Till Kingdom come

Chapitre 32

Origin of Certain Instincts

Une terrible envie d'aller aux toilettes réveilla Casey qui se précipita dans la salle de bain pour se soulager. La tête dans le cirage, il oublia de tirer la chasse d'eau et se prit les pieds dans le tapis. Une fois dans le couloir plongé dans le noir, il tâtonna pour retrouver le mur, faisant bouger les cadres de leurs photos de famille et pria pour qu'ils ne tombent pas. Casey se cogna finalement le pied dans le guéridon qui se trouvait là, étouffant un juron tout en sautillant sur place. Il prit appui contre le mur, le pied dans ses mains, inspirant profondément pour chasser la douleur – Splinter lui avait appris un truc à propos de la douleur, comme quoi il ne fallait pas chercher à l'éviter mais l'embrasser pleinement, mais l'application était difficile en conditions réelles.

Casey rouvrit les yeux et vit, en face de lui, la porte de la chambre de Shadow entrouverte. Ce n'était pas normal : Shadow fermait toujours sa porte pour dormir – du moins, c'était ce que Casey se disait pour éviter de se rappeler que sa petite fille adorée devenait une adolescente. Casey reposa son pied par terre et traversa le couloir en clopinant pour jeter un coup d'œil dans l'embrasure de la porte. La chambre était plongée dans la pénombre relative de la ville, les lueurs oranges ne faisant que souligner les contours du bureau, des étagères et du lit. La couverture était rejetée au bout. Shadow n'était pas dans sa chambre. Le sang de Casey se glaça.

Il se rua dans la pièce, allumant la lumière au passage pour confirmer ses craintes. La fenêtre était toujours fermée et verrouillée. Il était impossible de sortir par-là sans laisser la fenêtre débloquée. Non, Shadow était sortie par la grande porte. Casey alla dans l'entrée et constata que les clés de sa fille n'étaient plus là. Shadow était sortie ou peut-être voulait-on lui faire croire qu'elle était sortie. Sentant la panique atteindre un nouveau niveau, Casey décida d'aller réveiller April. Il hésita une fois devant la porte de leur chambre. Peut-être que Shadow était juste sortie pour aller à la supérette ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre au coin de la rue. Peut-être avait-elle eu besoin de sortir prendre l'air. Peut-être avait-elle même décidé de se faire une petite session d'entraînement sur le toit de l'immeuble. Casey devait vérifier toutes ces options avant de réveiller April aussi entra-t-il sur la pointe des pieds et enfila rapidement un pantalon de jogging et un débardeur. Il sauta dans ses baskets une fois de retour dans l'entrée et sortit sans faire de bruit. Le toit était vide de toute présence et il ne vit aucune activité aux alentours depuis son perchoir. Casey courut jusqu'à la supérette mais on lui dit que sa fille n'avait pas été aperçue depuis qu'ils étaient partis en vacances. Il était officiellement l'heure de paniquer.

April conserva un calme apparent après que Casey lui ait fait part de la disparition de Shadow mais ses mains s'étaient crispées sur les draps et elle semblait avoir perdu des couleurs.

– J'appelle Donnie, annonça-t-elle. Appelle Raph.

Casey hocha la tête et attrapa son téléphone sur la table de nuit – aucun appel de la part de Shadow, aucun SMS non plus. Il était environ trois heures du matin mais Raphael ne devait pas encore dormir. Il se levait généralement vers midi et allait se coucher aux alentours de cinq heures du matin. Cependant, Casey tomba sur le répondeur. Il n'était pas d'humeur à laisser un message aussi raccrocha-t-il pour rappeler aussitôt. Raphael répondit à la troisième sonnerie.

– Quoi ? grogna Raphael d'une voix étouffée.

– Mec, j'ai besoin de toi, annonça fébrilement Casey. Shadow a disparu.

– J'arrive.

Raphael raccrocha et Casey regarda l'écran de son téléphone en éprouvant un immense soulagement. Ils s'étaient engueulés quelques heures plus tôt et, pourtant, Raphael accourrait pour aider son ami. Casey se sentait fier et chanceux d'avoir un type solide comme Raphael dans sa vie. Ça leur arrivait de se prendre la tête mais ils étaient toujours là l'un pour l'autre.

– Donatello et Michelangelo nous attendront au réservoir sous Fifth Avenue, annonça April en raccrochant.

– Ce serait mieux que tu restes là, bébé, dit Casey. Au cas où Shadow reviendrait.

Et aussi parce qu'il ne voulait pas qu'April soit impliquée s'il s'avérait que Shadow avait été kidnappée. Elle savait se défendre mais elle ne pourrait pas faire grand chose contre une armée de Foots ou Dieu sait quoi.

– Parce que tu crois que je peux ? rétorqua April en sortant du lit.

Elle retira son T-shirt de nuit emprunté à Casey pour enfiler des jeans, un soutient-gorge, un débardeur et un vieux hoodie de son université. Casey ne chercha pas à lutter. Il attrapa son caddie de golf hérissé de ses battes et autres clubs préférés avant de sortir dans les rues de New York, son masque de hockey dissimulant sa froide détermination.

Donatello et Michelangelo étaient sur place lorsque Casey et April arrivèrent mais il fallut une bonne dizaine de minutes pour que Raphael parvienne jusqu'au réservoir – April lui avait entre temps envoyé un SMS pour corriger sa destination. D'habitude, les Tortues se tournaient vers Leonardo lorsqu'il était question de plan et de coordination mais il leur faisait cruellement défaut à ce moment-là. Raphael prit une bonne inspiration avant de se lancer, endossant le rôle de son frère absent.

– Il faut qu'on procède avec méthode, décréta-t-il. Est-ce que la petite a pris son téléphone ?

– Nan, il était dans sa chambre, répondit Casey.

– On peut pas la tracer alors on va faire comme au bon vieux temps en allant dans les endroits qu'elle connaît. Si ça fonctionne pas, on quadrillera plus large. Et si ça suffit pas, on envisagera autre chose.

Un enlèvement, comprit Casey. Il était cependant reconnaissant à Raphael de ne pas avoir prononcé ce mot.

– Don, est-ce que Bob peut scanner le sous-sol ? demanda Raphael.

– Les alentours, oui, répondit Donatello en tripotant la lanière de son sac de sport. Ça fait partie de ses défenses mais ça ne s'étend pas très loin à cause du terrain. Deux cents mètres, tout au plus.

– C'est déjà mieux que rien. Appelle-le et demande-lui d'être vigilant.

Donatello s'exécuta alors que Raphael poursuivait :

– Et demande-lui aussi de surveiller la police et les secours. Ça couvrira la surface, plus ou moins. Quelqu'un l'attend chez vous ?

– On a laissé un mot, répondit April. Elle nous appellera si elle rentre.

– Ouais, espérons, marmonna Raphael. Bref, on va faire des équipes parce qu'il est hors de question que vous vous baladiez seuls dans les égouts. Mike, tu iras avec April et vous couvrirez Manhattan.

– Ça marche, répondit Michelangelo.

– Casey, avec Don. Vous prenez Brooklyn. Je prends le Queens.

– Attends, coupa Casey, t'as dit qu'on faisait des équipes.

– Et on est cinq, abruti, répliqua Raphael. Ça ira, je peux me démerder tout seul.

– Et Mikey avec April ? T'es sûr ?

– Hey ! protesta Michelangelo en donnant un coup de coude à Casey.

– Raphael a fait le bon choix, dit Donatello en rangeant son téléphone. Michelangelo est plus fort que moi. Sans la pression de l'équipe, il ne commettra pas d'erreur.

Raphael et Michelangelo furent aussi surpris des propos de leur frère que Casey mais ils ne cherchèrent pas à comprendre. Ils n'en avaient pas le temps. Cependant, Donatello sortit un petit sabre long comme un avant-bras de son sac et le tendit à April.

– Au cas où, dit-il. Vise sous les côtes, la lame à l'horizontal pointant vers le haut.

April hocha la tête et prit le sabre sans rien dire. Ça ne plaisait pas à Casey de la savoir en possession d'une arme sans qu'elle sache s'en servir mais c'était toujours mieux que d'avoir les mains vides.

Casey partit donc avec Donatello et Raphael vers l'est de New York. Ils attrapèrent un train pour aller plus vite et se séparèrent à DeKalb Avenue, Raphael prenant la direction du nord tandis que Casey et Donatello s'enfonçaient sous Brooklyn. Casey n'avait pas l'habitude d'être avec le nerd de l'équipe et il se rendit vite compte que Donatello n'était pas habitué à donner des ordres. Lorsque Casey sortait avec Raphael pour corriger des punks, c'était généralement Raphael qui prenait les décisions, même s'il écoutait les avis de son meilleur ami. Donatello suivait quant à lui les ordres de ses frères, à l'exception peut-être de Michelangelo avec qui il avait une relation plus équilibrée. Ils se retrouvèrent vite à ne pas savoir où aller, aucun des deux ne sachant non plus comment aborder le sujet.

– 'faut qu'on se fasse toutes vos planques ? demanda Casey à un embranchement.

– J'en doute, répondit Donatello.

Il jeta un coup d'œil dans le couloir puis s'y engagea avant de reprendre.

– Nous avons beaucoup vécu dans Brooklyn. Enfin, dessous. C'est ici que nous avons le plus d'anciens repères. Shadow les connaît pratiquement tous.

– Raph nous a refilé le plus gros du boulot..., marmonna Casey en suivant la tortue.

– C'est à lui de couvrir le plus grand territoire, corrigea Donatello. Typique.

– Comment ça ?

– Raphael prend énormément sur lui. Comme Leonardo, en fait. Ils se mettent eux-mêmes la pression. Je crois qu'il nous faut vérifier en priorité notre dernière demeure.

– Dis pas ça comme ça, mec, marmonna Casey.

– Mauvais choix d'expression, admit Donatello. Ce n'est pas très loin.

Pas très loin mais beaucoup plus profond, corrigea Casey pour lui-même. Il ne dit cependant rien et suivit Donatello au petit trot dans les tunnels, sautant sur des conduits ou bien pataugeant dans des galeries aux odeurs difficilement supportables. Ils mirent une vingtaine de minutes à atteindre la porte blindée de ce qui avait été chez eux pendant cinq ans – un record pour eux. Donatello tendit son bras en travers de la poitrine de Casey pour l'arrêter et lui intima le silence d'un regard. La porte était ouverte.

Casey tira deux battes de base-ball en aluminium cabossé tandis que Donatello s'armait de son bâton. Ils se glissèrent par la porte comme des ombres et scrutèrent le salon. Une bougie brûlait dans un vieux verre ébréché au milieu de la pièce, sur un tabouret qu'ils avaient laissé là. Quelqu'un avait traîné des coussins et des couvertures ici, empilé des livres à portée de main et laissé des cartons à pizza et d'autres restes de victuailles aux alentours – ce qui était idiot quand on habitait dans les égouts compte tenu de la quantité d'insectes qui y vivait.

– Vous avez un squatteur, annonça Casey.

Donatello lui lança un regard noir par-dessus son épaule et partit vers sa chambre. Casey resta les bras ballant dans le salon, ne sachant que faire. Il décida de monter la garde, même s'il ne savait pas vraiment sur quoi il pouvait tomber. Il lui paraissait improbable que des Foots aient décidé de camper ici. Ils auraient tout démonté pour fouiller et seraient repartis, d'après Casey.

Une odeur bizarre flottait dans l'air, une odeur animale. Casey n'en était pas vraiment sûr parce qu'il évitait généralement de respirer par le nez lorsqu'il descendait dans les égouts mais l'odeur lui prenait la gorge. En fait, sa gorge le grattait et son nez se mit à le chatouiller. Casey éternua l'instant suivant dans son masque, ce qui alerta Donatello même depuis le fond de son laboratoire. La tortue fut à ses côtés aussitôt, arme en main et prête à s'en servir. Cependant, rien ni personne ne sortit des ombres. Ils étaient seuls. Casey éternua encore, faisant sursauter Donatello.

– Tu as pris froid ? demanda le ninja plus par convention que par réel intérêt.

– Nan, mec, ça gratte, répondit Casey en soulevant son masque. Allergies. Poils de chat. C'est le seul...

Il réussit à contenir un nouvel éternuement une seconde avant de céder.

– Truc qui me fait ça, finit-il.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, Donatello était déjà accroupi par terre devant les couvertures, les soulevant et les secouant. Casey recula, ses battes devant lui comme pour se protéger.

– Ça a commencé y'a quelques années quand Shadow a voulu un chat, expliqua Casey même si Donatello semblait s'en ficher. Impossible de garder la bestiole, c'était infernal. Le toubib a dit que les allergies pouvaient se déclencher à n'importe quel âge. Ça a fendu le cœur de ma petite princesse.

– La salope, lâcha Donatello.

– Hey, mec, parle pas comme ça de ma fille ! s'énerva Casey. Putain, qu'est-ce que vous avez ce soir ?

– Je ne parlais pas de Shadow, rétorqua Donatello en se relevant. Je parlais de ça.

Il lui mit des poils blancs et roux sous le nez et Casey sentit aussitôt son nez le démanger. Il éternua sur la main de Donatello qui plissa les yeux en retour. Casey s'excusa et attrapa des serviettes en papier qui traînaient à côté de cartons à pizza pour se moucher – c'était mieux que rien. Donatello rangea son bâton puis attrapa son téléphone.

– Raph, nous avons un problème, annonça Donatello. Non, nous n'avons pas vu Shadow mais quelqu'un squatte notre ancien repaire.

Donatello glissa un regard vers Casey avant de reprendre :

– Quelqu'un avec des écailles.

Casey fronça les sourcils. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Donatello avait trouvé des poils de chat, pas des écailles. Peut-être que les poils étaient des sortes d'écailles, Casey n'avait jamais vraiment prêté attention à ce que ses professeurs de biologie avaient tenté de lui apprendre, mais ça lui paraissait bizarre.

– Oui, à plus tard, conclut Donatello.

Il coupa la communication avant de ranger son téléphone puis se tourna vers Casey.

– Les couvertures sont encore tièdes. Quelqu'un était ici mais ce n'était probablement pas Shadow. Continuons nos recherches.

– Attends ! coupa Casey. Qui était là ? Tu le connais ?

Donatello regarda Casey droit dans les yeux pendant quelques secondes et il était très clair qu'il se demandait si ça valait le coup de partager ses informations. Il décida manifestement que ce n'était pas stratégiquement intéressant parce qu'il haussa les épaules et prit la direction de la porte. Casey se planta devant lui, ses battes en main mais dans une posture pas vraiment agressive.

– Wow, mec, tu vas pas t'en tirer comme ça. Tu vas m'expliquer ce qu'il se passe.

– Ce n'est pas nécessaire, contra Donatello.

Il chercha à forcer le passage mais Casey lui barra la route d'une batte.

– Nous en sommes déjà passés par là, rappela Donatello.

Casey s'en souvenait parfaitement. Il avait provoqué Donatello lorsqu'il était au plus bas, cherchant un moyen de se défouler, mais il s'était retrouvé le cul par terre en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Donatello admettait lui-même être le plus faible de sa fratrie mais ça ne voulait pas dire qu'il était incapable de se battre. Il maîtrisait parfaitement son bâton et les techniques à mains nues. Ce qui le différenciait de ses frères était que Donatello se fichait éperdument d'être le plus faible alors que les autres entretenaient leur rivalité. Il passait pour le type doux et sensible de la bande mais il n'en restait pas moins dangereux. Casey en avait parfaitement conscience maintenant mais il ne voulait pas laisser passer sa chance. Il devait savoir ce que les Tortues fabriquaient dans leur coin, c'était nécessaire pour la protection de Shadow et April. Il ne pouvait pas rester à se tourner les pouces sur son canapé. Il devait se préparer et Splinter lui avait dit et répété que connaître son ennemi était le début de la victoire.

– Tu vas m'expliquer ce qu'il se passe, annonça Casey en regardant Donatello droit dans les yeux. Il le faut. Pour Shadow et April.

Casey voyait clairement que Donatello ne savait pas comment contourner le problème. C'était là l'un des défauts de Donatello : il essayait toujours de trouver une solution pacifique. Casey le savait parfaitement et il se doutait que le gros cerveau allait s'épuiser à trouver un moyen pour échapper aux questions. Mais il n'allait pas en trouver parce que Casey n'allait tout simplement pas lâcher l'affaire.

Le poing de Donatello le frappa sous les côtes et Casey faillit gerber. Il fit l'erreur de lâcher ses battes mais n'eut pas le temps d'attraper autre chose dans son caddie. Donatello s'était glissé derrière lui et avait pris sa gorge au creux de son coude, serrant suffisamment pour que Casey comprenne qu'il ne plaisantait pas.

– Nous avons deux solutions devant nous, annonça Donatello alors que Casey se débattait. Je peux te laisser inconscient ici et tu feras toi-même la connaissance de notre indésirable locataire mais, je préfère te prévenir tout de suite, tu n'es probablement pas de taille contre lui. Ou tu peux te taire et oublier tes questions parce que nous devons retrouver ta fille et que ça devrait être ta priorité.

– Va te faire, grogna Casey.

– Ce sera donc la première solution.

Casey sentit la pression augmenter autour de son cou et l'air lui manquer. Il avait beau frapper de ses pieds et de ses poings, Donatello continua à fermer l'arrivée d'oxygène. Casey sentit ses jambes se dérober sous lui avant de sombrer dans l'inconscience.


Il y avait un décalage de quatre bons mètres entre la galerie où ils se trouvaient et le tunnel qu'ils devaient emprunter pour redescendre au sud de l'île. Le sous-sol de Manhattan était de loin l'endroit le plus amusant des égouts pour se déplacer à cause de la complexité des réseaux s'y trouvant mais Michelangelo n'avait jamais réalisé jusque-là que ça pouvait être un problème. April n'avait pas peur de se salir ou de se déplacer dans la pénombre mais elle n'allait pas à la même vitesse que Michelangelo et était déjà fatiguée après une petite heure de déambulations. Ils n'avaient pas visité plus de trois cachettes pendant ce temps à cause de toutes les précautions à prendre pour s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis et de la lenteur de l'humaine. Michelangelo aurait préféré être seul pour ce genre de repérage mais l'ordre de Raphael n'était pas stupide pour autant. Certes, April le ralentissait mais il valait mieux qu'elle ne traîne pas seule dans les égouts.

Michelangelo sauta pour attraper un conduit sur le mur en face et se laissa glisser jusqu'au sol. Il tendit ensuite les bras vers April qui le regardait depuis la galerie.

– Tu plaisantes, j'espère, lança-t-elle.

– Je te rattrape, sourit Michelangelo.

– Je peux pas sauter depuis cette hauteur.

– Tu peux pas non plus attraper le conduit comme je l'ai fait.

April grimaça. Elle s'assit sur le rebord puis se tourna pour se suspendre aux briques glissantes. Ça ne paraissait pas être une bonne idée à Michelangelo mais il ne dit rien. Il se mit dos au mur et tendit les bras au-dessus de sa tête. Ainsi les pieds d'April lui touchaient presque les mains. Elle lâcha le rebord et Michelangelo la soutint, fléchissant les jambes sous l'impact. C'était comme les exercices stupides de renforcement musculaire que Raphael avait inventés, se répéta-t-il en assurant sa prise sur les pieds d'April. Il fléchit un peu les bras mais sentit qu'April était en déséquilibre. Michelangelo arrêta tout mouvement.

– Garde tes mains sur le mur, dit-il, et descend sur mes épaules. Ça fait comme une grosse marche.

– Tu es sûr, Mike ?

– Je dis ça pour toi, frangine. Moi, ça me dérange pas de rester comme ça pendant des heures.

April n'était pas très lourde. Michelangelo soulevait plus que son poids en fonte de manière régulière et il était bien calé. Il aurait vraiment pu soutenir April pendant un bon moment. April soupira fébrilement et fit glisser son pied droit le long du bras de Michelangelo pour le poser sur son épaule. Michelangelo garda sa main sur le mollet de son amie au cas où et l'encouragea à répéter l'opération de l'autre côté. Une fois April descendue d'un niveau, il lui prit la taille et lui dit de recommencer en prenant cette fois appuis sur ses cuisses puis par terre. April tremblait quand elle toucha enfin le sol.

– C'était si terrible que ça ? demanda Michelangelo avec un sourire.

– J'ai horreur des acrobaties dans le noir.

– C'est Casey que ça doit dévaster.

April lança un regard noir à Michelangelo mais elle finit par sourire, amusée malgré elle par la remarque.

– On est plus très loin mais le terrain est un peu casse-gueule, prévint Michelangelo. Je peux ?

– Tu peux quoi ?

Michelangelo la souleva du sol comme si de rien n'était et la cala dans ses bras. April passa les siens autour du cou de Michelangelo. Ça ne lui plaisait pas mais elle ne dit rien et Michelangelo reprit leur chemin en trottinant. April avait horreur qu'on la prenne pour une faible femme. Michelangelo ne la considérait pas comme ça – après tout ce qu'elle avait traversé avec eux, elle était tout sauf faible – mais il ne voulait pas lui rappeler que le temps pressait. Ils avaient pris beaucoup de retard à cause d'elle et Raphael allait leur faire une crise s'ils ne se dépêchaient pas un peu.

Quoi que Michelangelo n'avait en fait aucune idée de comment Raphael réagirait face à un échec. Leonardo lui ferait la morale, April ou pas April, puis lui rappellerait qu'il était un membre de l'équipe et qu'il avait, en conséquence, des responsabilités envers ses frères. Michelangelo ne pouvait pas en faire moins que les autres sous prétexte qu'April était avec lui. Mais c'était le discourt de Leonardo. Raphael ne pensait pas de la même manière. Il lui avait confié April parce qu'il avait confiance en ses capacités et ça faisait plaisir à Michelangelo. Il ne voulait pas décevoir Raphael pour cette raison.

Michelangelo prit un peu de vitesse et glissa sur le bord d'une rigole en pente, sautant à l'arrivée pour ne pas se retrouver directement dans la rigole principale du tunnel, beaucoup plus large et profonde – et franchement pas un coin sympa pour se baigner. Michelangelo reprit le trot sur une centaine de mètres mais s'arrêta net en entendant le rire d'une petite fille. C'était celui de Shadow. Il l'aurait reconnu entre des millions.

April aussi l'avait entendu et elle sauta hors des bras de Michelangelo mais il la retint par la taille pour qu'elle ne se précipite pas vers sa fille. Ils ne savaient pas si Shadow était seule, ils ignoraient si c'était vraiment elle ou si ce n'était pas un piège. Michelangelo passa devant April et lui fit signe de garder le silence. Il s'avança prudemment, ne faisait aucun bruit. Les pas d'April étaient à moitié couverts par la rivière artificielle glougloutante à leur côté mais Michelangelo savait que de bonnes oreilles pouvaient la repérer. Il prit de la vitesse, sortit des shurikens de sa ceinture et se baissa pour passer l'angle du tunnel. Il vit Shadow et surtout la panthère géante tenant la gamine par la main.

Michelangelo lança ses shurikens avant que la panthère ait pu réagir et fonça dans sa direction. Les shurikens touchèrent la panthère aux épaules – elle n'en évita pas un seul – et lui firent lâcher la main de Shadow. Michelangelo attrapa la petite et glissa à côté de la panthère qui hurlait de douleur pour se placer un peu plus loin. Il posa Shadow puis récupéra ses nunchakus, les mettant en mouvement tout en se retournant. April arriva à l'angle du tunnel et s'arrêta soudainement, surprise de voir l'énorme mutant à la fourrure noire se tordre de douleur sur le sol. Michelangelo s'approcha en marchant calmement et donna un coup de pied à la panthère pour la mettre sur le dos. Son épaule gauche était gonflée et déformée et la plaie sur son thorax n'était pas belle à voir. La panthère respirait difficilement. Michelangelo entendit de petits pieds se rapprocher dans son dos.

– Pourquoi t'as fait ça ? hurla Shadow en tentant de le pousser par derrière. Tiger avait rien fait !

– Tiger ? s'étonna Michelangelo.

– C'est son nom, gros crétin !

Shadow tambourina de ses poings sur la carapace de Michelangelo et il se retourna pour la mettre sur son épaule. Michelangelo passa à côté de la panthère avec précaution pour rendre l'enfant à sa mère. April serra Shadow dans ses bras avant de la poser par terre.

– Qu'est-ce qui t'a pris de sortir comme ça en plein milieu de la nuit ? demanda April.

Michelangelo eut du mal à cacher son sourire. April utilisait la même voix pour gronder Shadow qu'eux. Elle le fusilla du regard lorsqu'elle se rendit compte qu'il trouvait la situation amusante et Michelangelo se mordit l'intérieur des joues pour conserver un semblant de sérieux devant la petite.

– Shadow ? insista April. Réponds-moi ! C'était une idée stupide !

– J'avais un truc à faire et puis c'est tout, cria Shadow. Ça vous donnait pas le droit de faire du mal à Tiger !

– C'est pas un ours en peluche, informa Michelangelo en essayant de prendre une voix fâchée. Il bosse pour les Foots.

– Je sais, il me l'a dit ! répondit Shadow. Mais plus maintenant, d'abord !

– C'est vrai, ce mensonge ? demanda Michelangelo en se tournant vers la panthère.

Celle-ci hocha la tête, toujours étendue sur le sol crasseux des égouts. Donatello lui avait retiré une espèce de puce qui donnait sa position en permanence aux Foots mais ça ne voulait pas dire pour autant que Tiger ne leur était plus fidèle. Il ne semblait pas être un grand fan de ses employeurs mais il en allait de même pour Raphael par rapport à maître Splinter : bien qu'il ne l'apprécia guère, il lui obéissait. Il n'y avait aucune garantie que Tiger se soit libéré des Foots.

– Qu'est-ce que tu avais à faire ? reprit Michelangelo à l'intention de Shadow.

– Ça te regarde pas !

– Shadow, gronda April.

Ça ne servait à rien, jugea Michelangelo. Donatello aurait probablement réussi à faire peur à la petite – elle le craignait – mais il était sous Brooklyn, à des kilomètres de là. Michelangelo laissa à April le soin de gronder sa fille et s'en retourna vers la panthère qui continuait à se tordre de douleur. Il sortit son téléphone pour appeler Raphael et Donatello.

– On a trouvé Shadow, annonça Michelangelo.

Raphael poussa un soupir de soulagement à l'autre bout du fil, ce qui surprit Michelangelo. Leonardo ne se serait jamais manifesté de la sorte.

– Vous êtes où ? demanda Raphael.

– Pas très loin de Central Station, je crois.

– P'tain, j'suis à l'autre bout du Queens... Vous pouvez rentrer sans moi ?

Leonardo aurait ordonné un regroupement avant de rentrer.

– Ouais, marmonna Michelangelo. Don ?

– Je récupère Casey et j'arrive. On se retrouve à l'appartement.

– Comment ça, tu récupères Casey ? demanda Raphael.

– Il posait problème, répondit Donatello.

– Don, qu'est-ce que tu lui as fait ? gronda Raphael.

– Rien de dramatique. Il a déjà dû se réveiller de toute façon.

– Putain mais c'est pas vrai...

– April va te passer un savon, frangin, avertit Michelangelo en jetant un coup d'œil à leur amie.

Il devina un haussement d'épaule de la part de son frère qui ne répondit pas.

– La gosse va bien ? demanda Raphael.

– Ouais, elle a l'air mais elle était avec Tiger.

– Tiger ? firent écho ses frères.

– La panthère mutante.

– Il sait que ce n'est pas la même espèce ? demanda Donatello.

– Y'a des trucs plus importants, Donnie, rappela Raphael.

– Si on commence à appeler un chat un chien, jusqu'où irons-nous ? rétorqua Donatello avec humeur.

Leonardo aurait recadré la conversation. Michelangelo renifla. Manifestement, Raphael n'allait pas le faire puisqu'il se chamaillait avec Donatello.

– Bon, coupa Michelangelo, April, Shadow et moi retournons à l'appartement. Don et Casey nous rejoindront et on discutera de cette histoire de tigre qui est en fait une panthère à ce moment-là. Raph, rentre chez toi puisque tu es trop loin. Et par chez toi, j'entends chez toi, pas chez Emma.

– Va te faire, répondit Raphael avant de raccrocher.

Il y eut un petit silence pendant lequel Michelangelo se demanda comment Leonardo aurait réagi. Certainement pas bien. Il aurait retrouvé Raphael pour l'engueuler proprement mais Michelangelo n'avait pas du tout envie de faire ça. Il voulait bien prendre des décisions au téléphone mais il ne se sentait pas capable de se confronter directement à Raphael, en tout cas pas seul.

– Te rends-tu compte qu'il va aller directement chez elle ? demanda Donatello.

– On saura au moins où il est, marmonna Michelangelo.

– Raphael avait mieux à faire. J'ai trouvé des poils appartenant à Kitty dans notre ancien repaire. Il devrait aller se confronter à elle immédiatement.

– Kitty comme la minette qui bosse avec vous ?

– Oui.

– Qu'est-ce qu'elle foutait là-bas ?

– C'est l'une des questions que je me pose et c'est pourquoi il aurait été intéressant d'envoyer Raphael la questionner.

– 'fallait me transmettre l'info plus tôt, grogna Michelangelo. J'suis pas télépathe.

– Certes.

Il y eut un nouveau silence dans la conversation. Donatello ne prenait pas la peine de remplir ces silences. Il s'en fichait éperdument.

– Bon, on se retrouve chez April, lâcha Michelangelo.

Roger.

Michelangelo rangea son téléphone et regarda la panthère à quelques mètres de là. Elle le regardait aussi, les yeux comme des abîmes de douleur.

– J'ai rien fait à la môme, hoqueta la panthère. Elle était paumée.

Michelangelo s'approcha et s'accroupit à sa hauteur pour récupérer ses shurikens. Il voyait clairement que les blessures datant de l'avant-veille s'étaient infectées. Tiger n'en avait pas pour bien longtemps.

– J'ai rien fait, répéta la panthère. Je voulais l'aider.

Michelangelo se releva. Tiger tendit son bras valide vers lui.

– Pitié, murmura-t-il. J'ai rien fait.

Michelangelo soupira, peu sûr de ce qu'il devait faire. La panthère allait mourir de toute façon alors autant lui accorder une mort rapide plutôt que de la laisser agoniser pendant des jours. Pourtant, il ne parvenait pas à s'y résoudre. Il n'avait pas envie de lui épargner ces souffrances parce que Tiger était et resterait un ennemi, un Foot. Michelangelo avait appris à ne pas avoir de pitié pour ces gens-là. Il décrocha un couteau de sa ceinture et le laissa tomber à côté de la tête de la panthère. La lame se planta dans le ciment alors que Michelangelo tournait les talons. Leonardo aurait fini le boulot mais lui ne ferait pas plus.