Till Kingdom come
Chapitre 30
They had a date with fate in the sewers
Michelangelo tortura quelques instants le vieux Rubik's Cube aux couleurs délavées avant de le tendre à Donatello, assis en face de lui dans une large canalisation.
– Non, continue, demanda Donatello.
Michelangelo soupira tout en s'exécutant.
– Si tu regardais pas pendant que je le mélange, aussi...
– Ça ne change rien.
– Voilà. Satisfait ?
Donatello hocha la tête et prit le cube multicolore des mains de son frère. Pour sa part, Michelangelo rattrapa son téléphone posé en équilibre sur son genoux et reprit sa partie d'Angry Birds qu'il mettait régulièrement en pause pour mélanger le cube. L'attente durait depuis deux bonnes heures et ça n'avait jamais été leur partie préférée des embuscades. Leonardo pouvait méditer pendant des heures, Raphael faire des pompes jusqu'au petit matin mais Donatello et Michelangelo s'ennuyaient rapidement. Cependant, ils n'emmenaient généralement pas de distractions avec eux lorsque l'équipe était au complet. Leonardo ne l'aurait pas toléré.
– T'as eu des nouvelles ? demanda Michelangelo sans relever les yeux de son écran.
– De qui ?
– Leo.
– April m'envoie un e-mail tous les deux jours, environ. Elle a dit qu'il allait bien mais qu'il était bizarre.
– Raph fait pas semblant quand il frappe, marmonna Michelangelo.
Il en savait quelque chose. Le dernier coup qu'il s'était pris dans la mâchoire lui avait fait voir trente-six chandelles en plus de lui casser des dents. Donatello avait dû les lui arracher pour que les suivantes puissent sortir – l'un des avantages d'être un mutant. Le côté positif était que Michelangelo n'avait pu se nourrir que de crèmes glacées pendant quelques jours. Il s'était rendu seul à la surface pour en trouver parce que Donatello était occupé avec l'élagage du clan des Foots.
– D'ailleurs, comment ça s'est passé, avec le Parrain ? demanda Michelangelo.
– Comment ça, « d'ailleurs » ? s'étonna Donatello en arrêtant de martyriser le cube. Quel est le rapport avec ce que tu viens de dire ?
Michelangelo haussa les épaules, se concentrant sur ce maudit petit cochon tout à droite de l'écran qui refusait de se laisser écraser. Il avait envie de secouer son téléphone dans ces moments-là, même si ça ne servait à rien. Les cliquetis du casse-tête reprirent.
– Il a paniqué, continua Donatello.
– C'est jamais bon pour les affaires, ça.
– Non, en effet. Il nous a fallu un bon moment pour le convaincre que la situation n'était pas si catastrophique que ça.
– Et elle l'est pas ?
– Bien sûr que si mais il est dans notre intérêt que chacun garde son calme, répondit Donatello. Ha ah !
Michelangelo mit son jeu en pause une minute pour remettre le cube en désordre.
– Et ensuite ? demanda-t-il en reprenant sa partie.
– Eh bien, Leroy voulait que Raphael et moi fassions disparaître les corps des deux morts mais ils se trouvaient à la morgue centrale, certainement sous bonne garde. Je ne dis pas que c'était insurmontable, surtout avec l'aide de... de Bob, mais ç'aurait été beaucoup d'efforts pour pas grand chose.
Donnie et le souci de l'économie, pensa Michelangelo avec un petit sourire moqueur. Heureusement, son frère était focalisé sur le Rubik's Cube et ne l'avait pas vu.
– Et puis Leroy est supposé se charger de ce genre de problème, continua Donatello. C'est sa part du contrat.
– Il les a récupérés ?
Donatello posa le casse-tête à côté de lui et sortit son téléphone portable pour pianoter dessus. Il avait installé des relais un peu partout dans les égouts, leur permettant d'utiliser le réseau cellulaire de manière convenable en sous-sol. Ce n'était pas non plus la panacée mais ça faisait l'affaire.
– Leroy a chargé Kent de s'en occuper, en tout cas.
– Oh, vous avez Superman dans votre équipe ? blagua Michelangelo.
– Non. Kent est le nom de famille de Donald, le grand type noir blessé à la jambe.
– On dit afro-américain, Don.
Donatello haussa les épaules. Pour lui, un humain pouvait être noir, rouge, jaune ou bleu à petits pois, ça ne changeait rien du tout à sa valeur. La couleur de la peau n'était qu'un moyen de les différencier, comme la taille, le poids ou la marque de leur lessive.
– Ah, voilà : « Série d'effractions liée à la guerre des gangs », lut-il sur son téléphone. L'article parle de deux corps volés en pleine nuit et pose la question d'un possible lien avec les récentes disparitions de documents en rapport avec la guerre ouverte entre certains gangs de New York. Il n'y a pas beaucoup de détails mais les hommes de Kent ont dû réussir leur coup, sinon l'article parlerait d'une tentative d'effraction. Et c'est signé F.R., encore.
– Une grenouille ? tenta Michelangelo dans la langue de Molière.
– Felicia Rodriguez, corrigea Donatello en rangeant son téléphone. C'est une journaliste spécialisée dans les faits divers. Elle couvre tout ce qui lui paraît étrange et elle a du flaire. Elle a écrit pas mal d'articles sur nous.
Donatello se réintéressa à son Rubik's Cube.
– Ça fait longtemps que tu la surveilles ? demanda Michelangelo.
– Quelques années. J'ai accès à ses ordinateurs et j'y fais un tour de temps en temps.
Evidemment, pensa Michelangelo. C'était du Donatello tout craché de faire ses trucs dans son coin et de ne prévenir personne. Pourtant, ça concernait cette fois leur sécurité.
– On a vraiment un problème de communication dans cette famille.
– Rodriguez est inoffensive, assura Donatello. Je vous aurais parlé d'elle si elle avait représenté une quelconque menace.
– Ouais eh bah autant la surveiller d'un peu plus près à présent. Si ça se trouve, on tirera d'elle des informations sur les Foots.
– Tu as raison. Je le ferai plus tard.
Michelangelo sentit comme des papillons dans son estomac en entendant Donatello. Il n'avait pas voulu lui donner un ordre mais c'était bel et bien ce qu'il avait fait – et Donatello avait approuvé. Michelangelo se sentait bêtement content que son idée ne soit pas purement et simplement éjectée de la discussion sous prétexte qu'il l'avait émise. D'un autre côté, il avait l'impression d'outre-passer son rôle. C'était à Leonardo de donner les ordres, après tout. Même s'il n'était pas là, son ombre flottait toujours sur leur famille.
Une petite clochette tinta, son son cristallin résonnant à travers les couloirs des égouts. Michelangelo et Donatello échangèrent un regard avant de se relever et de partir en direction du son à toute vitesse. Leur cible avait déjà pris la poudre d'escampette lorsqu'ils arrivèrent une vingtaine de secondes plus tard à la clochette, comme prévu. Donatello continua tout droit sans même s'arrêter et Michelangelo bondit dans le couloir perpendiculaire, suivant les traces de la panthère. Elle utilisait ses quatre membres, laissant les marques distinctes d'un galop furieux sur les briques et dans le vieux ciment. Cependant, elle ignorait où elle allait et décidait sur un coup de tête de son itinéraire, contrairement à Michelangelo qui connaissait ces tunnels par cœur. Il savait avec précision où il se trouvait et il accéléra à plusieurs reprises pour pousser la bête à choisir certains couloirs plutôt que d'autres. La panthère n'était qu'à une dizaine de mètres devant lui, il l'apercevait régulièrement tout en conservant un peu de distance. Il ne voulait pas la pousser à l'affrontement, après tout.
La panthère prit un virage à angle droit et dérapa. Emportée par son poids et sa vitesse, elle percuta le mur en face de son épaule, ce qui provoqua le bruit caractéristique d'un os se brisant. Elle hurla mais repartit tout de même en avant, se redressant sur ses pattes arrières pour continuer à courir. Michelangelo prit le même virage de manière plus acrobatique, sautant pour s'appuyer contre le mur et se rétablit au sol après une pirouette – il avait le temps de se faire un peu plaisir et ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas amusé dans les égouts. La panthère au bras ballant grognait à chaque nouvelle foulée mais se battait pour conserver la même allure. Michelangelo ralentit légèrement, lui laissant l'illusion d'un bref répit. La panthère jeta un coup d'œil par-dessus son épaule puis percuta avec violence le bâton de Donatello. Le bâton la cueillit juste sous les côtes et l'arrêta net – Donatello aurait fait un excellent frappeur s'il avait joué au baseball. La panthère commença à tomber en arrière et Michelangelo arriva à ce moment-là, glissant dans la rigole centrale. Il passa la corde d'un de ses nunchakus autour du cou de la panthère et la bloqua contre lui. Avec un bras inutilisable et le souffle coupée, elle n'eut même pas l'idée de se débattre. Donatello sortit un kunai de sa ceinture et le présenta sous la gorge du mutant.
– Nous avons des questions à te poser, annonça-t-il.
La panthère n'arrivait pas à reprendre sa respiration. Elle cherchait l'air comme un poisson hors de l'eau. C'était compréhensible : Donatello avait frappé en plein dans le diaphragme. Il savait parfaitement que le mutant ne pouvait pas lui répondre mais il poursuivit tout de même.
– Je veux savoir s'il y en a d'autres comme toi et si les Foots emploient des mutants humains. Si tes réponses me satisfont, j'abrégerais tes souffrances. Dans le cas contraire, nous te laisserons agoniser dans les égouts en veillant bien à ce que ton supplice dure le plus longtemps possible. Compris ?
La panthère hocha désespérément la tête. Donatello pressa de son pouce et son index le diaphragme du mutant, décontractant les muscles qui reprirent leur fonction. La panthère avala à grandes goulées l'air vicié des égouts et Michelangelo la libéra. Elle s'effondra dans la rigole d'eau sale, sa main valide autour de son cou.
– Parle, ordonna Donatello.
Parfois, le côté Reine des glaces de son frère avait du bon, jugea Michelangelo pour lui-même.
– Je suis le seul mutant qui ait survécu, chevrota la panthère en reculant jusqu'au mur pour s'y appuyer. En tout cas, à ce que je sais, ils n'avaient pas assez de mutagène pour leurs projets.
– Quels projets ? demanda Donatello.
– Hey, je suis le sujet d'expérimentation, rappela la panthère, pas le chef de division.
Une quinte de toux la secoua et réveilla l'épaule brisée. La panthère serra les dents.
– Lui, on l'appelait professeur Brent. Je crois que son prénom était Sully.
– Bien. Et concernant les mutants humains ?
– Les Foots crachent à la gueule de tous les mutants, chérie.
Donatello frappa la panthère de son bâton en plein visage, rapide comme l'éclair. Il lui explosa les babines qui se mirent à saigner abondamment. Michelangelo regarda son frère faire sans rien dire – il ne fallait pas laisser passer ce genre de comportement lors d'un interrogatoire. Quoi qu'il en fut, la théorie de Donatello tombait à l'eau. La panthère lâcha un petit rire incrédule.
– Et moi qui pensais que les mutants dans notre genre devaient se serrer les coudes.
– Ne dis pas de bêtise, rétorqua Donatello. Tu travailles pour les Foots.
– Mais pas par plaisir. Ce sont mes maîtres. Vous en avez bien un, il paraît.
Michelangelo avait envie de lui dire que ça n'avait rien à voir. Splinter les avait élevés et éduqués dans l'optique de faire d'eux les instruments de sa vengeance contre Oroku Saki mais il avait aussi été un père pour eux. Vivre sous son enseignement n'avait pas été joyeux tous les jours, Michelangelo voulait bien l'admettre, mais Splinter avait aussi parsemé leur vie de petits moments de bonheur. Il leur avait autorisé la télévision, par exemple, ou bien il les avait récompensé de temps en temps en rapportant de bonnes choses à manger de la surface lorsqu'ils avaient dépassé ses espérances. Ça ne faisait pas de lui le meilleur père au monde, loin de là, mais il avait aussi ses bons côtés.
– Contrairement à toi, nous n'avons pas de collier autour du cou, répondit Donatello.
– C'est pas un collier, rétorqua la panthère, c'est une puce.
Tant pis pour la métaphore, pensa Michelangelo en regardant la panthère passer une main sous son débardeur. Elle tira dessus pour découvrir un torse à la musculature étrange. Il y avait une petite boule au centre de son plexus solaire, comme un kyste sous sa fourrure plus courte à cet endroit.
– Ils savent où je suis en permanence, dit-elle en tapotant la boule. Entre autres. Vous devriez pas rester dans le coin trop longtemps.
– Peuvent-ils nous écouter ? demanda Donatello.
– Pas que je sache.
Nouveau coup de bâton, en plein dans la boule cette fois. La panthère toussa et cracha un peu de sang.
– Alors revenons à cette histoire de mutant, annonça Donatello en s'accroupissant devant la panthère, son bâton sur les cuisses. Tu dis que les Foots ont du mépris pour les humains possédant des pouvoirs mais j'en ai rencontré un dans leurs rangs il y a quelques jours. Tu m'as menti.
– Je jure que non, gémit la panthère en se tenant la poitrine. Les Foots sont des tarés. Ils ont toute cette doctrine à propos de l'honneur et de la dégénérescence du monde, c'est un truc de dingue !
– Alors pourquoi t'ont-ils créée ?
– J'en sais rien !
– Ils ont des mutants de leur côté, insista Donatello, mais tu prétends le contraire. Ça ne me fait pas plaisir.
– J'ai pas dit qu'ils avaient pas de mutants ! J'ai dit qu'ils leur crachaient à la gueule, c'est différent !
Donatello garda le silence pendant quelques instants.
– Quel âge as-tu ? demanda-t-il toujours aussi froidement.
– Cinq, six ans. J'en suis pas sûr.
– Courte vie.
Les yeux de la panthère s'écarquillèrent et cherchèrent ceux de Michelangelo, emplis de panique, mais celui-ci resta impassible. Donatello ressortit son kunai alors que le mutant essayait de reculer mais il se trouvait déjà au pied du mur. L'arme transperça la peau avec rapidité et précision et fouilla dans la chair. Une bille en plastique de la taille d'une noisette souillée de sang roula le long de l'abdomen de la panthère puis sur le ciment pour finir dans la rigole d'eau sale. Donatello essuya sa lame sur les vêtements de la panthère, pantelante, puis se releva tout en rangeant son kunai.
– Profite de ce qu'il te reste, conseilla-t-il.
La panthère resta un instant à le regarder, incrédule, la poitrine se soulevant avec force, puis trouva la force de se relever et de partir, pliée en deux. Donatello rangea son bâton dans son dos. Michelangelo lui donna un petit coup de coude dans le bras, un sourire aux lèvres.
– Ça a du bon d'être un sociopathe dans ces moments-là, hein ?
Donatello lui sourit en retour.
– Rentrons. Nous avons un certain Sully Brent sur qui nous informer.
Michelangelo hocha la tête et suivit son frère. Il ne connaissait pas ce professeur Brent mais il savait déjà qu'il allait passer un mauvais quart d'heure.
Felicia Rodriguez était un joli brin de fille avec tout ce qu'il fallait là où il le fallait et elle le savait parfaitement. Donald l'avait connue petite, en surpoids et boutonneuse mais l'adolescence avait métamorphosé le petit crapaud en princesse. Ou en pitbull, d'après son surnom. Felicia avait la réputation de ne jamais lâcher l'affaire, ce qui était une qualité dans son métier. Elle avait toujours rêvé d'être journaliste et Donald s'était moqué d'elle lorsqu'ils étaient gamins. Elle avait travaillé d'arrache-pied pour aller en école de journalisme tandis que Donald s'était gentiment laissé glisser dans le milieu de la drogue et des gangs. Felicia lui devait son premier gros article et ils s'échangeaient de temps en temps des informations depuis. A l'occasion, ils s'envoyaient aussi en l'air mais ça n'avait rien à voir avec le boulot.
Felicia portait une délicieuse robe noire très échancrée et ses longs cheveux bruns cascadaient sur l'une de ses épaules. Ses boucles d'oreilles dorées captaient la lumière tamisée du bar, soulignant la ligne fine de sa mâchoire. Elle avait une bouche pulpeuse et des yeux insondables entourés de cils excessivement longs et probablement faux. Donald en resta bouche-bée alors qu'il arrivait en s'appuyant sur sa canne. Il n'avait pas fait tant d'efforts que ça dans sa tenue vestimentaire malgré l'adresse et ça fit rire Felicia.
– Une cravate Donald Duck, Kent ? railla-t-elle.
Donald sourit tout en bataillant pour s'asseoir dans la petite alcôve que Felicia avait choisie. Il posa sa canne en équilibre contre le satin de la banquette en demi-cercle puis fit signe au serveur.
– C'est ma petite touche perso, expliqua Donald en lissant la cravate.
En vérité, c'était la seule qu'il possédait. Sa sœur la lui avait offerte des années plus tôt, lorsqu'ils se parlaient encore, et elle avait une très forte valeur sentimentale pour Donald. Il n'en voulait pas d'autre.
Le serveur arriva et Donald commanda simplement une bière. Felicia en profita pour demander un nouveau mojito.
– Il paraît que tu es très occupé en ce moment, se lança Felicia alors que le serveur s'éloignait.
– T'es au courant ? demanda Donald en s'appuyant contre le siège.
– Je sais beaucoup de choses, Donnie.
Donald fit la grimace. Il avait ce surnom en horreur lui aussi et il lui rappelait trop l'un de ses associés – du genre grand, vert et aussi froid que l'Antarctique en plein hiver.
– Pourquoi tu nous as pas vendus à la police, alors ?
– Pourquoi arrêter une guerre qui fait vendre autant d'articles ? rétorqua Felicia en souriant de ses belles lèvres roses.
Elle marquait un point. Felicia n'avait aucun intérêt à ce que le milieu de la nuit soit en paix. Elle vivait de tous ces faits divers et d'autres étrangetés. De plus, Felicia croyait à toutes ces histoires de mutants et de pouvoirs. Elle ignorait cependant que Donald avait la capacité de détecter les autres mutants – il fallait dire que ce n'était pas un talent particulièrement démonstratif.
Le serveur revint avec leurs commandes et repartit avec un billet dans la poche. Donald prenait encore des antidouleurs pour sa jambe et il n'avait théoriquement pas le droit de boire de l'alcool mais il en avait besoin. Les derniers jours n'avaient pas été simples à gérer et il lui fallait une pause. Comme il s'était toujours interdit de consommer ce qu'il vendait, il compensait avec l'alcool mais il savait être raisonnable. Les branleurs ne restaient pas longtemps dans le milieu.
– Alors, reprit Félicia, qu'est-ce que tu veux savoir ?
– Il faut que je trouve quelqu'un et tu as peut-être une piste.
– Et qu'est-ce que j'y gagne ?
Donald sortit son téléphone portable de la poche intérieure de sa veste et appuya sur l'icône de la galerie photos.
– Ça, dit-il en tournant l'appareil vers Felicia.
C'était une photo de Raphael se disputant avec Billy, prise à la volée durant leurs trois premiers jours d'entraînement. Elle n'était pas très détaillée mais on voyait clairement la tortue mutante et son expression plus qu'agacée. Felicia attrapa le téléphone et la main de Donald par la même occasion. Il ne lâcha pas l'appareil malgré les ongles manucurés qui s'incrustaient dans sa peau.
– Le beau gosse est l'un des cadavres volés à la morgue, sourit Donald.
– On s'en fout du môme, répondit Felicia en secouant le téléphone et la main. C'est l'une de ces tortues mutantes ! Où as-tu pris cette photo ? Tu la connais ? Je peux lui parler ? Il me faut une interview, Donald ! Attends, c'est une vraie photo, hein ? C'est pas un canular ?
– Absolument pas.
Donald fit défiler d'autres photos de Raphael. On l'y voyait combattre, discuter avec des gens de dos, avaler une part de pizza et même piquer un roupillon. Felicia couina. Donald rangea son téléphone portable, non sans difficultés.
– Ces photos sont à toi si tu m'aides à trouver la personne que je cherche.
– Non, décida Felicia. Je te trouve qui tu veux et tu me présentes à ta copine la tortue géante.
– Ça va pas être possible.
– C'est ça ou tu te démerdes tout seul.
– J'ai d'autres personnes à qui demander de l'aide, répondit Donald en reprenant sa canne pour se relever.
– Attends ! protesta Felicia en s'accrochant à sa veste. J'ai des infos sur les Foots !
– On en a plein aussi, mentit Donald.
– Je sais qu'ils ont une sorte de réunion pour faire monter en grade leurs membres dans pas longtemps et toutes les grosses pointures vont s'y trouver !
Ça, c'était une information en or.
– Je sais où ça va se passer et quand !
Donald se rassit et Felicia se rapprocha de lui sur la banquette, lui attrapant la cravate par la même occasion.
– Je veux la rencontrer, Donald, chuchota Felicia. Je te promets qu'elle ne fera pas la une des journaux, c'est juste par curiosité personnelle.
Et pour plus tard, ajouta Donald pour lui-même. Il était cependant prêt à vendre Raphael depuis le début, pour moins que ça en prime. C'était en quelque sorte sa police d'assurance parce qu'il savait que toute cette histoire allait mal finir. Basile voulait connaître l'identité du Singe Rouge pour pouvoir faire pression sur Raphael et Donatello mais les Tortues ne le tolèreraient pas. Basile allait y laisser sa peau à un moment ou à un autre et Donald avait intérêt à avoir une porte de sortie. Cette porte était Felicia. Elle pourrait menacer de tout balancer au public, voire carrément le faire. Ça laisserait un peu de temps à Donald pour disparaître. Il aurait lui aussi des problèmes, il ne se faisait pas d'illusion là-dessus, mais il existait heureusement des pays qui n'extradaient pas vers les Etats-Unis d'Amérique. Il devrait cependant regarder par-dessus son épaule pour le restant de ses jours. C'était le prix à payer et il était prêt pour ce petit sacrifice.
– Je veux savoir qui est le Singe Rouge, répondit Donald. Quand son identité sera confirmée, je te présenterai à mon amie la tortue mutante. Ça marche ?
Felicia l'embrassa à pleine bouche.
– Ça marche, sourit-elle. Mais tu savais déjà que je bossais sur le cas de cette sentinelle.
– Je m'en doutais, corrigea Donald.
Felicia adorait les tarés en costume qui défendaient la veuve et l'orphelin après le coucher du soleil. En fait, Felicia adorait découvrir les secrets des autres. Ça avait commencé alors que son frère sortait avec une soi-disant copine qu'il refusait de présenter à la famille Rodriguez. Felicia, du haut de ses treize ans, avait mené l'enquête et découvert que la copine était en réalité un copain. Par la suite, elle avait résolu les mystères du quartier et avait poursuivi dans le journalisme.
Le phénomène des sentinelles durait depuis une bonne vingtaine d'années à New York et avait même connu un âge d'or voilà dix ans de cela, après la guerre des gangs que les Tortues avaient provoquée. La plupart de ses sentinelles était des gamins qui lisaient trop de comics ou qui regardaient trop la télévision. Ils avaient des rêves plein la tête mais pas forcément les capacités nécessaires pour arrêter les Forces du Mal – ou coudre un costume décent. Ils ne faisaient en général pas long feu mais il en revenait sans cesse. Felicia avait étudié le phénomène en long, en large et en travers. Elle s'était aussi mise à lire des comics et elle connaissait bien le milieu. Il fallait dire qu'une aussi jolie fille ne passait pas inaperçu dans la communauté et Felicia en rajoutait en se rendant à des conventions en costume – ça s'appelait du cosplay, si Donald se souvenait bien. Lui, tout ce qui l'intéressait était de pouvoir déshabiller Wonder Woman une fois de temps en temps mais ce n'était que l'un des avantages de l'obscure passion de Felicia.
La journaliste n'aurait pas à beaucoup chercher pour trouver le Singe Rouge. Donald avait d'abord pensé que ce n'était qu'un guignol mais il l'avait vu se battre au pont de Williamsburg. Le Macaque, comme l'appelait Raphael, avait défoncé pratiquement autant de Foots que les deux Tortues. Son style était aussi excentrique que lui mais il assurait et c'était manifestement le principal. Un type comme ça devait être connu dans le milieu des geeks et autres nerds. Ils n'étaient pas nombreux à savoir vraiment se battre, après tout. Felicia pouvait déjà exclure tous les petits gros, ça réduirait fortement le champ des possibles d'après Donald.
– Tu as des pistes, donc, continua Donald.
– Quelques unes, répondit Felicia en se reculant un peu.
Elle glissa une mèche de cheveux derrière son oreille puis goûta à son mojito, ménageant son petit effet. Donald la laissa faire.
– Tu l'as vu, lui aussi ? demanda Felicia.
– Oui. Il était au pont de Williamsburg avec nous.
Felicia aurait manifestement bien voulu en savoir plus à ce propos mais Donald lui fit signe que ça ne risquait pas d'arriver. La presse se doutait que les trous dans F.D.R. Drive et les cadavres résultaient d'une confrontation entre gangs mais personne n'arrivait à expliquer ce qu'il s'était passé. Et c'était très bien comme ça.
– C'est un grand type maigrelet, précisa Donald.
Felicia sortit un calepin et un stylo de son petit sac à main et y inscrivit tous les détails que Donald pouvait lui donner.
– Un mètre quatre-vingt environ mais pas épais. Il est souple comme une anguille et sait sacrément bien se battre.
– De ton point de vue ?
– Pas que du mien, non.
A son avis, si Raphael et Donatello laissaient ce Macaque combattre à leurs côtés sans se préoccuper de lui, c'était qu'ils ne s'en faisaient pas pour lui. Autrement dit, ils avaient confiance en ses capacités. Ça en disait long de la part de deux types qui ne trouvaient qu'à redire des talents de combattant des membres de leur équipe. John avait un bon niveau en karaté et Hope en krav maga, pourtant Raphael les envoyait valser dans le décor sans difficulté et passait un temps incroyable à leur faire la leçon par la suite.
– Sa voix ? demanda Felicia en hochant la tête.
– Pas grave, pas aigüe non plus. Une voix normale, quoi.
– Un accent ?
– Difficile à dire. Côte est mais pas vraiment new-yorkais. C'est un fan de comics. Il a parlé d'une « Team Red » et de Spider-Man.
– Spider-Man fait partie de la Team Red, expliqua Felicia, avec Daredevil et Deadpool.
– Il a aussi parlé de celui-là, se rappela Donald. Il a été récemment à l'hôpital, il disait vouloir prendre un abonnement. Oh et il a le bras gauche cassé depuis cette nuit-là.
– Ça fait dix jours, donc.
Donald hocha la tête.
– Il a fait mention d'un travail mais assez vaguement, comme quoi il devait aller au turbin parce que ses dépenses avaient explosé récemment. Il est plutôt du genre excentrique, à faire de grandes déclarations d'amour après un massacre.
– Intéressant.
– Il est pas con pour autant, enfin, j'en ai pas eu l'impression.
– Il cache son jeu ?
Donald médita là-dessus un instant. Raphael avait eu l'air déconcerté une ou deux fois lorsque le Singe l'avait rembarré, ce qui signifiait qu'il n'était pas habitué à ce genre de comportement de la part du Macaque. En clair, le Singe tenait un rôle à ce moment-là.
Donald hocha la tête.
– Autre chose ? demanda Felicia.
– Je l'ai vu qu'une fois, j'ai pas vraiment eu le temps d'en apprendre plus sur lui.
– C'est un mutant ?
– Non, un humain régulier.
Pour Donald, il n'y avait pas les mutants d'un côté et les humains de l'autre. Il sentait toutes les petites différences entre les uns et les autres, si bien que chaque personne avait sa propre signature. Les mutants lui apparaissaient comme de gros échos sur son radar interne tandis que les humains étaient plus un bruit de fond. Il existait cependant des catégories intermédiaires qui émettaient de petits échos. Felicia faisait partie de ces gens-là, comme beaucoup de journalistes, de médecins, de policiers, de pompiers et ainsi de suite. Certaines professions étaient des aimants pour toutes ces personnes qui avaient un « truc » en plus sans être un pouvoir. Donald pensait que c'était une forme intermédiaire, une espèce de sixième sens pas totalement développé. Cependant, le Singe en était totalement dépourvu.
En revanche, le petit frère de Raphael et Donatello, Michelangelo, avait alerté Donald lorsqu'il l'avait vu. Il n'avait jamais pensé pouvoir détecter ce genre de chose chez des anthropomorphes mais Michelangelo dégageait bien un écho similaire à celui de ces humains légèrement différents du reste de la population. Donald aurait voulu passer plus de temps avec lui pour déterminer ce qu'il y avait de si particulier chez cette tortue mais il doutait que cela se produise dans l'immédiat. Michelangelo semblait suivre son propre agenda.
– Bien, dit Felicia en refermant son calepin. J'ai déjà quelques pistes. Je vais voir à qui ça colle. Je te rappelle au plus vite.
Elle se glissa hors de la banquette à la surprise de Donald.
– Qu'y-a-t-il ? demanda Felicia en tirant sa jupe vers le bas sans aucune élégance.
– Je pensais qu'on partagerait plus qu'un verre, avoua Donald.
Felicia se pencha par-dessus la table et le tira à elle par la cravate pour l'embrasser sur le front.
– Je t'aime bien, Donnie, mais je sais que j'aimerai encore plus cette rencontre que tu m'as promise.
– Et les infos sur les Foots ?
– Ça ne presse pas, sourit Felicia en se redressant. Je te les donnerai après la rencontre. A plus !
Felicia n'attendit pas plus pour se faufiler entre les tables et les gens, laissant Donald seul sur la banquette. Il s'était fait avoir, réalisa-t-il avec un temps de retard. Il soupira et attrapa sa bière plus vraiment fraîche pour en prendre une gorgée. Ça n'allait pas si mal, jugea-t-il en y réfléchissant. Il ne lui restait plus qu'à passer à la banque faire un gros retrait et attendre le bon moment pour tirer sa révérence. Et si Felicia était aussi motivée, l'occasion allait rapidement se présenter.
