Till Kingdom come

Chapitre 41

And the people bowed and prayed

Leonardo était assis sur les marches de la véranda lorsque les Jones arrivèrent dans la cour de la ferme. April, le cœur serré et l'esprit comme anesthésié, sortit de la voiture alors que Casey coupait le moteur et marcha vers son ami d'un pas raide et vif. Elle n'avait pratiquement pas dormi de la nuit. Donatello les avait appelés vers vingt-trois heures pour les prévenir de la « disparition » de Splinter et pour leur dire que lui et ses frères partaient sur le champ – ils arriveraient dans la matinée. April et Casey avaient décidé de passer le week-end à la ferme. Ils avaient prévenu Shadow au petit-déjeuner, juste avant de partir. Deux heures et demie et quelques paquets de mouchoir plus tard, ils étaient à Northampton, Massachussetts.

Leonardo se leva par automatisme pour accueillir April, le regard dans le vide. Incapable de dire quoi que ce soit, elle le prit dans ses bras. Leonardo ne répondit pas immédiatement à l'étreinte mais, lorsqu'il le fit, il s'accrocha à elle comme à une bouée de sauvetage. C'était la première fois qu'il la serrait aussi fort. Il ne faisait pas mal à April mais elle se sentit petite et faible, incapable de protéger ce grand gaillard à la peau verte. C'était pourtant son rôle. Elle était la fille forte dont il avait besoin quand il déraillait, le roc dans sa vie tordue, celle vers qui il pouvait se tourner dans les moments difficiles. Elle était sa grande sœur. Et, pourtant, elle pleurait, blottie contre lui.

Shadow arriva en courant et s'accrocha tant à Leonardo qu'à April. Leonardo passa un bras autour des épaules de sa nièce mais ne lâcha pas April pour autant. Lorsque Casey vint se joindre à eux, posant une main sur l'épaule de la tortue, Leonardo releva enfin la tête. Il avait les yeux rouges mais son bandana était sec.

– T'es glacé, Leo, nota Casey. T'as passé la nuit dehors ?

Leonardo hocha la tête. April renifla, sécha ses larmes du revers de la main puis quitta les bras de Leonardo. Elle pouvait gérer. Elle avait enterré sa mère et son père, après tout. Splinter n'était pas vraiment une figure paternelle pour elle mais il restait une personne importante dans sa vie, un peu comme le vieil oncle revêche de la famille. On lui trouvait forcément des défauts mais on l'invitait toujours aux repas de famille parce qu'il était un membre important du clan. Il ne fallait pas laisser le souvenir de ces derniers mois occulter tout ce que Splinter avait fait pour eux. Lorsqu'April avait eu besoin de soutien, à chaque fois Splinter avait été là, la guidant sur le chemin du rétablissement. Certes, il l'avait parfois poussée, avec un bon coup de pied aux fesses en prime, mais il avait aussi souvent marché à ses côtés. C'était ça dont elle voulait se souvenir.

– Il est encore à l'intérieur ? demanda-t-elle.

Leonardo hocha à nouveau la tête.

– Tu veux qu'on s'en occupe ? proposa maladroitement Casey.

– Non, je... c'est à nous de le faire.

– On va attendre tes frères, alors, dit April.

Leonardo acquiesça. April lui prit la main et ils s'assirent sur les marches de la véranda, épaule contre épaule., profitant de la chaleur du soleil en silence. Shadow se mit sur les genoux de son père et passa la demi-heure suivante à dormir dans ses bras, épuisée. Elle n'avait fait que pleurer en silence pendant tout le trajet, à l'arrière de la voiture, serrant contre elle son sac à dos. Elle ne l'avait pas lâché depuis qu'ils étaient partis. April savait que Shadow leur cachait quelque chose depuis son petit tour dans les égouts et elle se doutait à présent que ça avait un rapport avec ce que contenait ce sac – et Splinter.

Raphael fut le premier à sortir des bois à quelques distances de là, une demi-heure plus tard, suivi par Michelangelo puis Donatello. Les retrouvailles ne furent pas très chaleureuses. Les quatre frères ne savaient pas vraiment quoi se dire. Il n'y avait cependant pas de tension entre eux. C'était plutôt de la gêne. Ils ne savaient pas comment se comporter dans ce genre de situation alors April prit les devants et les serra tour à tour dans ses bras. Raphael lui rendit l'étreinte et accepta celle de Casey – d'habitude, ils s'échangeaient des coups de poing sur l'épaule en signe de soutien, aussi bizarre que cela puisse paraître. Donatello se laissa faire. Il se pencha un peu pour faciliter l'étreinte et posa une main dans le dos d'April. Michelangelo la serra si fort qu'April dut lui rappeler qu'elle n'était pas aussi solide que lui. Raphael fit ensuite signe à Donatello de l'accompagner et ils entrèrent dans la maison sans rien dire. Leonardo suivit à contrecœur. Michelangelo hésita sur le pas de la porte jusqu'à ce que Raphael l'appelle. April resta avec Casey et Shadow dehors, ignorant les bruits à l'intérieur et les quatre frères discutant de la procédure à suivre.

– C'est bon, avertit Raphael en passant la tête par la porte un moment plus tard.

Michelangelo le bouscula pour sortir et partit vers la grange sans rien dire. Shadow le suivit à petite distance. Raphael marmonna pour lui-même mais ne fit rien pour retenir son frère.

Il n'y avait pas d'odeur particulière dans la maison, contrairement à ce qu'April avait pu imaginer. Tout était exactement semblable au moment où ils étaient partis pour New York, douze jours plus tôt. Il y avait cependant deux bols surmontés d'assiettes retournées sur la table de la cuisine ainsi que des verres d'eau intouchés et deux pairs de baguettes. Ça s'était donc passé juste avant le dîner. April sentit une grande main caleuse sur son épaule et elle fut surprise de trouver Donatello à l'autre bout du bras.

– Je vais m'occuper de ça, dit-il en s'avançant dans la cuisine.

– Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous aider, les gars ? demanda Casey.

– Pas grand chose, répondit Donatello en prenant les bols. Peut-être la cuisine, ceci dit. Je doute que Michelangelo soit d'humeur.

– On peut faire ça, acquiesça Casey. 'faut aller faire des courses ?

Donatello pointa le réfrigérateur du doigt pour signifier à Casey de se débrouiller pour l'inventaire puis posa les bols dans l'évier. Il les vida dans le broyeur avant de les nettoyer.

– Ce serait mieux que Shadow ne descende pas à la cave, continua-t-il. Il ne fait pas spécialement chaud dans la maison et il y a peu d'écoulements avant la putréfaction mais c'était l'option de stockage la plus pratique. Oh et nous t'avons emprunté un drap en coton, April.

– Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de me le rendre, répondit-elle.

Donatello lui admit le point d'un petit sourire tordu par-dessus son épaule. Il était froid, logique et clinique. Elle l'avait connu dans de meilleurs jours.

– Nous discuterons tout à l'heure de ce que nous allons faire mais il y a de fortes chances pour que ça se passe ce soir.

– Pas de grosse bouffe au dîner, résuma Casey en fouillant dans le réfrigérateur.

Raphael entra dans la cuisine à son tour, son téléphone à la main. Il avait l'air égal à lui-même mais April savait que ce n'était qu'une façade. Il n'était pas aussi bon comédien que Donatello. Cependant, il savait être solide quand ses frères ne l'étaient pas.

– J'ai demandé à Emma de venir, prévint-il. Elle devrait arriver dans l'aprèm'.

Donatello passa de froid et distant à raide et en colère en un instant.

– Etais-tu obligé de le faire ? demanda-t-il sur un ton qui indiquait clairement son mécontentement. Elle ne connaissait même pas maître Splinter.

– Et alors ? rétorqua Raphael.

– Elle ne fait pas partie de la famille.

– Elle est importante pour moi et tu vas devoir t'y faire, Donnie.

– Oh arrête, s'il te plaît. Ça fait quinze jours que tu la baises, ce n'est pas comme si c'était ton âme sœur ou une connerie de ce genre.

April ouvrit de grands yeux en entendant Donatello parler ainsi, réaction partagée par Raphael. Celui-ci s'avança vers son frère, manifestement en colère et prêt à lui faire ravaler ses paroles ainsi que ses dents. Casey s'interposa, posant une main sur le plastron de Raphael.

– On se calme, les gars. C'est pas le jour pour s'engueuler.

Donatello leva les yeux au ciel avant de se réintéresser à sa vaisselle sale. Raphael renifla et laissa Casey le pousser hors de la cuisine.

– Je croyais qu'on allait jamais la rencontrer, dit-il en s'éloignant.

Raphael grogna une réponse, ce qui fit rire Casey. April se rapprocha quant à elle de Donatello qui rinçait rageusement les bols et posa sa main sur son bras. Elle remarqua des trous roses dans sa peau.

– Acide sulfurique, grommela Donatello.

– Un de ces jours, soupira April, je vais vous prendre tous les quatre par la peau des fesses, vous attacher sur le canapé et vous obliger à vous expliquer.

– Bon courage, railla Donatello.

April soupira. Elle en aurait effectivement besoin.

La journée passa en un éclair. Casey et April allèrent faire quelques courses à Northampton, emmenant avec eux Shadow car les Tortues avaient à parler entre elles. Tout le monde était vivant lorsqu'ils rentèrent vers midi, ce qui tenait du miracle selon April. Ils mangèrent chichement, ayant peu d'appétit, puis les garçons s'octroyèrent une sieste chacun dans leur coin. Vers quinze heures, Leonardo les informa qu'ils allaient à la rivière et ils disparurent dans les ombres du bois, des bûches dans les bras et des haches sur l'épaule. Ce serait donc une crémation, comprit April.

Ils rentrèrent un peu avant dix-huit heures. Le ciel était légèrement nuageux et promettait un coucher du soleil magnifique. April était assise sur la balancelle, une tasse de thé dans les mains. Elle les accueillit avec un sourire, ne sachant pas vraiment quoi leur dire. Il était assez évident que Michelangelo n'avait pas envie de parler. Il fuyait tous les regards et n'avait pas décroché un mot face à April depuis qu'il était arrivé – elle ignorait si son mutisme s'était étendu aux moments passés avec ses frères. Donatello préféra éviter la compagnie et partit vers l'atelier de l'autre côté de la cour. Leonardo et Raphael s'assirent sous la véranda avec April. Leonardo avait le regard plus vif, il semblait reprendre vie. Il était comme ça. Leonardo avait besoin de s'occuper les mains et l'esprit. Quant à Raphael, il attendait Emma, son téléphone à la main, le vérifiant souvent.

– Elle va arriver, le rassura April.

– Je sais, je sais, marmonna Raphael.

Leonardo regarda son frère en coin mais ne dit rien. April ignorait ce qu'il pensait de l'intrusion d'une étrangère dans ce moment réservé à la famille.

– Steve et Metalhead vont aussi venir, prévint Leonardo.

– Ah oui ? s'étonna April. Ça fait une éternité que je ne les ai pas vus.

– J'ai croisé Steve quand j'étais en ville, l'autre soir. Il est passé à la ferme ensuite pour discuter avec maître Splinter.

– Ça a dû lui faire plaisir.

Leonardo hocha la tête et la conversation mourut aussitôt. Les insectes commençaient à crisser dans les herbes. April pensa distraitement qu'il faudrait tondre la pelouse le lendemain. Ce serait probablement la dernière fois de l'été.

Deux phares de moto apparurent sur le chemin menant à la ferme un peu plus tard et on entendit sous peu le ronronnement du moteur. Attiré par le bruit tel le lionceau appelé par sa mère, Casey sortit de la maison pour voir quel petit bolide arrivait. Il ne fut pas déçu et lâcha même un petit sifflement admiratif.

– Une Buell Lightning Long XB12S. Pas mal, pas mal. Elle a bon goût, ta copine.

– Emma a pas de moto, grommela Raphael en se levant.

Il lui fit signe de garer la moto à côté de la voiture des Jones et alla la rejoindre. Casey ricana. April lui lança un regard noir. Ça n'allait déjà pas être facile pour Raphael alors autant que Casey y mette du sien.

La jeune femme qui se présenta devant eux était immense aux yeux d'April. Son casque au coude et un sac dans le dos, elle portait des jeans et un T-shirt rose ainsi qu'un blouson en cuir un peu trop grand pour elle. Elle avait des cheveux bruns remontés en chignon avec une frange retenue par des barrettes. Elle ne semblait pas très à l'aise mais elle souriait. April fit les gros yeux à Raphael pour qu'il fasse les présentations. Il s'exécuta en grommelant.

– Emma, April et Casey. April et Casey, Emma.

Emma regarda Raphael avec un drôle d'air, comme si elle ne le reconnaissait pas vraiment. Et oui, pensa April, tu ne le connais que sous un certain angle.

– Et Leo, ajouta Raphael qui croyait bien faire.

– Nous nous connaissons, rappela Leonardo toujours assis sur les marches.

– Chouette moto, la complimenta Casey.

– Merci. C'est celle de mon frère Liam, en fait. Il a fallu que je négocie un peu pour l'avoir, d'où mon retard. Désolée pour ça.

– Tu n'es pas en retard, répondit Leonardo en se levant. Merci d'être venue. Ta présence est importante pour Raphael.

Le concerné se raidit. Ç'aurait été adorable s'il n'avait pas fusillé son frère du regard.

– Tu as volé une autre moto ? demanda Donatello, soudainement derrière eux.

Emma sursauta et se retint de justesse de frapper Donatello avec son casque. Raphael ne se détendit pas non plus en présence de son frère – il ne lui avait manifestement pas pardonné ce qu'il avait dit dans la matinée. Donatello se fichait bien de l'humeur de Raphael. Il était en train de consulter quelque chose sur son téléphone portable.

– C'est celle de mon frère, répéta Emma.

– Effectivement, confirma Donatello.

April l'interrogea du regard et il lui montra le petit écran. C'était la base de donnée des immatriculations de l'Etat de New York. Typique.

– Tu ne travaillais pas, ce soir ? reprit Donatello.

– L'avantage d'être la petite sœur préférée du patron, c'est qu'on peut facilement négocier un remaniement de l'emploi du temps, répondit Emma.

– Tu lui as encore menti.

Emma fit une petite grimace pour confirmer. Quelque chose disait à April qu'il valait mieux couper la conversation entre ces deux-là aussi prit-elle la parole.

– La chambre d'amis à l'étage est tout à toi, dit-elle, à moins que tu ne veuilles dormir avec les garçons sous les combles mais, autant te prévenir, ils ronflent.

– Je sais, sourit Emma.

Raphael grommela pour lui-même et poussa Emma à l'intérieur de la maison en appelant Shadow, affalée devant la télévision avec Michelangelo, pour faire les présentations. April et Casey les suivirent. Leonardo retint Donatello sous la véranda un instant mais April n'entendit pas ce qu'ils se disaient. A son avis, Leonardo recadrait son frère. C'était étonnant à quel point les habitudes avaient vite repris le dessus.

Le dîner fut calme et tendu : Michelangelo préféra ne pas se montrer à table, Donatello n'ouvrit pas la bouche pour parler, Raphael était mal à l'aise et Shadow ressemblait à un épouvantail tout droit tiré d'un Tim Burton avec sa peau pâle, ses yeux rouges et ses cheveux bouclés en pagaille. Elle sortit de table dès qu'elle le put et retourna dans les bras de son oncle Michelangelo. Emma ne mangea pas grand chose non plus. April était impressionnée par sa minceur, pour ne pas dire maigreur. Emma était pourtant musclée mais il lui manquait une bonne vingtaine de kilogrammes selon April vu sa taille et la largeur de ses épaules. Elle avait l'impression d'être petite et boulotte à côté.

Vint l'heure de se préparer. April enfila une robe noire sans fioriture et aida ensuite Casey à faire son nœud de cravate. C'était important, d'après lui, parce que la situation exigeait de lui qu'il soit sérieux. Son raisonnement fit sourire April – il ne mettait pas de cravate pour ses entretiens d'embauche. Shadow n'avait aucun vêtement noir alors April lui avait amené des jeans gris, une chemise blanche et un pull bleu marine. Shadow avait troqué son sac à dos pour une petite sacoche en forme de fraise qu'elle laissait toujours à la ferme. April fit comme si elle ne se doutait de rien. Emma avait troqué ses lentilles pour des lunettes rectangulaires. La jupe droite et le chemisier noirs qu'elle portait semblaient un peu trop grands pour elle. Elle remarqua le regard inquisiteur d'April.

– J'avais acheté tout ça l'année dernière pour un enterrement, expliqua-t-elle en lissant un pli sur sa jupe. J'ai perdu pas mal de poids par la suite.

April hocha la tête. Elle aurait aimé rencontrer Emma dans d'autres circonstances, honnêtement. Il était visible au comportement de Raphael qu'il tenait vraiment à elle mais il n'avait effectivement pas choisi le meilleur des moments pour l'introduire.

Steve et Metalhead arrivèrent quelques minutes plus tard. Steve n'avait pas changé. Il était toujours le vieux monsieur qui essayait de s'entretenir mais qui ne pouvait pas lutter contre le temps. Il devait avoir pratiquement soixante-dix ans à présent et il se tenait toujours droit comme un jeune homme. Seule sa bedaine le trahissait.

– Tout le monde est là ? demanda Casey dans l'entrée.

– Oui, répondit Leonardo. Je n'ai prévenu personne d'autre.

– Pas même Radical, Renet ou Usagi ? s'étonna Raphael.

– Ce n'est pas comme s'il était facile de passer un coup de fil dans une autre dimension ou hors du temps et de l'espace, rappela Donatello.

Raphael fit claquer sa langue, regardant de travers son frère, mais April comprit que c'était une pique envers Leonardo. Il n'avait appelé ses frères qu'une fois depuis qu'il était arrivé à Northampton et c'était pour les avertir de la mort de Splinter. Leonardo comprit lui aussi le sous-entendu, fronçant légèrement les sourcils. Cependant, il ne dit rien, acceptant la critique. Donatello le regarda un instant puis se dirigea vers la porte sous les escaliers qui menait à la cave.

– Terminons-en, dit-il sèchement.

Ses frères le suivirent en bas sans rien dire mais il était évident qu'ils n'appréciaient pas le comportement de Donatello. April ne l'avait jamais connu ainsi et elle se demanda ce qu'il pouvait bien se passer dans cette tête trop pleine. Ils remontèrent avec le corps de Splinter sur un grand drap blanc plié en quatre, chacun le tenant par un coin. April eut du mal à retenir ses larmes en voyant le corps si frêle et inanimé de celui qui avait tant compté dans leurs vies mais elle y parvint durant tout le trajet jusqu'à la rivière – Splinter n'aurait pas apprécié qu'elle pleure. Les garçons avaient érigé un bûcher sur la grosse pierre plate où leur maître s'asseyait autrefois pour surveiller leur entraînement. Ils le déposèrent sur la plateforme en prenant mille précautions, comme s'ils installaient un Splinter endormi au lit, puis descendirent sur la berge. Il n'y eut ni discours ni adieux. Leonardo craqua une allumette et le bûcher s'enflamma, dégageant une chaleur soudaine et une odeur d'essence. Evidemment. Un feu de bois n'était pas assez chaud pour une crémation efficace, pensa April. C'était ce qu'elle avait découvert lorsque la mère de Casey était morte, quelques années plus tôt.

Michelangelo fut le premier à tomber à genoux, le corps secoué par ses sanglots. Donatello le regarda en lâchant un soupir puis posa une main sur le crâne de son petit frère. Leonardo et Raphael restaient droits et raides, imperturbables, mais Leonardo avait cet air absent qu'April lui avait connu ces derniers temps. Il ne regardait pas les flammes mais autre chose au-delà.

Shadow lâcha la main de son père, sécha ses larmes avec détermination et s'avança jusqu'à Michelangelo. Là, plantée devant lui, elle lui retira son bandeau rouge sans dire un mot puis le jeta dans les flammes. Michelangelo cria, horrifié, et Donatello dut le retenir pour qu'il n'aille pas chercher son bandeau dans le brasier.

– Shadow ! hurla Casey en prenant la petite par les épaules. Mais qu'est-ce que tu fiches ?

– C'est bon, papa, répondit-elle d'une voix serrée en ouvrant sa petite sacoche.

Elle en sortit un bandana orange.

– C'était ce que papy Splinter voulait.

Elle se dégagea de la poigne de son père et se tourna vers Michelangelo, agenouillé dans la boue, secoué par ses sanglots. Il accepta tout de même de baisser la tête et Shadow lui attacha son nouveau bandana. Elle se présenta ensuite devant Donatello avec un bandeau violet. Il s'accroupit pour laisser la petite fille lui retirer le rouge et attacher le nouveau puis se releva, lissant les bouts par habitude. Leonardo planta un genoux en terre et reçut un bandeau bleu. Raphael hésita un peu mais finit par accepter un bandana rouge qu'il noua lui-même.

– Ça change pas beaucoup pour moi, railla-t-il.

Shadow lui tira la langue en guise de réponse avant de retourner vers ses parents. April se sentit bizarrement soulagée. Elle embrassa Shadow sur le haut du crâne.

– C'était ça que tu nous cachais ? lui chuchota-t-elle à l'oreille.

Shadow hocha la tête.

– C'était un secret, lui confia-t-elle. Je pouvais pas en parler, pas même à papa et toi.

– Je comprends..

– Je suis toujours punie ? demanda Shadow.

– Toujours, assura April en lui ébouriffant les cheveux.

La petite fille protesta pour la forme et renifla encore une ou deux fois mais on sentait qu'elle était soulagée. Elle avait accompli sa part et ça la remplissait d'une immense fierté. L'atmosphère se détendit un peu par la suite. Le bûcher flamba remarquablement vite de l'avis d'April mais elle n'osa pas en faire la remarque. Elle n'avait pas envie d'entendre Donatello expliquer quelle était la manière optimale de fabriquer un bûcher pour qu'il y ait un appel d'air suffisant ou bien la quantité d'octane parfaite dans l'essence pour faciliter la crémation.

Les garçons s'inclinèrent devant les cendres encore rouges sur la grosse pierre plate. Il fut temps de rentrer.

April se réveilla le lendemain matin en même temps que le soleil et elle sut d'instinct que ce n'était pas la peine de chercher à se rendormir. Elle abandonna donc Casey sous la couette, passa rapidement sous la douche puis descendit à la cuisine pour se faire du café. Elle sirota sa tasse en regardant par la fenêtre, appréciant le silence dans la maison. D'ici peu de temps, il y aurait de l'agitation partout. Du moins, il y aurait eu de l'agitation pendant un week-end normal à la campagne. Leonardo aurait déjà été debout pour s'entraîner, se réveillant tranquillement au rythme des exercices, prenant le soleil en même temps. Raphael l'aurait rejoint avec une tasse de café très fort sans laquelle son frère ne pouvait pas entièrement être opérationnel puis aurait commencé à s'entraîner avec lui. Michelangelo aurait été le troisième debout, peu après Raphael. Il aurait préparé tout ce qu'il fallait pour le petit-déjeuner avant de rejoindre ses frères dehors. Donatello aurait été le dernier à se lever parce qu'il aurait lu jusqu'au petit matin, que ce soit un livre ou quelque chose sur Internet. Il serait allé s'entraîner à reculons mais aurait tout de même fini par atteindre la cour, accueilli par ses frères qui auraient ri de ses bâillements. Splinter les aurait surveillés par la fenêtre de la cuisine et serait allé jusqu'à la véranda pour les engueuler de temps en temps – il ne fallait pas qu'ils oublient qu'ils devaient être sérieux, d'après lui, aussi était-il important de les reprendre dès qu'il y avait un peu de relâchement. April sourit pour elle-même. Quelque chose lui disait qu'il se passerait beaucoup de temps avant qu'elle ne voie à nouveau ce genre de scène par la fenêtre.

Une ombre arriva dans le champ de vision d'April qui sursauta.

– Désolée, s'excusa Emma. Je ne voulais pas vous faire peur.

– J'étais dans la lune, ne t'inquiète pas, répondit April. Café ?

– Oui, s'il vous plaît. Oh et bonjour.

– Bonjour à toi aussi, sourit April en attrapant la cafetière pour remplir une tasse. Et laisse tomber le vouvoiement, s'il te plaît. J'ai l'impression d'être vieille.

Emma hocha la tête et prit la tasse qu'April lui tendait en la remerciant avant de s'asseoir à table. Elle fit la grimace après avoir trempé ses lèvres dedans.

– C'est comme ça qu'on l'aime à la maison, rit April, mais je ne dirais rien à personne si tu le dilues.

Emma s'exécuta avec un plaisir évident et rajouta beaucoup de sucre pour adoucir le goût du café.

– Vous voulez que je m'occupe du petit-dej' ? demanda Emma.

Ce fut au tour d'April de grimacer. Quelque chose lui disait que le vouvoiement n'allait pas tomber facilement.

– On peut faire ça ensemble. Y'a une armée à nourrir, ce matin.

Elles ne furent pas trop de deux pour préparer des montagnes de pancakes et d'œufs brouillés ainsi que de la salade de fruits. Emma était en fait assez facile d'accès. Elle répondait volontiers aux questions d'April qui avait l'impression de passer pour une mère juive protégeant ses petits. Emma était une fille gentille, volontaire et avec un sens de l'humour plutôt corrosif. April comprenait facilement que Raphael ait pu s'attacher à Emma, même si elle ne connaissait pas toute l'histoire. Elle devrait peut-être mettre ses menaces à exécution plus tôt que prévu.

Il y eut du bruit dans l'escalier, comme si un troupeau d'éléphants en colère les descendait en voulant tout saccager sur son passage, et Raphael apparut dans la cuisine, l'air inquiet. Il poussa un soupir de soulagement en apercevant Emma qui finissait de faire cuire les pancakes. Il se reprit aussitôt en voyant le sourire moqueur d'April et se racla la gorge.

– Mesdemoiselles, les salua-t-il en essayant de garder contenance.

– On est plus des demoiselles depuis longtemps, lui répondit Emma en faisant sauter un pancake dans la poêle.

April sourit – Emma marquait un point. Raphael resta à l'autre bout de la cuisine, tripotant ses sais sans trop savoir quoi faire.

– Par pitié, va l'embrasser et qu'on en parle plus, grommela Donatello qui arrivait derrière son frère.

Raphael lui donna un coup de coude que Donatello lui rendit avant de le dépasser pour aller directement vers la cafetière. Ça faisait bizarre à April de le voir avec un bandeau violet mais il semblait ne pas s'en soucier. Donatello mit pratiquement autant de sucre que de café dans sa tasse. Une vielle complainte de sa grand-mère revint à April.

– « Le diabète te guette », dit-elle.

– Il faut bien mourir de quelque chose, concéda Donatello en levant sa tasse en guise de salut.

– Bordel, Donnie, grommela Raphael.

– Quoi ? rétorqua celui-ci. Allons-nous nier l'évidence encore longtemps ? Le plus tôt nous tournerons la page, mieux je dormirais. Mike a pleuré sur mon épaule toute la nuit et je n'ai trouvé de repos que lorsque Shadow est venue me remplacer. J'ai fini la nuit sur le canapé.

– Le canapé du salon ? demanda Emma.

– Oui, évidemment.

Emma lui rendit un regard équivalent au ton qu'il avait employé : glacé. Fini le gentil petit chaton, pensa April en souriant à l'intention de Raphael. Celui-ci lui rendit un sourire en coin, manifestement content que sa petite-amie gagne des points auprès de sa grande sœur.

– T'étais à côté pendant tout ce temps et t'es pas venu nous donner un coup de main ? continua Emma.

– Oui et non, répondit Donatello en s'asseyant à table.

– Tu ne veux pas de Donnie dans une cuisine de toute façon, la prévint April.

– Sauf si tu veux empoisonner quelqu'un, railla Raphael.

Donatello ignora majestueusement les piques et sirota son café comme si de rien n'était. Casey arriva à son tour dans la cuisine dans les minutes suivantes, sortant tout juste de la douche. Il vint embrasser April sur la joue et la garda dans ses bras tout en se tournant vers Emma.

– 'faut qu'on se fritte, miss.

– Pardon ? demanda Emma en éteignant le gaz.

– Tu vois le gros type en vert là-bas ? dit-il en pointant Raphael du pouce. C'est mon meilleur pote et je laisserai aucune nana moins forte que moi lui ravir son petit cœur en guimauve.

Emma ne savait manifestement pas si c'était du lard ou du cochon. Elle lança un regard à Raphael qui lui répondit en levant les yeux au ciel.

– Très bien, accepta Emma en posant ses lunettes sur le plan de travail. Allons dehors.

– Ho ho, ricana Casey, mais c'est qu'elle en a dans le ventre ! Bien. C'est très bien.

Il embrassa à nouveau April sur la joue avant d'aller chercher son attirail dans le placard de l'entrée. Raphael prit le bâton de Donatello d'office et le tendit à Emma. Elle descendit dans la cour, arme à la main, suivie par Casey qui sautillait presque sur place. April, Raphael et Donatello restèrent sous la véranda. Casey choisit sa crosse favorite, celle qu'il traînait soi-disant depuis sa première année de collège mais qu'il remplaçait régulièrement, et se mit en garde. Emma ne se laissa pas impressionnée et ne prit pas de position particulière. Lorsque Casey se lança, elle l'esquiva puis bloqua la crosse de son bâton. Casey essaya de la désarmer en utilisant l'angle de sa crosse mais Emma mit le bô en rotation avec force et arracha le bâton de hockey des mains de son adversaire.

– Ok, pas mal, pas mal, concéda Casey. Voyons voir si t'es aussi branchée baseball.

Il sortit deux battes de son caddie, faisant rouler ses poignets.

– Vas-y doucement, conseilla Raphael.

– T'inquiète, mec, j'vais pas abîmer ta copine. Enfin, pas trop.

– Je parlais à Emma, rétorqua Raphael en croisant les bras.

Emma lui lança un sourire en guise de réponse et attaqua à son tour. Elle envoya Casey à terre en trois coups, sous les yeux médusés d'April.

– Elle est...

– Cambrée, termina Donatello, sa tasse de café à la main.

– Ouep, cambrée, confirma Raphael.

– Forte, corrigea April en voyant Casey faire un nouveau vol plané.

– Pas tant que ça, reprit Donatello. Elle ne cherche pas à tuer.

– Heureusement. C'est mon mari qui est en train de se faire démonter, je te signale.

– Elle combat par amusement, continua Donatello. Elle ne sera jamais une réelle menace pour nous. Enfin, sur le plan technique.

– Oh ça va, grinça Raphael. Arrête avec ça et arrête de reporter la faute sur Emma. Prend-t-en à Mikey pour vendredi soir si t'es pas content. Ou, mieux, passe à autre chose. Ça nous fera des vacances.

– Que s'est-il passé, vendredi ? demanda April.

– On avait une chance de porter un gros coup aux Foots, expliqua Raphael, mais Leo nous a appelés et Mikey a décidé de tout annuler pour venir ici. Don est de mauvaise humeur parce qu'il est déçu de l'attitude de Mikey, c'est tout.

– Je ne suis pas déçu, se défendit Donatello.

– Bien sûr que si, rétorqua Raphael. T'aurais voulu qu'il passe par-dessus le gouffre qui s'est ouvert sous ses pieds et qu'il poursuive la mission sans broncher mais, merde, Mike est pas aussi insensible que toi.

Donatello se renfrogna. Il ne répondit pas et se contenta d'observer Emma jouer avec Casey – il n'y avait guère d'autres mots possibles. Leonardo les rejoignit quelques minutes plus tard, une tasse à la main, l'air encore un peu groggy.

– Elle est trop cambrée, fit-il observer.

– C'est votre dernière obsession en date ? demanda April.

– Il n'y a pas grand chose d'autre à critiquer sur sa position, répondit Leonardo.

– Tu devrais la voir combattre quand elle porte son masque, conseilla Donatello. Là, ça devient du grand n'importe quoi.

– Vous êtes juste jaloux parce que vous n'êtes pas aussi souples, les taquina April.

Les trois frères lui concédèrent le point du même petit hochement de tête. April sourit en les voyant faire. Michelangelo descendit un peu plus tard avec Shadow encore à moitié endormie et en pyjama dans ses bras. Il observa en silence Emma et Casey s'amuser dans la cour.

– Quelqu'un peut m'expliquer ? demanda-t-il.

Leonardo haussa les épaules.

– Casey a cru pouvoir empêcher Emma de ravir son petit Raphael, expliqua April.

– Mais il est clairement en train de s'en prendre plein la gueule, nota Michelangelo alors que Raphael râlait dans son coin. Ça veut dire qu'elle va t'emmener sur son cheval blanc dans son château et que vous aurez plein de petites tortues ?

Leonardo et Raphael accueillirent cette idée avec une grimace et Donatello fit remarquer qu'une hybridation était impossible compte tenu de la différence de classe. April retint surtout que Michelangelo avait blagué. Elle l'attrapa par le bras et se mit sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur le crâne. Michelangelo lui sourit timidement, son nouveau bandana orange contrastant étonnamment avec ses yeux bleus et sa peau verte. Ils restèrent à admirer le spectacle, assis sur les marches de la véranda tout en prenant le soleil, et April ne put s'empêcher de sourire.