Till Kingdom come
Chapitre 36
Everyone wants to be found
Raphael se réveilla entier et quelque part – mais surtout entier. Il vérifia que tous les membres de son corps répondaient bien à l'appel avant de laisser sa tête retomber en arrière, sur un tas de pierres. Il avait un goût de vomi dans la bouche et son crâne était prêt à exploser tellement il bourdonnait. Il ne se souvenait pas de grand chose mais il savait à présent qu'il n'accepterait jamais de bonbon louche de la part de gentils messieurs – ou cet enfoiré de Benny à moins de dix mètres de lui. Sa tête était encore remplie de monstres et d'horreurs. Quelque chose lui disait qu'il en cauchemarderait pendant un moment.
La source de lumière grésilla et Raphael roula sur le côté par réflexe, ne voulant pas rester en dehors des ombres. Il tomba du tas de pierres, son plastron raclant contre les débris. Où pouvait-il bien être ? se demanda-t-il en se mettant à quatre pattes. Raphael tenta de se relever sur ses pieds et le monde tourna trop à son goût. Il se rassit lourdement sur le tas de pierres, regardant autour de lui, hébété. C'était un espace fermé. Bien. Ça n'assurait pas qu'il n'ait été vu mais s'évanouir loin d'une rue animée était une petite victoire compte tenu de son état. Raphael se frotta les yeux et se rendit compte que son masque avait disparu. Il vérifia autour de lui mais ne trouva pas le bout de tissu rouge – il n'y voyait pas grand chose de toute façon à cause de la faible luminosité. Ses sais n'étaient plus à sa ceinture, ni son téléphone. Il lui restait en tout et pour tout trois kunai – il en avait laissé un à Emma, ça, il s'en rappelait, mais il lui en manquait quand même six – et un shuriken – neuf absents.
– Génial, marmonna Raphael en penchant la tête en arrière.
Il avait peut-être attaqué et blessé des gens pendant son délire hallucinatoire. Ça ne le réjouissait pas. Splinter leur avait appris à ne tuer que par nécessité, quelque soit les circonstances. Un état altéré par une drogue ne constituait pas un cas où ils pouvaient être excusés de leurs erreurs. Au contraire. Le vieux rat les avaient drogués et empoisonnés plus d'une fois pendant leurs années d'entraînement et Raphael se souvenait des engueulades monumentales qui résultaient des nombreux échecs. Mais comment voulait-il que ses élèves parviennent à surmonter des hallucinations engendrées par des psychotropes ?
La lumière venait d'une petite lampe à l'aspect rétro qui aurait fait merveille dans un décor de repaire de méchant au milieu des Alpes dans un film sur la Seconde Guerre Mondiale ou quelque chose comme ça. C'était une ampoule toute simple dans une cage de métal, rien de plus, Raphael le savait mais il sentait que son système n'avait pas encore évacué tout ce que cet enfoiré de cobaye lui avait injecté. Il avait du mal à focaliser son attention aussi s'y efforça-t-il. Une seule ampoule, très bien. Elle éclairait une grande pièce plongée dans le noir pour sa plus grande partie. De ce qu'il pouvait voir, Raphael apercevait un plafond haut et voûté soutenu par des poutrelles de vieil acier encore en bon état. Le sol et les murs étaient en béton de bonne qualité, sans fissure ni infiltration d'eau. Derrière lui se trouvait une lourde porte en métal ouverte sur un couloir vaguement éclairé par les mêmes lampes.
Un bunker, comprit Raphael. Celui-ci ne lui disait rien mais il ne les connaissait pas tous personnellement. Il y en avait des tas sous New York, en particulier sous les églises, les hôpitaux, les grands buildings et les stades, merci la paranoïa ambiante pendant la Guerre Froide. Cependant, la plupart était régulièrement visitée par des squatteurs, des drogués, des jeunes en mal d'aventure ou des taggers et ne constituait pour cette raison pas des lieux de résidence idéaux. Celui-ci semblait propre, pour ce que Raphael pouvait en voir. Il n'y avait pas de graffitis ni de seringues à proximité. Une odeur poussiéreuse et humide flottait dans l'air, lui indiquant que le bunker n'avait pas été ouvert depuis un bon moment.
Raphael se leva sur ses pieds et, cette fois, le sol coopéra. Il remonta le couloir en gardant une main sur le mur. Il y avait des portes un peu partout mais il ne se sentait pas d'humeur à explorer les lieux. Il voulait rentrer chez lui, se caler l'estomac et s'affaler devant la télévision jusqu'à ce que les bourdons dans sa tête se calment. Raphael s'arrêta à la lisière d'une flaque de lumière. Où allait-il « rentrer » ? Ils avaient abandonné leur dernier repaire voilà plus d'un mois et Kitty savait où il se trouvait. Il ne pouvait pas retourner là-bas comme il ne pouvait pas retourner à l'entrepôt, en tout cas pas tout de suite. Il se rappelait vaguement de l'état dans lequel il avait laissé la mutante. Basile devait être furieux. Mieux valait attendre un peu et se frotter à cet enfoiré lorsqu'il serait dans un meilleur état. Il lui restait deux choix : chez Emma ou le vaisseau spatial.
Raphael avait envie d'aller chez Emma, de se blottir dans ses bras et de se laisser dorloter mais ce n'était pas réaliste. D'une part, il ignorait quelle heure il pouvait bien être, Emma n'était pas forcément chez elle et elle était peut-être occupée. De l'autre, est-ce qu'il pouvait se le permettre ? Raphael était décidé à ne pas poser de questions sur leur relation et ça se traduisait par un flou juridique total. Il ignorait s'il avait le droit de venir chercher du réconfort auprès d'Emma. Mais mieux valait ne pas savoir, se répéta-t-il en reprenant sa route. Il ne voulait pas entendre les réponses à ses questions, en tout cas pas maintenant, alors il se résolut à retourner au vaisseau, même s'il n'aimait pas cette boîte de conserve spatiale. Il y avait quelque chose de louche là-bas. Raphael ne s'y sentait pas à l'aise, comme observé en permanence. Il n'y était pas resté longtemps, quelques jours à peine, mais ça lui avait suffi.
L'accès au bunker se faisait par un escalier en béton très pentu donnant sur une galerie de métro à quelques distances d'un quai. Canal Street Station, lut Raphael tout en restant dans les ombres. Il était donc dans Manhattan et pas très loin du vaisseau qui plus est. Il prit donc la direction du sud, surveillant ses arrières alors qu'il longeait la ligne de métro, se cachant à chaque fois qu'un train passait. Retrouver le petit tunnel qui menait au vaisseau ne fut pas évident et Raphael se retrouva devant la porte dissimulée comme un idiot. Il y avait un mot de passe ou quelque chose comme ça mais il n'arrivait plus à s'en souvenir. Il essaya les classiques (« sésame, ouvre-toi», « tire la chevillette et la bobinette cherra », « putain de bordel de merde, mais tu vas t'ouvrir ?! ») mais rien n'y fit. Raphael donna un coup de pied à l'imitation rocheuse qui s'effaça aussitôt. La porte s'ouvrit avec un petit bruit de succion sur un mutant que Raphael n'avait jamais vu. Il était plus grand que lui et ressemblait à Michelangelo mais en plus massif, plus sombre et plus dangereux. Raphael porta les mains à sa ceinture par automatisme, sans trouver ses sais. L'inconnu lui sourit, un méchant petit sourire qui n'atteignait pas ses yeux rouges.
– Mais voyez donc qui nous revient, dit-il. Ce n'est en tout cas pas le fils prodigue.
– T'es qui, toi ? gronda Raphael en attrapant un kunai.
– Ce truc-là est inutile avec moi, pointa l'inconnu.
Raphael n'eut pas le temps de répondre. Michelangelo était soudainement apparu à la porte – avait-il vraiment traversé l'inconnu ou était-ce encore la drogue qui parlait ? – et avait sauté au cou de Raphael qui recula sous l'impact. Il serra son frère contre lui par réflexe et aperçut Donatello à la porte, souriant pour une fois.
– On se calme, les gars, râla Raphael bien qu'il fut plus amusé qu'autre chose. J'ai pas disparu pendant si longtemps que ça, si ?
– Trente-huit heures, répondit Donatello en descendant dans le tunnel.
Il décrocha Michelangelo du cou de Raphael puis posa une main sur son épaule.
– Tu as les yeux injectés de sang.
– Possible. C'était pas trente-huit heures de tout repos.
– Rentrons, proposa Donatello. Tu nous expliqueras tout ça autour du petit-déjeuner.
– Je dis pas non mais c'est qui, ce type ? demanda Raphael en pointant l'inconnu du menton.
– C'est Bob, râla Michelangelo.
– Cache ta joie, railla le concerné.
– Bob ? Mais c'était pas un programme ou je sais pas quoi ?
– Je t'expliquerai, assura Donatello.
Il passa son bras autour des épaules de Raphael et le poussa gentiment à l'intérieur du vaisseau. Raphael perdit un instant l'équilibre en passant la porte et il eut comme des acouphènes mais tout cela disparut l'instant d'après. Il suivit ses frères à travers les couloirs et les étages jusqu'au salon-cuisine qu'ils avaient aménagé. Raphael ne fut pas vraiment surpris du bordel ambiant. Michelangelo cuisinait et était de ce fait exonéré de la corvée de nettoyage mais ce n'était certainement pas à Donatello qu'il fallait confier cette tâche. Il savait conserver des pièces pratiques mais c'était Leonardo qui s'occupait généralement du ménage, Raphael lui donnant un coup de main occasionnellement. Donatello avait plus ou moins investi la table avec ses ordinateurs et ses piles de papiers tandis que Michelangelo se concentrait sur le canapé et la télévision. Laissez les gosses cinq minutes et voilà ce qui arrive, pensa Raphael alors que ses frères faisaient de la place sur la table – ce qui consistait surtout à tout entasser sur le canapé. Michelangelo sortit une casserole pleine de pâte à pancakes du réfrigérateur et se mit à en faire cuire tandis que Donatello préparait du café. Bob resta dans les environs, son vilain petit sourire flottant sur ses lèvres. Raphael le regarda faire, assis sur une chaise, et ça sembla l'amuser.
– Tu devrais commencer par tes explications, Donnie, proposa Bob alors que Donatello posait une tasse de café brûlant devant Raphael.
– Il y a plus important, répondit le concerné en s'asseyant à son tour.
– Perce l'abcès, Don, conseilla Michelangelo.
Donatello tripota sa tasse un instant alors que Raphael haussa un sourcil en direction de son frère. Ça avait plus eu l'air d'un ordre qu'autre chose et ça ne ressemblait pas à Michelangelo.
– Bob est un hologramme, dit Donatello.
– Et alors ? demanda Raphael. C'était la peine d'en faire tout un fromage ?
– Je crains plutôt ta réaction face à la suite. Bob est capable de lire dans tes pensées.
Raphael se tendit aussitôt et Donatello recula un peu.
– Pas que les tiennes, précisa-t-il, celles de tout le monde. Ça fait partie de ses attributions. Je t'ai dit que le dernier passager du vaisseau avait fusionné sa conscience avec l'intelligence artificielle pour survivre. Eh bien, l'I.A. avait cette capacité, entre autres, afin de surveiller l'équipage. Les voyages intersidéraux peuvent être éprouvants. Pas comme dans Alien ou 2001, l'Odyssée de l'espace mais...
– Recadre, Don, grogna Raphael.
– Oui, donc, Bob a fusionné avec l'I.A.. Elle a gagné une personnalité et lui une sorte d'immortalité et d'omnipotence à l'intérieur du vaisseau.
Génial, pensa Raphael. Michelangelo et Donatello lui avaient parlé de ce Bob mais il avait supposé jusque-là que ce n'était qu'un ordinateur avec un sale caractère. S'il pouvait déambuler à son bon vouloir au milieu d'eux, ça compliquait les choses. Et il pouvait lire leurs pensées. Raphael aurait aimé avoir cette information avant de rentrer dans le vaisseau. Il avait des secrets qu'il ne voulait pas partager avec ses frères.
– Oh ils sont au courant, se moqua Bob.
Raphael sursauta. Le sourire de Bob doubla.
– Me parle pas, ordonna Raphael.
– Tu n'obtiendras rien de moi comme ça, informa Bob.
– Les commandes vocales sont activables uniquement dans sa langue, confirma Donatello.
– Et tu peux pas les traduire ? demanda Raphael.
– Seul Bob en est capable, suivant son bon vouloir.
– Et je ne veux pas, reprit Bob sur un ton triomphant. Demandez moi gentiment, sans oublier le mot magique, et j'accèderai à tous vos désirs.
– Va te faire foutre, s'il te plaît, répondit Raphael.
Bob partit dans un grand éclat de rire alors que Michelangelo faisait une grimace.
– Amène pas ce sujet sur le tapis, frangin, prévint-il.
– Et de ton côté, coupa Donatello, que s'est-il passé ?
– J'ai tabassé le chat, répondit Raphael en attrapant sa tasse de café, le cobaye m'a drogué, j'ai déliré pendant un moment. Des vacances, quoi.
– Qu'as-tu appris à propos de Kitty ?
Raphael résuma ce qu'il avait déduis : le mutagène, l'existence de merde des deux mutants, leur détention chez les Foots, l'implication de Sully Brent puis celle de Basile Leroy. Donatello enchaîna avec ses dernières recherches tandis que Michelangelo finissait de préparer les pancakes. Raphael apprit donc qui était Sully Brent, quel était son rapport avec les Foots, le rôle probable d'une certaine Claire Tanaka et leur plan pour faire tomber la belle devanture du clan. Donatello commença à employer des termes tirés tout droit du code pénal et il perdit Raphael qui préféra se concentrer sur le remplissage de son estomac.
– Qu'en penses-tu ? demanda Donatello.
Bob se marra dans son coin. Raphael lui lança un regard noir, sentant son humeur se dégrader. Il n'en pensait rien. Ce n'était pas son genre d'avoir des plans. Celui-ci lui semblait inutilement compliqué.
– C'pas mon domaine, marmonna Raphael la bouche pleine de pancakes gorgés de sirop d'érable. Si vous pensez que ça marchera, faites vous plaisir.
– J'ai besoin de toi sur ce coup, annonça Donatello.
– J'ai Basile à gérer, contra Raphael. Je peux pas être partout. Mike, tu fous rien en ce moment, non ?
– J'ai commencé un truc, ronchonna Michelangelo.
– Quel truc ?
Michelangelo échangea un regard avec Donatello. Ils étaient supposés être les deux bavards de la famille et voilà qu'ils ne voulaient plus l'ouvrir. Parfois, Raphael avait envie d'en prendre un pour taper sur l'autre.
– Quel truc ? insista-t-il.
– Eh bien, reprit Michelangelo en jouant avec sa fourchette, Emma était dans le pétrin alors...
– Quoi ? gronda Raphael.
Michelangelo et Donatello se tassèrent sur leur chaise respective.
– On a géré et tout va bien maintenant, assura Michelangelo.
– Une journaliste cherchait l'identité du Singe Rouge, compléta Donatello. Elle a approché Emma ainsi que d'autres personnes. C'est arrivé le soir même de ta disparition, tu n'aurais rien pu faire.
– Mais Emma a eu une idée géniale, continua Michelangelo. Elle a monté une armée.
– Quoi ? répéta Raphael, incrédule et un peu calmé – et fier, aussi, un peu.
– Elle s'est dissimulée dans le nombre, expliqua Donatello. Jusqu'à avant-hier, New York comptait deux Singes Rouges. Aujourd'hui, on en recense un peu plus de trois cents. Ce n'est pas une solution définitive mais elle a le mérite de brouiller les cartes.
– On va profiter du nombre pour sortir, ajouta Michelangelo.
– On ?
– Emma et moi.
– Et vous allez faire quoi ? demanda Raphael sur un ton peu aimable.
– Entretenir la confusion, répondit Michelangelo en haussant les épaules, espionner, faire en sorte que n'importe qui habillé en noir et rouge passe relativement inaperçu.
– Je n'étais pas enthousiaste non plus au début, admit Donatello, mais ça peut nous servir.
– Si ça dure plus d'une semaine, supposa Raphael.
– Ça a l'air parti pour, intervint Bob.
– Tu devrais l'appeler, dit Michelangelo avec précaution. Elle s'inquiétait pour toi.
Raphael glissa un regard vers Bob. Il pouvait dire adieu à son intimité tant qu'il resterait dans le vaisseau. Appeler Emma dans ces conditions serait plus un embarras qu'autre chose.
– Ne t'inquiète pas pour Bob, prévint Donatello. Il est de notre côté.
– Ça l'empêche pas d'être un sale enfoiré à l'humour plus que déplacé mais on s'y fait, railla Michelangelo.
Bob parut très fier de lui. Raphael attrapa le téléphone que Michelangelo lui tendait et partit dans les couloirs en quête d'un peu d'intimité pour passer son appel. Il se laissa glisser contre un mur alors que la connexion s'établissait. Emma décrocha à la deuxième sonnerie.
– Je peux te rappeler plus tard, Mike ? demanda-t-elle. Je suis au resto avec mon père.
– C'est moi, répondit Raphael.
Il y eut un silence à l'autre bout du fil puis un petit soupir soulagé. La voix étouffée d'Emma annonça à son père que c'était important et qu'elle revenait.
– Hey, reprit-elle d'une petite voix.
Raphael se fichait que Bob puisse suivre sa conversation, lire ses pensées ou voir son rythme cardiaque s'emballer. Il avait envie de voir Emma et de la prendre dans ses bras, de la rassurer et de l'embrasser. Il lui mentirait peut-être aussi un peu, lui assurant qu'il ne disparaîtrait plus jamais comme ça.
– Hey, répondit Raphael.
Et ce simple petit mot chassa tous ses problèmes.
Donald avait présenté les trois photos à Basile comme Felicia l'avait fait avec lui mais son patron n'était pas vraiment d'humeur à écouter. Il avait encore du mal à digérer ce que Raphael avait fait à Kitty et la vengeance de Benny. Tout ça sentait mauvais, Donald en était parfaitement conscient, mais ça pouvait être pire. Raphael et Donatello n'avaient pas officiellement coupé les ponts. Ils étaient encore récupérables et la tentative d'expansion de Basile tenait toujours. Certes, il y avait un petit délai à cause de certains ajustements nécessaires mais Donald n'avait franchement pas cru que tout irait comme sur des roulettes vu les tempéraments mis en présence. Raphael et son frère avaient leurs propres méthodes et ils étaient susceptibles. Ce genre d'incident était prévisible.
– Vous voulez qu'on les surveille tous les trois, boss ? demanda Donald en pointant les photos du doigt.
– On devrait les tuer tous les trois, ouais, répondit Basile en se rongeant un ongle.
– Si vous voulez que les Tortues viennent vous éliminer en guise de représailles, allez-y, donnez l'ordre.
Putain, reprends-toi, pensait Donald. Ça faisait quinze ans qu'il bossait pour Basile et il ne l'avait jamais vu comme ça. Il avait recommencé à fumer, il engueulait le premier venu et perdait les pédales. Basile aurait dû mieux résister que cela à la pression. Ce n'était pas la première fois que son petit business rencontrait des difficultés. Certes, c'était la première fois que les Foots s'en prenaient directement à lui mais ce n'était pas une raison pour péter un câble.
Sept gars bossant pour Basile étaient morts dans les dernières quarante-huit heures, égorgés ou poignardés alors qu'ils faisaient le piquet pour vendre leur marchandise. Personne n'avait rien vu ou rien entendu mais les agresseurs avaient été assez gentils pour laisser leur carte de visite afin de lever toute ambiguïté. Ça avait pas mal refroidi les autres vendeurs qui trouvaient qu'ils n'étaient pas assez payés pour prendre autant de risques. Basile ne pouvait pas mettre un garde du corps derrière chaque petit vendeur et il ne pouvait pas non plus plus les payer pour les motiver. Cerise sur le gâteau, la police avait intégré ces meurtres dans le dossier déjà épais des guerres des gangs et elle lorgnait du côté de Basile. Sa couverture tiendrait un moment mais pas éternellement non plus.
Basile avait besoin de Raphael, Donatello et Michelangelo pour rappeler aux Foots qu'il n'était pas sans défense mais les trois Tortues accepteraient-elles de travailler pour lui ? Et sous quelles conditions ? Raphael avait attaqué Kitty pour une raison obscure – elle s'était simplement baladée dans les égouts, d'après Benny, mais Basile n'y croyait pas. Donatello ne se montrait pratiquement plus depuis son énorme engueulade avec Basile à propos des corps de Billy et Pénélope à récupérer à la morgue – c'était finalement Val et Collin qui s'en étaient chargés. Quant à Michelangelo, il n'avait jamais travaillé pour Basile mais Donald supposait qu'il ne dirait pas non à de la castagne contre les Foots. Après tout, il était question de la sécurité de ses frères.
Si Basile voulait que les Tortues reviennent, il devait oublier ses idées de pression mais il ne le voyait pas. Il imaginait qu'en faisait pression, justement, il pourrait les contraindre à travailler sous ses ordres. C'était illusoire. Ils le tueraient avant même qu'il ne lève le petit doigt. On ne pouvait pas leur donner des ordres, Donald avait fini par le comprendre. Les Tortues avaient un leader et il n'y avait que lui qui pouvait définir la direction du groupe.
Raphael avait certaines qualités requises pour être le leader. Il savait rallier les gens à sa cause, il savait les motiver, être dur lorsqu'il le fallait et sympathique le reste du temps mais il lui manquait l'intelligence froide des vrais leaders. Raphael s'emportait vite. C'était un passionné et parfois un putain de psychopathe. Il n'y avait qu'à le voir rire en plein milieu d'un massacre pour comprendre que quelque chose n'allait pas chez lui – chez eux en général.
Donatello avait l'intelligence froide d'une éminence grise et sa dureté mais il était incapable de diriger un groupe. Il se fichait des autres, en vérité. Les humains, en tout cas, rectifia Donald. Donatello tenait à ses frères mais il les savait aussi suffisamment forts pour ne pas avoir à s'inquiéter pour eux. Il les écoutait, il les engueulait, il prenait soin d'eux mais il ne les dirigeait pas. Donatello était le type qui proposait des solutions, pas celui qui prenait des décisions.
Michelangelo était traité comme le petit dernier, celui qui grandit à l'ombre de ses frères et qui se comporte comme un idiot parce que les autres attendent ça de lui. Donald ne l'avait pas beaucoup vu mais ça avait été l'impression qui était ressortie de leur courte entre-vue. Michelangelo étouffait qui il était pour ne pas décevoir ses frères mais il était tout de même bon. Il l'avait dit lui-même : seul, il assurait mais il commençait à merder dès que ses frères étaient aux alentours. Il était clairement le plus dominé du groupe.
Restait Leonardo, ce frère absent dont les trois autres parlaient avec agacement et amour en même temps. Donald connaissait le ton qu'ils utilisaient parce qu'il avait le même lorsqu'il parlait de sa grande-sœur, la fille responsable de la famille, celle qui gérait les petits pendant que les parents déconnaient. Donald savait rien qu'à ce détail que Leonardo était le leader des Tortues. C'était lui que Donald devait convaincre de venir travailler pour Basile. Les autres suivraient, peut-être en râlant mais ils se plieraient à la décision. Cependant, Leonardo n'était pas en ville. Les rapports de ses contacts étaient clairs : on n'avait pas vu plus de trois Tortues à New York depuis un bon moment.
Ça ressemblait à une tactique, comme aux échecs. Leonardo était comme une dame, la pièce la plus puissante du jeu, mais ses soldats l'avaient mis de côté. Ils se retrouvaient désorganisés mais inatteignables par la même occasion. C'était un mouvement risqué compte tenu des circonstances. C'était aussi un mouvement qui emmerdait salement Donald. Il devait rentrer en contact avec ce Leonardo. Jake pensait être parvenu à l'appeler avant Raphael mais Leonardo l'avait ignoré, repoussé. C'était un esprit fort, trop pour Jake, quelque fut son état. Jake souffrait de migraine depuis qu'il avait commencé à chercher ces mutants et il passait ses journées dans un nuage cotonneux fait de morphine et de THC. Il n'y avait que comme ça que ses douleurs étaient supportables. Autant dire que cette carte-là aussi était grillée.
Basile finit par relever les yeux des photos.
– Y'a une fille dans le lot, dit-il.
– Oui, confirma Donald. Emma Ackerman. Mon contact pense qu'elle colle au profil du Singe Rouge.
– C'est qu'une meuf.
– Une nana qui a dix-neuf ans de kung-fu dans les pattes. Disons quinze parce qu'une môme à quatre ans sera jamais aussi déterminée à apprendre qu'à huit.
– C'est qu'une meuf, répéta Basile. Commençons par elle.
– Je vous le déconseille, avertit Basile. Son frère est dans la police.
– Alors tuons le frère aussi.
– Je crois que ce point la disqualifie, insista Donald. Elle colle au profil mais elle est trop proche des autorités pour pas se tenir à carreaux. Mon choix se porterait plus vers lui, Dakila Nang.
Il pointait la photo à sa droite, celle d'un étudiant Philippin grand et mince aux yeux noirs curieux. Ses parents faisaient partie de la classe aisée de Manille et avaient envoyé leur fils étudier aux États-Unis mais celui-ci travaillait tout de même dans un restaurant huppé. Il garait les voitures des riches clients et les empruntait de temps en temps – il les rendait systématiquement mais le gamin aimait la vitesse et Donald ne pouvait pas le blâmer. Nang pratiquait des arts martiaux aux noms imprononçables depuis qu'il était gamin et avait remporté plusieurs championnats dans son pays. Il aimait aussi les comics et les jeux vidéo auxquels il avait un meilleur accès depuis qu'il était dans le pays. Felicia lui avait dit que c'était un type sympa et un peu farfelus dont l'accent avait disparu après quatre années passées à New York. Il avait surtout pour lui quelques arrestations à son actif pour avoir tabassé des types qui s'en étaient pris à des vieilles dames. Dakila Nang était un bon samaritain loufoque qui aimait prendre des risques. Il collait au profil du Singe Rouge.
– Et lui ? demanda Basile en tapotant l'autre photo.
Charles Lee. Un peu plus vieux – vingt-cinq ans contre vingt-deux pour Dakila et vingt-trois pour Emma – mais semblable aux deux autres : des années d'arts martiaux derrière lui, quelques titres dans des compétitions pour confirmer ses talents, une petite tendance à braver les autorités, une passion pour les super-héros et un grain de folie pour couronner le tout. Il avait attiré l'attention de Felicia parce qu'il se vantait de pouvoir aligner dix types en moins d'une minute.
Ils avaient tous nié être le Singe Rouge, évidemment, et, entre temps, trois cents nouveaux candidats étaient sortis de nulle part. Felicia avait tenté de joindre l'auteur de ce comics sur cette sentinelle, un certain Lars Cooper, mais il l'avait envoyée chier sous prétexte qu'il avait des choses plus importantes à faire que parler à des vautours de journalistes. Felicia avait interrogé huit personnes susceptibles d'être le Singe Rouge après que Donald le lui ait demandé. L'une de ces huit personnes avait réussi à brouiller les cartes en provoquant un soudain élan civique chez les geeks et les nerds de New York mais il ne fallait pas oublier une hypothèse beaucoup moins pratique : Lars Cooper avait lancé un coup de pub phénoménal pour sa bande dessinée. La coïncidence entre l'enquête de Felicia et l'apparition des Singes était un peu grosse mais ça restait une hypothèse valide.
– Ils collent tous les trois au profil, répéta Donald, mais vous ne pouvez pas les tuer comme ça. Si ça se trouve, ils n'ont rien à voir avec toutes ces histoires.
– Je t'ai demandé des résultats, gronda Basile.
– Personne ne sait qui est le Singe Rouge à part le Singe Rouge, répondit Donald sur un ton plus ferme. On n'a aucune certitude.
– Raphael sait.
– Raphael a pété la gueule de Kitty parce qu'il était contrarié. Qu'est-ce qu'il vous fera lorsqu'il se rendra compte de ce que vous comptez faire à son pote ?
– Alors on tue ces trois guignols en guise d'avertissement, hurla Basile en se levant de sa chaise.
– Vous ne pouvez pas faire pression sur Raphael ni sur ses frères, gronda Donald.
Basile balaya ce qu'il y avait sur son bureau par terre mais Donald resta imperturbable dans sa chaise. Il était aussi payé pour conserver son calme lorsque son patron perdait les pédales, après tout, et Donald n'était pas du genre à se laisser impressionné par de petites colères.
– Ça ne sert à rien de tuer ces gamins, continua Donald. Laissez moi gérer les Tortues.
Basile eut un petit rire jaune.
– Tu t'occupes de mes gars, tu t'occupes de la sécurité, tu t'occupes des commandes, tu t'occupes des Tortues. Tu es un homme très occupé, Donald.
– Vous me payez pour gérer votre business, boss.
Basile se rassit, un sourire moqueur aux lèvres. Il transpirait beaucoup et avait des auréoles sous les bras.
– Eh bah gère les Tortues aussi, décida-t-il. Mais si elles reviennent pas casser du Foot d'ici une semaine, tous les guignols en costume de Singe Rouge de la ville y passeront. C'est clair ?
– Très clair, boss.
Donald se leva et sortit du bureau. Mark, John, Hope et Ricky attendaient dans l'antichambre, entourés des gardes du corps de Basile et d'autres gars qui allaient passer après Donald – il leur souhaitait bonne chance. Les mercenaires le suivirent dans les couloirs à l'arrière du restaurant qui servait de couverture à Basile et ils sortirent dans une ruelle où les attendait un van. Une fois à l'intérieur, Donald se tourna vers eux.
– Il faut qu'on retrouve les Tortues et vite. Mark et Hope, c'est pour vous et moi. John et Ricky, je vous mets sur la surveillance de potentiels Singes Rouges. Comme ils sont trois, je vais appeler Val à la rescousse.
– Comment va-t-on les retrouver ? demanda Mark. S'ils se sont réfugiés dans les égouts, on ne va rien pouvoir faire à trois.
– On va être plus de trois, assura Donald.
Il se remit face au volant et démarra, direction l'entrepôt. Il devait avoir une petite discussion avec Kitty et Benny.
