Till Kingdom come
Chapitre 38
There is no spoon
Raphael aurait préféré que Michelangelo se charge de cette Felicia Rodriguez mais ça n'avait pas l'air de rentrer dans les plans de Donatello. Assis sur une cheminée, il surveillait l'appartement de la journaliste tout en repensant à ce début de soirée. Plusieurs choses clochaient. D'une part, ça ne plaisait pas à Raphael de savoir que Donatello prévoyait un putsch au sein de leur équipe. Franchement, Michelangelo comme leader ? Ce n'était pas l'idée de l'année. Raphael voulait bien admettre qu'ils avaient changé au fil des années, lui le premier, mais Michelangelo n'avait pas les couilles pour imposer ses idées, pas comme Leonardo. De l'autre, Donatello l'avait écarté de sa petite discussion avec Donald et ça restait en travers de la gorge de Raphael. Qu'est-ce que son frère pouvait bien manigancer ?
Donatello était loin d'être un saint. Splinter avait beau le considérer comme le plus doux de ses élèves, il n'en restait pas moins un savant-fou aux méthodes très libérales. Donatello avait des secrets, Bob n'était qu'un exemple parmi tant d'autres. Ça n'aurait pas surpris Raphael de découvrir que son frère leur cachait ses expérimentations les plus moralement douteuses. Splinter lui avait toujours interdit de s'en prendre à des êtres vivants, cependant il avait suffi à Donatello de tuer des bestioles des égouts pour ensuite les disséquer. Techniquement, il n'expérimentait pas sur du vivant. Bien sûr, Splinter l'avait engueulé mais ça avait juste poussé Donatello à faire ses trucs dans son coin, en secret, pour ne pas se faire gronder.
Pour être tout à fait franc, Splinter les avait entraînés à ne pas s'émouvoir de la mort. Il les avait envoyés chasser des bestioles dans les égouts qu'ils avaient le droit de garder pendant un temps mais tôt ou tard il fallait les tuer. C'était un exercice, d'après Splinter, qui leur apprenait à ne pas s'attacher au vivant. « La vie et la mort sont indissociables, comme le jour et la nuit », leur avait-il dit. « Avez-vous peur du passage du jour à la nuit et de la nuit au jour ? » Michelangelo avait alors fait remarquer qu'il n'y avait ni jour ni nuit dans les égouts et il s'était reçu une taloche pour avoir osé interrompre la leçon.
Peut-être la disparition de Splinter avait-elle fait sauter les derniers plombs de Donatello, supposa Raphael en soupirant. Son frère avait toujours été un peu particulier et personne ne s'en était soucié parce que leur vie était de toute manière complètement hallucinante pour le commun des mortels. Cependant, sans Splinter pour le retenir, de quoi était capable Donatello ? Tuer froidement ? Ils le faisaient tous. Tuer sans raison ? Possible mais ça ne collait pas à Donatello. C'était lui qui tuait le moins facilement en combat et ce n'était pas à cause de son bâton. Donatello préférait simplement éviter les morts inutiles – trop fatiguant. Tuer avec un but en tête ? Ça lui ressemblait déjà plus. Donatello ne disait jamais les choses clairement. S'il ne prenait pas des tours et des détours, il vous amenait à croire que vous vous aligniez sur son point de vue à force de petites manipulations. Raphael ne supportait pas ce comportement et il jugeait la méthode peu efficace.
Sa relation avec Donatello était assez superficielle à cause de ce trait de caractère chez son frère. Ils pouvaient passer de longs moments ensemble à parler mécanique ou à réparer des trucs mais ils en restaient aux sujets banals comme le dernier épisode de Breaking Bad ou les récentes expérimentations culinaires de Michelangelo. Dès que Donatello commençait à analyser la représentation socio-culturelle de la politique à travers les yeux de Tony Soprano, Raphael décrochait, se contentant de répondre par des « hin hin » ou des « ah oui » de temps en temps – Donatello pouvait parler tout seul pendant des heures sans se fatiguer.
L'idée que Donatello pouvait être une menace pour Emma commençait à faire son petit bonhomme de chemin dans l'esprit de Raphael. Il l'avait déjà utilisée comme un simple instrument et quelque chose lui disait qu'il le referait sans hésiter. Il le faisait déjà, en fait, puisqu'il avait envoyé Michelangelo courir sur les toits de New York avec elle. Raphael ne savait pas quoi en penser. Il n'était pas d'accord avec Donatello sur le fait qu'Emma allait de toute façon ressortir en solo. Donatello ignorait à quel point elle avait eu peur pour ses os lorsqu'elle les avait accompagnés à Red Hook. Emma en faisait encore des cauchemars, pratiquement deux mois après les événements. Certes, elle n'avait pas leur entraînement pour supporter ce genre de choses mais ça allait de toute façon laisser des traces autres que des cicatrices. Elle s'était tenue à carreaux tant qu'il n'y avait pas eu de tentation. Donatello lui avait demandé de jouer les appâts puis ce faux Singe Rouge était venu marcher sur ses plate-bandes. Raphael savait qu'Emma ne reprendrait pas d'elle-même ses activités nocturnes si rien ne l'y poussait.
Il ne pouvait pas non plus lui interdire de faire ce qu'elle voulait. Il n'en avait pas le droit parce que ça ne rentrait tout simplement pas dans sa définition de « petit-ami » – s'il était son petit-ami, évidemment. Il n'était pas là pour la restreindre mais pour la soutenir, en tout cas c'était comme ça qu'il voyait les choses. Si elle voulait continuer à prendre des risques, c'était son choix. Il ne pouvait que veiller à ce qu'elle soit prudente et faire en sorte que les choses ne dégénèrent pas trop. En cela, la présence de Michelangelo à ses côtés était une bonne chose. Il ne la laisserait pas tomber.
Mais ça impliquait aussi un peu plus Emma dans le bordel qu'était leur vie. Raphael le savait parfaitement. Il ne voulait pas qu'elle participe à leur petite guerre avec les Foots. Elle avait une vie normale, une famille normale, des amis normaux. Il l'exposerait tôt ou tard à des trucs qu'elle ne pourrait pas gérer rationnellement – bon sang, ce n'était déjà pas facile à avaler en tant que tortue ninja mutante alors une humaine ! Et si les Utroms décidaient de venir faire un pique-nique sur Terre, que lui dirait Raphael ? Passe encore pour ces tas de gelés infoutus de se déplacer par eux-mêmes mais les Triceratons ? Et le professeur Honeycutt ? Radicale ? Stainless Steel Steve ? Metal Head ? Raphael pouvait allonger la liste sur des pages et des pages. Sa vie était une longue suite d'absurdités.
– Y'a du mouvement.
Pour une fois, Raphael fut content d'entendre la voix rocailleuse de Bob, bien qu'elle ressemblât trop à la sienne. Ce taré était capable de s'infiltrer dans tous les réseaux informatiques du monde et trouvait l'espionnage à peine plus divertissant qu'un moucheron sur un fruit en train de pourrir mais il s'était plié à l'exercice sur demande de Donatello. Ce qui aurait pris plusieurs heures à son génie de frère avait à peine occupé Bob une seconde. Il surveillait Felicia Rodriguez par le biais des caméras intégrées à son ordinateur portable, sa tablette numérique et son téléphone – Leonardo avait raison de se méfier de tous ces trucs comme de la peste.
Au même instant, de la lumière illumina le salon de la journaliste. Raphael l'aperçut par les fenêtres. Rodriguez posa son sac à main sur un canapé, vira ses chaussures à talon et se tortilla pour retirer une jupe étroite. Raphael détourna les yeux. Fut un temps pas si lointain où il aurait profité du spectacle mais il se disait que ça ne ferait pas plaisir à Emma si elle apprenait qu'il matait d'autres filles, même s'il était de surveillance.
– Qu'est-ce qu'elle fait ? demanda Raphael à travers le téléphone.
– Je sais pas, répondit Bob. Elle a posé son téléphone sur sa table de chevet, je vois que le plafond, sa tablette est dans son sac et son ordinateur est dans le bureau. Oh, attends, j'ai du son. Elle fait couler de l'eau, une douche, je dirais.
Génial, pensa sombrement Raphael. Il n'allait pas sauter dans son appartement alors qu'elle était sous la douche.
– Tu ne bouges pas, remarqua Bob.
– J'attends, grogna Raphael.
– Tu risques d'attendre longtemps. Elle se masturbe régulièrement après sa dou...
– Je veux pas savoir ! hurla Raphael dans le combiné avant de raccrocher.
Bob et Donatello s'étaient bien trouvés, pensa-t-il rageusement en éteignant le téléphone, aussi dérangés l'un que l'autre. Raphael se releva et sauta dans la ruelle en contre-bas. Il avait fait le tour du pâté de maisons pour observer les lieux avant d'attendre Rodriguez sur un toit voisin. Ça lui avait permis de déterminer que son appartement était traversant et que son bureau donnait sur l'arrière-cours. La fenêtre avait un de ces vieux loquets qu'une lame de couteau suffisait à ouvrir. Raphael l'avait déjà débloquée un peu plus tôt aussi n'eut-il qu'à grimper jusqu'à la fenêtre et la soulever pour entrer dans l'appartement. Le bureau était encombré d'étagères et de dossiers, de photos et d'enregistrements. Rodriguez ne stockait pas grand chose sur son ordinateur d'après ce que Bob avait découvert mais elle possédait des mémoires externes pour ses informations numérisées, en particulier des photographies, et certaines avaient attiré l'attention de Bob. Il avait désigné ces mémoires comme de petites capacités aussi Raphael supposait-il que c'était des clés USB ou ce genre de trucs. Il ouvrit les tiroirs du bureau sans trouver ce qu'il cherchait. Il n'avait pas vraiment le temps de fouiller aussi se mit-il au milieu de la pièce et laissa son regard divaguer. Des boîtes attirèrent son attention ainsi que des dossiers non-alignés sur les étagères mais ce fut le paquet de cigarettes qui l'intrigua le plus. D'après ses informations, Felicia Rodriguez ne fumait pas. Il y avait bien un cendrier sur le bureau mais pas d'odeur de tabac ni de traces de cendre. Raphael attrapa le paquet et l'ouvrit, découvrant une vingtaine de cartes SD à l'intérieur. Bingo.
Raphael rangea le paquet de cigarettes dans la pochette de son téléphone portable. Ces cartes SD n'étaient que du bonus, sa mission ne consistait pas à trouver et détruire des informations sensibles. De toute façon, ça lui paraissait difficile à réaliser. Rodriguez semblait certes organisée, tous ses dossiers étaient soigneusement étiquetés et classés, mais elle avait une énorme collection de fichiers sur l'étagère destinée aux sentinelles masquées. Raphael n'aurait pas eu le temps de trier. Il aurait dû tout balancer par la fenêtre et les brûler dans une poubelle voisine. Il n'était de toute façon pas là pour ça, bien que l'envie de faire disparaître les informations sur le Singe Rouge le démangeât.
Rationnel et objectif, se morigéna Raphael. Il était parfaitement capable d'être rationnel et objectif aussi jeta-t-il un coup d'œil dans le salon avant de s'y engager. Il tira les rideaux au cas où et attendit sagement que le bruit de la douche cesse, à moitié assis sur le dossier du canapé, les bras croisés sur son plastron. La tête de Rodriguez sortant de sa salle de bain était impayable et Raphael ne se gêna pas pour rire. C'était une petite bonne femme bien foutue, brune, à la bouche pulpeuse, aux grands yeux de biche et au teint doré, présentement enroulée dans une serviette-éponge bleu électrique – tout son appartement était coloré de teintes vives.
– Salut, lança Raphael.
Rodriguez inspira un bon coup, remonta sa serviette et replaça une mèche de cheveux détrempés derrière son oreille. La miss faisait tout pour ne pas paraître impressionnée mais Raphael savait trop bien à quoi il ressemblait pour croire à cette mascarade. Au pire, il se sentait d'humeur à en rajouter pour lui faire un peu peur. Faire flipper les humains faisait partie des petits plaisirs de sa vie, après tout.
– Bonsoir, répondit Rodriguez en relevant le menton. Cela vous dérangerait-il si j'allais m'habiller ? Cette tenue n'est pas franchement confortable.
– Oui, ça me dérange. Tu restes là et tu bouges pas. On a à parler.
Rodriguez haussa un sourcil dédaigneux et lâcha sa serviette qui tomba en tas au sol. Raphael en resta sur le cul mais ne laissa rien paraître ni ne s'intéressa à ce corps nu offert à ses yeux.
– Eh bien ? demanda la journaliste en croisant les bras sous sa poitrine. C'est à quel sujet ?
– La réunion des Foots, dit Raphael en la regardant droit dans les yeux. Je veux savoir où et quand elle se passe.
– Vendredi prochain, à l'angle de la cent-trente-huitième ouest et du boulevard Adam Clayton Powell Junior, dans Harlem. C'est une ancienne salle de bal à moitié en ruine.
Bien, bien, bien, pensa Raphael. Comment allait-il se sortir de là, maintenant ? Il se voyait mal partir comme ça, sans rien dire, tout en gardant ses yeux fixés dans ceux de Rodriguez pour ne pas voir le reste de son corps. Si la même situation s'était présentée quelques semaines plus tôt, Raphael n'aurait pas hésité un instant pour reluquer la demoiselle. Sa nudité était certes son bouclier mais il existait des regards perçant ces défenses-là. Cependant, Raphael n'arriverait pas à s'y résoudre. Il avait l'impression de trahir Emma alors qu'il faisait tout son possible pour ne pas regarder une autre femme. C'était stupide. Il avait juste à ne pas lui parler de sa rencontre avec Rodriguez, ce qu'il valait mieux faire de toute façon.
Rationnel et objectif, se répéta Raphael. Il laissa glisser son regard le long de la gorge de la journaliste, des lignes chaleureuses de ses hanches puis celles bien tracées de ses jambes – elle avait du vernis à ongle sur les doigts de pied ainsi qu'une petite chaîne dorée à la cheville droite. Il remonta doucement, s'attardant ici et là, et vit que Rodriguez prenait des inspirations plus fortes. Il la mettait mal à l'aise. Bien. C'était le but.
– J'ai le droit à une interview, maintenant ? demanda-t-elle.
– Une interview ? railla Raphael.
– Des informations contre d'autres, c'est le jeu.
– Pas mon genre de jeux.
– Je suis partante pour quelque chose de plus physique.
– Quoi ?
Eh merde, pensa Raphael en voyant le sourire de Rodrigez. Il s'était laissé déstabiliser. Autant dire que c'était baisé – enfin, foutu. Il ne pouvait cependant pas partir comme ça, il avait l'impression de perdre face à cette femme. Et s'il y avait bien une chose que Raphael détestait, c'était perdre.
Rodriguez quitta son tas de serviette-éponge et s'avança à travers le salon, ses hanches roulant de droite et de gauche. Raphael abandonna le canapé pour se remettre debout et il remarqua que la journaliste était toute petite – un mètre soixante à tout casser. Elle lui lança un regard illuminé par un sourire mutin et avança une main pour toucher Raphael. Il recula mais buta contre le canapé. Le contact de son doigt sur son plastron le fit pratiquement sursauter.
– J'ai une faiblesse pour les excentriques, avoua Rodriguez.
– Y'a une différence entre excentriques et mutants, rectifia Raphael en repoussant le doigt baladeur.
– Encore mieux.
Raphael inspira un bon coup et posa ses mains sur les épaules de Rodriguez, la repoussant à une distance respectable.
– Timide ? rit Rodriguez.
– Il y a malentendu, princesse, répondit Raphael. Je suis venu pour récupérer des infos et c'est tout.
– Le boulot, toujours le boulot... Mais rien ne t'empêche de prendre du bon temps.
– J'ai horreur des mammifères et leurs poches de graisse. Ça bloblote, c'est dégueulasse.
Ça coupa le sifflet à la journaliste. Elle couvrit sa poitrine généreuse de ses bras et se détourna, lui présentant son dos. Sauvé, pensa Raphael tout en poussant un cri de victoire intérieur.
– J'aurais quand même droit à une interview ? demanda sèchement Rodriguez par-dessus son épaule.
– Non, je pense pas. Tu nous as mis dans la merde, cocotte.
– J'ai un contact chez les Foots, insista-t-elle.
– Comme c'est pratique, se moqua Raphael. Dis voir, il t'aurait pas arnaqué à propos de cette réunion ? Il me semble que ce serait le genre d'occasion rêvée pour tendre un piège.
– Ce n'est pas un piège, rétorqua Rodriguez. C'est un informateur que je connais depuis des années. Je lui fais confiance.
– Les seuls Foots auxquels on peut faire confiance sont des Foots morts.
Rodriguez se retourna et foudroya Raphael du regard.
– C'est ma sœur, connard ! cracha-t-elle.
Raphael se renfrogna. Il avait envie de dire à cette journaliste que les liens du sang ne justifiaient pas une confiance aveugle mais il était mal placé pour lui faire la morale.
– Mouais, bon, grogna-t-il, compte pas sur moi pour lui faire des salutations de ta part. Sur ce.
Il retourna dans le bureau sans jeter un regard derrière lui et sauta par la fenêtre.
Casey éteignit la télévision tout en bâillant. Il avait bataillé avec l'appareil pour qu'il enregistre les matchs éliminatoires de la fin de la saison de hockey pendant qu'ils étaient à Northampton et il en avait encore quelques uns à regarder. Comme April ne s'intéressait que par politesse à ce magnifique sport, Casey regardait les matchs après que sa petite femme soit allée se coucher aussi était-il un peu plus de minuit. Cependant, il ne regrettait rien : Boston avait assuré. Les Bruins n'étaient pas son équipe préférée mais, bon sang, Tuukka Rask valait bien quelques heures de sommeil en moins !
Casey posa la télécommande sur la table basse, se moquant de lui-même pour être un homme dressé par sa terrible épouse, puis prit le couloir pour se diriger vers sa chambre. Un courant d'air venant de la salle de bain ouverte l'arrêta net dans le noir. Casey recula de deux pas pour attraper la batte de baseball qu'il avait décidé de laisser à côté du guéridon puis jeta un coup d'œil dans la salle de bain. Une silhouette noire et imposante se profilait dans la lumière provenant de la fenêtre. Une silhouette noire qu'il connaissait. Casey alluma le plafonnier pour voir Raphael cligner des yeux, soudainement ébloui.
– Qu'est-ce que tu fous là à cette heure, crétin ? chuchota Casey. J'étais prêt à te défoncer le crâne !
– Comme si t'en étais capable, se moqua Raphael sur le même ton.
Sa grosse voix rendait ses chuchotements plus inquiétants qu'autre chose mais Casey sourit tout de même. Il entra plus en avant dans la salle de bain et poussa la porte derrière lui.
– Ça va ? T'es calmé ? demanda-t-il en posant sa batte contre le mur.
– Ouais, marmonna Raphael. Ecoute, Case, pour l'autre jour, je...
– Ah, c'est bon, va, le rassura Casey en lui tapotant l'épaule. Ça se voit sur ta sale tronche que tu t'en veux.
Raphael se renfrogna et Casey lui frotta le crâne pour le taquiner. Il se doutait de ce qu'il se passait et Casey n'en voulait pas à Raphael. Au contraire, il trouvait adorable que ce gros tas de muscles fonde pour une petite demoiselle. Elle devait valoir le coup pour que Raphael soit dans tous ses états.
– Alors ? reprit Casey après s'être assis sur les toilettes. Elle est mignonne ?
Raphael se raidit aussitôt et sa seconde réaction fut de foudroyer Casey du regard mais celui-ci ne se laissa pas démonter. Il connaissait trop bien Raphael pour être impressionné par ses tentatives d'intimidation. Casey sourit pour détendre l'atmosphère et Raphael détourna les yeux. Il s'assit sur le rebord de la baignoire.
– Ouais, plus ou moins, marmonna-t-il.
– Plus ou moins ? répéta Casey en riant. Mec, lui dis jamais ça ou tu vas passer un sale quart d'heure.
Raphael renifla. Il n'osait pas regarder son meilleur ami dans les yeux.
– Hey, chuchota Casey, je sais ce que c'est de perdre la tête à cause d'une fille. Crois moi, mec, j'en ai deux à la maison.
Raphael hocha la tête.
– Aide-moi un peu à entretenir la conversation, se plaignit Casey. Mince, on dirait Shadow...
– Vous savez pourquoi elle est sortie, l'autre soir ? demanda Raphael qui profita du sujet pour sauter dessus.
– Elle a rien dit, répondit Casey en secouant la tête. En fait, elle refuse de parler depuis qu'elle est rentrée.
– Vous l'avez punie ?
– Ouais mais c'est pas évident de la surveiller en permanence, comme c'est les vacances. Je l'ai emmenée à l'atelier quand je pouvais et April au bureau le reste du temps. Mais la fille des Park, au quatrième, est rentrée de vacances et elle a accepté de garder Shadow à partir de lundi.
– Vous lui faites confiance ?
– Ouais, pas de souci, assura Casey. C'est une fille sérieuse.
– Mais est-ce qu'elle va pouvoir surveiller une gosse entraînée par des ninjas ? insista Raphael.
Bonne question, admit Casey pour lui-même. Avoir des oncles et un grand-père ninjas n'avait pas fait que du bien à Shadow. Certes, Casey était rassuré de savoir que sa petite chérie pouvait se défendre contre des types bizarres ou des emmerdeurs mais elle était aussi capable d'échapper à la surveillance de personnes non-alertées – et allez dire à une babysitteuse que votre fille s'était entraînée à disparaître avec des ninjas. Emily Park connaissait cependant bien Shadow. Elle la surveillait souvent quand elle était au lycée, un peu moins depuis qu'elle était rentrée à l'université, et elle savait que la gamine était retorse. Casey et April n'auraient qu'à lui expliquer la situation : Shadow avait essayé de fuguer aussi était-elle doublement punie et devait être surveillée en permanence.
– Ça ira, je pense, dit-il. Hey, peut-être que ta petite copine pourrait donner un coup de main à Emily ? ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Si Raphael croyait que Casey n'allait pas revenir sur le sujet, il se fourrait son sai dans l'œil jusqu'à la garde.
– Emma est pas ma petite amie, grogna Raphael.
– Comment ça ? s'étonna Casey. T'oses pas l'inviter au ciné ?
– C'est pas ça. Merde, c'est plus compliqué que ça, Case.
– Nan ça l'est pas, gros crétin. Si t'es amoureux, t'as qu'à le lui dire et puis c'est tout. Qu'est-ce que tu risques ? T'es le type le plus solide que je connaisse. C'est pas une fille toute maigrelette qui va te foutre par terre.
– Elle l'a déjà fait, maugréa Raphael en s'obstinant à fixer le tapis de bain. Et puis elle est pas si maigre que ça, d'abord. Et comment tu sais ça, merde !
– Leo, sourit Casey. Il a une opinion tout à fait unique sur cette demoiselle.
– Je veux pas savoir, grogna Raphael.
Casey eut du mal à contenir son rire. Leonardo n'avait rien dit de bien important sur cette Emma. Il était assez clair qu'il n'en avait rien à faire de sa vie mais il reconnaissait qu'elle les avait aidés et c'était tout à son honneur. Egal à lui-même, Leonardo avait surtout critiqué ses techniques de combat et sa condition physique. C'était ses critères à lui, ceux qui rendaient une personne potentiellement intéressante. C'était comme ça que Casey avait appris qu'Emma n'était pas épaisse – et cambrée et elle hésitait dans ses actions et ainsi de suite. Ça l'étonnait un peu que Raphael soit tombé sous le charme d'une fille qui ne remplissait pas un bonnet D. Il avait toujours manifesté de l'intérêt pour les femmes en chair, du moins sur papier glacé. Casey savait que Raphael avait dansé la lambada avec quelques femmes mais il ne connaissait pas les détails. Raphael n'en parlait tout simplement pas.
Aucun d'eux n'abordait de gaité de cœur ce genre de sujet. Pour ce que Casey en savait, ses frangins, à l'exception de Raphael, étaient encore purs et innocents – du moins sur ce plan-là. Il comprenait tout le côté esthète, voire moine bouddhiste, de leur enseignement mais ça l'étonnait qu'ils résistent si bien à la tentation. Ils avaient vingt-six ans, après tout. Casey avait sauté le pas à seize ans, il savait qu'April l'avait fait à dix-neuf ans et il espérait secrètement que sa petite princesse ne serait jamais déflorée, tout en sachant pertinemment que ça arriverait tôt ou tard.
Bien sûr, il y avait tout le côté tortue mutante géante qui n'arrangeait pas les choses pour eux mais Raphael semblait s'en accommoder alors pourquoi pas ses frères ? Michelangelo avait une bouille ronde et adorable qui aurait fait craquer n'importe quelle fille. Leonardo était le genre de type sombre et ténébreux qui attirait forcément un certain type de femmes. Quant à Donatello... Oui, enfin, c'était bien beau de croire aux miracles mais il ne fallait pas non plus trop chercher la merde.
– Ton frangin s'est expliqué ? demanda Casey.
Raphael releva les yeux, ne sachant pas de qui il était question.
– Don, précisa Casey.
– Ah, lui, grommela Raphael.
– Ouais, lui, railla Casey.
Un bout du bandana rouge du ninja glissa de sa carapace et Raphael le remit à sa place comme d'autres remettaient une mèche de cheveux derrière l'oreille. Ce genre de petit mouvement inconscient faisait toujours sourire Casey. Ils avaient tous des bandanas plus ou moins longs et c'était amusant de les entendre râler parce que les bouts s'effilochaient. Casey avait même vu Michelangelo se faire une espèce de chignon pour éviter que Shadow ne tire dessus.
– Il a dit que c'était plus simple de faire ça que de te convaincre, marmonna Raphael en tripotant ses mains.
– Il avait pas forcément tort, admit Casey, mais c'était quand même très con de sa part.
– Ouais...
– Je sais qu'on a jamais vraiment accroché, lui et moi, mais de là à faire ça...
– Don est expéditif ces derniers temps. Leo lui manque, je crois.
– Vous lui manquez aussi, sourit Casey.
Raphael eut un bref sourire qui disparut aussitôt. Leonardo n'avait jamais expliqué la raison de la dispute qui l'avait conduit à Northampton mais Casey savait qu'il s'était sérieusement pris le bec avec Raphael. A voir la tête de celui-ci, il avait dit des trucs moches à son frère et les regrettait. Cependant, Leonardo ne semblait pas lui en vouloir. Quand il parlait de ses frères, c'était avec une certaine émotion. Elle était difficilement perceptible et il fallait bien connaître Leonardo pour la remarquer mais elle était là, Casey en était certain. En fait, Raphael et Leonardo étaient comme April et sa sœur Robin : leurs disputes étaient terribles mais le temps effaçait les mots durs et finissait par les réconcilier. C'était bien qu'ils aient mis de la distance entre eux. Ça leur permettrait d'apprécier leurs retrouvailles.
– Et Splinter ? hésita Raphael.
Casey secoua la tête d'un air navré. Il savait ce que c'était de perdre ses parents. Son père était mort dans un accident de voiture quand il était gamin aussi n'avait-il pas vraiment eu le temps de souffrir. Casey avait perdu sa mère quelques années plus tôt dans une situation similaire à celle de Splinter. Sa petite maman adorée avait découvert un beau jour qu'elle avait un cancer en stade terminal et qu'il était trop tard pour faire quoi que ce soit. Sa santé s'était détériorée en à peine trois mois et elle les avait quittés quelques jours après Thanksgiving. Sans April, Shadow, Raphael et ses frères, Casey aurait eu beaucoup plus de mal à remonter la pente. Voir Splinter se déliter le mettait mal à l'aise mais il savait qu'April et Shadow le vivaient bien plus mal alors Casey faisait le type brave et fort sur qui elles pouvaient compter. Il pouvait aussi jouer l'épaule réconfortante pour Raphael mais il ignorait comment le lui dire. Raphael l'enverrait bouler, de toute façon. Il avait horreur des effusions de bons sentiments.
– Bon, je vais y aller, dit Raphael en se relevant.
– Tu vas voir ta petite copine ? railla Casey en l'imitant.
– Arrête avec ça, râla Raphael.
– Mec, va falloir t'y faire, sourit Casey en lui tapotant l'épaule. Quand est-ce que tu nous la présentes, d'ailleurs ?
– Jamais.
– Roooh, allez, fais pas ta pouffiasse ! Et je plaisantais pas quand je disais que je voulais l'envoyer dans les cordes. Je vois ça comme une tradition en devenir, expliqua-t-il très sérieusement en passant un bras autour des épaules de la tortue mutante, une sorte de défi pour voir si elle est digne de mon meilleur pote, tu vois ?
– Elle va te démolir et tu vas douiller ta race, répondit Raphael.
– Dans ce cas, April sauvera mon honneur de damoiseau en détresse et ta copine va comprendre qui porte la culotte dans cette famille.
Raphael fut secoué par un petit rire moqueur qui fit plaisir à Casey. Celui-ci serra son ami contre lui avant de lui tapoter la carapace.
– Allez, va la retrouver. Je m'en voudrais de te retenir plus longtemps alors qu'il est évident que tu crèves d'envie de la voir.
– Tu vas pas lâcher l'affaire ? demanda Raphael, la mâchoire serrée.
– Nope. Plutôt crever. Vous m'avez tellement fait chier quand vous vous êtes aperçu que j'étais amoureux d'April que ce n'est qu'un juste retour des choses.
Raphael marmonna un « génial » peu convaincu avant de disparaître par la fenêtre. Casey reprit sa batte de baseball puis éteignit la lumière avant de se diriger vers sa chambre. April dormait à poings fermés, au milieu du lit, bavant un peu sur son oreiller. Casey sourit en la voyant comme ça. Il posa sa batte, retira son T-shirt et ses jeans puis se glissa de son côté du lit. April remua, marmonna quelque chose dans son sommeil, puis vint se blottir dans ses bras. Il n'y avait rien de mieux au monde et Casey souhaita avant de s'endormir que son meilleur ami puisse lui aussi goutter à ce genre de petit moment de bonheur.
