Till Kingdom come

Chapitre 31

Leave the gun, take the cannoli

S'il y avait bien une chose qui n'avait pas manquée à April, c'était bien la circulation à New York. Elle avait manqué de se faire emboutir deux fois et s'était faite traiter de tous les noms par un type qui cherchait à forcer le passage. Casey avait très mal toléré le comportement de l'autre conducteur et il avait fallu le retenir pour qu'il ne sorte pas de la voiture afin de corriger le malpoli qui avait osé insulter sa femme. En prime, ils étaient arrivés chez eux trop tard pour faire les courses. Il allait falloir commander quelque chose et April se doutait que ce serait une pizza, connaissant Casey et Shadow.

La petite n'avait pas dit un mot depuis qu'elle avait serré Splinter dans ses bras, des heures plus tôt. Shadow avait les yeux rouges en descendant de la voiture. Elle récupéra son sac à dos et sa valise à roulettes dans le coffre en ignorant les regards concernés de ses parents et entra dans l'immeuble. Casey passa une main dans le dos d'April.

– Ça va aller, lui dit-il.

– Elle est persuadée qu'elle ne reverra plus jamais Splinter.

– Je sais mais on pouvait pas la laisser à Northampton. Leo est capable de s'occuper d'elle, je dis pas le contraire, mais je veux pas qu'elle se lève un matin et qu'elle trouve Splinter mort dans son lit.

April hocha la tête. Elle ne voulait pas non plus que ça arrive et puis elle se doutait que Leonardo avait besoin d'être un peu seul avec son vieux maître. Il n'en avait pas vraiment envie mais c'était ce qu'il devait faire, autant pour Splinter que pour lui-même. April lui avait dit d'appeler n'importe quand s'il avait besoin de parler tout en sachant que Leonardo ne le ferait pas. Il était incapable d'exprimer ses problèmes et ce qu'il ressentait, contrairement à ses frères qui laissaient la pression s'échapper par un moyen ou par un autre.

En parlant d'eux, ils n'avaient pas bronché quand April leur avait annoncé qu'elle rentrait à New York avec son mari et sa fille. Donatello avait répondu à son e-mail très laconiquement, disant qu'elle devrait faire attention et qu'ils étaient là en cas de besoin. Elle aurait pu penser que c'était une réponse automatique si elle n'avait pas suffisamment connu Donatello. Il n'était pas démonstratif et ne versait pas dans les effusions de bons sentiments. C'était mieux comme ça. Quand Michelangelo répondait aux emails d'April, il avait tendance à lui écrire des romans – ou à lui envoyer ses derniers romans en fichier joint, en fait. Michelangelo ne faisait pas que lire des comics. Il en dessinait aussi, avec un bon coup de crayon en prime, ou comblait le temps en écrivant de la fantasy, parfois de la science fiction. Dans ce dernier cas, on sentait souvent l'influence de Donatello qui non seulement corrigeait l'orthographe mais aussi les inventions farfelues de son frère.

April eut un sourire lorsqu'elle vit sa boîte aux lettres déborder des comics auxquels était abonnés Michelangelo. Elle les cala sous son bras et monta jusqu'au cinquième et dernier étage. Casey avait insisté pour se charger de leurs affaires et April savait qu'elle n'avait pas intérêt à protester. Casey considérait que les femmes n'avaient pas à porter les choses lourdes. Il était parfois un peu vieux jeu et macho sur les bords mais ça faisait partie de son charme, d'après April.

Shadow attendait devant la porte, assise sur sa valise. April débloqua les verrous et laissa sa fille aller dans sa chambre. Elle se dirigea pour sa part à la cuisine, posa les comics sur le comptoir et attrapa le téléphone pour commander les pizzas habituelles. Casey arriva quand elle raccrochait, la valise d'April sur une épaule, son sac à la main et son matériel de sentinelle en travers du dos. Il était vain de vouloir faire lâcher son attirail à Casey, April le savait pertinemment. Il prenait la sécurité de ses petites chéries très au sérieux et emportait toujours son masque et ses bouts de bois préférés avec lui. Ils ne s'étaient pas révélés inutiles, cette fois. Casey les avait utilisés pendant sa virée à Springfield avec Leonardo. April ignorait ce qu'ils s'étaient dit mais ça avait manifestement fait du bien à la tortue.

En fait, Leonardo devait rester occupé. Tant que son esprit avait quelque chose à traiter, il ne pensait pas à son maître mourant ou à tout ce qui le tourmentait. En cela, il ressemblait énormément à Raphael mais April n'était pas idiote au point de le leur faire remarquer. Elle aurait cependant aimé que Leonardo en ait plus conscience. April avait un peu peur de laisser Leonardo seul avec son maître à Northampton mais elle n'avait pas franchement d'autre solution sous la main. Ses garçons n'avaient pas réglé le problème des Foots, ce qui signifiait qu'ils seraient encore trop occupés pour veiller sur Splinter. Leur vieux maître serait à nouveau seul devant une télévision quelque part dans les égouts s'il revenait à New York. Autant abréger ses souffrances s'il était condamné à cette misérable fin de vie, jugeait April. Elle ne pouvait cependant pas le prendre chez elle. Ça ne dérangerait pas Casey et Shadow mais April se voyait mal avec un vieux rat mutant dans son salon en permanence. Et puis, qui s'occuperait de lui ? Les vacances scolaires n'étaient pas terminées mais ce n'était pas à une petite fille de onze ans de prendre soin d'un vieillard. Casey et April travaillaient toute la journée, Shadow irait chez des amies ou à des clubs pendant le reste de l'été. Leonardo ne pouvait pas non plus rester pour s'occuper de son maître. C'était trop dangereux. Quant à ses frères, ils viendraient forcément voir Splinter de temps en temps, ce qui attirerait l'attention sur ce petit appartement. Ce n'était pas envisageable. April aimait profondément les Tortues et les considérait comme ses petits frères – plus si petits que ça depuis le temps – mais elle ne pouvait pas non plus mettre en danger sa famille. La seule alternative était de laisser Splinter finir tranquillement sa vie à Northampton en compagnie de Leonardo et April s'en sentait coupable.

Les pizzas arrivèrent une vingtaine de minutes plus tard alors que tout était rangé. April était en train de poser des assiettes sur la table de la cuisine lorsqu'elle entendit du bruit dans sa salle de bain ainsi qu'un début de dispute. Elle soupira et alla ouvrir la porte pour voir Michelangelo et Raphael avec des cartons de pizza dans les mains et Donatello encore de l'autre côté de la fenêtre avec son vieux sac de sport. April n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit, Michelangelo lui avait déjà sauté dessus pour un câlin un peu trop enthousiaste au goût de l'humaine.

– Tu peux pas savoir à quel point je suis content de te voir, frangine, couina Michelangelo en la soulevant du sol.

April le laissa faire et lui rendit aussi l'étreinte. Ils lui avaient manqué, se rendit-elle soudainement compte.

Donatello confia son sac à Raphael qui avait déjà les cartons à pizza en main puis passa dans la salle de bain avec quelques difficultés. Il récupéra son bâton à l'extérieur avant de refermer la fenêtre. Casey arriva à ce moment-là, sa batte de cricket à la main, mais l'abandonna sur le lavabo pour accueillir ses amis. Raphael accepta que Casey le prenne dans ses bras en râlant mais il était manifestement content de retrouver son meilleur ami. Seul Donatello resta un peu en retrait, n'acceptant que de poser une main légère sur l'épaule d'April en signe d'amitié. April n'insista pas et elle l'interrogea du regard à propos de sa carapace abîmée.

– Ce n'est pas une histoire plaisante, répondit Donatello.

– C'est rare de te voir blessé, Don, s'étonna Casey. Et toi aussi, Raph ?

Casey pointait l'entaille dans son plastron. Raphael lui lança un regard agacé et poussa tout le monde pour se diriger vers la cuisine. Ils suivirent le mouvement, à l'exception de Michelangelo qui alla frapper à la porte de la chambre de Shadow.

– Vous avez pas de bière, râla Raphael en regardant dans le réfrigérateur.

– Fais comme chez toi, grommela April en prenant d'autres assiettes.

– On vient d'arriver, mec, lança Casey.

Il tira des chaises supplémentaires de la table dans le salon qui leur servait quand ils invitaient beaucoup de monde – ce qui n'arrivait pas souvent. Donatello sortit de petits paquets malmenés de son sac avant de le poser dans un coin.

– De la part de Mike, expliqua-t-il en s'asseyant.

April haussa un sourcil. Il n'était pas rare que Michelangelo leur fasse des cadeaux mais il ne se fatiguait généralement pas à les emballer – il fallait d'abord trouver du papier-cadeau pour ça et c'était un item manifestement plus rare que les composants informatiques que Donatello entassait jusqu'au plafond. April attendit que Michelangelo arrive avec Shadow dans les bras pour lui demander ce que c'était.

– Des trucs que j'ai ramenés du Japon, sourit Michelangelo.

Il posa Shadow par terre mais elle investit ses genoux dès qu'il fut assis. Elle avait toujours les yeux rouges.

– Tu es allé au Japon ? s'étonna April.

– Ouep ! Pas longtemps mais c'était cool ! J'ai assuré grave !

– Sauf que ton gars s'est pas encore pointé, rappela Raphael en attrapant une part de pizza dégoulinant de fromage.

Michelangelo balança un coup de pied sous la table à son frère qui ne répondit que d'un grognement. Donatello, assis entre les deux, les regarda tour à tour. Il avait une expression étrange, entre la joie d'avoir retrouvé un semblant de normalité et l'agacement causé par les chamailleries de ses frères.

– Ne parlons pas de ça, demanda Donatello.

– 'faut bien qu'on sache où vous en êtes, rétorqua Casey.

– Disons que la situation n'est plus aussi désespérée, répondit Donatello, mais qu'elle nécessite toujours la plus grande précaution et une attention toute particulière.

– Ça, ça m'avait manqué, sourit Casey.

– De quoi ?

– Tes grandes phrases et ton air sérieux.

Donatello se renfrogna. Raphael se marra et empila des parts de pizza dans l'assiette de son frère jusqu'à ce qu'il proteste.

– On peut quand même vous demander comment vous allez ? tenta April.

– Dans l'ensemble, ça roule, répondit Michelangelo. Et de votre côté ?

– Ça va aussi. Je suis contente d'avoir retrouvé les bruits de la ville. J'ai du mal à dormir sans.

Raphael posa sa part de pizza pour attraper son téléphone alors que la discussion continuait. April supposa que c'était une urgence mais elle le vit sourire un peu puis réprimer son expression et lancer des coups d'œil autour de lui pour vérifier que personne ne l'avait vu. Ce qui n'était pas le cas : tout le monde avait remarqué son embarras. Casey se pencha vers son meilleur ami pour essayer de voir ce qu'il y avait d'intéressant là-dessus mais Raphael cacha l'écran.

– Ça te concerne pas, Jones, grogna-t-il.

– Ce doit être Emma, supposa Donatello après avoir avalé sa bouchée.

Raphael le fusilla du regard, confirmant sa théorie.

– Oh, cette Emma, grinça Casey. La fille qui m'a remplacé et à qui je vais démolir la face !

– Essaye pour voir, Jones, et il restera plus assez de ta sale gueule pour t'identifier à la morgue.

Ce n'était pas des menaces en l'air, réalisa April en voyant Raphael se tendre, soudainement hostile. Casey retourna à sa place, regardant son meilleur ami comme s'il ne le reconnaissait pas. Même Donatello et Michelangelo semblaient déconcertés.

– Wow, Raph, pète un coup, ça ira mieux après, tenta Michelangelo.

– Il me semblait pourtant vous avoir dit à tous les deux de rester éloignés l'un de l'autre, enchaîna Donatello.

– Est-ce que je me mêle de tes histoires de tordus avec l'autre psychopathe de Bob ? grogna Raphael en retour.

Ce fut au tour de Donatello de se tendre comme un arc. April ignorait qui était ce Bob mais c'était aussi un sujet sensible, à première vue.

– Tout le monde se calme, ordonna April. Bon sang, les gars, ça fait pas cinq minutes qu'on est à table et vous vous prenez déjà la tête ! A mon avis, vous feriez bien de régler vos histoires avant d'aller chercher les ennuis ailleurs.

– Occupe-toi de tes fesses, April, répondit Raphael.

Le ton ne plut pas à April mais elle sut au moins qu'elle avait touché un point sensible. La méthode de Raphael pour se protéger de ce qu'il ne voulait pas entendre consistait à contre-attaquer aussitôt.

– Mec, si tu parles comme ça à ma femme, tu ferais mieux de te barrer, annonça Casey.

– Bonne idée, approuva Raphael en se levant.

Il sortit de la cuisine en trois pas, Donatello et Michelangelo baissant la tête sur son passage. Ils ne voulaient pas se fâcher avec leur frère, ce qui était compréhensible, mais April avait heureusement un statut spécial qui lui permit de se lever de table et de rattraper Raphael dans la salle de bain.

– Attends, Raph, lança-t-elle.

Raphael ouvrit la fenêtre sans se soucier d'elle. April s'approcha et posa la main sur son bras pour l'arrêter.

– Je ne suis pas fâchée, assura-t-elle. Reste, s'il te plaît.

– Ma compagnie sera appréciée ailleurs, répondit Raphael.

– Tout le monde sait que tu réagis au quart de tour, tenta April. Ça ira.

Raphael croisa le regard d'April et repoussa gentiment sa main.

– J'ai des trucs à faire de toute façon. Fais gaffe à toi.

Il sauta par la fenêtre et grimpa l'échelle de secours en un éclair. April referma derrière lui avant de retourner dans la cuisine où l'ambiance n'était plus vraiment au beau fixe. April prit sur elle et attrapa les cadeaux.

– Comment tu as fait pour les ramener, Mike ? demanda-t-elle en se rasseyant.

– On m'a un peu aidé, avoua-t-il. J'ai fait une liste et quelqu'un les a achetés à ma place.

– Quelqu'un ?

Michelangelo fit un sourire un peu contrit et April n'insista pas. Elle ouvrit son paquet qui contenait un livre sur l'origami en japonais ainsi que différentes pochettes de papiers carrés et colorés. April avait appris les bases de cette activité quand Shadow était petite. Splinter lui avait fait de petits animaux en papier pour la divertir mais Shadow les avait abîmés en jouant avec. April avait dû les remplacer régulièrement, faisant de temps en temps des concours d'origami avec Michelangelo. Le clin d'œil lui fit plaisir. Casey reçut quant à lui un masque faisait la grimace et Shadow de petites figurines tirés de ses jeux vidéos préférés.

– J'ai aussi fait des photos, annonça fièrement Michelangelo.

Il attrapa son téléphone portable mais déchanta aussitôt.

– Mince, elles étaient sur l'autre téléphone...

Ce fut au tour de Donatello de dégainer son terminal. Il pianota quelques instants dessus avant de le tendre à Michelangelo.

– Sauvegarde automatique, annonça-t-il triomphalement.

L'humeur de Michelangelo remonta en flèche. April et Casey se levèrent pour se pencher par dessus l'épaule de Michelangelo alors qu'il commençait à leur raconter ses aventures au pays du soleil levant. April leva le pouce à l'attention de Donatello et celui-ci lui répondit d'un sourire discret. Elle se sentit enfin à la maison.


Raphael relut le SMS qu'Emma lui avait envoyé vingt-cinq minutes plus tôt avant de rentrer dans le métro, vérifiant encore une fois l'heure du rendez-vous, puis remonta le fil de la discussion. Ça lui faisait bizarre de communiquer par ce moyen mais ce n'était pas déplaisant non plus. Raphael préférait les appels parce qu'il n'était pas évident d'écrire sur un si petit écran tactile même si Donatello leur avait bidouillé un clavier adapté à leurs gros doigts. Cependant, il ne pouvait pas passer sa vie au téléphone avec Emma, même s'il aimait entendre sa voix.

Raphael rangea son téléphone, agacé par sa propre attitude. Il se sentait comme une adolescente éperdument amoureuse et ça le perturbait. Il était plus juste de dire qu'Emma le perturbait, même si ça ressemblait à une accusation. Pourtant, c'était exactement ce qu'il se passait. Raphael avait pensé qu'il aurait l'esprit plus clair une fois ses pulsions assouvies mais il s'était trompé sur toute la ligne. C'était pire maintenant parce qu'il se posait des questions. Etait-ce juste un coup d'un soir – enfin, d'une après-midi ? Emma voulait-elle recommencer ? Voulait-elle aller plus loin ? Et lui, que voulait-il, au juste ?

Raphael n'aimait pas sa réponse à cette dernière question. Elle était en contradiction avec tout ce qu'il était. Pourtant, il n'arrivait pas à regretter ses actes. Il avait aimé chaque seconde de cette après-midi bizarre qu'ils avaient partagée et il savait qu'il voulait en avoir d'autres, des tas d'autres. Il était prêt à envoyer balader Donald et Basile pour passer un moment avec Emma, même si ce n'était pas intelligent du tout. Il était aussi prêt à se disputer avec son meilleur ami et ses frères, manifestement. Raphael n'était pas fier de lui sur ce coup-là. Il s'était comporté comme un parfait idiot. Qu'est-ce qui lui avait pris de réagir aussi violemment aux propos de Casey ? Raphael savait pourtant qu'il n'était pas sérieux. Et, de toute façon, Emma était capable d'aligner Casey sans effort. Casey avait beau être fort physiquement, il n'avait aucun style, aucune rigueur, aucune technique. Il ne savait faire que frapper le plus fort possible mais il ne pouvait pas vraiment esquiver ou lire les mouvements de son adversaire pour déterminer ce qu'il allait faire ensuite. Casey ne tiendrait pas cinq minutes face à Emma. Elle pouvait se défendre toute seule, que ce soit avec ses poings ou par la parole. Elle n'avait pas besoin de Raphael pour ça.

Alors quoi ? Si elle n'avait pas besoin de protection, qu'est-ce qu'elle pouvait bien chercher chez Raphael ? Il n'était pas exactement le genre de petit-ami dont elle pouvait se vanter – ni même parler, d'ailleurs. Il n'était pas intelligent, il n'était pas drôle, il n'était pas beau et il n'y connaissait pas grand chose en filles finalement. Si Emma n'avait pas pris les commandes quelques jours plus tôt, il aurait répété ce qu'il avait toujours connu et ça n'allait pas bien loin parce qu'il tirait son savoir principalement de contenus pornographiques. Ces trucs-là n'avaient pas grand chose à voir avec ce qu'ils avaient fait. Ça avait été beaucoup plus lent et plus doux, plus agréable aussi, et ils avaient pu recommencer encore et encore, Raphael découvrant de nouvelles choses à chaque fois. Malheureusement, Emma avait dû terminer ses cookies mais Raphael s'en était accommodé, la regardant faire tout en discutant comme ils l'avaient fait dans l'après-midi – sauf qu'ils n'étaient plus au lit blottis l'un contre l'autre. Et puis il y avait eu le coup de fil de son frère vers dix-neuf heures.

Le téléphone vibra et Raphael l'attrapa par automatisme. C'était un SMS d'Emma qui annonçait qu'elle sortait du métro. Raphael se tourna vers le bout de la rue pour la guetter et il l'aperçut au feu rouge, silhouette longiligne attendant sagement son tour pour traverser. Emma avait dû aller dîner chez son frère Alex, c'était la raison pour laquelle Raphael n'était pas venu chez elle dès la nuit tombée – ça et le retour d'April et Casey aussi, en fait. Entre ses activités et les siennes, ils ne pouvaient pas se voir souvent. Il fallait aussi prendre en compte tout l'aspect sécurité. Ce n'était pas parce qu'il ne voyait pas les Foots qu'ils ne le suivaient pas et Raphael était obligé de faire des tours et des détours avant de s'approcher du quartier d'Emma. Et quelque chose lui disait qu'il devait aussi se méfier de Basile. Leroy était le genre de type à chercher les défauts dans une armure pour frapper efficacement. Emma avait beau être forte, elle était aussi une ouverture béante dans les défenses de Raphael et il le savait parfaitement.

Emma s'approcha tranquillement de sa porte, sortant ses clés de son sac à bandoulière. Elle portait une jupe blanche légère lui arrivant aux genoux. C'était la première fois que Raphael la voyait avec ce genre de vêtement et ça le perturba un peu. Il l'avait vue avec des shorts beaucoup plus courts – ou même sans rien, en fait – mais il trouvait ce bout de tissu beaucoup plus sensuel et provoquant.

Il était définitivement foutu, décréta Raphael en posant la tête sur le rebord du toit. Il inspira un bon coup et sauta dans la rue déserte, juste derrière Emma. Elle sursauta et se retourna pour donner un coup de poing plein de clés que Raphael esquiva en reculant. Ça allait mal finir pour lui si elle continuait à lui faire ce coup-là.

– 'faut qu'on bosse tes capacités de détection, annonça Raphael en restant à une distance respectable.

– Crétin ! Tu m'as fait peur !

Raphael marmonna des excuses alors qu'Emma l'entraînait à l'intérieur du couloir du rez-de-chaussée de son immeuble. Elle déverrouilla la porte de son appartement tout en surveillant que son voisin ne se montrerait pas inopinément puis tira Raphael dans les escaliers. Une fois dans le studio, Emma se détendit et lui passa les bras autour du cou pour se blottir contre lui, joue contre joue. Raphael n'était pas sûr de ce que ça signifiait mais il répondit tout de même à l'étreinte, sentant toute la tension accumulée en trois jours disparaître comme par enchantement. Si Emma ne voulait plus que le prendre dans ses bras pour le restant de ses jours, ça lui allait, il pouvait s'en contenter. La chaleur contre sa joue disparut mais fut vite remplacée par le contact électrisant des lèvres d'Emma sur les siennes. Raphael lui répondit au baiser avec passion, envoyant au diable ses idées noires. Elle l'avait embrassé. Ça voulait dire qu'il avait ses chances, non ? Ses mains se firent un peu plus pressantes sur les hanches d'Emma et il glissa un pouce sous son T-shirt de petite fille sage pour toucher sa peau brûlante.

– On se calme, murmura Emma en se détachant légèrement.

Raphael hocha la tête mais conserva le contact. Il n'avait pas envie de se calmer. Il voulait porter Emma jusqu'à son lit et la couvrir de baisers, la caresser, la posséder.

– Ça va ? demanda Emma.

Elle voulait discuter, manifestement. Très bien, il pouvait faire ça, du moins pendant un moment.

– On fait aller, répondit Raphael. Et toi ?

– Eh bien, Derek me fait la gueule depuis jeudi. C'est bien dans le sens où je suis autorisée par la Sainte Trinité à habiter à nouveau chez moi. C'est mal dans le sens où on s'est engueulé comme du poisson pourri.

– Je sais ce que c'est, soupira Raphael.

Sauf que lui avait tendance à parler avec ses poings. Raphael n'était pas doué avec les mots. Il ne savait pas faire mal avec aussi bien que Leonardo ou Michelangelo.

– C'est ce que j'ai cru comprendre, oui, sourit Emma. En parlant de tes frères, tu as oublié les cookies pour Donatello l'autre jour.

Raphael jeta un coup d'œil à la table de la cuisine où la boîte en métal était toujours posée. Il n'y avait pas pensé. Il fallait dire qu'il était parti un peu vite, jeudi soir. Il allait maintenant devoir les offrir à Donatello non pas pour lui remonter le moral mais pour s'excuser. C'était encore pire.

– Evitons de parler d'eux, proposa Raphael.

– De qui ? Mes frères ou les tiens ?

– Tous. Ils me prennent assez la tête comme ça, j'ai pas envie de penser à eux quand je suis avec toi.

Emma l'embrassa sur le bout du nez.

– Ça marche. J'ai pas envie de penser à eux non plus.

De quoi allaient-ils bien parler ? se demanda Raphael alors que l'étreinte se poursuivait. Il se plaignait en fait beaucoup de ses frères quand il était avec Emma mais il ne voulait pas lui parler de ses activités avec Basile et Donald. Emma devait rester en dehors de tout ça. Elle savait qu'il était mêlé à quelque chose de moche mais elle ne posait pas de question. Emma ne posait jamais de question. Elle attendait que l'on veuille bien lui donner des explications. Raphael avait trouvé ça plutôt agaçant au début et puis il avait fini par parler tout seul, lâchant du lest sans s'en rendre compte. Emma savait écouter, patiemment, sans aucun jugement de sa part. Raphael n'était pas sûr de pouvoir lui rendre la pareille. Après tout, il venait de lui dire qu'il n'avait pas envie de l'écouter parler de ses problèmes.

– Non, tu peux, si tu veux, décida-t-il. Si t'as envie de me parler de tes frères, je t'écouterais. Je dis pas que je serai de bon conseil mais j'écouterai.

– Mon Dieu, mais tu frises la perfection.

– Ne te moque pas de moi, grommela Raphael.

– Mais je ne me moque pas, assura Emma. En plus, c'est pas mon genre.

Raphael renifla. Emma pouvait être aussi sarcastique et ironique que lui et il adorait ça chez elle. Elle ne se laissait pas marcher sur les pieds même si elle était gentille et douce en temps normal.

– Ne sois pas autant sur la défensive, Raph', reprit Emma. Je vais pas te planter un couteau dans le dos parce que tu auras baissé ta garde.

– Tu vises plutôt la tête, rappela Raphael.

– Moui, bon, c'est un réflexe. J'ai quand même pas l'intention de te trahir. J'ai envie de conserver ce qu'il y a entre nous.

Raphael ferma les yeux et resserra sa prise autour de la taille d'Emma. Elle ne pouvait pas savoir à quel point il avait voulu l'entendre dire cela. Elle ne pouvait pas non plus savoir à quel point il ne voulait plus en entendre parler. Raphael ne voulait pas poser de question ni s'élancer dans de grandes tirades sur ses sentiments. S'il s'aventurait sur ce terrain, il risquait d'y trouver des choses qui ne lui plaisaient pas. Emma souhaitait continuer comme ça et ça lui allait parfaitement. Raphael ferait n'importe quoi pour qu'elle ne change pas d'avis mais il ne provoquerait pas une discussion qui pourrait s'avérer fatale à ses petits moments de bonheur.

« Sanctuaire », fit la voix de Leonardo en un écho lointain dans sa tête. Ce mot était stupide. Il cristallisait tout ce dont ils pouvaient rêver sans avoir l'autorisation d'y toucher, en tout cas c'était ainsi que Raphael le prenait. Splinter leur avait dit de créer un espace dans leur tête où ils seraient toujours en sécurité, un endroit bien gardé qu'ils n'avaient pas le droit de partager. Ils devaient s'y réfugier en cas de besoin, pour endurer la souffrance physique par exemple, et Splinter veillait à ce qu'ils ne s'échappent pas trop de la réalité. Ce qui était un espace virtuel s'était transformé en lieux ou objets physiques au fil des années mais Raphael ne voulait pas qu'Emma soit son sanctuaire. Il ne voulait pas la réduire à un concept imposé par un vieux rat. Emma devait rester en dehors de l'influence de Splinter.

Raphael avait eu peur que son vieux maître revienne à New York avec Casey et April. Donatello l'avait prévenu la veille de leur retour et Raphael avait passé toute la journée à se faire des films d'horreur. Il s'était entraîné tout l'après-midi, cherchant à canaliser son esprit sur autre chose mais ça ne l'avait pas empêché d'angoisser – au contraire, la routine lui libérait l'esprit qui pouvait alors partir en roue libre sans aucun problème. Raphael s'était servi de Kitty pendant un moment pour se focaliser sur quelque chose mais elle n'était pas un adversaire valable et il se refusait à lui enseigner quoi que ce soit. Elle n'en était pas digne. De toute façon, Kitty était trop fière pour recevoir des leçons. Elle s'était toujours débrouillée seule et ne tolérait pas que quelqu'un vienne lui faire la morale.

Les mains chaudes d'Emma sur ses joues le sortirent de ses pensées et Raphael la regarda dans les yeux, son esprit soudainement libre. Emma n'était pas un sanctuaire mais une ancre le ramenant à l'instant présent, réalisa-t-il. Ça ne l'empêchait pas de lui faire perdre la tête, ceci dit, mais ce devait être le prix à payer pour ce type de réconfort.

– Tu as des trucs à faire, cette nuit ? demanda Emma.

Raphael hocha la tête de gauche à droite.

– Alors je t'ai pour moi toute seule jusqu'au petit matin ?

– Oui.

Ou plus, corrigea mentalement Raphael. Elle pouvait l'attacher dans sa cave, il ne protesterait pas – il dirait peut-être même merci. Emma lui sourit, comme si elle avait lu dans ses pensées, et l'embrassa du bout des lèvres. Raphael fut prompt à répondre et il n'hésita pas à approfondir le baiser. Il crut un instant qu'Emma allait protester en sentant ses mains glisser le long de son plastron mais elle se contenta de retirer les sais de la ceinture de Raphael. Elle les laissa tomber sur le canapé derrière elle. Raphael détestait quand elle faisait ça. Il mit un terme au baiser et la poussa un peu pour récupérer ses armes qu'il rangea aussitôt dans son dos.

– Tu vas pas les garder pendant qu'on fait l'amour, quand même ? demanda Emma.

– J'me sens à poils quand je les ai pas sur moi, marmonna Raphael en sentant le soudain afflux de sang dans le bas de son abdomen.

Faire l'amour ? N'était-ce pas un peu trop romantique comme façon de dire les choses ? Pour Raphael, ça impliquait en tout cas trop de bons sentiments qu'il ne pouvait pas se permettre – ni espérer.

– Mais t'es tout nu de toute façon, fit remarquer Emma.

– Et toi, t'as trop de vêtements, répliqua Raphael en soulevant un bout de la jupe.

– Eh bien, reprit Emma en passant les bras autour de son cou, sachant qu'il y avait de fortes chances pour que je te vois ce soir, j'ai pensé que tu apprécierais un brin d'exotisme.

Touché, pensa Raphael en la soulevant du sol.

– Mais, tu sais, le blanc, c'est super salissant alors il va falloir que je l'enlève, continua Emma.

– Ce serait dommage de la salir, approuva Raphael en se dirigeant vers le lit.

Il la déposa sur les draps et Emma retira ses lunettes pour les poser sur une pile de livres à proximité – elle était myope mais conservait une vision tolérable à un mètre autour d'elle environ. Raphael grommela mais consentit à se désarmer, abandonnant ses sais par terre, à portée de main tout de même. Emma lui sourit et l'accueillit dans ses bras. « Faire l'amour » fut une bien piètre description du reste de leur nuit.