Till Kingdom come

Chapitre 35

He who hesitates is lost

La piste s'arrêtait dans un chantier de construction vide de tout personnel à cette heure-ci. Assis au sommet de la grue, Michelangelo étudiait le parcourt de Raphael sur l'écran de son téléphone. Son frère était parti de l'entrepôt à Coney Island en début de soirée et avait erré dans Brooklyn et le Queens pendant toute la nuit. Raphael avait beaucoup traîné autour de chez Emma mais il n'avait jamais atteint le 184. Au petit matin, il avait traversé l'East River pour passer dans l'Upper Manhattan puis dans Harlem. La piste s'arrêtait donc là, une vingtaine de mètres en contre-bas. Michelangelo ne savait pas vraiment quoi en penser. Ça faisait plus de douze heures que le téléphone de Raphael était mort, autant dire une éternité. Il pouvait être n'importe où.

Il y avait tout de même une information importante à retenir : l'état de Raphael était altéré. Il pouvait peut-être être saoul mais Michelangelo en doutait. Raphael allait rarement jusqu'à l'ivresse compte tenu des enseignements qu'il avait reçus. Il n'était pas exempt de cuites non plus mais ça remontait à plus de dix ans en arrière. Depuis que Casey s'était calmé sur l'alcool, en fait.

Ce pouvait être un problème émotionnel, ce à quoi Michelangelo ne parvenait pas à croire non plus. Quand Raphael était en colère ou tourmenté, il avait tendance à partir dans un coin et à y rester jusqu'à ce qu'il se soit calmé. Son trajet de la veille était trop tortueux, trop hasardeux. Ça ne lui ressemblait pas.

Michelangelo se demanda si son frère s'était fait remarquer dans la presse aujourd'hui. Après tout, il s'était baladé à la surface en plein jour. Il avait certainement attiré l'attention. Michelangelo fureta un moment sur les sites web des tabloïds mais ne trouva rien de concret – il y avait bien une ou deux références à des extraterrestres dans un restaurant dans Brooklyn mais ça n'avait rien d'inhabituel. Dommage. Ça l'aurait arrangé parce que Michelangelo n'avait franchement aucune idée de la suite des événements. Il ne pouvait pas demander de l'aide à Donatello alors qu'il lui avait confié une tâche importante – et puis il aurait l'impression d'avoir échoué. Michelangelo n'avait pas l'intention de retourner chez eux la queue entre les jambes. Il ne faisait rien de concret pour aider ses frères ces derniers jours et ça lui déplaisait. Tout ça parce que le type de Hiro ne s'était pas pointé ! Michelangelo commençait à penser qu'il s'était fait rouler dans la farine.

Il retourna dans Brooklyn. La dernière fois que Raphael avait disparu, Donatello avait utilisé Emma pour le faire sortir de son trou. La méthode risquait de ne pas fonctionner cette fois mais Michelangelo n'avait pas vraiment d'autre idée en tête. Il appela Emma en chemin pour la prévenir qu'il arrivait et elle laissa sa porte ouverte. Michelangelo la verrouilla avant de descendre les escaliers. Il s'était attendu à trouver Emma luttant contre le sommeil – il était trois heures du matin, après tout – mais elle était parfaitement réveillée, affalée à son bureau en train de fureter sur le Net.

– N'importe qui aurait pu rentrer, la prévint Michelangelo en se rapprochant.

Emma passa la main sous son bureau et en sortit un kunai qui appartenait manifestement à Raphael. Elle le fit tourner autour de son index d'un air indolent.

– Ça veut pas dire que tu sais t'en servir, railla Michelangelo.

– Tu veux parier ? rétorqua Emma.

Elle avait un regard dur et elle était clairement énervée. Michelangelo leva les mains en signe de paix. Emma posa le kunai sur son bureau avant de se lever.

– Qu'est-ce que tu veux, Mike ?

– Savoir si tu voulais venir avec moi chercher Raph.

Emma haussa les épaules.

– J'ai d'autres chats à fouetter.

– Mais vous êtes pas ensemble ou quelque chose comme ça ? s'étonna Michelangelo.

Emma passa au rouge tomate mais s'obstina à lui rendre un regard noir.

– Quelque chose comme ça, oui, mais, puisque ça a l'air de vous poser problème, démerdez-vous.

– Ça fera plaisir à Raphael de savoir que tu t'es inquiétée pour lui, tenta Michelangelo.

Plus ou moins. Il serait probablement fâché qu'elle accompagne Michelangelo alors qu'ils lui avaient tous dit de faire attention. Emma semblait le savoir aussi vu son attitude. Zut, pensa Michelangelo. Quand Raphael était en colère, il l'asticotait jusqu'à ce qu'il explose pour lui faire évacuer la pression mais comment faire avec Emma ? Il ne la connaissait pas assez pour pouvoir envisager quoi que ce soit. Michelangelo soupira et décida que l'honnêteté était la meilleure marche à suivre.

– Je comprends pas pourquoi t'es en colère, dit-il.

– Pourquoi ? explosa Emma. Vraiment ? T'as même pas une toute petite idée ?

Michelangelo secoua la tête. Emma le foudroya du regard puis traversa son studio pour sortir une bouteille de bière du réfrigérateur. Elle s'acharna à essayer de l'ouvrir à la main mais elle ne fit que s'énerver un peu plus. Michelangelo lui proposa timidement de l'aide. Il comprit en entendant le gaz s'échapper de la bouteille pourquoi Emma était dans cet état : elle avait eu besoin d'aide et Donatello l'avait envoyée bouler. Il fallait dire qu'Emma avait pris la mouche un peu vite mais ça signifiait juste qu'elle n'était pas dans son état normal. La fille bizarre que Michelangelo avait rencontrée était quelqu'un de calme et réfléchi, qui n'avait pas peur de partir avec trois tortues mutantes à la recherche de la quatrième. Pour qu'Emma craque, la situation ne devait pas être bonne. Tant pis pour Raphael, la situation semblait plus grave ici. De toute façon, il savait se débrouiller tout seul comme un grand.

– Don est un peu particulier, dit Michelangelo en tendant la bouteille ouverte à Emma. 'faut pas t'en faire pour ce qu'il a dit.

– Je croyais que c'était le Gandalf de votre équipe, railla Emma avant d'avaler une gorgée.

– Même Gandalf peut s'énerver. Don a pas l'habitude d'être contrarié. Quand ses beaux plans machiavéliques sont pas respectés, il devient un peu grincheux et les responsables s'en prennent plein la tronche.

Ça arrivait rarement, ceci dit, mais Emma n'avait pas besoin de savoir ça. Donatello avait généralement la tête plus froide que Leonardo. Lorsque les plans de leur leader venaient à échouer, Donatello prenait le relais. Il n'était pas habitué à l'échec et encore moins aux contrariétés. Qu'Emma et Raphael ne l'écoutent pas avait contribué à sa mauvaise humeur des derniers jours – ça, sa blessure et ses associés, ce qui commençait à faire beaucoup trop pour l'adepte de l'ordre et de la méthode qu'était Donatello.

– Je sais que tu nous as aidés plus d'une fois, continua Michelangelo. On t'est redevable et pense pas qu'on l'oublie. C'est juste qu'on a pas mal de trucs à gérer en ce moment.

– Ouais, moi aussi, grommela Emma.

Elle s'appuya contre l'évier. Michelangelo l'invita à lui en dire plus d'un regard.

– Une nana est venue au Lair tout à l'heure. Enfin, hier. Mon frangin Alex la connaissait et il me présente toujours plein de gens alors j'ai pas fait gaffe. On a discuté et elle pense que je suis le Singe Rouge.

– Je vois.

– Attends, c'est pas le pire, renifla Emma. Elle savait que je me suis cassée le bras !

– Tout le monde devait le savoir, rétorqua Michelangelo. A cause du plâtre.

– Elle savait que le Singe Rouge s'est cassé le bras, rectifia Emma. Et y'a pas trente-six mille personnes au courant : Raph, Don et les types avec qui ils bossent. En clair, cette pétasse cherche l'identité du Singe Rouge pour le compte de ce mafieux, Donald Duck ou je sais pas quoi.

– C'est pas une bonne nouvelle, en effet.

C'était même une nouvelle catastrophique. Si Kent cherchait à savoir qui était le Singe Rouge, ce n'était pas pour l'inviter à boire un café. Michelangelo ne voyait qu'une raison : faire pression sur Raphael. Il doutait que Kent sache pour le « quelque chose comme ça » entre son frère et Emma mais il était parfaitement au courant de l'intérêt que Raphael portait au Singe Rouge puisque ce gros crétin le lui avait clairement dit. Enfin, pas vraiment avec des mots mais embarquer Kent et son équipe à la rescousse du Singe Rouge était un message assez net.

– J'en rajoute une couche ? demanda Emma. Cette garce est journaliste et est en quelque sorte une spécialiste du coming out de sentinelles masquées. Si elle me vend pas à la mafia, ce sera à des tabloïds.

Elle retira ses lunettes et se frotta les yeux rageusement, pour ne pas pleurer peut-être. Michelangelo ne savait pas vraiment quoi dire pour la réconforter. Il ne voyait pas non plus quoi faire. Raphael aurait foncé chez cette journaliste pour lui défoncer le crâne mais ce n'était pas la meilleure des méthodes. Donatello aurait trouvé quelque chose de très vicieux qui mettrait la menace à distance pour un bon bout de temps. Quand à Leonardo, il n'aurait probablement pas levé le petit doigt pour Emma.

– Tu connais son nom, à cette nana ? demanda Michelangelo.

– Ouais : Felicia Rodriguez.

– Tu déconnes ?

– Me dis pas que t'es un de ses fans, Mike ! râla Emma.

Michelangelo se demanda pourquoi il serait fan de cette journaliste mais il n'osa pas poser sa question. C'était trop beau pour être vrai : Felicia Rodriguez ! La Felicia Rodriguez que Donatello surveillait ! Restait à trouver quoi faire de cette journaliste. Michelangelo ne se voyait pas vraiment débarquer chez elle pour lui demander de laisser Emma tranquille. Il pouvait demander à Donatello ou à Bob d'effacer à distance le disque dur de Rodriguez mais d'une part ça ne ferait que confirmer ses soupçons et de l'autre elle devait avoir des sauvegardes. Le Singe Rouge ne pouvait pas non plus se présenter chez la journaliste comme ça, quelques heures à peine après qu'Emma ait reçu sa visite au café.

– Je vois que deux options, dit finalement Michelangelo. Le chantage ou un marché.

– Mouais. Lui péter la gueule me soulagera certainement mais je doute que ce soit très constructif, admit Emma. Mais j'ai rien à mettre sur la table.

– Si : nous.

Emma fixa Michelangelo quelques secondes avant de secouer la tête.

– Hors de question, dit-elle.

– Don a dit que Rodriguez s'intéressait à nous depuis quelques années, insista Michelangelo. Je te dis pas de nous livrer à elle mais fais-lui miroiter une rencontre ou quelque chose comme ça en attendant qu'on trouve un moyen de l'écarter.

– Donald Duck lui a probablement offert la même chose, rétorqua Emma.

– Ouais mais à l'insu de mes frangins, ce qui est pas sans risque pour lui et pour la miss. Raph a horreur qu'on lui mente et il a une nette tendance à exploser quand il s'en rend compte. Si on prend pas Kent de vitesse, le pauvre type se retrouvera à l'état de pâtée pour chien d'ici pas longtemps.

– On va pas lui sauver la mise, quand même ?

– Si ça sert nos intérêts, si, répondit Michelangelo. Allez, habille-toi. On va aller faire un tour chez cette Rodriguez.

– J'ai jamais dit que j'étais d'accord avec cette idée, objecta Emma sans quitter l'évier.

– On a rien pour la faire chanter.

– Elle est de mèche avec la mafia.

– C'est une journaliste. Elle pourra toujours dire qu'elle était sur une affaire importante ou je sais pas quoi. Emma, on a pas mieux pour l'instant mais on trouvera quelque chose pour te sortir de là.

Ça se solderait peut-être par la mort de cette Felicia Rodriguez, supposa Michelangelo. Avoir quelqu'un comme ça sur leur dos pour le reste de leur vie était en contradiction avec les enseignements de leur maître. Un ninja devait rester dans les ombres, ce n'était pas négociable. Michelangelo avait rêvé plus d'une fois de révéler au grand jour le secret de leur existence mais ce n'était qu'un fantasme. On ne l'accueillerait pas à bras ouverts, plutôt avec des chaînes et des scies sauteuses.

– On peut brouiller les pistes, reprit Emma.

– C'est-à-dire ?

– Je suis pas le seul Singe Rouge en ville.

Emma avait soudainement repris le dessus sur ses émotions. Michelangelo ne s'était pas attendu à un changement aussi radical et au sourire confiant qu'elle arborait. Cependant, il ne voyait pas vraiment à quoi elle pensait. Effectivement, il y avait ce faux Singe Rouge mais ils n'avaient aucun moyen d'entrer en contact avec lui. En prime, Michelangelo se doutait que cet imitateur énervait Emma au plus haut point. Pourquoi voudrait-elle travailler avec lui ? Et lui, accepterait-il ?

Emma avala une nouvelle gorgée de bière avant de poser la bouteille sur le plan de travail. Elle attrapa Michelangelo par le haut du plastron et le tira jusqu'au bureau. Là, elle poussa sa chaise et souleva le tapis pour découvrir une trappe. Ils descendirent par un escalier en bois très pentu pour arriver dans une pièce à peu près aussi grande en superficie que le studio mais plus basse de plafond – Emma ne pouvait pas s'y tenir droite. Là se trouvaient des établis, des outils, plusieurs san jie gun, des pots de résine et de peinture et trois masques de Singe Rouge en plus de celui abîmé lors de leur petite visite à l'abattoir dans Red Hook. Ça ressemblait à une Batcave aussi Michelangelo approuva-t-il totalement – il était même un peu jaloux alors qu'il avait une armurerie bien mieux équipée et les ateliers de Donatello à disposition. Les gens capables de bricoler avaient toute son admiration.

Emma décrocha l'un des masques de son support et le tendit à Michelangelo.

– Il va être un peu serré mais la perruque va dissimuler ta carapace en partie.

– Sérieux ? s'étonna Michelangelo en prenant le masque. Il me semblait que tu aimais pas qu'on te pique ton identité secrète.

– Aux grands maux, les grands remèdes. Tu sauras te servir de ça ? demanda-t-elle en pointant l'un des san jie gun.

– Frangine, tu parles à un expert en nunchakus, rappela Michelangelo en enfilant le masque.

Il était trop étroit en effet mais c'était supportable. Michelangelo repoussa la perruque en arrière et aperçut Emma sourire à travers les orbites. Elle lui montra le résultat dans un petit miroir rond posé sur le bureau. Ça faisait bizarre à Michelangelo de porter ce truc-là – le masque réduisait énormément le champ visuel.

– Et ensuite ? demanda Michelangelo.

– Ensuite, il nous faut une armée.

– Genre « Armée des douze singes » ?

– Ouais mais le délire écolo en moins. Et on va pas se limiter à douze.

– J'vois pas trop ce que tu veux faire, admit Michelangelo en relevant le masque.

Emma sourit.

– « Où est Charlie ? », ça te dit quelque chose ?


Lars fut réveillé par son téléphone portable qu'il avait oublié de mettre en silencieux la veille – comme souvent mais il ne recevait pas beaucoup d'appels en général et encore moins au petit matin. Il attrapa ses lunettes sur sa table de chevet, renversa une boîte de cachets par la même occasion puis regarda l'écran de son téléphone. Numéro masqué. L'horloge digitale indiquait cinq heures. Quel était l'enfoiré qui pouvait bien appeler à cette heure-ci ? Lars se racla la gorge et décrocha.

– Monsieur Cooper, dit une voix forcée dans les graves, auriez-vous l'obligeance de regarder par la fenêtre de votre salon ?

– Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? répondit Lars. Vous savez quelle heure il est ?

– La fenêtre de votre salon, monsieur Cooper, insista la voix.

Lars grommela pour lui-même mais se leva tout de même, rejetant le drap à l'autre bout de son lit. Il traversa en slip sa chambre encombrée de cartons, de comics et de vêtements plus ou moins sales et passa dans son salon-cuisine-atelier. Les deux fenêtres de la pièce donnaient sur la rue et il ne vit d'abord que Brooklyn, pareille à tous les jours – enfin, il ne voyait jamais Brooklyn à des heures aussi indues mais il supposa que le quartier ne changeait pas vraiment entre cinq et onze heures du matin. Et puis il les vit, en face, deux silhouettes noires à la crinière blanche, l'une plus grande et élancée que l'autre. Deux Singes Rouges debout sur le toit en face, armés et lui faisant signe de la main comme si tout était normal, voilà ce que Lars voyait. Pris de panique, il tira le rideau et se réfugia derrière le mur.

– Q-Q-Qu'est-ce que vous voulez ? demanda Lars en glissant jusqu'au sol.

Il avait supposé que ce jour arriverait. Le Singe Rouge n'était qu'une sentinelle comme une autre à ses débuts mais il était monté en puissance ces deux derniers mois. Ce taré avait participé au massacre de la ligne G et la police lui attribuait les violents combats au pont de Williamsburg. Lars l'avait pris pour un abruti bon en arts martiaux, comme beaucoup de gens, et c'était pour ça qu'il s'était inspiré de lui. Il s'était dit que le gosse ne viendrait jamais l'emmerder pour des histoires de droits et voilà qu'il était devant chez lui ! Avec l'autre Singe en prime ! Que faisait la police ? Le maire n'avait-il pas ordonné que la police arrêtât les sentinelles de la ville et ce Singe en particulier ?

– Rien de bien méchant, répondit le Singe. Nous avons besoin d'un petit service.

– Q-Q-Quel service ?

– Votre blog est vu quotidiennement par plus de deux mille visiteurs uniques, est-ce exact ?

– J-Je n'ai pas les chiffres en tête m-mais oui, peut-être...

Six semaines plus tôt, Lars considérait que c'était une bonne journée quand vingt personnes passaient sur son blog. Avec toute l'attention médiatique autour de la guerre des gangs, il avait beaucoup plus de visites et les gens s'intéressaient à ce qu'il disait, à ce qu'il dessinait. Ses ventes avaient fait un bond phénoménal grâce à tout ce bordel.

– Bien. Vous allez poster quelque chose pour nous. Une annonce, en fait.

– J-Je ne veux pas avoir de problèmes avec la police, bredouilla Lars. Ecoutez, ils sont déjà sur mon dos. S'ils apprennent que je vous ai aidés...

– Nous pouvons le faire sans votre aide, c'est vrai.

Mais adieu les retombées médiatiques, réalisa Lars. Une annonce officielle du vrai Singe Rouge sur son blog allait générer un record de visites et il allait encore faire la une des journaux, ce qui se traduirait par de nouvelles ventes. Beaucoup de ventes.

– Bonne journée, monsieur Cooper.

– Attendez ! lança Lars. D'accord, je vais le faire !

– Bien. Ouvrez votre boîte e-mail.

Le Singe Rouge raccrocha. Lars jeta un coup d'œil par la fenêtre et aperçut les deux silhouettes qui n'avaient pas bougé. Il marcha à quatre pattes jusqu'à son bureau et s'assit dans sa chaise, essayant de garder la tête le plus bas possible – qui sait quelles armes ces deux-là avaient ? Le ventilateur de sa tour se mit à vrombir dès qu'il réveilla l'ordinateur de sa veille et il cliqua sur la petite icône indiquant qu'il avait du courrier électronique dans la barre des tâches. Thunderbird s'ouvrit après quelques râles du disque dur. Au milieu des pubs et des relances de journalistes se trouvaient un e-mail du Singe Rouge contenant une vidéo. Lars cliqua dessus.

On voyait le Singe Rouge sur un fond noir, une lumière horizontale type néon située sous le cadre l'éclairait par l'arrière et le bas. Il avait un certain sens de la mise en scène, Lars voulait bien le lui accorder. La vidéo n'était pas d'une qualité exceptionnelle, certainement enregistrée avec un téléphone portable. L'idiot. Ne savait-il pas que la police pouvait extraire quantité d'informations grâce aux métadonnées que les smartphones ajoutaient à tout ce qu'ils enregistraient ? Lars avait lu des articles là-dessus, même des tutoriels. Peut-être essayerait-il lui-même d'extraire ces informations.

« L'Armée des douze singes recrute. Tenez vous prêts », disait le Singe Rouge avec une voix synthétique. Et c'était tout. Trois secondes à peine. Aucune explication mais des explosions dans la tête de Lars. Ça pouvait tout et rien dire à la fois. C'était brillant. Il voyait déjà la vidéo faire le tour du Net et son compteur de visites exploser.

Il allait refaire le chapitre du mois d'août, même s'il devait le présenter à l'imprimeur dans quatre jours – il pouvait le faire, il le savait. Son Singe Rouge devait monter en puissance lui aussi. Il pouvait monter une armée. Il pouvait ravager la ville. Le Professeur Arsus devait se rendre compte de la menace qu'était le Singe. Jusqu'à présent, il n'avait fait qu'envoyer ses sbires tenter de remettre en cage le monstre qu'il avait créé mais il devait y avoir confrontation. D'abord le chapitre du métro, se dit Lars alors que la vidéo jouait en boucle. Il avait pratiquement fini l'encrage et il pouvait faire un chapitre en bichromie pour un rendu bien plus dramatique – une version couleur était envisageable pour une réimpression. Le mois suivant, l'armée du Singe Rouge. En octobre, le Monstre Vert rallierait l'armée et ils se confronteraient au Professeur Arsus en novembre et décembre. Ça allait être grandiose !

Mais long, réalisa Lars. Il se nourrissait de la guerre des gangs actuelle pour trouver des idées. En décembre, elle serait probablement terminée et la motivation de Lars retomberait dans les abysses. Il ne pouvait pas faire ça. Lars accumulait les projets abandonnés en cours de route. C'était l'une des raisons pour lesquelles il n'avait jamais réussi à signer avec un gros éditeur mais les gens s'intéressaient à sa bande dessinée en ce moment. C'était sa chance, il le sentait. Il ne pouvait pas abandonner le Singe Rouge parce que c'était son ticket d'entrée dans la cour des grands.

Il allait tout dessiner et publier au fur et à mesure sur son blog. Une fois par mois, il ferait une compilation qu'il enverrait à l'imprimeur, peut-être avec un système de pré-commande ou quelque chose comme ça. C'était risqué, Lars le savait, mais le nombre de visiteurs uniques sur son blog devrait convaincre un quelconque éditeur de le faire signer. C'était jouable. Risqué mais jouable.

Le téléphone sonna à nouveau. C'était encore le numéro inconnu. Lars fit la grimace mais décrocha tout de même.

– L'heure tourne, monsieur Cooper, annonça le Singe Rouge. Si vous voulez faire la une des journaux du matin, il serait temps de vous y mettre.

Lars eut envie d'envoyer chier ce gamin – il n'avait plus besoin de lui à présent – mais il répondit poliment qu'il allait s'y atteler et raccrocha.

A cinq heures quarante-cinq, Lars posta un nouveau billet sur son blog avec la vidéo et quelques explications.

A six heures trente-deux, la vidéo avait déjà été vue un millier de fois.

A six heures cinquante, un premier article fut publié dans un tabloïd.

A neuf heures, la vidéo comptait cinq mille vues et le record du blog avait été explosé.

A onze heures, les gros journaux publiaient sur leur version numérique des théories délirantes à propos d'un nouveau gang, peut-être liés au film dont il avait pris le nombre mais plus probablement orienté vers l'agitation publique – ils avaient bien appelé Lars mais il n'avait pas répondu.

A midi, le blog de Lars fut indisponible à cause du trop grand nombre de tentatives de connexion. La vidéo avait été mise sur YouTube dans la matinée et elle enregistrait cinquante mille vues.

A treize heures, la police frappa à sa porte.

Lars se retrouva à nouveau avec des policiers dans son petit appartement brun, enfumé et encombré. Cette fois-ci, ils furent bien moins sympathiques et ils confisquèrent son ordinateur pour analyse. Lars contesta puisqu'il avait besoin de cet ordinateur pour son travail mais les policiers se fichèrent de ses explications. Ils le laissèrent dans son appartement retourné, lui disant qu'il avait de la chance qu'ils ne l'embarquent pas au poste. Lars passa l'après-midi sur ses planches, vérifiant de temps en temps sur son téléphone où en étaient ses statistiques.

A dix-neuf heures, les informations télévisées diffusaient la vidéo du Singe Rouge, parlaient de Lars et montraient des gamins en costumes faits à la va-vite dans les rues de New York. Un ou deux étaient interviewés et on les entendait répéter à loisir qu'ils avaient reçu comme un électrochoc et que le Singe Rouge les avait réveillés. Ils allaient suivre son exemple et être de bons citoyens, aider leurs prochains pour faire de New York une ville plus sûre parce que la police s'en prenait aux mauvaises personnes. Toute cette idéologie échappait totalement à Lars. Comment ces gamins avaient-ils pu comprendre tout ça d'une vidéo d'à peine trois secondes ? Il utilisa son téléphone pour en apprendre un peu plus sur le sujet et découvrit qu'un nouveau billet avait été posté sur son blog, un billet signé du Singe Rouge. Il disait en substance que la société était pourrie, que les êtres humains n'étaient pas fondamentalement individualistes et qu'il fallait que ceux qui s'en sentaient capables défendent les plus faibles qu'eux savoir combattre n'était pas nécessaire car bien souvent le nombre suffisait à impressionner chacun pouvait apporter sa petite pierre à l'édifice et ainsi de suite. C'était le genre de discourt que n'importe quel gamin lisant trop de comics avait envie d'entendre : « toi aussi, tu es un super-héros, vas-y, lance-toi ». C'était un message dangereux aussi Lars ne fut pas étonné quand son blog fut soudainement inaccessible. Cependant, le message avait déjà été repris un peu partout ailleurs.

Le plus incroyable était qu'un message aussi simpliste ait réussi à atteindre les gens en si peu de temps. Lars n'avait pas vraiment vu la journée passer à cause des planches qu'il badigeonnait de rouge et de noir à l'encre de Chine puisqu'il ne pouvait pas travailler sur son ordinateur et ça lui paraissait invraisemblable. Fantastique pour lui mais invraisemblable. Ce soir, des centaines de Singes Rouges se baladeraient dans les rues de New York. Qu'aurait-il pu demander de mieux comme publicité ?

Les dix premières pages du chapitre du métro étaient prêtes et sèches vers vingt-et-une heures. Sans son ordinateur, Lars ne pouvait pas les scanner et de toute façon son blog était hors ligne. Il appela quelques amis mais aucun ne voulait lui rendre de service. Lars se résolut à trouver un cybercafé où il put scanner ses pages et les mettre sur clé USB. Restait le problème du blog, se dit-il en sirotant un café dégueulasse face à un ordinateur antédiluvien avec Internet Explorer comme navigateur. Il utilisait le gestionnaire de contenu WordPress installé sur un hébergeur qu'il payait tous les mois pour avoir son nom de domaine mais il ne pouvait plus poster là-dessus pendant quelques temps. Il y avait bien la plateforme gérée par WordPress mais Lars l'avait rejetée il y a bien longtemps à cause de ses prix exorbitants et de son manque de flexibilité. Quelle était la plateforme la plus en vogue ces derniers temps ? Lars s'adossa dans sa chaise en plastique et jeta un coup d'œil autour de lui. Les cybercafés étaient toujours plein de gens pas nets qu'on aurait pu prendre pour des terroristes en puissance. A la droite de Lars se trouvait un Pakistanais avec une barbe et un turban discutant sur Skype dans un idiome quelconque. A sa gauche, après un poste vide, une gamine de treize ou quatorze ans faisait défiler des pages de posts blancs sur un fond bleu. Tumblr, pensa Lars. Evidemment. C'était la solution.

S'enregistrer et créer son blog ne lui prit pas longtemps. Il put programmer la publication de ses pages pour les prochaines vingt-quatre heures et il n'eut plus qu'à poster sur différents forums que les aventures du Singe Rouge passaient à un rythme plus effréné sur une autre plateforme.

Une heure plus tard, Lars quitta le cybercafé alors que ses statistiques s'enflammaient. Il se rendit soudainement compte qu'il avait faim. Lars avait carburé au café, aux cigarettes et occasionnellement aux chips toute la journée. Le Lair n'était pas très loin aussi décida-t-il de s'y rendre pour se faire un morceau de tarte. Il n'y avait pas grand monde à l'intérieur à part la barmaid – cette grande gigue –, une asiatique rondouillarde au comptoir et deux tables occupées par des couples. Lars fut un peu déçu. Il ne s'était pas attendu à ce qu'on l'accueille avec ballons et confettis mais la parfaite indifférence qu'il provoqua en entrant grippa sa bonne humeur. Il s'installa au comptoir, assez loin de l'asiatique, et fit signe à la sœur d'Alex pour commander une part de tarte aux pommes et une autre à la myrtille avec un verre d'eau – il avait assez bu de café comme ça. Elle les lui apporta avec diligence et son habituel sourire de façade. Dire qu'elle n'aimait pas sa bande dessinée ! Etait-elle au courant pour le succès phénoménal du Singe Rouge ? Elle devait s'en mordre les doigts, cette petite idiote.

– On ne va pas tarder à fermer, monsieur Cooper, lui dit-elle en commençant à ranger.

Lars hocha la tête mais ne mâcha pas plus vite. La réussite avait exactement le goût de la tarte aux pommes, se dit-il en plantant sa fourchette dans sa part, et il comptait bien faire durer ce petit plaisir le plus longtemps possible.