Till Kingdom come

Chapitre 39

Who watches the Watchmen?

Il n'y avait pas un chat dans la ruelle étroite entre deux immeubles où ils avaient atterri mais ça ne semblait pas suffisant pour Michelangelo. Il tapota l'épaule d'Emma, lui arrachant un soupir agacé par la même occasion. Elle jeta un coup d'œil par-dessus le container avant de se retourner vers Michelangelo.

– C'est calme.

– Ouais, un peu trop calme, répondit Michelangelo.

Emma leva les yeux au ciel. Ces obsessions de ninjas, rester dans les ombres, ne pas faire de bruit, tout ça lui portait sur les nerfs. Elle vérifia à nouveau que la voie était libre avant de sortir de leur cachette pour aller au coin de la ruelle. Michelangelo suivit en faisant une roulade par terre, salissant au passage la perruque de son masque. Il se releva en prenant une pause façon Kaimen Raider puis sortit de la ruelle pour passer dans l'avenue, Emma sur les talons. Michelangelo avait horreur de prendre les grands axes malgré son déguisement et il en faisait une montagne à chaque fois que ça se produisait.

– Tu vois, c'était facile, le rassura Emma.

– Ouais, un peu trop facile.

Les gens les regardaient à peine – il y avait trop de tarés à New York pour que le pékin lambda y prête attention. Ils ne devaient pas être les seuls Singes Rouges qu'ils avaient croisés dans la soirée. Emma en avait vu au moins cinq pendant leur petit tour du centre de Manhattan. Ils passaient inaperçus, même si la carapace de Michelangelo formait une bosse sous sa tenue noire. Et puis il y avait plus voyant qu'eux : d'autres sentinelles avec leurs propres costumes bariolés avaient émergé depuis la semaine dernière, rendant la situation plus confuse.

– Police, informa Michelangelo en barrant la route d'Emma de son bras.

– Comporte-toi normalement et ils te ficheront la paix, répondit-elle en le poussant.

Michelangelo hésita à la suivre pendant une seconde puis la rattrapa, marchant très droit. Ils passèrent devant les policiers sans que ceux-ci ne les regardent mais ça n'empêcha pas Michelangelo de se tendre.

– Qu'est-ce que je t'avais dit ?

Michelangelo jeta un coup d'œil aux policiers par-dessus son épaule, tripota son masque comme pour s'assurer qu'il était toujours bien en place puis reprit une démarche un peu plus normale. Ils s'étaient faits interpeler lors de leur deuxième sortie mais les policiers leur avaient simplement dit de ne pas se balader avec des armes avant de les laisser filer. Depuis, Emma gardait son san jie gun dans un sac à dos et Michelangelo cachait ses nunchakus sous la veste de son costume – il avait voulu conserver ses propres armes, ce qu'Emma n'avait pas de mal à comprendre.

La réaction de la police était surprenante : contre toute attente, les forces de l'ordre avaient décidé de ne pas arrêter les sentinelles. Il se disait sur les forums qu'elles avaient mieux à faire que de mettre des gamins en prison. Emma y croyait à moitié mais elle ne savait pas vraiment quoi en penser. Ça l'arrangeait, c'était certain, cependant elle ne pouvait pas s'empêcher de se dire que les choses ne seraient pas toujours aussi faciles. Si les sentinelles faisaient autre chose que de traîner dans les rues et faire peur aux petites frappes, la police interviendrait certainement mais elle n'avait pour l'instant ni les moyens ni le temps de mettre au frais un demi millier de tarés en costume tous les soirs – et c'était sans compter les interpellations abusives de fêtards allant à des soirées à thème qu'elle préférait éviter.

Michelangelo tripota encore son masque. Emma avait pris ses mesures quelques jours plus tôt et lui en avait fabriqué un à sa taille. C'était le premier soir qu'il le portait parce qu'il fallait quarante-huit heures minimum de séchage pour la résine et il n'arrêtait pas de le toucher.

– Il tombe ? demanda-t-elle.

– Hein ? Nan, t'inquiète. C'est juste que je porte un autre type de masque, d'habitude.

Michelangelo avait accepté de retirer son bandana et il avait fallu une bonne couche de maquillage autour de ses yeux pour cacher sa peau verte. Emma avait un peu peur qu'il fasse une réaction allergique ou quelque chose comme ça.

– Ça te gratte pas ?

– Tout baigne, assura Michelangelo.

Il devait sourire sous son masque, supposa Emma. Michelangelo souriait beaucoup mais c'était de faux sourires la plupart du temps. Emma ne s'en offusquait pas. Elle faisait la même chose, après tout.

Ça lui faisait bizarre de marcher dans les rues de Manhattan avec Michelangelo. Ils ne se connaissaient pratiquement pas et ils avaient du mal à se parler. Ils n'avaient pas passé beaucoup de temps ensemble avant cette semaine, quatre ou cinq heures au maximum. Malgré leurs passions communes, ils ne savaient pas de quoi discuter pour tuer le temps. C'était beaucoup plus facile avec Raphael.

En fait, Raphael était certainement la raison du malaise qui planait entre Emma et Michelangelo. Il était assez évident qu'il n'aimait pas ce qu'ils trafiquaient mais il n'avait rien dit – enfin, il n'avait rien dit à Emma. Michelangelo devait entendre parler du pays dès qu'il croisait son frère. C'était bien le genre de Raphael de vouloir s'assurer que sa petite-amie ne courrait aucun risque. Il lui avait évidemment demandé de faire attention mais il s'était arrêté là. Honnêtement, Emma s'était attendue à ce qu'il lui interdise de ressortir sous son masque, accompagnée ou pas, mais, non, Raphael lui avait pris la main doucement et demandé de faire attention, tout simplement. Emma avait senti son cœur rater un battement à ce moment-là. C'était idiot mais la douceur que lui réservait Raphael la faisait tout simplement fondre. Elle l'avait vu défoncer des crânes d'un coup de poing et, pourtant, il était délicat et attentionné à son égard. Emma devait admettre qu'il lui avait laissé quelques marques lors de leurs premiers ébats – des marques et des courbatures, en fait – mais ça avait été accidentel et surtout à cause de sa carapace. Depuis, il faisait très attention et prenait mille et une précautions pour ne pas recommencer.

Michelangelo, les mains dans les poches, donna un petit coup de coude dans le bras d'Emma et pointa du menton un groupe de quatre hommes emmerdant deux filles un peu plus loin sur le trottoir. C'était exactement le rayon de l'Armée des Douze Singes.

– Sans les mains ? proposa Michelangelo.

– Si tu veux, concéda Emma.

Il fallait bien s'amuser un peu, après tout. Ils trottinèrent au milieu des passants jusqu'aux emmerdeurs qui les remarquèrent arriver. Ils ne s'enfuirent pas et rirent même parce qu'ils allaient « casser du Singe ». Il était évident à leur posture qu'ils ne savaient pas se battre.

– Vas-y franchement même si ce sont des amateurs, conseilla Michelangelo. T'as pas envie que l'un d'eux se relève pour t'en foutre une par derrière.

– Et toi, vas-y doucement, rappela Emma.

Michelangelo avait envoyé un type à l'hôpital le premier soir où ils étaient sortis juste parce qu'il n'avait pas fait attention à la force de son coup. Il aligna son premier adversaire d'un coup de pied dans l'estomac et passa au suivant dans la foulée, le plaquant par terre d'une clé de jambes. Il n'avait même pas sorti les mains de ses poches. Emma esquiva un coup de poing en se penchant vivement en arrière. Elle profita de l'élan pour faire un salto durant lequel elle donna un coup de pied dans le menton du type. Elle se rétablit en se servant de ses bras – ça ne comptait pas, quand même ? –, se pencha sur le côté pour éviter un coup de couteau du deuxième abruti et remonta son genoux dans son estomac. Il ne s'avoua pas vaincu aussi Emma enchaîna avec un coup de pied retourné. Le type mangea le goudron du trottoir avant de s'en rendre compte.

– Huit pour le style, sept pour la technique, annonça Michelangelo.

– Seulement sept ?

– T'es cambrée.

Emma renifla. Ils s'étaient passés le mot entre frères ou quoi ?

Les deux filles s'approchèrent d'eux mais Michelangelo ne leur laissa pas le temps de dire quoi que ce soit, s'enfuyant déjà en courant. Emma les salua de la main avant de prendre elle aussi la poudre d'escampette. Elle rattrapa Michelangelo cinquante mètres plus loin, coincé au feu rouge pour les piétons.

– Pourquoi tu t'es barré ?

– L'habitude, admit Michelangelo. Tu parles pas facilement aux gens après vingt-six années passées à les éviter.

– Tu me parles bien, à moi.

– C'est différent. T'avais des comics et de la tarte aux pommes.

Le feu piéton passa au vert et la foule se mit en mouvement. Emma remarqua un homme grand et musclé accompagné de sa copie conforme avec trente ans de moins arrivant en sens inverse et elle se tassa instinctivement. Michelangelo lui jeta un coup d'œil puis chercha dans la foule une raison pour ce soudain signe d'inquiétude.

– C'est pas l'un de tes frangins, en face ? demanda-t-il.

– Oui, Liam, avec mon père.

– Oh.

Ils se croisèrent à quelques mètres de distance. Evidemment. C'était le jour de repos de Liam et leur père repartait le surlendemain matin. Emma savait parfaitement qu'ils avaient prévu de se faire une soirée rien qu'entre eux. Liam avait dû l'emmener faire du tourisme de nuit. Times Square était forcément à voir, même s'il était très tard.

– Ils ont rien remarqué, informa Michelangelo alors qu'ils arrivaient de l'autre côté de la route.

– Liam et Alex ne sont pas au courant de mes activités nocturnes, rappela Emma en s'éloignant à grands pas du croisement. Pour eux, le Singe Rouge n'est qu'un taré en costume qui fait trop parler de lui, sans aucun rapport avec leur petite-sœur.

– T'en as parlé avec eux ?

– Le sujet s'est invité à notre table une ou deux.

Derek avait appelé leur père, au grand damne d'Emma – ce n'était pourtant pas son genre d'aller cafeter. Il avait dit au patriarche que la petite dernière de la famille avait des soucis en ce moment et qu'il n'arrivait plus à parler avec elle, qu'il fallait une intervention paternelle ou quelque chose comme ça. Dale Ackerman n'était pas le genre d'homme à engueuler ses enfants, non, il était plus vicieux que ça. Il s'installait à table avec le rejeton qui posait problème et le laissait mariner dans son jus jusqu'à ce que celui-ci craque et raconte tout. Emma connaissait bien cette méthode parce qu'elle l'avait héritée de son père : elle ne posait pas de question et se contentait d'attendre les réponses. Ça marchait étonnement bien.

Elle n'avait pourtant pas dit la vérité à son père – comment aurait-elle pu ? « Papa, je suis le Singe Rouge, j'ai des emmerdes par-dessus la tête, des ninjas se feraient un plaisir de me tuer, des mafieux veulent se servir de moi pour faire chanter mon petit-ami, oh, et celui-ci est une tortue mutante d'un mètre quatre-vingt versée dans les arts martiaux capable de broyer une noix de coco dans son poing. A part ça, j'ai repris trois kilos alors tout va bien. » La vérité n'était pas une option envisageable aussi Emma avait-elle brodé une histoire plus vraisemblable : elle s'amusait à faire du parkour après le travail, ce qui lui avait amené quelques ennuis de santé, et elle avait rencontré quelqu'un. Sachant pertinemment que le sujet allait mettre son père mal à l'aise, Emma avait sous-entendu qu'il s'agissait d'une fille. Dale avait automatiquement changé de sujet, même s'il lui avait recommandé d'être plus prudente à l'avenir.

Fort heureusement, elle n'avait pas eu à subir de dîner avec Derek. Celui-ci avait la bonne idée d'être trop occupé par son travail à chaque fois que leur père proposait une réunion de famille. Emma n'avait pas échappé aux dîners avec Liam, Alex et Kenedy mais ça ne la dérangeait pas parce qu'elle aimait beaucoup ses frères et sa belle-sœur. Elle aimait aussi Derek mais il était trop en colère contre elle en ce moment pour tolérer sa présence. C'était compréhensible. Il avait peur pour elle. Bon sang, elle aussi avait peur pour elle-même alors elle le comprenait très bien.

– Ils soupçonnent rien ? insista Michelangelo.

– Non, je pense pas. Liam et moi ne sommes pas très proches. Si j'ai manifestement des problèmes, il m'aidera mais ce n'est pas son genre de faire dans le délit d'ingérence. Quant à Alex, il sait que je lui cache des trucs mais il pense que c'est un petit-ami.

– Dans l'absolu, il a pas tort.

Emma haussa un sourcil sous son masque. Elle n'avait jamais imaginé que Michelangelo aborderait le sujet aussi frontalement.

– Moui, il n'a pas tort, admit Emma.

Michelangelo regarda un instant le trottoir, marchant au milieu des gens sans plus s'en préoccuper, puis releva la tête vers Emma.

– Comment ça se fait, d'ailleurs ? demanda-t-il. J'veux dire, Raph et toi. Mon frangin est quand même une tortue mutante géante toute verte. C'est difficile de le confondre avec Alan Ritchson.

– Avec qui ?

Michelangelo secoua la tête pour signifier que ça n'avait pas d'importance. Emma s'arrêta devant un petit stand ambulant pour acheter des canettes de soda – le vendeur ne se formalisa même pas de son costume. Elle demanda aussi deux pailles parce qu'il n'était pas question qu'ils retirent leurs masques. Après avoir payé, elle continua son chemin et tendit une canette à Michelangelo qui la remercia.

– Eh bien, reprit Emma en ouvrant sa canette, je dois admettre que ça n'a pas été facile. J'ai jamais vraiment eu peur de vous, même si j'étais pas rassurée, au début.

– Ça se comprend, railla Michelangelo.

– Quand j'ai rencontré Raphael, j'ai été émerveillée par le combattant qu'il est. Il est juste... parfait.

– Parfait ? On parle du même type ?

– Parfait de mon point de vue : agressif mais sous contrôle. Il est fascinant, bien plus que Leonardo que j'ai aussi vu combattre. Leonardo ressemble à un robot quand il combat alors qu'il se dégage vraiment quelque chose d'incroyable de Raphael.

– Moui, admettons, coupa Michelangelo en portant la paille à sa bouche en passant sous le masque.

– Bref, ensuite, il est resté quelques jours chez moi et il m'a soutenue quand... quand j'ai craqué. On a beaucoup discuté par la suite et on a bien accroché. Je me suis vite dit : « il veut juste qu'on s'intéresse à lui pour qui il est, pas pour ce qu'il est ». Alors j'ai mis de côté l'aspect tortue mutante géante toute verte, comme tu dis, et j'ai prêté plus attention à la personne sous la carapace, littéralement, et... et je suis tombée amoureuse de lui.

– Mouais mais, tu sais, y'a quand même tout le côté reptilien et...

– Je n'ai pas dit que ç'avait été facile de passer par dessus ça, répondit Emma, mais je n'y prête plus vraiment attention maintenant. Ça fait partie de lui, c'est tout. J'oserais même dire que c'est un de ses charmes.

– Hein ?

Elle était allée trop loin, pensa Emma. Autant couper court à la conversation si elle ne voulait pas qu'elle dérive trop – pour une fois qu'elle arrivait à briser la glace avec Michelangelo !

– Il a parfaitement compris que j'aimais les types baraqués, expliqua Emma, et il sait comment faire plaisir à une fille.

Michelangelo recracha sa gorgée de soda sous son masque. Le Coca dégoulina par terre alors qu'Emma explosait de rire.

– J'avais pas besoin de savoir ça, grommela Michelangelo en s'essuyant le menton.

– Désolée, s'excusa Emma, c'était trop tentant.

– T'es amoureuse de lui, alors, reprit-il plus sérieusement en posant la canette dans une poubelle.

– Oui.

– Hum, bah tu ferais bien de le lui dire clairement, avec des mots du genre « je t'aime, gros crétin », parce que Raph est un gros crétin et qu'il a besoin qu'on lui dise les choses en face. Ça le rassurerait parce que, pour l'instant, il se torture les méninges et c'est jamais bon chez lui.

– C'est prévu, dit Emma en sentant son cœur s'emballer. C'est juste que ça me paraissait un peu rapide et puis ce n'est pas le moment idéal vu le bordel dans lequel vous êtes.

– T'en fais pas pour ça, répondit Michelangelo. Le plus tôt sera le mieux. Il va encore passer la nuit chez toi, non ?

– Y'a des chances, oui.

Raphael était passé tous les soirs chez elle pour prendre des nouvelles depuis le week-end précédent et Emma finissait invariablement dans ses bras sur le canapé jusqu'aux petites heures du matin. Raphael repartait avant l'aube alors qu'Emma allait se coucher.

– Alors dis-le lui, s'il te plaît, insista Michelangelo. C'est important pour lui.

Emma approuva du chef. Michelangelo se gratta la tête à travers la perruque.

– Ah zut, je voulais pas... C'était pas un ordre, hein, juste un conseil.

– J'avais compris, le rassura Emma.

– Et si tu pouvais éviter de dire à mes frangins que j'ai été sérieux plus de cinq minutes, ajouta Michelangelo, ça m'arrangerait. J'ai une réputation à tenir.

– Ça marche, sourit Emma sous son masque. On se fait d'autres connards avant de rentrer ?

– Après vous, très chère, répondit Michelangelo en faisant une révérence.


Donatello avait horreur de l'observation sur le terrain mais Google Earth ne suffisait pas à repérer les lieux lorsqu'il était question d'une opportunité aussi sérieuse de porter un coup mortel au clan des Foots. Il s'était donc déplacé avec Raphael dans Harlem pour voir comment se présentait le bâtiment où devait avoir la réunion, quarante heures plus tard. Pour être abandonné, il était abandonné, aucun doute là-dessus : les portes et les fenêtres étaient condamnées, les murs extérieurs étaient recouverts de graffitis et de la végétation poussait sur le toit. Une bonne partie du bâtiment avait déjà été rasée et une église se trouvait derrière. C'était certainement de là qu'ils allaient surveiller les choses car le boulevard à l'avant était trop large et les deux rues encadrant le bloc étaient bordées d'immeubles résidentiels. Gros avantage de la localisation : deux lignes de métro à proximité – enfin, six mais les lignes A, B, C et D passaient par les mêmes tunnels tandis que la 2 et 3 faisaient la même chose parallèlement à un bloc de là. Leur retraite serait facile. Ils pourraient même suivre la 2 jusqu'à Chambers Street pour rentrer directement chez eux.

– Je le sens pas, ce coup, marmonna Raphael.

Pour l'instant, ils se trouvaient sur le toit d'un immeuble de sept étages pratiquement en face du lieu de la réunion. Ils n'étaient pas allés vérifier l'intérieur par précaution car des Foots surveillaient déjà l'endroit. Etre aussi proche était déjà un risque suffisant comme ça.

– Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda Donatello, à plat ventre, tout en continuant à scruter le bâtiment avec ses lunettes à infrarouge.

Il était important de retenir les déplacements des gardes déjà en faction. S'ils se déplaçaient aisément, ils pourraient en faire à peu près autant. Au contraire, plus ils restaient statiques moins le terrain était praticable. Donatello savait déjà à peu près à quoi s'attendre, en vérité. Il avait trouvé des photos de l'endroit sur des blogs de passionnés de ruines. L'ancienne salle de bal semblait être régulièrement visitée.

– Je sais pas, grommela Raphael. J'ai l'impression que quelque chose va nous tomber sur le coin de la gueule, c'est tout.

– Tu as cette impression parce que ton esprit s'attache à autre chose que notre objectif, répondit Donatello.

– Putain mais tu t'écoutes parler des fois, Donnie ? On dirait Leo.

Donatello n'avait pas envie de relancer le sujet aussi fit-il semblant de ne pas comprendre ce à quoi Raphael faisait référence.

– Il est normal que nous employions les mêmes tournures sémantiques puisque nous avons été élevés ensemble.

Raphael lâcha un râle de désespoir. Donatello baissa ses jumelles et se redressa sur ses coudes pour se tourner vers son frère, assis contre le rebord du toit.

– En revanche, on peut se demander comment Michelangelo et toi en êtes arrivés à bannir toute négation correctement formée de votre locution.

Raphael le regarda puis soupira exagérément.

– Tu le fais exprès, hein ?

– Effectivement, répondit Donatello en retournant à sa surveillance. Vous aimez tous les deux lire aussi blâmerai-je la télévision.

– P't'être qu'on voulait se différencier de nos frangins casse-couilles.

– Possible.

– J'ai quand même un mauvais pressentiment.

– Nous n'avons aucun moyen de confirmer que ce n'est pas un piège mais c'est un risque à prendre.

– Je sais, je sais, mais j'arrête pas de me dire que quelque chose cloche.

– C'est parce que Leonardo n'est pas avec nous.

Pour être tout à fait franc avec lui-même, Donatello aussi éprouvait quelques doutes quant à cette opération. D'habitude, Leonardo jugeait les risques et prenait les décisions en conséquence. Donatello avait beau avoir créé des tas de scenarii et calculé encore plus de probabilités, il n'avait pas reçu l'enseignement adéquat pour déterminer si les risques en valaient la chandelle. Il se perdait facilement dans ses hypothèses. L'arborescence de ses scenarii comprenait même une invasion extraterrestre au moment où ils attaqueraient, preuve qu'il était allé trop loin – la probabilité était extrêmement faible mais ça faisait partie du domaine du possible.

Pour la première fois de leur vie, ils avaient voté. Donatello avait planché une bonne journée sur son arbre des possibles puis l'avait présenté à ses frères. Michelangelo s'était tourné vers Raphael pour inciter celui-ci à prendre la décision finale mais Raphael n'avait pas voulu de cette responsabilité. Il avait proposé un vote : avec les informations à disposition, pour ou contre ? Ils étaient restés silencieux une bonne minute et le pour l'avait emporté à l'unanimité. Il était plus juste de dire que Raphael et Michelangelo étaient pour cette attaque et que Donatello, en les voyant lever la main, les avait imités. Il connaissait mieux les statistiques que ses frères et savait qu'on ne pouvait pas confronter les chiffres au terrain. A cause de cela, il aurait naturellement voté contre l'attaque. Cependant, il savait aussi que leur famille défiait les statistiques ainsi que les lois mathématiques et physiques sur une base régulière. Ce facteur de grandeur inconnue démultipliait leurs chances de réussite. Enfin, on pouvait toujours multiplier zéro par mille, un million ou un milliard, ça ne changeait rien au résultat final.

– Nous pouvons nous passer de lui, continua Donatello.

– Tu lui en veux en ce moment ou quoi ? demanda Raphael.

Ça se voyait donc, pensa Donatello tout en suivant un Foot le long de ce qui devait être le balcon du deuxième étage. Oui, il en voulait à Leonardo. Donatello comprenait que son frère ne puisse pas rentrer à New York parce qu'il devait s'occuper de Splinter mais il ne donnait pas de nouvelles et c'était ça qui lui portait sur les nerfs. Ça faisait dix jours qu'April était rentrée et ça faisait donc dix jours que Donatello n'avait pas eu de nouvelles de Leonardo. Son frère ne répondait pas aux e-mails ou aux SMS et il ne décrochait pas non plus quand Donatello appelait. Il écoutait bien les messages sur sa boîte vocale d'après les logs du serveur mais il ne prenait pas la peine de rappeler. Il n'y avait pas de ligne de téléphone fixe à la ferme, sinon Donatello aurait essayé ce moyen-là aussi. Il avait carrément envisagé d'envoyer une lettre, ce qui correspondait chez lui à une tentative désespérée de communication.

– Sa place est avec Splinter, continua Raphael.

– Vraiment ? demanda Donatello.

– Qui d'autre ? Leo vire fanatique quand il est question du vieux.

– C'est justement pour cela que je l'aurais disqualifié si nous avions été consultés.

– Alors qui ?

– Toi ou moi. Probablement moi, en fait.

– Pour aller s'emmerder à Northampton pendant des semaines ? Non merci.

– Non, le reprit Donatello. Parce que nous avons déjà fait notre deuil.

Raphael se renfrogna. Ça faisait environ une année que Splinter perdait la raison. Leonardo avait dû être le premier à s'en apercevoir mais il avait fait comme si tout allait parfaitement bien pendant longtemps. Donatello avait remarqué les pertes de mémoire à courte terme, les questions répétitives et les sautes d'humeur avant Raphael et Michelangelo. A ce moment-là, ils savaient tous que Splinter avait du mal à se déplacer mais ils en riaient à table pour ne pas trop s'en faire. Les entraînements étaient de toute façon dirigés par Leonardo. Splinter s'asseyait sur son vieux coussin tassé et les regardait. Il reprenait à l'occasion Leonardo sur sa manière de faire mais il ne s'occupait plus de ses autres fils, même si Michelangelo s'acharnait à faire n'importe quoi.

Raphael avait été le premier à décider de passer à autre chose. Comme Leonardo s'acharnait à s'occuper seul de Splinter à mesure que l'état de celui-ci se dégradait, il n'avait pas vraiment le temps de se préoccuper de ses frères aussi Raphael avait eu le champ libre pour faire ce qu'il voulait. Il avait passé beaucoup de temps avec Michelangelo, comme depuis toujours, ainsi qu'avec Casey, à l'insu d'April. Il avait accepté l'idée que Splinter n'en avait plus pour longtemps et il avait décidé de passer par-dessus la douleur qu'il ressentait.

Donatello avait fait à peu près la même chose. Il était beaucoup plus proche de Splinter que l'était Raphael mais son pragmatisme lui avait dicté d'étouffer ses sentiments – ou peut-être était-ce l'éducation qu'il avait reçue, il ne différenciait pas vraiment les deux. Splinter allait mourir, c'était dans l'ordre naturel des choses et il n'y avait pas à tergiverser. Leur maître leur avait appris à surpasser la douleur et c'était exactement ce que Donatello faisait, même si ce n'était pas une douleur physique. De son point de vue, il honorait même son maître en respectant ses enseignements.

Ils étaient passés à autre chose, voilà tout, contrairement à Leonardo et Michelangelo. Il était d'ailleurs étonnant que ce dernier n'ait pas réussi à appliquer ce qu'il avait appris. Michelangelo était le plus solide d'entre eux d'un point de vue mental et, pourtant, il s'obstinait à ne pas voir la vérité en face.

– Ça va quand même être bizarre, sans lui, marmonna Raphael.

– Maître Splinter n'est plus vraiment avec nous depuis un long moment, rappela Donatello.

– Je sais mais... mais ce sera pas pareil.

– Je vois ce que tu veux dire.

Raphael soupira et posa sa tête contre le rebord du toit, regardant le ciel. Se doutait-il que Donatello avait acquiescé pour mettre un terme à la conversation ? Raphael était méfiant depuis quelques jours. Depuis que Donatello l'avait éloigné de Donald, en fait. Attiser les suspicions de ses frères était bien la dernière chose à faire en ce moment alors qu'ils avaient besoin d'être unis pour l'opération de vendredi soir mais Donatello n'avait pas eu le choix. Donald aurait tout lâché en présence de Raphael à propos de sa tentative pour trouver l'identité du Singe Rouge – avec des conséquences désastreuses à la clé. Donald avait trois suspects et l'un d'eux était Emma. Donatello avait supposé que Donald les faisait surveiller aussi avait-il dit à Michelangelo d'être particulièrement prudent et ça avait payé : il avait repéré Jon Snow dans les environs de chez Emma – enfin, John Perkins mais il ressemblait beaucoup à Kit Harington avec ses boucles brunes, d'où le surnom que Raphael lui avait attribué. Michelangelo avait fait en sorte qu'Emma ne se doute de rien – autant éviter qu'elle n'agisse bizarrement sous la pression de la surveillance – tout en lui donnant des astuces pour que ses sorties ne soient pas repérées. Elle ne sortait jamais de chez elle en costume, ce qui était déjà une bonne chose, mais se baladait quand même dans les rues de Brooklyn à plus de minuit. Ce n'était pas un comportement très sage venant d'une jeune femme, même si elle était capable de se défendre. Michelangelo lui avait suggéré de cacher ses affaires quelque part et de partir directement depuis son travail sur les toits, comme si elle profitait des heures les plus sombres pour pratiquer le parkour – après tout, c'était une information que Donald possédait. Emma suivait ce conseil et n'attirait ainsi pas trop l'attention sur elle.

– Il va pleuvoir ? demanda Raphael pour changer de sujet.

– Soixante pour-cents de risques mais la météorologie est loin d'être une science exacte.

Donatello posa ses jumelles et se redressa pour s'asseoir sur ses talons.

– Qu'il pleuve ou non, ça ne changera rien, ajouta-t-il en rangeant le matériel de surveillance qu'il avait éparpillé.

– P't'être que les Foots sortiront pas s'il pleut.

– Il faudrait au moins un ouragan pour qu'ils annulent cette réunion, répondit très sérieusement Donatello.

Raphael lui lança un regard lourd. Lui n'était pas sérieux, donc. Parfois, Donatello avait du mal à déterminer si ses frères blaguaient ou pas. Il referma son sac de sport alors que Raphael se relevait.

– Tu vas encore chez Emma cette nuit ? demanda Donatello.

– En quoi ça te concerne ? grogna Raphael.

Ce fut au tour de Donatello de regarder son frère de travers mais ça n'impressionnait pas du tout Raphael.

– Nous sommes loin de Brooklyn alors je me demandais par où tu allais passer, c'est tout, tempéra Donatello.

– J'vais probablement choper des trains, ça ira plus vite.

– Tu prends la 3 ? demanda Donatello en se levant.

– Ou la C, je sais pas.

– On fait la course jusqu'à la station 14 Street ?

Raphael renifla.

– Tu viendras pas chialer si tu perds, Donnie.

– Mais je ne vais pas perdre, assura Donatello en courant déjà vers l'arrière de l'immeuble.

Raphael protesta parce que ce n'était pas un départ en bonne et due forme puis partit dans l'autre sens. Si Donatello se dépêchait, il pourrait profiter d'au moins une heure de tranquillité au vaisseau avant que Michelangelo ne rentre. Et il avait bien l'intention d'en profiter.