Till Kingdom come
Chapitre 37
I like the way you die boy
L'entraînement avait toujours été une grosse partie de leurs journées. Lorsqu'ils étaient petits, avant que Splinter ne les nomme, ils pouvaient s'entraîner jusqu'à seize ou dix-sept heures par jour, ce qui ne leur laissait pas vraiment de temps pour autre chose. Donatello et ses frères mangeaient ce que Splinter leur présentait, bâillaient tout en mâchant puis s'effondraient en tas les uns sur les autres pour dormir le plus possible avant que leur maître ne les réveille pour recommencer. Ces années étaient floues dans l'esprit de Donatello mais il se souvenait de ses muscles douloureux, des blessures occasionnelles et des katas répétés encore et encore. Les premières années d'entraînement visaient après tout à obtenir des automatismes et ils les avaient conservés.
Un peu plus âgés, Donatello et ses frères supportaient environ une dizaine d'heures d'entraînement quotidien. Les exercices étaient plus durs, tant pour le physique que pour le mental, mais ils étaient des gamins émerveillés par le temps libre que leur maître leur accordait, comme si quelques heures de liberté par jour étaient le plus précieux des trésors. Pour la première fois de leur vie, ils pouvaient lire, dessiner ou jouer selon leur propre volonté et c'était merveilleux. Les hématomes, les coupures, les fractures, tout ça n'avait aucune importance à côté de toute cette liberté que Splinter leur offrait.
A treize ans, l'entraînement se fit à nouveau plus intensif et plus long, parfois s'étirant sur des jours. Splinter les poussait alors dans leurs derniers retranchements et les préparait au jour où ils devraient affronter l'assassin de son maître, le Shredder – quoi qu'à l'époque il n'eût rien dit de ses projets. Ça n'avait pas été la période la plus difficile pour Donatello bien qu'il eût apprécié avoir un peu plus de temps pour lui. Certes la difficulté des exercices ne cessait d'augmenter mais cela faisait trop longtemps qu'ils étaient habitués aux méthodes de Splinter pour vraiment s'en soucier. Ils se fichaient de la douleur parce qu'elle était pour ainsi dire de la famille. Se faire mal faisait partie du quotidien et une journée sans douleur leur semblait être une journée d'entraînement en vain.
Et puis ils avaient abattu Oroku Saki, rencontré April et Casey et leur vie s'était faite plus douce, Splinter moins intransigeant sur l'entraînement. Leonardo avait commencé à diriger les exercices et il avait jugé que huit heures quotidiennes étaient suffisantes. Au début, Donatello n'avait pas su quoi faire de ce temps libre supplémentaire et ça l'avait un peu perturbé. Il s'en était accommodé comme ses frères et avait même râlé à l'occasion lorsque Leonardo ou Splinter avait décidé que l'entraînement du jour serait plus long.
Ils avaient conservé ce rythme durant toutes ces années, le malmenant un peu au gré des aléas de leur vie mouvementée – qui eut cru que le surnaturel et les extraterrestres s'intéresseraient autant à quatre tortues mutantes ? Cependant, l'entraînement quotidien avait été quelque peu mis de côté ces derniers temps. Donatello et Michelangelo essayaient bien de conserver le rythme et traînaient au dojo au moins quatre heures tous les jours, dès le réveil, mais ce n'était pas pareil à deux qu'à quatre. Alors le retour de Raphael parmi eux avait été l'occasion d'une session « comme au bon vieux temps ». Ça faisait huit heures qu'ils combattaient sous le regard intrigué de Bob qui ne comprenait pas ce qu'il se passait et Donatello avait envie de continuer. Il aurait voulu que ce moment s'étire et dure indéfiniment. S'entraîner aux côtés de ses frères était une habitude réconfortante, un petit moment de plaisir au milieu du désordre de leur vie.
Il manquait cependant Leonardo. Donatello aurait aimé que son frère soit là, avec eux, ses katanas en main, arborant un petit sourire assuré pour les encourager. Ils n'étaient pas complets sans Leonardo, il n'y avait pas à tergiverser. Splinter avait de fait œuvré dans ce sens. Il avait fait d'eux une équipe et non pas des individus. Bien sûr, ils pouvaient se débrouiller chacun de leur côté pendant un moment mais ils n'étaient réellement forts qu'ensemble. « La sécurité et la force résident dans le groupe » était l'un des enseignements de Splinter. Ils y croyaient tous dur comme fer, même Donatello qui avait pourtant tendance à prendre de la distance par rapport à ce que disait Splinter.
Il avait commencé le jour où il avait fait sauter le circuit électrique de leur repaire pour la troisième fois de la semaine. Ça devait faire à peu près une année qu'ils avaient investi un large tunnel condamné comme demeure. Comme il se trouvait à peu de distance d'un vieux local technique désaffecté, Donatello avait pu tirer des câbles électriques et amené un semblant de confort chez eux – ils avaient une vieille télévision en noir et blanc à l'écran neigeux ainsi qu'un réchaud et l'eau courante, autant dire leur version du grand luxe à l'époque. Il expérimentait beaucoup en ce temps-là et il était en train de réparer une radio que Splinter avait ramenée de la surface. Du moins, Donatello pensait que c'était une radio mais sa mésaventure lui apprit que c'était en fait un oscillateur électronique nécessitant un ampérage plus important que ce que le circuit électrique pouvait fournir. Evidemment, le circuit avait sauté, plongeant leur repaire dans l'obscurité. Donatello s'était attendu à se faire engueuler proprement parce qu'il avait tendance à accumuler ce genre d'incidents depuis un certain temps mais Splinter avait grondé Michelangelo alors que celui-ci lisait tranquillement des comics. Donatello avait été stupéfait de cette réaction mais il n'était pas intervenu pour autant. Splinter était leur maître et on ne discutait pas avec lui.
Ce jour-là, Michelangelo était devenu le bouc-émissaire du groupe mais il avait fallu un peu de temps à Donatello pour s'en rendre compte. Quelque chose avait changé dans la manière de faire de Splinter. Ça faisait deux ou trois ans qu'il les poussait à s'individualiser, à développer leur propre personnalité, mais ce qu'il fit par la suite était d'un autre ordre : il les avait encouragés individuellement dans leur propre voie. Leonardo fut de plus en plus chargé de ses frères et de responsabilités diverses. Au contraire, Splinter retira toute charge à Michelangelo et ne chercha plus à maintenir son attention. Splinter ne corrigea plus la fâcheuse tendance de Raphael à s'énerver et dire ce qu'il pensait mais poussa en même temps Donatello à rétablir l'équilibre entre ses frères. Ce fut ainsi que leurs rôles émergèrent et Donatello avait été soulagé à l'époque de ne pas avoir été désigné comme le bouc-émissaire.
Il s'était rendu compte au fil des années que Splinter ne lui avait pas imposé ce rôle pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas le mental pour supporter ce genre de pression. Enfant, Donatello avait été le plus faible physiquement et ça ne l'avait pas aidé à construire un socle solide pour son assurance. Encore aujourd'hui, il préférait laisser aux autres le soin de prendre des décisions importantes et assumer à sa place. Donatello était plus à l'aise dans son rôle d'éminence grise, à rester en arrière et prévoir, manipuler. Etre le bouc-émissaire du groupe l'aurait tout simplement brisé aussi éprouvait-il de l'admiration face à la ténacité de Michelangelo. Le pire était que son frère n'avait absolument pas conscience de ce rôle et qu'il encaissait sans savoir que la faute incombait à Splinter.
Il ne fallait cependant pas que Michelangelo soit au courant de ce rôle – dans la mesure du possible, Donatello devait rester le seul garant de ce secret. Michelangelo adorait Splinter plus qu'il ne l'aimait. Ils étaient un peu tous dans ce cas. Splinter avait été la seule personne qui comptât pour eux pendant quinze années. Il les avait nourris, protégés et choyés, à sa manière du moins, tout en étant un maître implacable. Splinter était tout pour eux et personne n'échappait à cette règle, même s'ils nourrissaient individuellement quelques rancœurs – mais n'était-ce pas le cas de tout enfant à l'égard de ses parents ?
Donatello était en train d'attaquer Raphael lorsqu'il remarqua que Bob relevait soudainement la tête. Distrait par ce signal, Donatello manqua son coup et Raphael ne fut pas tendre avec lui. Frappant de la poignée de ses sais dans le plastron de Donatello, il envoya son frère par terre. Donatello roula pour disperser la force de l'impact et se retrouva agenouillé par terre. Il leva aussitôt son bâton, parant un coup de pied de Raphael. Il lui bloqua la cheville en tournant son bâton puis envoya son frère par terre. Michelangelo arriva soudainement, sautant par-dessus Raphael pour attaquer Donatello. Celui-ci n'eut d'autre choix que de lâcher Raphael et se pencher en arrière. Michelangelo passa au-dessus de lui sans frapper et Donatello vit clairement qu'il lui tirait la langue.
– Un peu de sérieux, Mike, conseilla-t-il.
– Regarde ta position avant de dire ça, railla Michelangelo en atterrissant, ses nunchakus déjà en mouvement.
Donatello regarda son frère à l'envers avant de se redresser sans effort en position assise. Raphael s'était éloigné et se préparait pour le prochain assaut mais Bob le coupa dans son élan.
– Il y a des gens dans votre ancien repaire, prévint-il.
Pour prouver ses dires, il commanda à l'éclairage de la salle qui se détacha des murs par centaines de petites billes lumineuses pour venir former des écrans. On pouvait y voir la porte d'entrée de leur ancienne demeure, ouverte, ainsi que le petit couloir sombre menant au salon et la pièce principale en désordre. S'y trouvaient Donald, Mark, Hope et Benny. Les deux mercenaires étaient armés tandis que le cobaye mutant, sa blouse blanche tachée, semblait plus inquiet que d'habitude.
– Qu'est-ce qu'ils foutent là ? grogna Raphael.
– Qu'est-ce que j'en sais ? répondit Bob sur le même ton.
– Moi, la question que je me pose, intervint Michelangelo, c'est pourquoi il y a des caméras de surveillance chez nous.
– C'est mon œuvre, admit Donatello en se relevant.
– Ça, frangin, on s'en doutait, répondit Michelangelo. Mais pourquoi ? Et depuis quand ?
– Au cas où des intrus trouveraient notre repaire et depuis que nous avons investi les lieux.
Michelangelo et Raphael s'échangèrent un regard lourd.
– Il n'y a pas de caméras en dehors des parties communes, précisa Donatello qui devinait ce à quoi ses frères pensaient.
– La salle de bain, c'était pas une partie commune ? demanda Michelangelo.
Raphael écarquilla les yeux sous le choc de la réalisation puis regarda Bob d'un air outré. Donatello pressentait qu'il allait devoir s'expliquer sur l'apparence de l'hologramme mais il n'avait pas envie de faire ça maintenant – ce n'était d'ailleurs pas le moment, il y avait plus urgent à gérer.
– Ils n'ont pas l'air de fouiller, dit-il en pointant l'écran.
– J'espère bien parce que j'ai pas fini de rapatrier toute ma collection de comics et que ça va chier s'ils m'en prennent ! déclara Michelangelo.
– Allons voir ce qu'ils veulent, grommela Raphael en rengainant ses sais.
– Attends ! coupa Michelangelo en gesticulant. Quelle heure il est ?
– Neuf heures moins le quart, répondit Bob par automatisme.
L'hologramme fit la grimace. Il détestait quand ses programmes prenaient le dessus sur sa personnalité.
– Bon bah j'vous laisse gérer ça, dit Michelangelo sur un air de conspirateur, parce que j'ai rendez-vous avec Emma.
– C'est pas un rendez-vous ! ragea Raphael les dents serrées.
– Mais on va être seuls, tous les deux, rajouta Michelangelo en s'éloignant de son frère. On va discuter et peut-être même manger une glace en admirant la vue depuis un toit et...
Michelangelo se baissa juste à temps pour éviter un jet de shurikens puis sortit du dojo en bondissant, riant comme un dément. Il en coûta manifestement à Raphael de ne pas le suivre pour l'étrangler. S'il admettait ouvertement qu'il aimait Emma, Michelangelo arrêterait de l'embêter avec ça, supposait Donatello, mais ça ne risquait pas d'arriver. Raphael refusait d'aborder le sujet et Donatello n'était pas assez fou pour lui poser des questions. Il se doutait en prime que Raphael préfèrerait le questionner en retour plutôt que de répondre or Donatello n'avait pas du tout envie de parler de sa relation avec Bob à Raphael ou à qui que ce soit. Il voulait un peu de temps pour mettre les choses à plat, lui aussi.
– Bordel, marmonna Raphael en récupérant ses shurikens dans le mur. C'est avec moi qu'elle devrait faire ça...
– Michelangelo n'est pas sérieux, informa Donatello. Il ne dit ça que pour t'énerver.
– Eh bah ça marche ! Content ?
Donatello se recula un peu et Raphael fit claquer sa langue. Il s'était rendu compte que s'énerver contre Donatello ne servait à rien mais il n'allait pas s'excuser pour autant, ce n'était pas son genre. Raphael prit la direction de la sortie du vaisseau, Donatello sur ses talons.
– C'est juste que c'est un samedi soir où elle bosse pas, expliqua Raphael alors qu'ils quittaient le vaisseau.
Mais tes frères ont plus besoin de toi que cette fille, pensa Donatello en jetant un coup d'œil derrière lui. Il ne dit cependant rien. Si Raphael avait envie de s'ouvrir à lui, qu'il le fasse mais Donatello ne ferait rien pour l'encourager. Il savait depuis longtemps que Raphael courait après les filles et cette idée le dérangeait. Il ne comprenait pas l'attirance de son frère pour des individus d'une autre espèce. Certes, ils avaient tous baigné dans une culture hyper-sexualisée où les images étaient majoritairement faites pour le plaisir des mâles hétérosexuels mais ça n'expliquait pas tout. Donatello aussi avait subi cette culture, cependant l'idée de partager une quelconque intimité physique avec une femme – ou un homme – lui donnait de l'urticaire.
– C'est bien pour Michelangelo, céda Donatello.
Il ne supportait vraiment pas l'air de chien battu de Raphael. S'il voulait tant que ça être auprès d'Emma, il n'avait qu'à courir se réfugier chez elle. Ce n'était pas comme s'il ne les avait jamais plantés, après tout.
– Comment ça ? grogna Raphael.
– Michelangelo a besoin de prendre plus de responsabilités, expliqua Donatello.
Ils avaient atteint le tunnel principal. Un coup d'œil les informa que la voie était dégagée aussi prirent-ils la direction de Brooklyn, courant le long des rigoles.
– C'est pas une bonne idée, contra Raphael.
– Parce que te laisser les commandes est plus approprié ? rétorqua Donatello.
Raphael lui lança un regard noir par-dessus son épaule mais n'eut guère le loisir de poursuivre ses œillades. Il sauta dans une chambre de collecte profonde d'une trentaine de mètres, s'aidant des conduits et des passerelles pour atteindre le niveau du tunnel qui lui conduirait dans leur ancien repaire. Donatello suivit sans effort. Ils étaient habitués à se déplacer dans les égouts pratiquement dans le noir et ils connaissaient ces galeries par cœur.
– T'as des couilles pour oser remettre l'autre soir sur le tapis, lança Raphael.
Ça n'avait pas été l'intention de Donatello mais il supposait qu'il ne pourrait pas échapper indéfiniment à cette conversation. Parfois, le côté grand-frère de Raphael était agaçant.
– T'as étranglé Casey, je te signale, continua Raphael. Tu m'expliques ça ?
– Je tiens à rappeler que je ne lui ai fait aucun mal, commença Donatello.
– Tu l'as étranglé, coupa Raphael. Putain, Donnie, qu'est-ce qui t'est passé par la tête ?
– Tu sais bien que j'ai du mal à le supporter. Il me gênait, c'était plus rapide que de chercher à lui faire comprendre mon point de vue et...
– La vérité, Donnie.
Raphael passa un virage en épingle à cheveux, sautant contre le mur d'en face pour s'engouffrer dans un long tunnel descendant. Donatello agrippa un conduit et s'en servit pour pivoter. Il atterrit dans le tunnel, glissant sur les briques recouvertes de boue. Raphael avait deviné qu'il y avait une raison derrière son comportement. Il le connaissait trop bien. Sous des airs de crétin, Raphael était beaucoup plus fin que ce que l'on pouvait imaginer, plus sensible aussi, un peu comme Michelangelo mais en moins subtile. Cependant, Raphael ne devinait les choses que par habitude et paranoïa tandis que Michelangelo les sentait véritablement. C'était l'une des raisons pour lesquelles Donatello avait élu Michelangelo plutôt que Raphael.
– Tu as pris les commandes l'autre jour et je t'en suis reconnaissant, reprit Donatello, parce ce que ni Mike ni moi ne pouvions le faire à ce moment-là mais tu as fait une erreur d'appréciation en désignant Casey comme mon partenaire.
– Tu as dit que j'avais raison !
– Je ne pouvais pas dire que tu avais tort. La situation ne permettait pas de mettre en doute ta décision.
– Tu aurais dû vu ce que ça t'a amené à faire !
– J'ai été éduqué pour être le second, Raphael, rappela Donatello. Mon rôle est de faire en sorte que tout le monde suive les directives du leader, pas de remettre en question son autorité.
Raphael s'arrêta en bas du tunnel et accueillit son frère par un coup de poing en pleine face. Donatello s'étala par terre, sa tête percutant les briques. Il glissa doucement jusqu'aux pieds de Raphael.
– Tu as étranglé Casey pour me montrer que j'avais merdé ? hurla-t-il. Mais bordel, qu'est-ce qui va pas chez toi ?
Donatello s'assit et essuya le sang qui coulait de son nez. Raphael n'avait pas fait semblant de frapper, comme d'habitude. Donatello avait l'impression d'avoir percuté un bulldozer.
– Si tu voulais pas que je commande, gronda Raphael, pourquoi tu l'as pas dit ? Merde, on est tes frères ! T'as pas besoin de nous manipuler comme des marionnettes ! C'est comme ça que Splinter faisait et regarde à quel point il nous a retourné la tête !
– Je pensais que tu ne voudrais pas abandonner la position de leader, admit Donatello, alors il fallait que je te mette en face de l'évidence : tu n'es pas capable d'assumer le commandement.
– Mais j'ai horreur de ça !
La réponse de Raphael surprit Donatello. Il ne s'était pas attendu à ça. En fait, il n'avait jamais imaginé que Raphael, si souvent désireux de contester l'autorité de Leonardo, puisse ne pas vouloir commander.
– Mais tu prends toujours les choses en main quand Leo n'est pas là, hésita Donatello, et tu remets ses ordres en question.
– J'aime être mon propre patron, expliqua Raphael en lui tendant une main. Quand Leo est pas là, ouais, je prends son rôle mais ça veut pas dire que j'aime ça ! Je le fais parce que toi et Mike en êtes incapables.
– Michelangelo est capable de prendre le commandement, rétorqua Donatello en prenant la main de son frère.
Raphael lui lança un regard lourd après l'avoir relevé.
– Plus ou moins, nuança Donatello, mais je crois sincèrement qu'il faut lui laisser l'opportunité de prendre plus de responsabilités. Tu sais comme moi que Michelangelo est meilleur en solo qu'en équipe et ça tient au fait que nous l'écrasons.
– Et parce qu'il fait pas gaffe, grogna Raphael.
– Oui mais parce que nous attendons de lui qu'il fasse n'importe quoi, insista Donatello. C'est toujours sur lui que la faute retombe, il paye les pots cassés pour nous, mais, si nous l'encourageons à être plus sérieux, ça ne peut qu'être bénéfique.
Raphael regarda Donatello sérieusement pendant un instant, les sourcils froncés et les bras croisés sur son plastron. Donatello passa une main derrière sa tête et constata avec un peu de soulagement qu'il ne saignait pas.
– C'est pour ça que tu l'as encouragé à faire ses trucs avec Emma.
– Oui.
– Tu es prêt à mettre la fille que j'aime en danger pour pousser Mike à grandir, gronda Raphael en lui plantant un doigt dans le plastron.
Au moins, Raphael avait admis qu'il aimait Emma, pensa distraitement Donatello en regardant le doigt. Cependant, son frère ne semblait pas avoir fait attention au vocabulaire employé. C'était un magnifique lapsus.
– Il n'arrivera rien à Emma, assura Donatello en relevant les yeux vers Raphael. Ce n'était qu'une question de temps avant qu'elle ne ressorte de toute façon alors autant qu'elle soit accompagnée.
– Et il vaut mieux que ce soit avec Michelangelo plutôt qu'avec moi ?
– Regarde les choses en face, Raphael : tu n'es pas rationnel lorsqu'il est question de cette fille.
– Oh, pas rationnel, railla Raphael. Dis voir, on parlerait pas du type qui ressemble à tes frères et avec qui tu t'envoies en l'air ? Ça m'a pas l'air très rationnel non plus.
– C'est un tout autre sujet, répondit Donatello, et nous n'avons pas le temps de nous y consacrer.
Raphael tapota le plastron de Donatello de son doigt.
– Cette conversation n'est pas finie, prévint-il.
Donatello hocha la tête. Raphael repartit en courant et ne décrocha plus un mot jusqu'à ce qu'ils approchent de la porte de leur ancien repaire. Ils étaient environ à une centaine de mètres lorsque Raphael lui ordonna d'appeler Bob pour savoir si la situation avait évolué. Il s'avéra que Donald avait pris ses aises et qu'il s'était assis sur un tabouret mais que les deux mercenaires montaient la garde. D'après les images en temps réel que Donatello recevait, Mark surveillait la porte d'entrée. Quant à Benny, il était descendu dans l'atelier de Donatello. Ça ne lui plaisait pas. Il avait laissé beaucoup de matériel là-bas et il avait horreur qu'on vienne fouiller dans ses affaires.
Donatello et Raphael décidèrent de ne pas emprunter l'entréeprincipale. Il aurait été stupide de n'avoir qu'une seule porte en cas de problème aussi aménageaient-ils toujours plusieurs sorties dans leurs repaires. Ils optèrent pour celle du dojo cachée derrière une fausse cloison. Ils se faufilèrent dans les ombres pour observer les mercenaires. Mark leur tournait le dos et Hope faisait le tour de la salle principale mais elle était distraite par une bibliothèque pleine de vieilles cassettes audio et de vinyles – Donatello et ses frères adoraient conserver ces vieilleries même s'ils avaient des copies numériques de bonne qualité depuis longtemps.
Raphael bondit vers Mark et le plaqua au sol en une fraction de seconde tandis que Donatello désarmait Hope. Il lui fit une clé de bras et la maintint contre lui, utilisant le couteau de la dame pour la tenir tranquille. Raphael prit le fusil d'assaut de Mark et tint le mercenaire allongé sur le sol en respect avec. Donald applaudit.
– Dois-je vous rappeler qu'on bosse ensemble, les gars ? demanda-t-il.
– Eh bah disons que c'est un entraînement, railla Raphael. Auquel vous avez échoué, il va sans dire.
Donald rit. Il récupéra sa canne par terre et se leva. Sa jambe gauche n'avait pas retrouvé toute sa mobilité.
– Où est Benny ? demanda Donatello.
– En bas, répondit Donald. C'est assez impressionnant, tout ce que tu as là, Donnie.
Donatello sentit une bouffée de colère le menacer. Il lança un regard à Raphael pour lui demander s'il pouvait gérer la situation ici et son frère approuva.
– Ça n'a rien de personnel, glissa Donatello à l'oreille de Hope.
Il lui pinça la jugulaire et la jeune femme s'effondra dans ses bras. Donatello la déposa doucement au sol puis lui confisqua ses armes avant de prendre le couloir qui distribuaient leurs chambres. La sienne était ouverte et éclairée, tout comme l'atelier que l'on apercevait par l'escalier en colimaçon. Donatello s'allongea sur le sol et jeta un rapide coup d'œil en bas pour repérer où était le cobaye mutant. Benny lui tournait le dos, occupé à farfouiller dans l'armoire où Donatello stockait des produits chimiques.
Descendre les marches allait faire trop de bruit aussi Donatello se suspendit-il au bord du trou – il savait bien que ne pas installer de rambarde allait payer un jour – et se balança pour atterrir sans bruit au sol. Il ne devait pas sous-estimer cette boule de poils, ne pas le toucher si possible et faire attention à toute odeur suspecte. Benny n'était peut-être pas taillé pour le combat et n'avait aucune formation dans le domaine mais il était intelligent – à sa manière. Donatello s'arma de son bâton, s'approchant silencieusement du mutant. Il était à moins de trois mètres lorsque Benny se retourna soudainement, armé d'un petit pistolet en plastique jaune. Donatello frappa aussitôt, le bout de son bâton atteignant la gorge du mutant alors que celui-ci appuyait sur la gâchette. Le jet aspergea le bras et le plastron de Donatello. Quelques gouttelettes atteignirent également son visage et la brûlure fut immédiate. De l'acide, réalisa-t-il froidement.
Benny percuta les étagères, ce qui provoqua une chute de bidons et de bocaux remplis de produits chimiques. Certains, en verre, se brisèrent sur le sol alors que Donatello reculait promptement, son bâton en main. Benny hurla. Acides, soudes, sulfures sous formes liquide et solide, la petite collection de Donatello était en train de partir en fumée. Serrant les dents, il alla vers son bureau et trouva dessous une vieille bouteille d'eau qu'il avait laissée là des semaines plus tôt. Donatello posa son bâton contre le bureau puis ouvrit la bouteille pour faire couler l'eau sur ses blessures – le pH neutre de l'eau permettait de stopper l'action de l'acide. Un doute le prit soudainement et il versa un peu de liquide sur le métal du bureau. Il y eut production de mousse et un léger dégagement gazeux. Le sale enfoiré, pensa Donatello alors qu'un sourire froid étirait ses lèvres. Il referma la bouteille pleine d'acide sulfurique et la laissa en évidence sur son bureau. Il fallait qu'il arrête la brûlure chimique.
Donatello jeta un coup d'œil au cobaye se traînant hors de la flaque de produits chimiques et considéra qu'il ne représentait pas un grand danger. Il reprit son bâton et remonta à l'étage. Raphael avait attaché Mark et Hope ensemble dans un coin et parlait avec Donald. Il releva cependant la tête en voyant passer Donatello en direction de la salle de bain. La douleur commençait à le ronger mais il préféra la prudence à la délivrance et il fit d'abord couler de l'eau dans le bac de douche pour voir si Benny n'avait pas aussi trafiqué la plomberie. Donatello risqua un doigt sous le jet et fut soulagé de constater que ce n'était que de l'eau – pleine de rouille après avoir stagné dans les tuyaux pendant un moment mais c'était mieux que rien. Ce fut certainement la douche la plus agréable de sa vie.
Une fois l'acide contré, Donatello tâta ses blessures du doigt. Il avait de petits trous dans sa peau, profond de plusieurs millimètres, sur tout le bras droit, le coin supérieur droit du plastron, la gorge et, constata-t-il dans un miroir, sur la joue. Une gouttelette avait atterri juste au coin de son œil, faisant un trou dans son bandana et entamant la peau en-dessous. Ce n'était pas beau à voir mais Donatello s'estimait chanceux sur ce coup-là. Ç'aurait pu être bien pire. Et en parlant de bien pire, il devait aller voir l'état de Benny, s'il restait quelque chose à voir.
– Ça va, Don ? demanda Raphael alors que Donatello repassait dans le salon en désordre.
– La science est une amante bien cruelle, parfois, répondit Donatello.
Raphael échangea un regard avec Donald avant de hausser les épaules. Donatello redescendit dans son atelier en pensant distraitement qu'il devrait installer une douche là-bas en bas au cas où ils se réinstallaient ici – ce qui était peu probable compte tenu du trop grand nombre de visites qu'ils avaient reçu. Il retint sa respiration, conscient des gaz formés par les réactions en cours. Benny était étendu par terre, les poils et la peau rongés par les produits chimiques. Il respirait difficilement et de petites bulles de sang se formaient devant son museau. Donatello s'accroupit à distance, juste au cas où, et observa le mutant en train d'agoniser. Il n'avait pas l'intention d'abréger ses souffrances.
– C'était malin, le coup du pistolet en plastique, admit-il.
L'acide sulfurique ne rongeait pas les plastiques de type polyoléfine. Par contre, pour la bouteille d'eau en plastique PET, un polyester, ce n'était pas la même chose. Sans présence d'eau, l'acide ne réagissait pas mais il suffisait de quelques gouttes pour obtenir une hydrolyse donc la dépolymérisation du plastique – autrement dit, pour obtenir des trous. Tout le monde savait ça aussi le piège avait été ingénieux mais pas assez pour avoir Donatello.
– Nous aurions pu nous éviter tout cela.
Benny cligna des yeux pour acquiescer. Donatello n'avait jamais pris le temps de s'intéresser à ce mutant malgré leur intelligence commune. Il n'avait pas eu envie non plus. Pourquoi chercher à connaître des gens alors qu'ils pouvaient vous trahir ? C'était un effort vain de son point de vue et il avait eu raison de s'en tenir à la stricte politesse de base avec Benny.
Restait la question du nettoyage, pensa distraitement Donatello en se relevant. S'il abandonnait le cadavre en devenir ici, ça allait attirer plein de bestioles. Ce n'était pas un drame dans la mesure où ils ne reviendraient probablement jamais habiter ici mais ça dérangeait tout de même Donatello. Il ne voulait pas d'un cadavre dans son atelier. Benny n'était cependant pas transportable dans cet état et le nettoyer à grand renfort d'eau allait plus le répandre qu'autre chose.
– Don ? lança Raphael depuis l'étage.
– J'arrive, répondit Donatello par automatisme.
Tant pis pour le nettoyage, décida-t-il en tournant les talons, il verrait ça plus tard. Donatello remonta les escaliers sans regarder derrière lui, ignorant les râles suppliant du mutant.
– T'as une sale gueule, nota Raphael alors que son frère s'approchait.
Donatello répondit d'un haussement d'épaules. Quelques cicatrices de plus ne le dérangeaient pas. Au contraire, ses frères arrêteraient peut-être de le charrier sur sa soi-disant peau douce et lisse de bébé.
– Je suppose que Benny n'a pas survécu à votre petite discussion, dit Donald.
– Vous supposez bien, répondit Donatello.
– Dommage. Je l'aimais bien.
– C'est à quel propos ? demanda Donatello.
– Basile tient à vous rappeler que nous travaillons ensemble sur le cas des Foots. Nos hommes tombent comme des mouches depuis que vous vous faites discrets alors il serait de bon ton d'aller égaliser le score.
– Cette méthode n'est plus assez efficace, contra Donatello. Nous avons un plan pour porter un coup sérieux aux Foots. Ensuite, nous envisagerons de reprendre nos activités avec vous.
Donald sourit.
– C'est qu'on a aussi l'opportunité de leur donner un gros coup de pied au cul, dit-il.
Donatello jeta un coup d'œil à Raphael qui lui répondit en haussant les épaules. Ils n'avaient pas encore discuté des détails, manifestement, ce qui expliquait pourquoi Donald n'était pas déjà en train d'avaler ses dents. Leonardo n'aurait pas attendu l'arrivée de Donatello.
– Quelle opportunité ?
– Le genre d'opportunité qui réunit toutes les grosses pointures du clan en un seul endroit à un moment donné.
D'accord, c'était intéressant.
– Mais ? insista Donatello.
– Il n'y a pas de mais, railla Donald. C'est dans l'intérêt de mon patron de voir les Foots disparaître parce que ça enverra un signal fort aux autres, en particulier les Chinois : ne venez pas nous faire chier.
– Il y a forcément une contre-partie, rétorqua Donatello.
– Ah, Donnie, tu m'as eu, sourit Donald. Oui, il y a une contre-partie. Voyez vous, je ne connais pas les détails à propos de cette réunion, c'est une amie à moi qui...
– Felicia Rodriguez, par hasard ?
Donald perdit de son assurance, ce qui fit plaisir à Donatello. Michelangelo lui avait rapporté sa discussion avec Emma et il avait paru évident à Donatello que Donald était derrière cette tentative pour trouver l'identité du Singe Rouge. Raphael n'était pas au courant, se rappela Donatello en glissant un coup d'œil à son frère. Sa réaction ne laissait guère de place à l'imagination.
– Quelles sont ses conditions ? demanda Donatello.
– Elle veut vous rencontrer, répondit Donald.
– C'est tout ? s'étonna Raphael.
– Il aurait été plus sage de votre part de nous en avertir, ajouta Donatello.
– Ça faisait partie d'un accord plus large.
– Quel accord ? tiqua Raphael.
Donald sourit à nouveau. Etait-il fou ? se demanda Donatello. Il savait pertinemment que Raphael allait lui démonter la tête sitôt qu'il saurait or Donatello ne pouvait pas le permettre. Ils avaient encore besoin de Donald. Donatello posa une main sur l'épaule de Raphael.
– Je me charge de ça, assura-t-il. Le temps presse, il nous faut les informations que détient cette Felicia Rodriguez. Tu peux t'en charger ?
Raphael le regarda droit dans les yeux pendant de longues secondes, se doutant que son frère manigançait quelque chose. Cependant, il finit par hocher la tête. Donatello lui confia son téléphone portable – il n'avait pas encore eu le temps d'en configurer un pour Raphael – et laissa son frère partir. Une fois sûr que Raphael était assez loin, Donatello se tourna vers Donald. Celui-ci avait la bonne idée d'être inquiet.
– Bien, reprit Donatello. A nous deux.
