Till Kingdom come

Chapitre 28

Everyone just pretend to be normal

L'impatience flottait comme un nuage au-dessus des têtes des officiers réunis dans la salle de conférence en cette fin de journée orageuse. La réunion se tenait après les heures classiques de travail et ça ne plaisait pas à tout le monde. Debout contre le mur du fond, Derek observait ses collègues sans vraiment les regarder. A côté de lui, Kat faisait défiler les tweets sur l'écran de son téléphone portable, lui glissant quelques pépites de temps en temps mais Derek n'avait pas la tête à ça. Il n'avait pratiquement pas dormi la nuit précédente à cause de sa petite sœur. C'était la deuxième fois qu'Emma renfilait son masque et Derek connaissait l'adage : jamais deux sans trois.

Les portes s'ouvrirent sur leur capitaine, Thomas Sullivan, suivi de plus hauts gradés en uniformes étoilés. Ils avaient tous une mine morose et l'air d'avoir mangé quelque chose de particulièrement indigeste au déjeuner. Kat releva le nez de son téléphone.

– Ça va chier, murmura-t-elle.

Smith, à sa gauche, se pencha un peu vers elle, sa grosse barbe rousse de descendant Irelandais venant chatouiller l'épaule de la jeune femme.

– Ça a pas l'air d'être une promotion, c'est clair.

Kat lui lança un regard fatigué et Derek se tourna vers le vieil aigri qui était resté inspecteur toute sa vie sans réussir à monter en grade. Kat était déjà sergent et Smith avait une dent contre toutes les personnes plus haut gradées que lui. Smith se tassa et préféra aller donner son avis à un autre collègue lorsqu'il se rendit compte que Derek s'intéressait un peu à lui. Il avait la réputation d'être un type pas marrant et ça lui servait souvent à faire taire les emmerdeurs.

Le silence se fit dans la salle bondée et leur capitaine présenta la petite foule qui le suivait. Il y avait un chef de bureau, l'un des numéros deux des forces de police de New York, ainsi qu'un tas d'assistants et d'inspecteurs à l'insigne d'aigle. Ils venaient tous du bureau contre le crime organisé. Sullivan fit un geste et quelqu'un se chargea d'éteindre les lumières et de fermer les stores. Un vidéo projecteur afficha deux visages carrés se ressemblant, charmants avec leurs poils bruns bien entretenus. Sullivan inspira un bon coup avant de se lancer de sa voix usée par le tabac.

– Vous avez dû lire les journaux. Hier soir, Karl et Terry Elwood sont morts.

Il y eut des murmures dans les rangs.

– Vous les connaissez parce que leur armée d'avocats nous empêche régulièrement de coffrer des types. Les Elwoods étaient en quelque sorte la police d'assurance d'une bonne partie de la pègre de la ville, veillant à ce que les gros poissons ne se fassent pas attraper, le tout en parfaite légalité, évidemment. On les a retrouvés comme ça.

Sullivan appuya sur une petite télécommande sur son pupitre et l'affichage changea. Il y avait deux photos, l'une d'un bureau avec une vue magnifique sur Manhattan et une autre prise dans la chambre d'une maison luxueuse. Le premier corps, celui de Karl Elwood d'après la légende, était assis à son bureau, un verre de Whisky à portée de main et un cigare à ses pieds. Il avait une balle fichée entre les yeux. Sur l'autre photo se trouvait un corps allongé sur le sol de la chambre, en jogging, mais on ne pouvait pas reconnaître les traits agréables de Terry Elwood car son visage était trop déformé par les coups qu'il avait reçus. Un petit calibre se trouvait encore à sa main.

– Bon, reprit Sullivan, d'un côté, ça nous facilitera les choses pendant un moment mais, de l'autre, on a deux meurtres de plus sur les bras. Et, comme vous vous en doutez, ils collent parfaitement au modus operandi de la guerre des gangs qui nous emmerde depuis quelques semaines.

Un assistant chef se racla la gorge et Sullivan lui lança un regard en coin. Il n'était pas habitué à mâcher ses mots et il n'allait pas commencer maintenant. Le vieux capitaine glissa ensuite son regard perçant sur ses hommes et Derek se raidit. Après tout, il connaissait les responsables de toute cette agitation. Il avait même les moyens de les contacter, de leur tendre un piège et de les capturer. Tout pouvait être réglé en quelques heures s'il levait la main à cet instant. Pourtant, Derek n'en fit rien. S'il parlait maintenant, sa sœur serait inculpée, même si elle n'avait fondamentalement rien fait de mal – enfin, c'était ce qu'elle prétendait, en tout cas. Derek ne pouvait pas s'y résoudre. Et puis, qui le croirait s'il commençait à parler de tortues ninjas mutantes, sérieusement ? Il n'y avait que quelques illuminés qui croyaient vraiment à cette légende urbaine.

– Même mode opératoire, donc, reprit Sullivan. Un petit groupe bien entraîné entre, canarde tout ce qui bouge, abat la cible et se retire avant que quiconque s'en rende compte. Il y a pourtant de la nouveauté. Pas mal, même. Premièrement, c'est la première fois qu'un meurtre a lieu en dehors de New York. La résidence de ce bon vieux Terry se trouve dans le New Jersey. Je sais, j'aimerais pas y vivre non plus, mais que voulez-vous ? Le point important, c'est que nos tueurs sont mobiles et bien organisés, capables d'aller loin. Deuxièmement, le bureau de Karl est en plein cœur de Manhattan, dans l'un des buildings les plus sécurisés de la ville. Pourtant, on a que dalle, zip, nada. On a aucune image, rien. Et je dis pas que le système a sauté. Non. Tout fonctionne encore parfaitement, sauf que rien n'a été enregistré et qu'il n'y a pas trace d'effraction dans l'informatique. Ces types ne sont pas des fantômes mais ils sont sacrément bons.

Sullivan avait retrouvé un peu d'aise à présent et il se permit de faire une petite pause dramatique pour que tout le monde imprime bien qu'ils n'avaient pas à faire à des clowns. En effet, pensa sombrement Derek, mais ils le savaient depuis l'affaire du pont de Williamsburg.

– Cependant, reprit Sullivan, ils ont perdu deux hommes hier soir, ou plutôt un homme et une femme.

De nouvelles photos apparurent sur l'écran derrière le capitaine. Il y avait un jeune homme en costume et au visage agréable teinté de rouge, la gorge ouverte. La jeune fille – elle ne devait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois ans – était blonde, les traits un peu ronds mais jolis. Son cou était violacé, presque noir, signe qu'elle avait eu la nuque brisée.

– Je vous présente William Owens, dit Billy, qui commençait à se faire un nom en tant que redoutable gâchette dans le milieu et Pénélope Graham, une étudiante Canadienne sans histoire, sauf que son papa travaille dans la poudre. Nous ignorons pour le moment qui les employait mais on va le trouver et on aura enfin une piste. Et enfin, nous avons ceci.

Le vidéo projecteur afficha une photographie d'une espèce de pierre brune avec des taches de sang sur un côté, posée à côté d'une règle. Derek eut un haut le cœur lorsqu'il reconnut la matière : c'était un gros morceau de carapace.

– Je vais vous lire le rapport du labo, annonça Sullivan en tirant des lunettes de la poche de sa chemise. Les analyses ont été un peu rapides et nécessitent confirmation mais c'est déjà assez édifiant.

Il chaussa ses lunettes et prit dans ses mains quelques feuilles de papier.

– « Tissus non-humains qui ne proviennent pas d'une arme car récemment irrigués (présence d'hémoglobine) et vivants (présence de moelle osseuse). »

Il y eut des murmures dans la salle. Derek se sentait mal.

– « Composition : os et écailles (kératine). »

– Quoi ? lança une voix dans les premiers rangs.

– « L'étude de ces tissus », continua Sullivan en haussant la voix, « suggère un reptile à larges écailles de l'ordre des Testudines mais le manque d'étude sur les génomes des reptiles ne permet pas de donner une réponse rapide. Il faudra se baser sur d'autres échantillons pour déterminer avec précision l'espèce de l'individu. »

Il y avait de plus en plus de contestations dans la salle mais Sullivan restait imperturbable.

– « Le nombre de chromosomes, obtenu par caryotype, est de cinquante pairs, ce qui correspond à la famille des Emydidaes. Pour rappel, un caryotype humain montre vingt-trois pairs. Ce résultat confirme la non-appartenance de l'individu à l'espèce Homo Sapiens. »

– C'est n'importe quoi ! hurla quelqu'un.

– Ces types se baladent avec des reptiles de combat ? demanda un autre.

Sullivan dut réclamer le silence alors que les voix grondaient et que les chaises raclaient le sol. Il ne l'obtint pas facilement mais sa grosse voix calma le jeu.

– Le reste du rapport détaille la composition du sang et des tissus trouvés mais nous avons là le principal. Les Testudines, ça ne vous dit rien ?

– C'est le nom scientifique des tortues, lança quelqu'un sur la droite de la salle.

– Exactement, confirma Sullivan. Des tortues qui se font des Foots et leurs potes, ça vous rappelle pas quelque chose ?

– C'est n'importe quoi ! gronda Smith. Ce sont des légendes urbaines, rien de plus !

– Ces histoires de mutants sont bonnes pour les gamins, ajouta son collègue.

– Eh bien je dois être un gosse mais j'y crois, à ces conneries, reprit fermement Sullivan. Rappelez vous ce qu'il s'est passé il y a une dizaine d'années : le clan des Foots s'est fait décapiter et ça a foutu le bordel en ville. A ce même moment, on a commencé à entendre parler de ces tortues aussi grandes qu'un homme jouant les sentinelles. Je crois que tout ça est lié.

Un homme grand et mince à lunettes profita du tumulte dans la salle pour en sortir discrètement, ce qui attira l'attention de Derek. Il le connaissait : c'était le lieutenant Miller, un type sérieux qui avait plus de trente ans de maison. Pourquoi partait-il maintenant ?

– Je veux qu'on se mette sur leur cul maintenant ! brailla Sullivan. On reprend tout : Red Hook, la ligne G, la blanchisserie, le marché couvert, l'église Sainte Marie, le pont de Williamsburg. Tout ! Si quelque chose vous paraît suspect, vous l'ajoutez à la pile, point barre. Et je veux des gens sur les archives, qu'on me sorte un historique complet sur les Foots, leurs ennemis et leurs alliés. Ce cirque a duré assez longtemps !

Derek quitta parmi les premiers la salle de conférence, dans un état second. Il ne savait pas quoi faire. Quelqu'un allait vite faire le lien avec l'effraction dans les archives de la police scientifique. Quelqu'un allait ouvrir ces cartons et trouver des échantillons similaires à cette écaille. Quelqu'un allait tout découvrir et n'aurait plus qu'à tout présenter au capitaine Sullivan sur un plateau doré. Sullivan disait déjà croire aux légendes urbaines. Il lancerait l'attaque sur les Tortues. De là à ce qu'Emma soit impliquée, il n'y avait qu'un pas. Bon sang, même Derek était dans la fosse jusqu'au cou : il avait donné des documents au clan Hamato.

Il n'avait donc pas le choix.

– Derek, tu rentres ? demanda Kat en le rattrapant.

– Ouais, lança-t-il par réflexe par-dessus son épaule.

– Ok. Amuse-toi bien.

– Hein ?

– Ce soir, répondit Kat, l'anniversaire de ta belle-sœur.

C'était bien sa veine. Derek lança un sourire de remerciement à sa coéquipière puis sortit en trombe du poste pour se rendre aux archives de la police scientifique. Avec un peu de chance, on le prendrait pour un officier zélé qui voulait se mettre au travail sur l'instant. Mais il serait quand même pris pour un traître, tôt ou tard. Après tout, il s'apprêtait à commettre un délit – un nouveau, plutôt.

Les archives n'étaient pas très loin à pied aussi Derek en profita-t-il pour sortir son téléphone portable et appeler Emma, guettant les nuages s'accumulant dans les ciels. Elle lui avait dit qu'elle irait cuisiner chez elle parce qu'elle avait tout ce qu'il fallait là-bas mais Derek avait supposé qu'elle rentrait aussi pour récupérer du matériel. Il lui avait confisqué tout son attirail quand elle était revenue, vers quatre heures du matin. Elle devait avoir du stock mais il comptait bien le mettre sous clé aussi.

Emma ne décrocha pas et Derek ne laissa pas de message – il avait horreur des répondeurs. Il était sur le point de la rappeler lorsque le nom d'Emma s'afficha à l'écran.

– Oui ? demanda Emma à l'autre bout de l'onde.

– Tes potes sont dans la merde, Em, lança Derek. Je n'ai pas le temps de t'expliquer mais il faut que tu les contactes et que tu leur dises qu'ils doivent faire du ménage dans leur passé.

– Attends.

Derek grommela mais patienta quelques secondes durant lesquelles il n'entendit rien. Une grosse voix rocailleuse reprit la parole.

– Euh... Salut ?

– Qui est à l'appareil ? demanda sèchement Derek.

– Raphael.

– Qu'est-ce que vous foutez chez ma sœur ?

– Y'a pas plus important ? grogna la tortue sur un ton tout aussi aimable.

– Oui, marmonna Derek. Bref. La police va être sur votre cul d'ici demain. On a trouvé une écaille sur une scène de crime. Mon chef veut qu'on fouille les archives.

– Et merde...

– Je suis en chemin. Je ne peux pas les faire disparaître mais je vais les déplacer pour retarder les curieux. Vous devez faire le ménage au plus vite, c'est clair ?

– Très clair, répondit Raphael.

Il raccrocha sans même dire merci et Derek l'envoya chier mentalement. Pour qui il se prenait, ce type ? En prime, il lui semblait que Donatello avait dit à Emma de rester éloignée de ce Raphael. Derek maugréa jusqu'aux archives, listant tout ce qu'il allait dire à sa petite sœur dès qu'il la verrait, et passa en trombe à travers les portes et les couloirs. Il finit par arriver dans les sous-sols. Ils étaient éclairés. Quelqu'un était arrivé avant lui.

Derek essaya de se calmer un peu et de se composer une attitude plus digne. Il inspira un bon coup et marcha tout droit jusqu'au fin fond de la salle. Il vit une silhouette entre les étagères métalliques, une silhouette très affairée à fouiller dans les cartons qui intéressaient Derek.

– Qui est là ? demanda soudainement l'autre homme.

Miller, réalisa Derek.

– Ackerman, c'est ça ? demanda le lieutenant sur un ton soupçonneux.

– Oui, monsieur, répondit Derek.

– Que faites-vous là ?

Miller avait des cartons empilés à ses pieds et il en fouillait d'autres, ceux que Derek connaissait si bien, ceux qui contenaient les preuves de l'existence des Tortues. C'était fichu.

– Que faites-vous là ? répéta Miller.

– Je... J'y crois, hésita Derek. Je sais qu'ils existent.

Miller se tendit. Sa mâchoire se contracta.

– Et ?

– Et je suis de leur côté, décréta Derek en serrant les dents.

Autant tenter le tout pour le tout. Miller l'étudia pendant une longue minute à travers ses lunettes démodées. Il avait une sale réputation au bureau. Miller avait une dent contre les Foots depuis longtemps. Il avait réussi à coincer un membre du clan une dizaine d'années plus tôt et les Foots avaient effectué un raid dans les locaux de la police pour faire taire le détenu. Il y avait eu pas mal de morts ce jour-là et une taupe avait été découverte, une collègue du lieutenant. Miller s'était fait une spécialité de ce gang depuis ce jour-là, même si ses supérieurs ne voyaient pas en son travail une priorité.

– Alors qu'est-ce que vous foutez à rester les bras croisés ? demanda Miller. On perd du temps.

Derek respira soudainement mieux. Il se mit au travail aussitôt. Tortues mutantes ou pas, elles allaient entendre parler du pays.


La camionnette s'arrêta dans une ruelle à quelques distances de l'arrière des archives de la police scientifique et Michelangelo en sortit aussitôt. Le soleil n'était pas encore couché mais il faisait pratiquement noir comme dans un four grâce à l'orage qui menaçait. L'air était lourd et poisseux malgré un petit vent frais qui balayait les environs. Il n'y avait pas un chat aux alentours. Michelangelo fit signe à Donatello et Raphael de descendre. Ils ne restèrent au niveau du sol qu'une fraction de seconde et atteignirent les toits sans effort. Ils attendirent cependant à distance des archives, guettant le signal qui se manifesta sous la forme d'une alerte à l'incendie stridente quelques instants plus tard. Le timing était parfait.

– La voie est libre, annonça la voix de Donatello dans l'oreillette.

Son frère, à côté de lui, n'avait pas parlé mais ça ne les empêcha pas de bondir en avant. Bob jouait les opérateurs à distance, suivant les directives que Donatello lui donnait. Aucun système informatique humain ne pouvait lutter contre la puissance de Bob. Il pouvait s'y infiltrer et leur faire croire absolument n'importe quoi – générer des images convaincantes était tellement facile pour l'hologramme que ça l'ennuyait et il fallait veiller à ce qu'il n'intègre pas des licornes et des lutins un peu partout.

Michelangelo, Donatello et Raphael ne s'inquiétèrent pas de la sécurité et la porte du toit se débloqua devant eux avec un petit bip pour les laisser accéder à la cage d'escaliers. Des tas de gens étaient en train d'évacuer le bâtiment par ces escaliers aussi attendirent-ils que le gros de la foule passe avant de descendre d'un étage. Il n'y avait plus un chat dans les couloirs où l'écho de l'alerte résonnait désagréablement mais ça ne les empêcha pas d'avancer avec précaution. Derek Ackerman avait dit avoir déplacé les cartons dans un petit local d'entretien pas très loin des escaliers et ils le trouvèrent facilement. Il devait y avoir une vingtaine de cartons. Michelangelo lâcha un petit sifflement admiratif et récolta une taloche à l'arrière du crâne de la part de Raphael.

– Il va falloir faire plusieurs voyages, chuchota Donatello. Mettons d'abord tout sur le toit. Dépêchons.

Raphael hocha la tête et empila quatre cartons pour les mettre dans les bras de Michelangelo. Ils n'étaient pas lourds du tout mais encombrant – il voyait à peine par-dessus. Michelangelo se dirigeait vers les escaliers lorsqu'il vit un homme au bout du couloir. Il était grand et mince. Ses épaules faisaient office de cintre pour son costume gris. Il n'avait pas l'air surpris de les voir. Michelangelo avait l'impression de le reconnaître mais il n'arrivait pas à placer un nom sur sa tête.

Raphael lâcha ses propres cartons pour se placer devant Michelangelo, ses sais déjà en main, prêt à attaquer. L'homme leva les mains en signe de reddition.

– Raph, si je me souviens bien, lança-t-il.

– On se connaît ? grogna Raphael.

– Nous nous sommes croisés il y a quelques années. Nous avions un Foot en garde à vue mais ses petits potes sont venus le faire taire et ont mis le feu au building. Vous nous avez sortis de là, mon collègue et moi.

– Gordon Miller, se rappela Michelangelo.

Miller hocha la tête mais Raphael ne se détendit pas pour autant.

– Qu'est-ce que tu veux, Miller ?

– Vous aider, répondit le policier en baissant les mains.

– On a déjà de l'aide.

– Ackerman, je sais.

– Où est-il ?

– Je lui ai dit de partir. Il a encore des chances de carrière, moi pas.

– Ouvrez la porte, voulez-vous ? demanda Donatello en arrivant les bras chargés.

Miller hocha à nouveau la tête et tint la porte à Donatello alors que celui-ci s'engouffrait dans la cage d'escaliers. Michelangelo suivit son frère, gardant un œil sur le policier. Il ne l'avait pas vu longtemps mais il gardait un souvenir plus fringuant de l'homme. Quelque chose chez lui n'allait pas. Il sentait fort l'eau de Cologne, dissimulant son odeur. Il est malade, réalisa Michelangelo en posant les cartons devant la porte du toit, et il n'en a plus pour longtemps.

Il croisa Raphael dans les escaliers puis Miller qui n'avait pas bougé pour aller reprendre des cartons. Une fois le premier déplacement terminé, Miller les suivit et les aida à transporter les cartons jusqu'au bord du toit. De là, ils les balancèrent dans un container ouvert quelques étages plus bas. Une fine pluie froide commença à tomber.

– Dans mes souvenirs, Leonardo avait des sabres, annonça Miller en se tournant vers Donatello.

– Je ne suis pas Leonardo, répondit la plus grande des Tortues.

– Lui est-il arrivé quelque chose ?

Donatello glissa un regard à Raphael qui se renfrogna.

– Rien qui te concerne, grogna Raphael.

Miller regarda Raphael droit dans les yeux pendant un instant, peu sûr de l'attitude à adopter. Il devait se souvenir de petits bonhommes rondouillards à la peau verte habillés de noir et il se retrouvait devant des tortues géantes à bandana. Michelangelo ne blâmait pas le malaise de Miller. Le lieutenant rendit les armes.

– Transmettez-lui mes amitiés, demanda-t-il en tournant les talons. Et faites plus attention à l'avenir. Vous êtes passés à deux doigts de la catastrophe.

– Merci, monsieur Miller, lança Michelangelo.

Miller leur fit un signe de la main sans se retourner et disparut dans la cage d'escaliers. Les Tortues n'attendirent pas plus pour sauter sur le toit voisin puis descendre jusqu'au sol. Ils récupérèrent les cartons en quatrième vitesse alors que les pompiers arrivaient, les jetèrent pêle-mêle à l'arrière de la camionnette et filèrent à travers New York sous une pluie battante. Ils s'arrêtèrent sous un échangeur d'autoroute à l'extérieur de la ville – c'était délicieusement cliché au goût de Michelangelo –, firent une pile des documents, l'arrosèrent d'essence mais Donatello hésita à allumer le briquet qu'il avait en main.

– On devrait peut-être conserver une partie de ces documents, dit-il soudainement.

– Pourquoi faire ? demanda Raphael. Pour que quelqu'un tombe dessus un jour ?

– Il n'y a pas que des preuves tangibles là-dedans. Certains documents sont des témoignages recueillis après des agressions. Ils pourraient nous être utiles.

– T'es en train de préparer notre défense au cas où on se ferait arrêter, réalisa Michelangelo.

Donatello hocha la tête. Il devait bien y avoir des gens qui parlaient d'eux en bien, quelque part dans ces cartons. Après tout, ils avaient secouru des tas de personnes au fil des années, même s'ils en avaient tabassé bien plus. On les prenait peut-être pour des monstres au premier abord mais certains, une fois la peur passée, avaient bien dû se rendre compte qu'ils leur étaient venus en aide. Ces témoignages étaient aussi la preuve qu'ils n'étaient pas si mauvais que ça. Donatello hésitait parce que deux membres de son équipe étaient morts la veille car il ne s'était pas préoccupé d'eux. Michelangelo savait que ça travaillait son frère et que Donatello n'arrivait pas à réfléchir sereinement au problème – mais y avait-il seulement un problème ? Après tout, les hommes recrutés par Basile Leroy savaient parfaitement à quoi ils s'exposaient. C'était dommage que deux d'entre eux soient morts mais Michelangelo ne voyait pas là de quoi en faire tout un plat. Ce n'était pas comme si Donatello leur portait grand intérêt de toute façon.

Raphael arracha le briquet des mains de Donatello, l'alluma et le jeta sur le tas de documents qui s'embrasa aussitôt, dégageant une désagréable odeur à peine atténuée par l'humidité ambiante.

– On se fera pas arrêter, dit-il avec assurance. Et même si ça arrivait, on y restera.

– C'est ce que Splinter nous a dit et répété, contra Donatello, mais c'est le point de vue d'un animal habitué à fuir le contact humain.

Le sang de Michelangelo ne fit qu'un tour. Il attrapa Donatello par le plastron pour le tourner vers lui.

– Qu'est-ce que t'as dit sur maître Splinter ?

– Qu'il était un animal, répéta calmement Donatello.

Raphael posa une main sur l'épaule de Michelangelo et celui-ci lâcha son frère, non sans le foudroyer du regard. Donatello n'avait pas le droit de dire ça. Splinter n'était pas un animal, il était leur maître. Sans lui, ils seraient restées des tortues mutantes et débiles au fond des égouts. Leur vie n'était pas parfaite, loin de là, mais ils la devaient tout de même à Splinter.

– Le mutagène nous a tous affectés de manière différente, reprit Donatello. Chez certains, les instincts sont beaucoup plus forts que chez d'autres.

– Tu devrais la fermer, Donnie, conseilla Michelangelo.

Donatello soupira, agacé, et tourna les talons pour s'en retourner à la camionnette. Michelangelo se dégagea de la main de Raphael. Son frère lui frotta le crâne mais Michelangelo le repoussa. Il n'était pas d'humeur à passer l'éponge sur les propos de Donatello. Ce qu'il avait dit était impardonnable.

– Laisse tomber, murmura Raphael en pointant Donatello du pouce. Il est de sale humeur depuis hier.

– Ça ne lui permet pas de parler comme ça de maître Splinter, grogna Michelangelo.

Raphael haussa les épaules, s'attirant les foudres de son frère.

– Ecoute, reprit Raphael, à chacun son opinion, d'accord ? Leo et toi avez toujours idolâtré Splinter mais Don et moi pensons différemment, c'est tout.

– C'est notre maître !

– Oui et nous le respectons tous mais ça ne fait pas de lui Dieu le Père, Mike.

Michelangelo ne répondit pas, tout aussi blessé par la réponse de Raphael. Son frère jeta un coup d'œil à la camionnette où on voyait le profil penché de Donatello éclairé par son téléphone portable. Raphael fit la grimace.

– On va devoir aller se frotter à Basile. Merci de ton coup de main, Mikey.

– La famille d'abord, hein ? railla Michelangelo.

– Ouais, la famille d'abord. On te ramène ?

Michelangelo hocha la tête et suivit Raphael dans le véhicule, n'échangeant pas un mot avec Donatello lorsque celui-ci les prévint qu'il avait averti Derek que le problème avait été réglé. Michelangelo aurait voulu que Leonardo soit là pour remettre les pendules à l'heure. Donatello n'aurait jamais osé tenir de pareils propos face à Leonardo. Ou peut-être que si, réalisa Michelangelo. Donatello avait dit vouloir changer, grandir, affronter ses responsabilités. Pour cela, il devait se confronter à ses frères, lui le si calme et si gentil Donnie, le bon fils si curieux de tout mais toujours à la traîne. Michelangelo s'était souvent moqué de lui quand ils étaient petits parce que Donatello n'arrivait jamais à reproduire un mouvement du premier coup. Il mettait toujours un temps infini à maîtriser une technique or Splinter considérait que l'entrainement n'était pas terminé tant qu'ils n'avaient pas tous intégré les katas de la journée. Michelangelo avait détesté Donatello pour être aussi lent parce que lui comprenait tout instinctivement. Au début, il avait même pensé que Donatello était tout simplement stupide mais son frère s'était révélé meilleur qu'eux tous réunis dans d'autres domaines, comme les calculs de trajectoire par exemple – il n'y avait pas besoin d'impliquer les mathématiques et la physique dans un jet de shuriken d'après Michelangelo mais Donatello n'était pas de cet avis. Michelangelo s'était par la suite rendu compte que Donatello était handicapé par son intelligence hors norme et il avait laissé tomber. Michelangelo ne pouvait pas rivaliser dans ce domaine avec son gros cerveau de frère. Il s'était moqué du nerd de l'équipe, lui avait fait de sales coups, avait même fait exprès des bêtises pour que Splinter les garde plus longtemps dans le dojo pour empêcher Donatello de s'enfermer dans ses livres pendant des heures.

En fait, Michelangelo n'avait créé des liens avec Donatello que lorsque Splinter le lui avait ordonné. Leur maître avait constitué deux équipes, plaçant Leonardo et Raphael d'un côté, Michelangelo et Donatello de l'autre. Le but du jeu consistait à chasser l'équipe adverse à travers les égouts pour récupérer les bandanas de ses membres. Lors de la première session, il n'avait pas fallu plus de deux heures à Leonardo et Raphael pour les battre à plate couture. Michelangelo avait râlé parce que Donatello était trop lent à réagir et Splinter l'avait proprement engueulé devant ses frères – comme souvent mais le goût de cette remontrance fut particulièrement amer parce que Splinter avait laissé Leonardo et Raphael ricaner de la mésaventure de leur frère. Cependant, Michelangelo n'eut droit qu'à des mots tandis que Donatello reçut une correction physique pour avoir mis en danger son frère par son inhabilité à agir. Michelangelo avait trouvé Splinter particulièrement injuste et il avait poussé Donatello à utiliser sa tête lors de la session suivante puisqu'il n'était bon que dans ce domaine. Il n'avait fallu qu'un instant à Donatello pour imaginer des pièges et des plans. Ils restèrent neuf jours hors de portée de Leonardo et Raphael, le premier record d'une longue série. Depuis, ils s'entendaient plutôt bien.

Ils étaient tous différents, Michelangelo devait l'admettre, et il n'y avait pas de raison de détester Donatello pour sa manière de penser. Il avait toujours été un peu particulier sur ce plan-là. Donatello disséquait toutes les informations pour pouvoir les utiliser plus tard. Leonardo était capable de mettre au point des stratégies mais Donatello en avait toujours quinze autres en réserve. C'était d'ailleurs pour ça que Leonardo s'appuyait autant sur lui. Donatello était son second, le frère sur lequel il pouvait compter pour garder la tête froide et l'esprit clair quelque soit la situation.

Pourtant, Donatello était de mauvaise humeur à cause des deux morts de la veille. C'était futile mais Michelangelo ne savait pas comment faire pour sortir son frère de sa morosité. Raphael arrêta la camionnette dans une ruelle et Michelangelo se leva pour ouvrir les portes arrières.

– Bon courage, les gars, dit-il simplement.

– On va en avoir besoin, confirma Raphael. Fais gaffe en rentrant. 'manquerait plus qu'on doive venir à ton secours encore une fois.

– Très drôle, marmonna Michelangelo en descendant.

Il referma les portes, tapota l'arrière de la camionnette et la regarda s'éloigner, soulagé de ne pas avoir à affronter le reste de la soirée. Quelque chose lui disait que ça allait mal se passer pour ses frères mais Michelangelo avait aussi des problèmes de son côté. L'homme que Hiro lui avait promis ne s'était pas encore pointé et ça commençait à l'inquiéter. Il fallait qu'il le trouve. Michelangelo sauta sur une échelle de secours et grimpa jusqu'au toit de l'immeuble. La pluie et l'orage compliqueraient la surveillance des Foots à la surface – s'ils continuaient à les guetter, évidemment. Michelangelo s'étira, goûtant avec plaisir à la fraîcheur de l'eau. Règle numéro trente-deux : savourer les petites choses. Michelangelo sauta sur le toit voisin la seconde suivante. Il avait du travail sur la planche.