Till Kingdom come

Chapitre 29

Basic Instincts

Leonardo para le kata en trois coups de Shadow, fit un pas en arrière et se remit en garde, recommençant pour la énième fois les mêmes mouvements. La petite ne semblait pas se fatiguer malgré la chaleur de cette fin de matinée. Elle s'acharnait sur un kata jusqu'à ce que Leonardo décide que c'était assez et qu'il était temps de passer au suivant. Il s'était attendu à ce qu'elle se plaigne plus, comme les jours précédents, mais Shadow semblait avoir intégré que Leonardo n'allait pas se laisser attendrir par quelques larmes et simagrées.

Cependant, la répétition des katas encore et encore laissait le temps à Leonardo de réfléchir à autre chose – il avait maîtrisé ces mouvements pour débutant voilà plus de vingt ans. Ça faisait une dizaine de jours qu'il était à Northampton avec April et Casey et il n'avait pas pris de nouvelles de ses frères une seule fois – il n'avait même pas parlé à Donatello au téléphone lorsqu'April l'avait appelé. Leonardo ne se faisait pas particulièrement de souci pour eux mais il se demandait ce qu'ils pouvaient bien faire. Michelangelo était parti de son côté. Etait-il rentré ? Il n'aimait pas être séparé de ses frères bien longtemps mais le plus grégaire d'entre eux était Donatello. Même s'il restait la plupart de son temps libre enfermé dans son laboratoire, il avait besoin de savoir ses frères à portée de main. En toute logique, Donatello avait dû chercher Raphael pour se raccrocher à lui. Tant mieux, quelque part. Ça éviterait à Leonardo de retrouver lui-même Raphael lorsqu'il rentrerait à New York.

Il n'en avait cependant pas particulièrement envie. Leonardo savait qu'il devrait y retourner tôt ou tard pour mettre de l'ordre dans les problèmes qu'il avait semés et il n'avait pas peur d'y replonger mais il ignorait comment faire. Se présenter devant ses frères en leur disant qu'il était désolé ne lui paraissait pas être une option envisageable. C'était trop tard pour les excuses. Bien sûr, il devrait en présenter, mais elles ne pourraient pas fédérer ses frères derrière lui. Leonardo doutait pouvoir fédérer quoi que ce soit, en vérité. Splinter l'avait nommé leader voilà bien des années mais ce titre ne valait plus rien maintenant que leur vieux maître n'était plus que l'ombre de lui-même. Leonardo avait été le chef parce que ses frères n'avaient pas remis en question les ordres de Splinter. S'il voulait retrouver sa place dans leur équipe, il devait la mériter.

Mais la voulait-il seulement ? Peut-être que Donatello s'en sortait très bien de son côté, qu'il avait réussi à surmonter son angoisse des responsabilités. Peut-être que Raphael s'avérait être un leader capable de faire autre chose que foncer dans le tas. Peut-être même que Michelangelo avait trouvé suffisamment de volonté en lui pour se dresser et prendre la tête de leur équipe, comme Splinter l'avait suggéré.

Leonardo glissa un regard par-dessus son épaule et vit l'ombre de fumée blanche dans un coin de sa vision mais elle s'évanouit aussitôt. Il sentit soudainement le bâton de Shadow claquer violemment contre le côté de sa carapace et Leonardo répliqua par réflexe, son arme fauchant les jambes de Shadow. La gamine tomba sur les fesses sur la berge de la rivière, les larmes déjà aux yeux et une terrible grimace de douleur sur son visage. Leonardo se maudit pour son inattention. Il se mit à genoux devant la petite fille.

– Ça va, Shadow ? demanda-t-il.

Shadow hocha la tête, s'efforçant de ne pas pleurer. Leonardo lui ébouriffa les cheveux puis lui passa un bras sous les aisselles pour la relever en même temps que lui.

– Tes parents ne vont pas tarder à arriver, annonça Leonardo. On arrête ?

– Même pas en rêve ! brailla Shadow en poussant Leonardo des deux mains.

Il se pencha un peu en avant pour contrer la poussée et Shadow s'appuya contre son plastron de son épaule, essayant de le déplacer. Leonardo laissa échapper un sourire mais veilla à ne pas trop peser sur la petite fille qui s'acharnait contre lui. Shadow se poussa soudainement sur le côté et Leonardo tomba en avant, se rattrapant sur les mains. Shadow lui sauta sur le dos en hurlant victoire. Leonardo la laissa faire, s'avouant vaincu. April et Casey le trouvèrent un moment plus tard allongé sur le dos, faisant comiquement le mort, tandis que Shadow, un pied sur le ventre de la bête, riait de sa victoire.

Le petit rire fatigué de Splinter fit perdre toute envie de s'amuser à Leonardo. Il se retrouva assis sur ses talons par réflexe en un instant, les mains sur les cuisses, la tête basse, mais Splinter ne le remarqua même pas. Il complimenta Shadow pour son courage lorsque Casey l'eut posé par terre mais il ne se préoccupa pas de Leonardo. Celui-ci resta immobile à sa place, respirant à peine. April s'accroupit à côté de lui.

– Qu'est-ce que tu regardes, Leo ?

– Rien, soupira Leonardo en se relevant.

Il proposa sa main à April mais elle déclina l'offre. Il fallait dire que Leonardo était couvert de terre et de boue après s'être amusé avec Shadow sur la berge. Il s'en fichait comme d'une guigne mais ça ne faisait pas très bon effet pour le pique-nique. Leonardo se tourna vers la rivière.

– On a pris des serviettes de bain, sourit April comme si elle avait lu dans ses pensées.

– Merci.

April lui tapota l'épaule et Leonardo posa ses sabres contre la grosse pierre plate avant de s'avancer dans l'eau. Elle était délicieusement fraîche et propre, rien à voir avec l'Hudson à New York. Leonardo et ses frères avaient toujours adoré cet endroit quand ils étaient plus jeunes, même s'ils s'y entraînaient sous le regard sévère de Splinter. Pouvoir se baigner à volonté puis buller au soleil faisait facilement partie des meilleurs souvenirs de Leonardo mais ça le gênait un peu qu'ils soient liés au plus primaire de ses instincts animaux. Leonardo n'en éprouvait pas de la honte non plus mais il ne se sentait jamais à l'aise lorsqu'il était question de ce qu'ils étaient au plus profond d'eux-mêmes.

Shadow entra en courant dans la rivière, débarrassée de ses shorts et de son T-shirt, et s'agrippa par derrière au cou de Leonardo. Il lança un regard à April sur la berge qui lui fit signe qu'ils avaient le champ libre pour un moment. Leonardo s'assura que Shadow était bien accrochée puis commença à remonter la rivière à la plus grande joie de la petite fille qui n'avait aucun effort à fournir. Leonardo nagea tranquillement au milieu du lit, restant légèrement sous la surface pour que Shadow ait la tête hors de l'eau. La petite se tut et ils purent surprendre des grenouilles sur des branches tombées et quelques tortues d'eau douce qui les regardèrent passer sans même battre une paupière. Leonardo voyait le fond de la rivière avec une précision impressionnante, apercevant ici et là de petits poissons argentés ou de plus grosses pièces moins farouches. Ils avaient fait des concours de pêche entre frères et avaient dégusté leurs prises autour de leur feu de camp. Leonardo regrettait ce temps. Tout était plus simple, plus défini et l'avenir n'avait pas d'importance parce que quelqu'un d'autre y pensait pour eux. Lorsqu'ils avaient des soucis, ils les mettaient de côté parce que Splinter était la réponse. Leonardo fit surface pour inspirer avant de replonger la tête sous l'eau. Ça ne servait à rien de repenser à tout cela.

Le bassin de la cascade à laquelle ils arrivèrent bientôt était si profond qu'on n'en voyait pas le fond. L'eau était plus trouble ici, d'un beau bleu tirant sur le vert à cause des dépôts de minéraux et des algues, et beaucoup plus froide dans le fond. Leonardo s'arrêta et se laissa basculer à la verticale, Shadow toujours bien accrochée à son cou. Il sentait la différence de température sur ses pieds.

– Il ne faut pas chercher à plonger ici, prévint Leonardo. C'est dangereux.

– Même avec toi ? demanda Shadow.

Leonardo hocha la tête.

– Mais on peut passer sous la cascade. Si tu n'as pas peur, bien sûr.

Shadow lui tira le bandana en signe de représailles et Leonardo le prit pour un non. Il s'avança jusque sous la cascade, passant dessous en compensant la force de l'eau qui leur tombait dessus pour ne pas couler et posa la main sur les grosses pierres moussues derrière. Là, juste un peu plus haut en surplomb, se trouvaient quatre lettres gravées dans la roche. L, D, R et M. Leonardo tendit le bras pour effleurer les marques aux styles distincts.

– Vous êtes venus ici ? demanda Shadow.

– Oui, souvent.

– On devrait rajouter un C et un A et un S. Deux S, en fait.

– C'est mieux comme ça, dit Leonardo.

– Mais c'est pour que la famille soit complète ! expliqua Shadow.

– On pourra le faire ailleurs mais cet endroit est spécial pour mes frères et moi.

– Pourquoi ?

Parce que Splinter n'a jamais eu connaissance de ce bassin, faillit avouer Leonardo. C'était ici qu'ils avaient discuté de sujets personnels que leur maître n'aurait pas tolérés ailleurs. Raphael leur avait dit qu'il avait le béguin pour April. Michelangelo avait fait des commentaires sans fin sur l'étrange bête qu'était Casey. Donatello s'était plaint du manque de livres et de connexion à Internet. Leonardo avait glissé qu'il n'était pas pressé de rentrer à New York.

Ses frères lui manquaient, réalisa Leonardo en sentant une boule se former dans sa gorge, mais la réciproque était-elle juste ? Raphael n'était pas du genre à pardonner facilement et Michelangelo souriait mais gardait rancœur. Quant à Donatello, il avait aussi ses limites.

– Pourquoi ? insista Shadow.

– C'est un endroit spécial pour mes frères et moi, répondit finalement Leonardo. On peut en trouver un autre pour toute la famille, si tu veux, un endroit qui ait un sens pour nous tous.

– Facile ! On a qu'à le faire à la maison.

– Pourquoi pas, sourit Leonardo en levant la tête pour accrocher le regard de la petite.

Shadow lui sourit à pleines dents en retour et Leonardo repassa sous la cascade pour redescendre la rivière sans se presser, se laissant porter par le courant. April les accueillit avec des serviettes de bain chauffées au soleil. Splinter était assis sur la grosse pierre plate. Leonardo s'inclina brièvement devant son maître avant de récupérer ses sabres mais le vieux rat ne sembla pas le remarquer. Ce n'était pas par méchanceté. L'esprit de Splinter était de moins en moins présent malgré son corps qui tenait bon. Pouvoir sortir et profiter de l'air et du soleil lui avait fait du bien. Splinter passait toujours beaucoup de temps devant la télévision mais il aimait à s'asseoir sur la balancelle sous la véranda pour simplement profiter de l'extérieur – il n'y voyait plus très bien. Shadow l'emmenait aussi se promener autour de la ferme. Ils mettaient une demi-heure pour faire le tour des deux bâtiments mais c'était toujours ça de pris. Cet effort avait au moins l'avantage de donner faim à Splinter mais il ne pouvait pas faire beaucoup plus. Ses articulations gonflaient rapidement et il se plaignait de douleurs si la promenade durait trop longtemps.

Leonardo n'avait pas pu se résoudre à achever son maître. Sa lame était restée suspendue dans les airs, à quelques centimètres du crâne au pelage gris mité et elle n'avait pas bougé durant un long moment. Les petites billes noires qu'étaient les yeux de Splinter contemplaient le vide à ce moment-là, comme s'il n'avait aucune idée de ce qu'il se passait. C'était d'ailleurs ainsi que les choses s'étaient déroulées : Splinter n'avait pas eu conscience du geste de son élève. Il n'avait repris ses esprits que lorsque Leonardo s'était à nouveau agenouillé devant lui, lui proposant de rentrer à la maison pour qu'il puisse voir son feuilleton préféré. Splinter avait souri et accepté en complimentant la prévenance de son fils et Leonardo sut qu'il ne se souvenait plus de leur conversation pourtant tenue quelques minutes plus tôt.

Depuis, Leonardo évitait Splinter autant que possible. Voir son maître dans cet état le mettait mal à l'aise. Leonardo s'attendait à ce que le vieux rat retrouve sa vigueur d'antan à chaque instant et l'engueule proprement pour son comportement déplorable. Le Splinter d'autrefois aurait trouvé une punition très élaborée pour que l'envie de recommencer passe à Leonardo mais celui d'aujourd'hui éprouvait des difficultés à se servir de la télécommande. Son intelligence ne régressait pas mais elle se détériorait à vue d'œil. Les gestes les plus simples comme se servir d'une cuillère devenaient chaotiques mais ça n'énervait pas Splinter. Il n'avait plus la force de s'énerver.

– La Terre appelle Leo, rit Casey.

Leonardo releva la tête de son verre d'eau pour voir Casey qui lui agitait un bol plein de salade de fruits sous le nez.

– Merci, dit Leonardo en le prenant.

Il jeta un coup d'œil vers Splinter, piquant du nez de son côté de la nappe.

– Nous étions en train de nous demander s'il était possible de rentrer à New York, dit April. Tu as eu des nouvelles de tes frères ?

– Non.

– Tu en as pris ?

– Non.

– Tu as allumé ton téléphone, au moins ?

Leonardo hocha la tête de gauche à droite. April leva les yeux au ciel.

– Je doute que la situation se soit améliorée, reprit Leonardo. Il vaudrait mieux rester ici tout l'été.

– Moi je suis d'accord ! lança Shadow en levant la main.

– J'ai reçu un coup de fil de mon patron, ce matin, annonça Casey. 'va falloir que je retourne bosser si je veux garder ma place.

– Et j'ai des responsabilités vis à vis de mes employés, ajouta April. On ne t'oblige pas à rentrer si tu n'en as pas envie, Leo. Tu peux rester ici aussi longtemps que tu le désires, tu le sais bien, mais nous avons des obligations de notre côté.

Leonardo glissa un nouveau regard à Splinter. Il n'avait pas envie de rester seul avec lui ici mais le renvoyer à New York le tuerait certainement. Leonardo préférait que son maître finisse tranquillement sa vie à la campagne plutôt qu'au fond des égouts. Il n'y en avait plus pour longtemps de toute façon, pensa-t-il amèrement.

– Très bien, approuva Leonardo. Je vais prévenir mes frères mais promettez moi de revenir ici au moindre signe de danger.

April et Casey hochèrent la tête. Ce n'était pas une réponse satisfaisante pour Leonardo mais il laissa passer.

– Je peux rester ici ? demanda Shadow.

– Et comment tu feras quand tu seras à court de tes céréales préférées ? demanda Casey avec un sourire en coin.

– Bah... Tonton Leo fera les courses ? répondit la petite fille.

– Il est plus probable que je chasse si je reste seul avec maître Splinter, rétorqua Leonardo.

Shadow ouvrit de grands yeux et son père explosa de rire. April ébouriffa les cheveux de la petite fille. Leonardo avait à moitié plaisanté et April le savait parfaitement. Pendant l'hiver suivant leur fuite de New York, bien des années plus tôt, ils s'étaient principalement nourris de chasse et de pêche avant qu'April ne trouve du travail. Même ensuite, leur principale source de protéines venait de là car la paye de serveuse d'April fondait comme neige au soleil avec sept estomacs à remplir.

– Tu vas rentrer avec tes parents, reprit Leonardo.

– Mais l'entraînement ? geignit Shadow.

– On pourra le reprendre quand je reviendrai à New York ou tu peux demander à Donatello de me remplacer.

– Ah non, pas Donnie !

– Alors Raphael, concéda Leonardo avec un sourire. C'est un bon professeur et il ne te dira pas non.

– Mais je veux continuer avec toi !

– Il faut savoir être patient, Shadow, rappela Leonardo sur un ton professoral.

La petite fille se renfrogna mais ne revint pas à la charge. April articula un « merci » silencieux auquel Leonardo répondit d'un hochement de tête. Il devrait appeler ses frères ce soir et l'idée ne l'enchantait pas mais au moins Leonardo pouvait-il repousser la question de son retour à New York. Il resterait à Northampton avec Splinter, jusqu'à la fin.


Donatello n'avait pas mis les pieds dans son jardin depuis un moment à cause de ses activités à la surface et il fut accueilli par une bouffée de chaleur humide ainsi qu'une végétation luxuriante lorsqu'il entra dans la salle. Il est plus juste de dire qu'il fut assailli par la végétation car de longues branches de plants de tomates pourtant tuteurés lui tombèrent dessus dès la porte ouverte. Donatello se fraya un chemin à travers la végétation qui avait largement dépassé ses bacs et parvint avec difficulté à un panneau de contrôle qu'il dut sauver de l'attaque d'une rhubarbe géante. Le taux d'oxygène de la salle dépassait la norme actuelle de l'atmosphère terrestre et ce n'était rien en comparaison de l'humidité dans l'air – un poisson aurait pu respirer ici avec un taux pareil ! Les cycles jour-nuit se succédaient toutes les dix heures pour accélérer la croissance des végétaux, accompagnés d'une bonne dose d'UV supplémentaire, et Donatello remarqua aussi que de la musique était diffusée périodiquement.

– Bob ! hurla Donatello en se tournant, furieux.

L'hologramme était déjà là, battant des paupières d'un air amouraché. Donatello l'attrapa par le plastron pour le secouer.

– Qu'est-ce que tu as fait à mon jardin ? Je t'avais dit de le surveiller, pas d'en faire Isla Nublar !

– Je me suis laissé emporter, admit Bob en se laissant faire. Qui eut cru que le jardinage fut une activité si prenante ?

– Parce que tu appelles ça du jardinage ? brailla Donatello. S'il y avait des plantes carnivores là-dedans, elles m'auraient bouffé dès mon arrivée !

– Calme-toi, conseilla Bob.

– Je me calmerai quand j'en aurais envie !

– Très bien mais avec un taux d'oxygène aussi haut, tu vas finir...

Donatello arrêta de secouer Bob et de respirer par la même occasion, dans un merveilleux moment de réalisation. L'oxygène à haute concentration rendait euphorique – avant de provoquer la mort.

– … par nous faire un malaise, termina Bob bien que ce fut inutile.

Donatello le lâcha et recula jusqu'au mur, la tête légère et bourdonnante. Forcément, l'énervement avait accéléré ses rythmes cardiaque et respiratoire et aussi son effondrement par la même occasion. Donatello se retrouva les fesses par terre avant qu'il ne s'en rende compte et le monde commença à tanguer. Bob s'agenouilla à ses côtés pour lui passer une main fraîche sur la tête.

– Ça va, tout va bien. Respire superficiellement, doucement, pas trop à la fois.

Donatello obéit, guettant les points blancs dans son champ de vision. Il entendit la ventilation se mettre en marche et bientôt la salle retrouva une température et une hygrométrie normales, ainsi qu'un taux d'oxygène plus raisonnable, supposa-t-il. Il avait toujours la tête dans le coton mais au moins pouvait-il respirer sans imaginer que sa prochaine bouffée d'oxygène allait le tuer.

– Il n'y avait que trente-trois pour-cents de dioxygène, le rassura Bob en lui prenant la main. Ça ne t'aurait pas tué.

L'hologramme embrassa la main de Donatello.

– On pourrait presque croire que tu l'as fait exprès, marmonna Donatello.

– Je ne suis pas aussi vicieux, sourit Bob en embrassant le sommet du crâne de la tortue.

Donatello lâcha un petit hoquet moqueur alors que Bob se baissait un peu pour capturer ses lèvres. Donatello détourna la tête.

– Je ne suis pas d'humeur, prévint-il.

– Tu n'es jamais d'humeur, se moqua Bob.

L'hologramme prit la liberté de s'asseoir à califourchon sur les jambes de Donatello, poussant l'illusion jusqu'à être chaud et lourd. Bob attrapa le visage de Donatello entre ses mains, le couvrant de petits baisers.

– Détends-toi, chuchota-t-il.

– Ce n'est pas le moment, grinça Donatello.

– Arrête de ruminer. Je sais ce que tu penses, Donnie, et ce n'était pas ta faute. Tu as fait le bon choix.

– Non, ce n'était pas le bon choix, grommela Donatello en croisant les bras. J'aurais dû l'éliminer sans lui laisser le temps de faire quoi que ce soit.

– Mais tu ne lui as laissé aucune chance.

Donatello fronça le nez face au sourire charmeur de Bob. Oui, bon, il aurait tué ce gamin quoi qu'il advienne mais il avait quand même été blessé. Son ego en avait pris un sacré coup. Ce n'était pas dans ses habitudes de se laisser avoir.

– Ça ne remet pas tes compétences en question, Donnie, lui susurra Bob à l'oreille.

Il effleura la joue de Donatello de son nez et parvint enfin à toucher ses lèvres, les chatouillant des siennes. Donatello n'ouvrit pas la bouche mais ne repoussa pas Bob non plus, ce qui fit rire l'hologramme. Il l'embrassa un peu plus sérieusement sans pour autant chercher à se forcer un passage.

– Tes frères savent que tu es fort, reprit Bob d'une voix douce. D'ailleurs, statistiquement, c'est toi qui reçois le moins de blessure. Ça ne fait pas de toi un puissant combattant, peut-être ?

– Ça fait de moi le gars qui reste planqué derrière ses frères, grommela Donatello.

– Je ne t'ai jamais vu dans l'ombre de qui que ce soit.

– Tu dis ça parce que tu as envie de t'envoyer en l'air et que tu as besoin de moi pour ça.

– Oh je peux aussi aller embêter ton frère, rétorqua Bob en commençant à se lever. C'est presque aussi bon que le sexe.

Donatello le retint par le poignet et Bob se laissa retomber de tout son poids inexistant en ricanant. Cette fois-ci, les baisers furent plus prononcés et Donatello s'autorisa à vider son esprit. Bob lui mordilla la lèvre inférieure. Il n'aimait pas quand Donatello mettait en sourdine son intellect mais ce n'était pas le moment de passer en revue les théorèmes de Dirichlet ou de König. S'il voulait être un tant soit peu efficace, il devait se concentrer sur l'instant présent, pas sur autre chose.

– Pourquoi veux-tu aller vite ? demanda Bob. Tu as quelque chose de mieux à faire ?

– L'entraînement.

Donatello se redressa en recherche de contact. Bob lui autorisa un rapide baiser avant de relever la tête.

– Oh alors l'entraînement est plus important que prendre du plaisir ?

– Evidemment.

Bob eut un sourire mauvais qui resta en place sur son visage mouvant. Donatello ouvrit de grands yeux lorsqu'il constata que Bob changeait d'apparence pour prendre celle de Leonardo. Il se fit un peu plus léger sur ses cuisses pour coller parfaitement au frère absent et reprit ses caresses sur le visage de Donatello.

– Alors autant mélanger le plaisir et l'entraînement, dit Bob avec la voix de Leonardo.

– Non, décréta Donatello en repoussant l'hologramme. Non-non-non-non-non-non-non-non-non-non-non-non, non !

– Mais ce sera distrayant, assura Bobnardo.

– Arrête ça tout de suite !

Bob se métamorphosa à nouveau, prenant de la largeur et du poids pour ressembler à Raphael. Il attrapa les bras de Donatello pour le repousser contre le mur.

– Allez, Donnie, dit Bobael d'une voix profonde et rocailleuse, laisse-toi faire. Ça te fera du bien.

– Bob, ça suffit ! insista Donatello en cherchant à échapper aux baisers dans son cou. Ce n'est pas drôle !

– Arrête de te prendre la tête, Don.

– Ce sont mes frères !

– Et tu t'es demandé ce que ça ferait, continua Bobael.

– Oui mais hypothétiquement ! Ça n'a rien d'un fantasme !

Bob fit courir ses lèvres le long de son cou et le mordit doucement là, au-dessus d'un creux, juste à l'endroit qu'il fallait pour faire frémir Donatello. Cependant, le frisson qui le parcourut n'avait rien de plaisant. Donatello n'arrivait pas à se défaire de l'emprise de Bob qui lui avait bloqué les jambes des siennes. De toute façon, l'hologramme pouvait développer une force largement supérieure à celle de la forme qu'il prenait. Il aurait pu lui briser les bras et le reste du corps par la même occasion d'une seule poussée.

La pression sur ses bras se fit moins forte et Donatello vit Bob changer à nouveau de forme pour adopter celle de Michelangelo, plus légère et plus petite. Donatello rencontra le regard bleu de son frère alors que Bob relevait la tête.

– Tu préfères comme ça ? sourit Bobangelo.

– S'il te plaît, arrête, demanda Donatello.

Bob se pencha doucement vers Donatello, poussant l'illusion jusqu'à produire un petit souffle qui fit frémir la tortue. Donatello détourna la tête. Bob lui lâcha les bras pour passer les siens autour du cou et il se serra contre Donatello, joue contre joue.

– Un jour, je serai tout ce qu'il te restera d'eux, chuchota Bob de la voix un peu éraillée de Michelangelo.

– Qu'est-ce que vous foutez ? demanda le même voix mais sur une note beaucoup moins douce.

Donatello poussa Bob dans un soudain sursaut d'énergie et se releva aussitôt, découvrant le vrai Michelangelo dans l'encadrement de la porte, l'air plus que contrarié. Bob, par terre, riait aux éclats, toujours sous les traits du plus petit de la famille. Donatello ne savait pas quoi répondre. Le changement d'apparence de Bob ne lui était pas imputable mais il se sentait tout de même responsable de la situation. Il n'ignorait pas que c'était perturbant pour les autres de savoir qu'il partageait occasionnellement des moments d'intimité avec un hologramme qui lui ressemblait à la perfection mais le voir avec la copie conforme d'un des frères dépassait largement les limites du tolérable. Il n'avait pas provoqué ce changement d'apparence. D'ailleurs, il n'en avait pas voulu, pas du tout même, mais comment l'expliquer à Michelangelo ?

– Parce que tu crois que tu es le seul à qui je réserve mes mauvais tours ? demanda Bob en se tournant vers la porte.

– C'est pas drôle, gronda Michelangelo.

– C'est à mourir de rire, assura Bob.

Et de honte, pensa Donatello. Il avait envie de disparaître dans un trou de souris – quoi que la forêt qui avait remplacé son jardin offrait quantité de cachettes potentielles, même pour une tortue géante d'un mètre quatre-vingt-cinq.

– Don, ça va ? demanda Michelangelo.

Donatello hocha la tête mais n'osa pas regarder son frère. Michelangelo s'avança de quelques pas au milieu de la jungle potagère et attrapa Donatello par le poignet.

– Viens, on sort de là.

Donatello se laissa faire. Michelangelo le traîna jusqu'à la salle qu'ils avaient adoptée pour dojo et lui mit un bâton dans les mains.

– Concentre-toi là-dessus.

Michelangelo prit la même arme et se positionna à côté de Donatello, suffisamment loin pour que leurs bâtons ne s'entrechoquent pas. Il se mit en position et attendit que Donatello fasse de même avant de commencer un kata en douze coups. Donatello accueillit la diversion avec plaisir. Il vida son esprit et suivit les mouvements de Michelangelo, enchaînant les katas de plus en plus compliqués et rapides. Ils ne parlèrent pas, se contentant du chant des bâtons fendant l'air et de leurs pieds sur le sol, travaillant autant la forme que le fond. Le bâton était la première arme à maîtriser dans la plupart des arts martiaux. Splinter leur en avait mis dans les mains alors qu'ils avaient quatre ou cinq ans et ça restait l'arme préférée de Donatello depuis. Il y avait quelque chose de rassurant dans le bois, dans sa solidité et sa constance. Bien sûr, il avait appris à manier les dix-huit armes classiques et bien d'autres par la suite mais rien ne lui convenait mieux que le bâton. Il permettait de garder le monde à distance, de créer une large zone vitale où personne ne pouvait l'atteindre.

Faux, pensa Donatello. Il revoyait encore et toujours la trajectoire de ce sabre venant se planter dans sa carapace, là, juste à la jonction de l'écaille marginale. Il aurait dû esquiver, reprendre de la distance et frapper ensuite. Le soldat serait parti vers l'avant, déséquilibré, lui offrant sa nuque comme sur un plateau. Pourquoi n'avait-il pas choisi cette option ? Donatello ne se souvenait pas de l'instant où il avait pris la décision de ne pas esquiver. En combat, il fallait éviter de trop réfléchir mais ce n'était pas son genre. Il prenait chaque décision avec soin, étudiait les possibilités et frappait en conséquence. Sa vitesse de réflexion passait peut-être pour du réflexe mais Donatello ne laissait rien au hasard, contrairement à ses frères qui étaient beaucoup plus instinctifs. Il n'aurait pas dû prendre cette décision. C'était irrationnel or Donatello ne l'était pas. Au contraire, il était l'exemple type de la rationalité. La réalisation le frappa soudainement.

– Un mutant, dit-il en arrêtant son bâton.

– Où ça ? demanda Michelangelo en regardant autour d'eux, déjà sur ses gardes.

– Pas ici. Le type qui m'a blessé. C'était un mutant. Mike ! Les Foots ont aussi des mutants dans leurs rangs !

– Tu exagères pas un peu, Don ? tenta Michelangelo. J'veux dire, d'accord, t'es fâché parce qu'il t'a eu mais il ne faut pas non plus avoir des pouvoirs surnaturels pour réussir cet exploit.

Il donna un petit coup de bâton dans le bas de la carapace de Donatello pour confirmer ses propos.

– Je ne dis pas que je suis intouchable, Mike, grommela Donatello en attrapant le bâton de son frère. Je dis juste qu'il est illogique que j'aie pu prendre une décision m'amenant à ouvrir ma garde.

L'argument ne toucha pas Michelangelo. Celui-ci resta une longue minute à regarder son frère, les sourcils légèrement froncés, se demandant manifestement s'il devait le croire ou non.

– Très bien, conclut Michelangelo. Les Foots ont des mutants dans leurs rangs. Qu'est-ce que ça change pour nous ?

– Rien tant qu'on n'a pas plus d'informations, admit Donatello. Mais je sais où en trouver, dit-il en se dirigeant vers la porte du dojo.

– Tu penses à ce que je pense, Minus ? demanda Michelangelo avec un sourire s'étirant d'une oreille à l'autre.

– Je pense que oui, répondit Donatello. Nous partons à la chasse à la panthère.

Michelangelo le rejoignit en trois pas bondissant, ricanant comme un dément. Donatello lui colla une baffe derrière la tête avant de reprendre :

– Et je ne suis pas Minus.