Till Kingdom come
Chapitre 40
Big Badda Boom
Gaby était en train de cacher un nouveau secret à son mari et Leonardo se disait qu'il avait beaucoup trop prêté attention à cette série ces derniers temps. Il se prenait au jeu, venait à se demander ce qu'il se passerait lors de l'épisode suivant et ressentait de la pitié ou de la joie pour ces personnages fictifs. Parfois, lorsqu'il cherchait le sommeil après une journée où il ne s'était pas assez dépensé physiquement, il imaginait la suite des événements et se montait ses propres films dans sa tête. C'était insensé et probablement pas très saint.
Leonardo n'aimait pas vraiment regarder la télévision. Comme ses frères, il avait été collé à l'écran dès qu'il était apparu chez eux mais ça lui était passé. Il ne regardait que quelques séries, cherchant plus la compagnie de ses frères que l'oubli du quotidien. Il avait d'ailleurs instauré les soirées films pour cette raison : une fois par semaine, l'un d'eux choisissait un film et c'était l'occasion d'être tous ensemble. C'était aussi un moyen d'embêter un peu les autres de temps en temps. Leonardo ne comptait plus les fois où Donatello avait choisi de regarder « La Belle et la Bête ». On pouvait entendre Raphael et Michelangelo fredonner les chansons faciles à retenir pendant toute la semaine suivante mais ça valait mieux, de leur point de vue, que de se farcir les vieux films de samurai de Leonardo. Ils n'y connaissaient rien – Kurosawa et Ozu étaient tout simplement des génies.
Quand Donatello n'avait pas envie d'embêter ses frères, il optait systématiquement pour des films de science fiction et passait son temps à pointer les inepties scientifiques qui allaient avec. Raphael aimait les blockbusters avec beaucoup d'action et d'explosions mais il ne crachait pas non plus sur des thrillers aux ambiances plus sombres. De fait, Figth Club était son film préféré. Tant de prévisibilité était navrant. Michelangelo choisissait des films d'horreur ou avec de gros monstres, si possible rampant dans les égouts. Cependant, il ne faisait jamais de difficultés sur les choix de ses frères. Michelangelo aimait simplement passer la soirée avec eux tout en mangeant du pop-corn, des chips et des bonbons. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour le contenter.
Enfin le générique de fin, pensa Leonardo en voyant défiler les crédits. Il s'étira, fatigué de n'avoir rien fait de l'après-midi à part regarder la télévision. Splinter n'aimait pas que Leonardo reste dans le salon à se tourner les pouces mais il n'aimait pas non plus quand son élève s'éloignait trop. Leonardo avait bien tenté de faire des pompes et ce genre d'exercice à l'intérieur de la maison mais, là encore, ça ne plaisait pas à Splinter : trop bruyant. Leonardo n'avait pas cherché à contredire son maître et avait attendu que le temps passe, assis dans le canapé en écoutant ses reproches de temps en temps. Il avait lu les quelques livres intéressants restés à la ferme depuis qu'April était partie. Shadow lui avait laissé ses Harry Potter mais Leonardo ne les avait pas ouverts. Il se souvenait très bien de la folie qui s'était emparée de ses frères lorsqu'ils les avaient lus après qu'April les ait offerts à Michelangelo pour un Noël. Même Donatello s'était plongé dans l'histoire. Il avait à peine dormi avant d'atteindre la dernière page du volume sept puis avait sauté sur Raphael et Michelangelo pour en parler avec passion et ferveur. Leonardo avait regardé toute cette agitation de loin et avait refusé de lire ces livres depuis. Il n'allait certainement pas s'y mettre maintenant, même s'il s'ennuyait à mourir.
– Que voulez-vous pour le dîner, maître Splinter ? demanda Leonardo en se levant du canapé.
Splinter prit la télécommande sur l'accoudoir de son fauteuil de sa main tremblante et changea de chaîne, apparemment sans avoir entendu la question. Leonardo se rapprocha et s'agenouilla du fauteuil.
– Maître ?
Splinter monta le volume du son. Leonardo se pencha sur le côté pour être dans son champ de vision. Le vieux rat sursauta.
– Qu'y a-t-il ? marmonna-t-il. Ne reste pas dans mes pattes, petit, va t'entraîner avec tes frères.
Encore une perte de mémoire, pensa Leonardo, un poids sur la poitrine. Ça arrivait de plus en plus souvent.
– Nous sommes à Northampton, répéta Leonardo pour la quinzième fois de la journée. Mes frères sont à New York, maître Splinter.
– Tu devrais être avec eux.
– Et vous laisser seul ? rétorqua Leonardo sur un ton moins doux qu'il ne l'aurait voulu.
Splinter lui retourna un regard froid et perçant, celui dont Leonardo se souvenait avec une boule dans l'estomac. C'était par ce regard que Splinter remettait les petites tortues qu'ils avaient été à leur place. Il n'avait pas besoin de parler pour les mettre au garde à vous, ce regard suffisait. Leonardo se tendit par réflexe et baissa la tête.
– Tu devrais être avec tes frères, insista Splinter.
– Je ne peux vous abandonner, maître.
– Je pensais t'avoir mieux éduqué que cela.
C'est à cause de sa désorientation, rien que ça, se répéta Leonardo sans oser relever les yeux. Splinter avait tendance à être agressif pendant les moments où il se perdait dans le passé. Ce n'était qu'un mécanisme de défense. Leonardo le connaissait bien parce que Raphael avait la même attitude quand on soulevait une de ses faiblesses. Si Leonardo s'était trouvé en face de son frère, il se serait permis d'exprimer son mécontentement mais il n'y avait qu'une chose à faire face à Splinter : s'écraser.
– Pardon, maître. Je ferai des efforts.
– Les promesses ne valent pas les actes.
– Oui, maître.
Leonardo se releva et s'inclina avant de sortir du salon pour se diriger vers la cuisine. Au dernier instant, il prit la porte d'entrée et se retrouva sous la véranda, les poings serrés. Il faisait lourd bien qu'un petit vent frais soufflât du nord. Les insectes crissaient comme à leur habitude et les étoiles jouaient à cache-cache à travers d'épais nuages orageux. Mal éduqué, hein ? Qu'est-ce que ça signifiait ? Qu'il devait abandonner son maître dans cette satané ferme et le laisser mourir de faim pour retourner vers ses frères ? Brillante idée. En plus de s'être laissé submerger par ses émotions, d'avoir commencé une guerre avec le clan des Foots, d'avoir laissé ses frères se débrouiller avec une situation plus que délicate, il serait le parricide, Celui Qui Avait Laissé Splinter Mourir Seul Dans Une Vieille Ferme Minable Au Fin Fond Du Trou Du Cul Du Monde. Brillante idée, effectivement.
– Il te demande de le tuer, informa l'ombre noire, pas de le laisser mourir.
– Oh, la ferme, répondit Leonardo.
Et merde, pensa-t-il en fermant les yeux. L'ombre noire rit.
– Ça allait arriver, tôt ou tard.
Leonardo inspira un bon coup et descendit dans la cour, ignorant les ricanements de l'ombre assise sur la balancelle. C'était une hallucination, elle était par définition irréelle aussi n'avait-il pas à lui répondre.
– Parce que parler à ton rat de maître est tellement plus satisfaisant, c'est vrai, se moqua l'ombre.
Leonardo dégaina ses sabres pour se mettre en position. Ses lames fendirent l'air avec rage, laissant derrière elles l'illusion de leur présence. Leonardo avait conscience d'aller trop vite et d'enchaîner sans réfléchir les katas mais il avait juste besoin de se défouler.
– La dernière fois que tu as dégainé tes sabres pour évacuer de la pression, tu as déclenché une guerre, rappela l'ombre.
Ne pas répondre. Bon sang, il n'était pas fou au point de parler à ses hallucinations, même si leurs tentatives de communication avaient plus de sens que les remontrances de Splinter ces derniers jours.
– Autant aller jusqu'au bout et achever ton maître.
Leonardo donna un coup de pied à un ennemi imaginaire sur son côté gauche, planta son sabre droit dans le sol et s'en servit pour passer par-dessus un autre ennemi. Il atterrit dans son dos et le cisailla de ses deux lames, l'une par le bas, l'autre par le haut.
– Pas très réglementaire, commenta l'ombre.
Leonardo ne lui prêta pas attention. Il enchaîna coups et acrobaties, frappes et esquives jusqu'à ce qu'il sente des gouttes d'eau rouler le long de son cou. Il essuya la condensation du revers de la main. La météo ne s'était pas améliorée en quinze petites minutes d'exercice. Les nuages avaient pris de l'altitude, l'air était devenu poisseux et l'orage grondait. Leonardo pratiqua ses katas jusqu'à l'arrivée de la pluie, quelques minutes plus tard. L'averse fut soudaine et brusque, détrempant instantanément le monde sous elle. Elle était trop froide au goût de Leonardo qui se réfugia sous la véranda. L'ombre noire se balançait doucement, nonchalamment assis sur la balancelle, observant le déluge.
Devait-il vraiment tuer son maître ? se demanda Leonardo. Il avait essayé mais n'était pas parvenu à aller jusqu'au bout. Le pourrait-il, cette fois ? Etait-il assez en colère ? Pourrait-il vivre avec ce poids par la suite ? Devrait-il subir les remords du mensonge ? Il ne pouvait pas dire à ses frères qu'il avait tué Splinter de ses propres mains, même si c'était ce que leur vieux maître désirait. Et même s'il parvenait à leur mentir, ils sauraient tôt ou tard la vérité à cause de ce fichu vaisseau extraterrestre qu'ils avaient choisi pour domicile. Quoi qu'il advienne, Bob saurait que Leonardo avait pensé à achever son maître. Comprendraient-ils ? Leonardo n'y croyait pas.
– Alors tu vas le laisser souffrir ? demanda l'ombre. Parce que tu as peur de la réaction de tes frères ?
– Parce que ce sera la fin de notre famille, répondit Leonardo.
– Reprends-toi, gamin. Je croyais que tu étais leur chef. Impose ta décision et remets ceux qui te contredisent à leur place.
– C'est comme ça que vous agissiez ?
L'ombre noire secoua la tête. Ce n'est qu'une hallucination, se répéta Leonardo, pas le Shredder. Il avait beau savoir que son esprit inventait tout cela, il avait envie d'y croire. Le Shredder avait toujours été leur ennemi, un homme mauvais qui avait attaqué le maître de leur maître pour se venger de la mort de son frère. Il était un chef de clan craint par les siens, intraitable, dur et sévère.
– Si ça te fait plaisir de croire à ces histoires, répondit le Shredder en haussant les épaules.
– Comment contrôler les Foots autrement ? demanda Leonardo.
– C'est plus facile que tu ne le crois. Tu devrais essayer.
– Sans façon.
Le Shredder ricana, comme s'il connaissait déjà la fin d'une bonne blague. Leonardo se renfrogna. Il rengaina ses sabres et rentra dans la maison où seules la télévision et une petite lampe dans le salon apportaient de la lumière. Splinter avait trouvé une autre série à regarder. Leonardo s'approcha doucement de lui pour vérifier que tout allait bien et constata que son maître s'était endormi. Fantastique. Splinter ne mangeait que ce qui lui faisait envie et Leonardo n'avait aucune idée de ce qu'il voulait pour le dîner. Ça allait encore se finir en remontrances pour lui.
Leonardo soupira et alla ouvrir le réfrigérateur, dans la cuisine. Steve était passé deux jours plus tôt avec le coffre de sa voiture plein de sacs de courses ainsi qu'un ragout fait maison pour le déjeuner. Ça avait gêné Leonardo, même s'il devait admettre que Steve lui avait retiré une grosse épine du pied. Splinter avait ses petites habitudes new-yorkaises et ses marques préférées, introuvables à Northampton si l'on n'entrait pas dans les magasins. Metalhead avait accompagné Steve et ils avaient déjeuné tous les quatre, Steve et Splinter échangeant des histoires de leur passé glorieux. Leonardo avait écouté poliment et n'avait pas repris son maître lorsqu'il avait mélangé ses aventures avec celles de ses élèves. Ça n'en valait pas la peine. Autant laisser le vieux maître dans ses fantaisies si ça lui faisait plaisir.
Splinter ne faisait jamais trop de difficultés face à un bol de nouilles japonaises. Leonardo sortit des tranches de porc et des œufs du réfrigérateur ainsi que de l'oignon. Il fit bouillir de l'eau pour les œufs, réchauffa le porc, éminça l'oignon, prépara un bouillon. Leonardo ne savait pas vraiment cuisiner comme Michelangelo mais les ramens étaient à la portée de tout le monde – même de Donatello. Il versa le bouillon sur les pâtes dans de gros bols et les recouvrit d'assiettes, patientant pendant les trois minutes réglementaires.
Ils ne mangeaient pas souvent ce genre d'aliment. Les pâtes et le riz étaient difficiles à trouver en quantités suffisantes car ces produits ne périssaient pas vite. En revanche, les poubelles des supermarchés débordaient de fruits et légumes, certains à peine abîmés. Ça ne signifiait pas pour autant que leurs repas étaient bons mais ils avaient appris à ne pas être difficiles sur la nourriture. Splinter s'était chargé de leur rapporter de quoi manger pendant des années et personne ne s'était plaint jusqu'à l'arrivée de la télévision. A partir de ce moment-là, Leonardo et ses frères avaient voulu goûter à toutes ces choses qui semblaient si bonnes et Splinter leur avait dit qu'il fallait cuisiner pour ça, chose qu'il ne savait pas faire. Il leur avait tout de même trouvé un réchaud à gaz de camping, quelques vieux ustensiles et un ou deux livres sur le sujet. Ils avaient tous essayé de tirer quelque chose de tout ça mais ça n'avait pas été un succès immédiat.
Contre toute attente, Michelangelo s'était démarqué de ses frères mais Splinter ne l'avait jamais chargé officiellement de la préparation des repas. C'était à Leonardo ou à Raphael de se retrousser les manches – Donatello avait été écarté du réchaud à partir du moment où il avait failli mettre le feu à leur repaire sous prétexte d'expérimentation – mais Michelangelo se trouvait toujours dans les parages, leur donnant des conseils. Au fil des années, Splinter avait arrêté de le chasser du coin cuisine et Raphael avait laissé ses tours à Michelangelo. Leonardo avait fait de même parce qu'il en avait assez des complaintes de Raphael et Donatello – trop salé, pas assez sucré, trop de salade, pas assez de lipides et ainsi de suite. Satisfaire tout le monde n'était pas facile mais Michelangelo s'en sortait mieux que Leonardo.
La lumière vacilla dans la cuisine alors que le tonnerre grondait. Leonardo regarda par la fenêtre mais il ne vit que des rideaux de pluie. Il avait toujours aimé les orages. Dans les égouts, ils signifiaient qu'il fallait rester tranquille et ne pas sortir dans les tunnels. Enfin, ça s'appliquait quand ils étaient petits parce que Splinter ne voulait pas qu'ils soient emportés par le courant. Adolescents, ils avaient profité des orages pour aller s'amuser comme la bande de crétins qu'ils étaient. A certains endroits, des vagues se formaient et il était possible de surfer, aussi incroyable que cela puisse paraître. Ça faisait une éternité qu'ils ne l'avaient pas fait et Leonardo se demanda si ses frères allaient profiter de cet orage pour aller s'amuser un peu. Probablement pas. D'une part, il n'était pas dit qu'il pleuve autant sur New York. De l'autre, ils devaient avoir autre chose à faire. Leonardo n'en savait rien. Ses frères ne le tenaient pas au courant de leurs activités. Donatello appelait bien tous les deux ou trois jours mais il ne faisait que dire que tout allait bien, qu'il n'y avait pas à s'inquiéter et qu'il pouvait prendre son temps. Leonardo n'avait rien à répondre à cela. Il n'avait pas envie de parler de l'état de Splinter. Il n'avait pas non plus envie de parler de lui parce que sa seule réponse possible était : « je suis en vie et j'attends que mon maître meurt ».
Leonardo se détourna de la fenêtre pour aller chercher son maître – il valait mieux qu'il dîne à table pour éviter que le fauteuil ne soit imbibé de bouillon. Il s'agenouilla à côté de lui et toucha sa petite main si frêle et maigre le plus délicatement possible. Elle était chaude. Elle avait toujours été chaude et douce, d'aussi loin que Leonardo se souvienne. Splinter ne les touchait pas beaucoup – en dehors des entraînements, évidemment – et une simple petite caresse sur la tête avait autrefois la valeur de récompense. Leonardo et ses frères avaient été fascinés par la chaleur de leur maître quand ils étaient petits alors qu'eux étaient si froids au toucher.
– Maître, il est l'heure de dîner, avertit doucement Leonardo.
Pas de réponse. Leonardo attrapa la télécommande pour éteindre la télévision, ce qui réveillait généralement Splinter mais ça ne fonctionna pas cette fois. Il y avait trop de bruit dehors pour entendre le sifflement léger de la respiration de Splinter aussi Leonardo regarda-t-il sa poitrine. Elle ne se soulevait plus.
Michelangelo vérifia une dernière fois les cordes de ses nunchakus avant de passer ses armes à sa ceinture. Il avait doublé le nombre de shurikens et de kunais qu'il prenait habituellement en prévision de ce soir et Donatello lui avait donné quelques bombes fumigènes et lumineuses, au cas où. Raphael avait à peu près le même attirail avec lui, quoi qu'il eusse été plus large sur les quantités de projectiles à emporter. Quant à Donatello, son sac à malice était rempli de trucs divers et variés. Ça allait de ses jumelles à infrarouge qu'il trafiquait dès qu'il s'ennuyait à des bombes empoisonnées qui dégageaient des nuages de poudres toxiques ou des bombes tout court. C'était sans compter les câbles de toutes sortes, au cas où, quelques gadgets pour technophiles avertis, aussi au cas où, ainsi que quelques lames, toujours au cas où. Il n'avait vraiment pas besoin de trimbaler tout ça – il n'en utilisait jamais la moitié. Michelangelo pensait que c'était une manière de se rassurer, de couvrir toutes les possibilités. En clair, Donatello emmenait ses doudous partout avec lui.
– Bon, on y va ou on attend le déluge ? demanda Raphael en faisant craquer sa nuque.
Raphael était de bonne humeur. Il n'avait rien dit mais il était assez évident qu'il avait parlé avec Emma – il n'y avait qu'à le voir sourire bêtement quand il pensait que personne ne le regardait. Michelangelo ne savait pas quoi en penser. D'un côté, il était simplement content de voir son frère comme ça. De l'autre, il ne pouvait pas s'empêcher de penser que cette situation allait tôt ou tard leur poser des problèmes. Mais à chaque jour suffisait sa peine. Raphael était dans de bonnes dispositions pour ce soir et c'était le plus important.
– La réunion commence à vingt-deux heures, rappela Donatello. Nous avons le temps.
Raphael avait rapporté cette information ainsi qu'un tas d'autres plus ou moins utiles après sa visite de courtoisie à Felicia Rodriguez. Bob avait pratiquement sauté de joie en voyant toutes les cartes SD dans le paquet de cigarettes. Michelangelo n'avait pas cherché à comprendre. Mieux valait éviter de trop se creuser les méninges lorsqu'il était question de Bob de toute façon.
– Le plus vite ce sera fait, le plus tôt on sera rentré, rétorqua Raphael.
Donatello lui lança un regard agacé. Il n'aimait pas être pressé, surtout lors d'une opération préparée à l'avance. Là encore, Michelangelo pensait que c'était sa façon de gérer le stress. Ça rassurait Donatello d'avoir des plans. Il avait bien essayé de lui apprendre à se laisser aller mais ça s'était mal terminé. Donatello en était à peu près aussi capable que Leonardo, ce qui en disait long sur son aptitude à la détente. Ces deux-là ne savaient pas prendre du bon temps, tout simplement. Même le jardin de Donatello avait tourné en expérience géante et plus ou moins contrôlée. Michelangelo était content de pouvoir manger des tomates de leur potager mais elles avaient poussé en un mois et demi à peine et il ne trouvait pas ça très naturel. Rien n'était très naturel dans le jardin de Donatello, aux dernières nouvelles. Michelangelo osait à peine y entrer. Il avait l'impression qu'un dilophosaure en planque allait lui sauter dessus à chaque fois qu'il y mettait un pied – et Bob le savait très bien.
En parlant de Bob, celui-ci se matérialisa dans le couloir qui distribuait leurs chambres et passa dans le salon en marchant normalement. Donatello lui avait demandé d'agir de la sorte après que Raphael ait menacé d'aller détruire le système informatique du vaisseau suite à une mauvaise blague de Bob. L'hologramme s'était amusé à n'être qu'une tête flottant dans le vide, surprenant même Michelangelo. Raphael n'avait pas apprécié du tout.
Bob ignora royalement Michelangelo et Raphael en passant devant eux. Il attrapa Donatello par le cou et l'embrassa à pleine bouche. Raphael recula, faisant une grimace. Michelangelo soupira, trop habitué aux frasques de Bob pour s'en soucier. Donatello ne protesta pas et profita même du baiser pendant un moment qui parut très long à ses frères.
– Tu peux mourir, dit Bob finalement avec un grand sourire.
– Ce n'est pas mon intention, rétorqua Donatello.
Il se tourna vers ses frères et leur fit signe qu'il était l'heure d'y aller. Michelangelo fit un petit signe de la main à Bob en partant. Raphael lui donna une tape sur le crâne. Il attendit d'être loin du vaisseau pour poser sa question.
– C'est quoi, cette histoire d'autorisation de mourir ?
– Je crois que le train qui arrive est le bon, répondit Donatello.
– Donnie..., gronda Raphael
Donatello tripota la lanière de son sac, ses yeux passant du train dans le lointain à son frère.
– Bob a créé une copie de ma personnalité. Et des vôtres aussi, en fait.
Il était assez évident que Raphael avait très envie de hurler et de se mettre en colère mais il se retint. Michelangelo le vit mettre toute sa rage dans une petite boîte qu'il ferma à clé et expédia sur Mars – Splinter lui avait appris cette technique pour tenter de corriger son tempérament.
– Très bien, dit Raphael en levant les mains. Très bien. Je suis pas fâché. J'ai pas du tout envie de t'exploser la tronche contre les rails.
– Il aurait pu demander avant de le faire, ajouta Michelangelo alors que Raphael continuait à grommeler sur le même thème.
– Je le lui ai demandé, répondit Donatello.
Michelangelo se mit entre ses deux frères et repoussa Raphael qui essayait d'attraper Donatello pour l'étrangler.
– Je veux pas être dans un putain d'ordinateur, Donnie ! brailla Raphael.
– Ce ne sera pas toi mais une copie de ton esprit, corrigea Donatello. Vois ça comme une sauvegarde, au cas où.
– Au cas où quoi ? Si je crève, je crève, un point c'est tout ! Il est hors de question que qui que ce soit joue à l'apprenti sorcier et me ramène à la vie !
– As-tu pensé à Emma ? demanda Donatello.
– La mêle pas à tes histoires de tordu !
– Les gars, le train arrive, rappela Michelangelo en voyant Donatello prendre la mouche. Et dois-je vous rappeler que c'est pas le moment idéal pour s'engueuler ?
Raphael arrêta de pousser et Donatello détourna la tête. Ils attrapèrent le train qui les conduisit jusque dans Harlem en une petite demi-heure puis descendirent dans le réseau des égouts pour se rapprocher du croisement où se trouvait l'ancienne salle de bal. Ils sortirent dans la rue derrière l'église et repérèrent un soldat déjà en faction. Michelangelo s'en chargea, l'étranglant silencieusement avec ses nunchakus. Il vérifia qu'il n'avait pas de radio ou quelque chose de ce genre pour signaler périodiquement que tout allait bien et trouva une petite bille dure sur ses côtes, non loin de son cœur. Et merde, pensa-t-il. Donatello lui conseilla de retirer la bille. Raphael dissimula le corps dans les égouts tandis que Donatello lançait l'émetteur le plus loin possible à l'aide d'un lance-pierre tiré de son sac.
– Ils vont le chercher quelques minutes, dit-il en refermant son sac.
– Mais on est grillé, marmonna Michelangelo.
– D'ici quelques minutes, oui, confirma Donatello. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas ta faute.
Michelangelo renifla. Il se sentait quand même coupable d'avoir tué ce type. A cause de lui, les Foots sauraient que quelque chose clochait d'ici peu de temps. Raphael réapparut à leurs côtés et leur fit signe d'avancer. Ils grimpèrent sur le toit de l'église en quelques bonds et se cachèrent dans le clocher sans se faire repérer. Il n'était pas normal que le toit et le clocher ne soient pas plus étroitement surveillés. Michelangelo commençait à se dire que tout ça allait mal tourner.
– Il y a du monde, informa Donatello en regardant à travers ses jumelles à infrarouge.
– Combien ? demanda Raphael.
– Impossible de compter, tout est rouge. Ils sont trop nombreux.
– Génial...
– Au moins, il ne pleut pas.
Donatello reçut à son tour une tape sur le crâne et il se frotta la tête en regardant Raphael de travers. Michelangelo n'avait même pas envie de savoir de quoi ils parlaient – comme si la météo était importante en ce moment ! Donatello posa ses jumelles et sortit une de ses bombes artisanales de son sac de sport. Ce n'était qu'un gros pétard de la taille d'un ballon de volley emballé dans du papier huilé mais il faisait beaucoup de bruit et de fumée tout en criblant les alentours de billes de plomb. Simple et efficace. Ils n'utilisaient ce genre d'armes que lorsqu'ils en avaient la place parce qu'ils n'étaient pas vraiment enthousiastes à l'idée de se prendre des plombs. Donatello alluma la mèche puis passa la bombe à Raphael.
– Deuxième étage, troisième fenêtre.
Raphael hocha la tête, visa et tira. La bombe passa à travers les vieilles planches condamnant la fenêtre mais ils eurent de la visite avant qu'elle n'explose. Soudainement, il y avait quatre Foots autour d'eux sur les parapets du clocher. Donatello, accroupi dans ce petit espace, n'eut pas le temps de sortir son bâton Raphael et Michelangelo s'étaient déjà chargés d'expédier les Foots vingt mètres plus bas. La bombe explosa à l'intérieur du bâtiment. Ils étaient déjà hors timing.
– On bouge, décida Raphael.
Ils sautèrent sur le toit de l'église puis dans la ruelle à l'arrière, reprenant les sous-terrains. Certes, beaucoup de Foots étaient présents à cette réunion mais peu d'entre eux avaient eu connaissance de son existence avant le début de soirée. Seuls les organisateurs et quelques hauts gradés étaient au courant depuis plusieurs semaines, en tout cas d'après les informations que les Tortues avaient. De plus, ces réunions étaient plus ou moins fréquentes puisqu'elles permettaient à des membres de monter en grade. Les Foots n'avaient jamais été dérangés pendant ces cérémonies parce qu'ils conservaient leur existence dans le plus grand secret. L'habitude les avait rendus laxistes sur la sécurité : ils n'avaient mis personne de faction en sous-sol.
Ils étaient arrivés à la bouche d'égout juste devant la salle de bal lorsque le téléphone de Donatello vibra. Il l'attrapa par habitude malgré le regard noir que lui lançait Raphael et s'arrêta soudainement, son visage illuminé par le petit écran.
– La vitesse est la clé de l'opération, rappela Michelangelo. C'est toi qui l'as dit, Donnie.
– C'est Leo, répondit Donatello en relevant les yeux du téléphone.
– Il choisit bien son moment, tiens, grogna Raphael. Hey, décroche pas, on a pas le temps !
Donatello ignora son frère et porta son téléphone à l'oreille. Ils entendirent la voix de Leonardo sans comprendre ce qu'il disait.
– Je vois, dit Donatello. Merci d'avoir appelé.
Il raccrocha. Michelangelo n'arrivait pas à déterminer ce qu'il voyait sur le visage de son frère. Donatello prit une petite inspiration bruyante avant de remonter la lanière de son sac sur son épaule.
– Maître Splinter est mort, annonça-t-il finalement.
– Et merde, râla Raphael.
Michelangelo lui donna un coup de poing dans l'épaule mais Raphael ne s'en offusqua pas. Il avait soudainement envie de le frapper encore plus et plus fort alors il recommença. Raphael le laissa faire une ou deux fois avant de lui attraper le poing. Michelangelo s'attendait à voler contre le mur le plus proche en guise de représailles mais Raphael se contenta de lui tenir le poing serré dans le sien. Il ne bougeait pas alors que celui de Michelangelo tremblait.
– Si nous restons pragmatiques, reprit Donatello d'une voix blanche, nous avons l'opportunité de porter un coup majeur aux Foots qui permettra peut-être de terminer cette guerre.
– Maître Splinter est mort, répéta Michelangelo.
– Je sais mais...
– Il est mort ! coupa Michelangelo.
– Parle pas si fort, le gronda Raphael.
– On annule tout et on part pour Northampton cette nuit !
– Arrête de dire des conneries.
– Nous ne pouvons pas laisser passer cette opportunité, insista Donatello.
Michelangelo arracha son poing de celui de Raphael et tourna les talons.
– Mike, tenta Donatello.
– Je rentre.
– Bordel, Mikey !
Raphael le rattrapa et le tourna vers lui. Michelangelo essaya bien de se dégager mais il n'avait plus la force de frapper. Il avait l'impression d'avoir de la guimauve à la place des muscles. Le pire était qu'il ne se sentait pas particulièrement triste ou malheureux, non, il était vide. Il ne ressentait rien. Son maître et père était mort et il ne ressentait rien. Des larmes montèrent à ses yeux et Michelangelo se réfugia dans les bras de Raphael pour les cacher. Il ne pleurait pas à cause de la douleur de la perte mais parce qu'il n'arrivait pas à ressentir cette douleur.
– Rentrons, proposa Donatello en posant sa grande main caleuse sur la tête de Michelangelo. Nous ne pouvons pas poursuivre dans ces conditions.
Raphael soupira lourdement. Michelangelo sentit sa poitrine se soulever et retomber. La tête posée contre le cou de Raphael, il entendait la grosse voix de son frère d'une autre manière. Elle était dure lorsqu'il approuva la proposition, bien plus que d'habitude. Michelangelo éprouva de la honte de foutre en l'air leur opération. Il fut soulagé d'enfin ressentir quelque chose.
