, poursuivie par les Foots, avaient été beaucoup trop pour elle. Elle se demandait encore comment elle avait pu se sortir de là en un seul morceau. Dire qu'elle avait rempilé dès que Donatello le lui avait demandé ! Quelque chose ne devait vraiment pas aller dans sa tête. Peut-être était-elle accro à l'adrénaline ou quelque chose comme ça.
L'attention d'Emma fut attirée par un article publié quelques minutes plus tôt avec une photo du Singe Rouge en couverture. Emma tiqua – le Singe n'était pas sorti depuis l'épisode du pont de Williamsburg la semaine précédente et il n'y avait eu personne sur place pour lui attribuer toute cette agitation. La silhouette lui paraissait bizarre. Ça ne lui ressemblait pas.
Emma eut confirmation de ses craintes lorsqu'elle lut le titre de l'article : « Un nouveau Singe en ville !» Une bouffée de rage la submergea instantanément. Qui osait ? Qui lui faisait ça ? Personne n'avait le droit d'être le Singe Rouge à part elle ! C'était son exutoire, sa manière de vivre en dehors de la jolie petite bulle qu'on lui avait fabriquée. Elle était le Singe et rien ni personne ne pourrait jamais la remplacer.
– Ça va ? demanda Vicky.
Emma releva les yeux de l'écran pour tomber sur le regard concerné de la jeune femme. Elle essaya de retrouver son sourire habituel mais Vicky fit la grimace en la voyant faire.
– T'es devenue toute blanche.
– Des crampes, mentit Emma. Les joies de la féminité, hein ?
– J'ai des antidouleurs dans mon sac, proposa Vicky.
– Merci mais j'ai aussi du stock, répondit Emma en soulevant son bras dans le plâtre.
– T'as pas de chance en ce moment.
– Pas vraiment, non...
Jim se leva à ce moment et Emma lui fit signe de tout laisser sur la table. Il n'en fit rien et rapporta les assiettes et les tasses au comptoir, son amie sur les talons.
– Merci, Jimmy, sourit Emma.
– Tu n'as pas l'air bien, nota aussi Jim.
– Problème de fille. Tu veux les détails aussi ?
– Non, merci, rit Jim. Fais attention en rentrant.
– Derek vient me chercher.
– Quel grand frère attentif.
Emma fit une grimace à Jim qui surprit un peu son amie et leur souhaita une bonne fin de soirée. Derek allait venir, effectivement. Ça allait compliquer les choses.
Emma rongea son frein jusqu'à ce que Vicky parte – elle partait toujours juste avant la fermeture. Elle ferma la boutique en moins de cinq minutes, envoyant au diable le ménage et le rangement, et courut jusque chez elle en un temps record, remerciant tous ses professeurs d'éducation physique pour l'avoir poussée à faire de l'athlétisme. Derek devait déjà être passé à la boutique et il valait mieux supposer qu'il était en route pour le studio aussi Emma descendit dans sa cave comme une furie, attrapa son sac où elle fourra toutes ses affaires, masque compris, et repartit aussitôt. Elle vit la moto de Derek se garer dans la rue alors qu'elle atteignait le toit voisin de son immeuble mais elle ne resta pas à admirer la vue. Derek allait la tuer.
Emma alla jusqu'à Manhattan avant d'oser enfiler son costume. Son plâtre la gênait. Ça faisait une semaine qu'elle l'avait et elle décida que c'était suffisant – de toute façon, elle avait avalé un antidouleur au dîner et il avait intérêt à ne pas l'emmerder tout de suite. Fouillant dans son sac, elle trouva le gros cutter qu'elle avait mis là au cas où – on avait toujours besoin d'un cutter, surtout lorsqu'on n'en avait pas sur soi – et Emma se mit à la tâche. Découper la résine lui prit un temps phénoménal mais son bras fut libre de ses mouvements. Emma abandonna son plâtre dans une poubelle puis enfila son masque. Le Singe Rouge était de retour.
L'article parlait d'une apparition du faux Singe dans Manhattan aussi Emma parcourra-t-elle l'île, se faisant remarquer volontairement et allant même jusqu'à demander aux passants s'ils n'avaient pas vu un type qui lui ressemblait. A mesure que les heures passaient, sa colère se transformait en froide détermination. Elle n'allait pas laisser passer ce que cet enfoiré lui faisait. Il n'avait pas le droit de la dépouiller ainsi de ce qu'elle était.
La chance finit par lui sourire vers trois heures du matin. Le faux Singe marchait tranquillement dans la rue, peu soucieux de ce qui l'entourait. Emma, accroupie sur le rebord d'un toit, l'observa quelques instants. Elle avait envie de lui sauter dessus mais une chute de trois étages sur le béton du trottoir n'était pas l'idée du siècle. Elle se glissa dans les ombres et descendit dans une ruelle par une échelle de secours. De là, elle se mit à suivre le faux Singe discrètement. La rue était trop exposée. Elle ne pouvait pas l'attaquer comme ça, sous un réverbère.
Et puis merde, pensa Emma en sortant son san jie gun de son dos. Elle le déplia en bâton, les deux branches externes se comprimant pour que son arme ne dépasse pas le mètre soixante. Ce système de coulissement lui avait pris un temps fou à fabriquer pour que l'ensemble reste solide et pas trop lourd quelque soit sa forme et Emma n'en était pas peu fière. Elle avait beau avoir un joli diplôme en génie biologique, elle n'en restait pas moins un ingénieur. Elle touchait à la mécanique depuis qu'elle était petite grâce à son père et à ses frères et c'était pour elle un passe-temps comme un autre. Ses amies étaient toujours émerveillée qu'Emma sache réparer un évier ou un ordinateur mais ça n'avait rien de sorcier. Il suffisait de s'y intéresser un peu mais, là encore, l'influence des quatre hommes de la famille l'avait aidé à s'émanciper un peu par rapport au reste de la gente féminine.
Emma souffla un bon coup et fonça en avant. Elle visa volontairement à côté pour son premier coup pour avertir son adversaire mais celui-ci n'eut manifestement pas besoin de cette politesse. Il bloqua le bâton sous son bras et fit tourner Emma autour de lui pour l'avoir en face de lui. Son masque était rouge mais ce singe-là arborait un sourire tellement déformé qu'on aurait dit un rire. Il était clairement industriel, dans un plastique souple, et sa perruque était plus blond platine que blanche. Elle n'était pas attachée au masque. A si faible distance, Emma aperçut des yeux bleus entouré de maquillage noir à travers les orbites du masque. Ce n'était pas une copie exacte mais ça ne changeait rien : elle allait lui en mettre une.
Emma planta fermement les pieds au sol pour arrêter le mouvement et appuya sur le petit bouton qui permettait d'articuler son bâton. Elle put récupérer son san jie gun et le mettre en mouvement. Le faux Singe recula un peu mais il n'avait manifestement pas l'intention de partir en courant dans l'autre sens. Ce n'était pas un amateur non plus. Il passa une main dans son dos pour en sortir une faucille attachée à une longue chaîne avec un petit poids à l'extrémité. Ne pas parer avec le bras gauche, nota Emma.
Le poids partit dans sa direction d'une pichenette et Emma esquiva sans difficulté – trajectoire droite. Elle savait que le retour pouvait la surprendre aussi bloqua-t-elle la chaîne dans son san jie gun. Elle leva la jambe pour marcher sur la chaîne, tirant le faux Singe en avant par la même occasion. Emma opéra alors un coup de pied retourné qui atteint son adversaire en pleine figure. Elle se désengagea avant que la faucille n'atteigne sa jambe et tira un bon coup sur la chaîne toujours bloquée pour arracher l'arme des mains du faux Singe. Il se retrouva à quatre pattes par terre. Emma se recula pour ne pas être dans sa zone d'allonge.
– T'es calmé ? demanda Emma.
– Il doit y avoir un malentendu, bafouilla le faux Singe.
Il avait un drôle d'accent, du genre pas local, pas américain en fait, pourtant son anglais n'était pas mauvais. Ça ne changea en rien la détermination d'Emma.
– Je suis le Singe Rouge, le seul, l'unique ! Qu'est-ce que tu viens foutre sur mes plates-bandes ?
– New York vous appartient ? demanda le faux Singe en se relevant.
– Je parle pas de New York ! Je parle de qui je suis !
– Mais nous sommes différents. Regardez, moi, je souris.
Emma ne supporta pas la provocation et fonça sur le faux Singe. Il esquiva trois coups à la suite puis bloqua une branche sous son bras. Emma appuya sur un autre bouton et libéra des jets de vapeur autour du faux Singe. Une autre pression fit courir une décharge électrique à travers l'arme et la vapeur, ce qui secoua suffisamment son adversaire pour le faire lâcher prise. Emma se recula à nouveau.
– Ma dernière innovation, crâna-t-elle. Qu'est-ce que t'en dis ?
– Ça fait mal, répondit le faux Singe en secouant son bras gauche.
– C'est fait pour ça.
– Mais je tiens à insister : il y a un malentendu.
Emma bloqua la moitié de son bâton et conserva une branche articulée, ayant ainsi un fléau à disposition. Elle le mit en mouvement en même temps et fit glisser la faucille un peu plus loin du pied.
– Le malentendu, c'est que tu as choisi le mauvais costume.
– Mon but était d'attirer l'attention.
– Ça a fonctionné.
– Pas votre attention, celle du clan des Foots. Et ça a aussi marché, ajouta le faux Singe en désignant les alentours.
Emma jeta un coup d'œil et vit des silhouettes noires tout autour d'eux, sur les toits, dans les ruelles alentours, derrière des voitures. Il y eut un nouveau bruit métallique et elle se retourna pour voir le faux Singe qui avait fait tomber des chaînes plombées de ses manches.
– Et merde, grogna Emma.
– Je ne suis pas votre ennemi, lui assura le faux Singe en se rapprochant. Nous pouvons combattre ensemble.
C'est ça, prends moi pour une bille, pensa Emma. Etait-ce un piège depuis le début ? Les Foots avaient dû essayer de la faire sortir de son trou et ils avaient réussi. Emma aurait voulu que Raphael soit là avec elle. Elle se sentait en sécurité avec lui parce qu'elle savait qu'il pouvait rattraper ses erreurs. Il avait l'habitude d'assurer les arrières de ses frères et c'était comme une deuxième nature chez lui. Il veillait sur ses alliés. Combattre à ses côtés n'était pas une partie de plaisir non plus mais c'était au moins rassurant.
Emma inspira un bon coup et se reprit. Elle ne comptait qu'une vingtaine d'hommes autour d'elle. Seule, ça dépassait ses capacités mais c'était jouable si elle pouvait compter sur l'autre crétin. Quelque chose lui disait qu'il n'était pas aussi nul qu'il n'y paraissait. Il s'était retenu parce qu'elle n'était pas son objectif – ou bien il avait attendu les renforts. Emma décida de prendre le risque de lui faire confiance pendant quelques minutes et elle fonça sur le premier Foot venu, prenant appuis sur une voiture pour faire un salto. Elle l'atteignit avec son fléau dans le dos, coup qui le projeta contre la voiture. Emma bloqua son arme en bâton en terminant son saut et repartit aussitôt, traversant la route en trois foulée. Elle esquiva un sabre en se contorsionnant et frappa l'épaule gauche de son adversaire. Le choc fut suffisamment violent pour que l'épaule soit brisée mais le Foot continua à attaquer, sabrant de gauche et de droite. Emma se glissa sous sa lame, tournant son bâton sur son centre de gravité. Elle lui brisa la mâchoire et le poussa à terre.
Emma n'avait pas le temps de se préoccuper du faux Singe aussi enchaîna-t-elle. Il lui restait huit adversaires. Tout était une question de timing. Elle dérapa face au suivant, passant encore sous sa garde – ils avaient un sérieux problème, franchement –, et elle lui faucha les jambes pour le mettre à terre. Un coup dans le nez vers l'arrière le termina et Emma se redressa pour parer deux katanas qui manquèrent de peu ses doigts. Elle sentit son avant-bras gauche protester sous la force du coup mais elle parvint tout de même à repousser son assaillant au prix d'un terrible effort – Raphael lui avait dit qu'elle était trop cambrée et elle le sentait bien dans ces moments-là. Déséquilibré, le Foot s'emmêla un peu les pinceaux avec ses sabres, ce qui laissa à Emma le temps d'enchaîner un kata en quatre temps : genoux gauche, droit, épaule droite puis finir par la gauche en tournant sur soi-même. Le Foot tomba tandis qu'Emma reculait. Plus que six.
Une chaîne plombée passa juste devant son nez et atteignit un Foot en pleine figure, lui brisant les os du crâne. Emma glissa un coup d'œil au faux Singe en se demandant s'il avait cherché à l'avoir elle ou bien s'il avait visé le Foot dès le début. Elle n'eut cependant pas le temps de se poser plus de question, son cinquième adversaire se présentant devant elle. Il avait une naginata, un sabre monté sur un bâton. C'était une vieille arme de samurai, faite pour les combats à cheval, mais elle pouvait aussi se révéler efficace à pied entre les bonnes mains. Emma esquiva quelques coups avant de juger que, oui, le Foot avait de bonnes mains. Elle débloqua son san jie gun, diminuant sa zone d'allonge et obligeant ainsi le Foot à venir plus près d'elle. Seulement, sa naginata était bien trop longue pour un combat semi-rapproché et Emma en tira parti pour se glisser contre son adversaire par l'ouverture offerte par son arme. Elle lui donna un bon coup de genou dans les testicules puis dans l'estomac et termina par un coup de coude sur la nuque lorsqu'elle fut à portée.
Emma se trouvait face à son sixième adversaire, ne soufflant même pas, lorsqu'elle entendit les sirènes des voitures de police. Là, les choses se compliquaient. Le maire de New York avait décrété que la ville ne pouvait pas tolérer les sentinelles et il avait donné des ordres en conséquence : toute activité suspecte amenait à une arrestation. Les bons samaritains étaient tolérés mais pas ceux qui cherchaient la bagarre. Emma devait déguerpir au plus vite.
Les Foots ne se firent pas prier pour disparaître. Ils n'étaient peut-être pas très bons en combat mais ils étaient doués pour s'évanouir dans les airs. Emma lança un regard furieux au faux Singe et celui-ci hocha la tête – pourquoi ? mystère. Elle s'élança dans la première ruelle qu'elle trouva alors que les voitures de police arrivaient dans la rue et disparut à son tour dans les ombres. Ce n'était pas fini. Elle ne laisserait pas ce stupide macaque lui piquer qui elle était.
