Till Kingdom come
Chapitre 44
What is bred in the bone
– Et la lumière fut !
La voix de Raphael résonna dans les couloirs alors que les lampes grésillaient au-dessus de la tête d'un Leonardo peu sûr du résultat. Les rangées de vieux bulbes lumineux s'allumèrent soudainement. Leonardo cligna des yeux, ébloui par la luminosité pourtant faible des ampoules à incandescence d'un autre âge. Raphael le rejoignit en se frottant les mains pour en chasser la poussière.
– Pas mal, hein ?
La salle principale devait facilement faire trente mètres de longs sur huit de large et trois au plus haut de la voûte– les lampes étaient suspendues à environ deux mètres cinquante du sol. Ils avaient une lourde porte en métal derrière eux qui donnait sur tout un ensemble de commodités – cuisine, salle de douches collectives, bureaux, chambres, réserves et ainsi de suite – et un large escalier à l'autre bout distribuait d'autres salles similaires à celle-ci sur six étages. Le dernier avait un accès aux égouts et il y avait un ascenseur condamné à côté des cuisines qui semblait monter autrefois jusqu'au niveau de la rue. Le bunker était immense.
Leonardo hocha la tête puis s'avança un peu dans la salle. « Pas mal » était une expression bien faible par rapport à la réelle valeur de cet endroit. Raphael avait eu raison : le bunker n'avait jamais été visité. En fait, l'entrée avait été scellée par un mur de briques pendant des années mais Raphael l'avait manifestement brisé lors de ses délires hallucinatoires. Personne n'était venu depuis, un coup de chance. Ils descendirent au dernier étage pour voir l'accès aux égouts : c'était un large trou dans le sol recouvert d'une grille aux barreaux épais comme des doigts. Il était bouché par du ciment jeté en tas en-dessous, peut-être sur des planches ou quelque chose comme ça.
– Si on condamne la porte du haut et qu'on arrive à s'ouvrir un passage ici, on sera les rois du pétrole, résuma Raphael.
– Canal Street est quand même en plein Manhattan et nous sommes proches de la surface, critiqua Leonardo.
– Arrête de faire le rabat-joie et aide-moi à soulever cette grille.
Raphael était un peu trop enthousiaste au goût de Leonardo mais il s'accroupit tout de même pour attraper la grille. Ils profitèrent de la force de leurs jambes et parvinrent à soulever la grille. Elle pesait facilement plus de deux cents kilogrammes mais ce n'était pas une charge énorme à deux – Leonardo pouvait soulever plus de fonte que ça et Raphael aimait battre ses propres records qui auraient fait passer les champions olympiques pour des petits joueurs. Ils la posèrent debout contre le mur le plus proche puis Raphael sauta dans le trou. Il y eut un craquement au fond. Raphael s'immobilisa un instant.
– Ça a l'air solide.
Il donna un coup de pied sur le fond irrégulier et le craquement se répéta. Cette fois-ci, le sol s'ouvrit sous lui mais il eut le réflexe d'attraper le rebord du trou avant que tout ne s'effondre. Quantité de poussières vola autour d'eux tandis que le fracas se répercutait en-dessous. Raphael attendit un peu que tout ça se stabilise puis lâcha prise et disparut dans l'obscurité. Il sembla rapidement atterrir sur le tas de débris. Leonardo se suspendit au bord du trou puis se laissa glisser sur les trois mètres qui le séparaient du sol. Il atterrit à côté de Raphael sur un sol sec et poussiéreux. A part la lumière venant du dessus, le tunnel était absolument noir. Raphael sortit une petite lampe de poche d'une pochette à sa ceinture et le faisceau lumineux balaya un tunnel de briques bouché d'un côté par un mur et de l'autre par de lourdes portes métalliques coulissantes. Elles ressemblaient à des portes de bunker militaire et le tunnel était assez grand pour y garer un véhicule. Leonardo n'aimait pas vraiment ça.
– Où est-ce qu'on est, bordel ? marmonna Raphael en se rapprochant des portes.
Il coinça la lampe entre ses dents et poussa l'un des battants qui grinça affreusement en frottant sur les rails. Elle n'avait pas été ouverte depuis des années. Leonardo jeta un coup d'œil dans le nouveau tunnel. Lui aussi en brique, il était large et de section ovale, avec des bords où pouvaient facilement circuler deux hommes de front. De l'eau coulait en abondance, claire et propre, dans un canal central profond. Ce n'était pas une bonne nouvelle.
– C'est le système d'approvisionnement en eau de la ville, informa Leonardo.
Petits, ils adoraient venir se baigner dans ce genre d'endroit parce que l'eau était propre mais ils avaient appris au fil des années à se méfier de ces galeries. Elles étaient beaucoup plus visitées par les humains que celles des égouts.
– On va attirer l'attention si on passe trop par là, continua Leonardo en retournant dans le tunnel.
– Calmos, Leo, tempéra Raphael. C'est pas comme si l'entrée donnait sur l'autoroute non plus. Si la maintenance passe deux fois par an dans ce genre de coin, c'est le bout du monde. En plus, la galerie a l'air sain, pas de travaux en vue.
– Nous sommes en plein Manhattan. Les inspections sont plus régulières ici que n'importe où ailleurs à New York.
– Je sais mais ça vaut quand même le coup. De toute façon, on va devoir faire d'autres ouvertures.
Raphael avait raison. Pour des raisons de sécurité, aucun de leur repaire ne pouvait avoir seulement une entrée. Ils avaient été laxistes là-dessus dans leurs jeunes années mais ils avaient su tirer des leçons de leurs erreurs passées.
En dehors de ce problème d'accès, le bunker était exactement ce qu'il leur fallait. Il nécessitait très peu d'aménagements et était suffisamment grand pour que chacun puisse avoir son espace à soi tout en conservant deux étages communs. L'un serait réservé au dojo, ce n'était pas négociable mais personne n'irait contester cette décision. Le dojo était certainement la pièce la plus importante pour eux. C'était là qu'ils passaient le plus clair de leur temps, là où ils s'entraînaient, évidemment, et où ils pouvaient se défouler. C'était aussi l'endroit où ils pouvaient mettre de côté leurs problèmes et vider leurs esprits. Il n'y avait pas de leader dans cette pièce, pas de rivalité non plus. Tout était une question de complicité et d'unité.
Il pourrait s'asseoir là-dessus pendant un moment, se rappela Leonardo en aidant Raphael à refermer la lourde porte. Donatello les avait appelés pour leur demander de rentrer à New York mais Leonardo doutait que la situation se soit améliorée. En tout cas, il n'avait pas l'intention de retourner au vaisseau, ni Raphael d'ailleurs. Michelangelo devait encore être fâché contre eux, en prime. C'était peut-être ce qui agaçait le plus Leonardo. Donatello avait eu raison de pousser Michelangelo au leadership pendant son absence car il n'était lui-même pas fait pour ça, pas plus que Raphael, mais Michelangelo aurait dû retourner à sa place une fois l'équipe au complet. Il n'avait pas à tenir tête à Leonardo.
– Ce n'est pas en pensant ainsi que tu reconstruiras ta famille, commenta l'ombre noire.
Leonardo tourna la tête en direction de la voix mais l'ombre s'évanouit dans les airs. Raphael lui donna une tape sur l'épaule.
– Quoi ? demanda Leonardo en se frottant le bras.
– C'est à moi de demander ça, rétorqua Raphael. C'est pas la première fois que je te vois regarder dans le vide. Je croyais que tu gérais, Leo.
– Ce sont des hallucinations, Raphael. Je sais qu'elles ne sont pas réelles.
– Mais tu réagis quand même.
– Quand je ne fais pas attention, oui, admit Leonardo.
– Eh bah fais un peu plus gaffe. Il va t'arriver un truc si ça continue comme ça.
– Je n'ai pas besoin de tes conseils.
Raphael tiqua et Leonardo regretta ses paroles. Il avait l'habitude de remettre ses frères à leur place avec ce genre d'attitude mais il ne pouvait plus se permettre d'agir ainsi. Splinter n'était plus là pour asseoir son autorité. Si Leonardo voulait retrouver sa place au sein de l'équipe, il devait la mériter.
– Ah, on avance, lui susurra l'ombre.
Cette fois-ci, Leonardo ne chercha pas à la trouver du regard. Il se contenta de baisser un peu la tête et il s'excusa pour son ton auprès de Raphael. Son frère ne lui en tint pas rigueur et ils remontèrent au premier niveau pour attendre Donatello et Michelangelo. Ils avaient fixé le rendez-vous pour vingt-deux heures au bunker. Leonardo estimait qu'il était important qu'ils connaissent tous cet emplacement, même s'ils n'y habitaient pas forcément. Raphael et lui ne remettraient pas les pieds au vaisseau aussi les réunions se passeraient au bunker, quoi qu'il advienne. Leonardo ne cèderait pas là-dessus, même si deux équipes se formaient.
Donatello et Michelangelo furent à l'heure. Ils ne firent aucun commentaire à propos du bunker bien que leurs yeux furetèrent un peu partout. Donatello avait manifestement une liste longue comme le bras de remarques sur l'endroit mais il se contenta de résumer froidement ce qu'il s'était passé la veille. Leonardo et Raphael apprirent donc que Karai était venue chez April et Casey pour discuter. Elle avait assuré qu'April et Casey ne seraient pas inquiétés par la présente guerre. En contre-partie, le second de Karai se ferait un plaisir de trancher des gorges de tortues. Emma se retrouvait a priori hors de danger parce que Karai avait fait tuer le Faux Singe Rouge à sa place, un Japonais envoyé par la branche principale des Foots qui voulait elle-même enterrer le clan. Donatello insista sur le fait qu'il pouvait s'agir d'une ruse pour amener le vrai Singe Rouge à abaisser sa garde et que la plus grande prudence était donc toujours d'actualité – Leonardo approuva. L'information la plus importante était la porte de sortie que Karai leur offrait sur un plateau doré. S'ils quittaient New York, chacun vivrait en paix.
– C'est trop beau pour être vrai, railla Raphael. Elle nous prend pour des abrutis ou quoi ? Ça pue l'arnaque.
– Karai ne ment pas, corrigea Leonardo.
Il reçut en réponse trois regards plus ou moins suspicieux. Diriger l'équipe était plus simple lorsque personne ne remettait en doute son autorité – ou sa santé mentale.
– Karai nous a déjà envoyé ce genre de message, expliqua Leonardo.
– Ouais, avec une flèche dirigée sur moi, rappela Raphael.
– Et elle ne nous pas tendu de piège à ce moment là, continua Leonardo sans prendre en compte la remarque de son frère. Cette fois-ci, elle est passée par April pour nous prouver sa bonne volonté. Elle aurait pu faire du mal à nos amis...
– A notre famille, coupa Michelangelo.
Ces interruptions n'allaient pas être simples à gérer.
– Elle aurait pu faire du mal à notre famille, reprit Leonardo sur un ton agacé, mais elle ne l'a pas fait. Elle a même empêché ses hommes d'agir depuis qu'April, Casey et Shadow sont rentrés à New York. La proposition de Karai est sincère. C'était sa façon de nous le prouver.
Leonardo regarda par habitude Donatello en attendant qu'il approuve ses propos mais son frère fixait le sol. Donatello s'accroupit et gratta une tache blanchâtre sur le béton.
– Je penche pour un piège, dit-il en étudiant la poussière sur son doigt.
– Mais on va pas aller la voir pour discuter, quand même, supposa Michelangelo.
– Leo, si, répondit Donatello en relevant les yeux.
Raphael lança un regard fatigué à Leonardo.
– Sérieux, Leo ? râla-t-il.
– Eclaircir la situation est une possibilité, confirma-t-il.
– Karai sait très bien que nous chercherons toujours une solution pacifiste pour régler nos conflits, reprit Donatello. Après tout, nous partageons la même philosophie car nous sommes nous aussi issus du clan des Foots.
Donatello lança un regard à Michelangelo qui lui répondit par un petit sourire en coin.
– Sachant que Leonardo allait probablement opter pour une rencontre, elle a pu prévoir un piège.
– Elle n'a rien tenté la dernière fois, insista Leonardo.
– La situation a changé, rappela Donatello en se relevant. Nous avons aidé Karai a asseoir son pouvoir au sein de son propre clan en tuant les éléments qu'elle nous envoyait et en faisant de nous une menace sérieuse pour les Foots. Elle était autrefois dans une position difficile mais elle est à présent un chef respecté et supporté par ses hommes.
– Nous éliminer revient à détruire l'unité de son clan et à séparer à nouveau les factions, contra Leonardo. Elle n'a aucun intérêt à faire ça.
– Pas plus que nous envoyer à l'autre bout du pays, dit Donatello. Supposons que nous partions. Les Foots vont nous chercher, toujours en quête de revanche, mais ils s'apercevront tôt ou tard que nous ne sommes plus là. Ils pourront s'en prendre à April pour obtenir des réponses et cette supercherie pourrait se retourner contre Karai. Elle a trop à perdre.
– Alors quoi ? demanda Michelangelo. Elle peut pas nous faire partir, elle peut pas nous éliminer non plus.
– Sauf si elle nous livre effectivement à son second, le reprit Donatello. « Voyez, j'ai su capturer le clan Hamato alors que vous avez échoués et je vous livre ces êtres misérables afin que vous puissiez enfin venger l'homme que vous vénériez », voilà le message qu'elle enverra au reste du clan.
– Et elle reprendra le contrôle, grommela Raphael.
– Mais elle allait passer les rênes à quelqu'un d'autre, rappela Michelangelo. Pourquoi voudrait-elle rester à la tête des Foots ?
– Parce que c'est son rôle, répondit Leonardo.
Il s'attira un regard noir de la part de Michelangelo et un autre plutôt ironique de la part de Donatello – Raphael était juste agacé par toutes ces œillades. Leonardo n'avait pourtant pas fait d'analogie avec son propre cas mais il devait admettre que les situations se rassemblaient.
– Karai a des responsabilités envers son clan, expliqua-t-il. Elle ne peut pas l'abandonner au premier venu, même si elle ne veut plus être le chef. Elle doit le rester tant qu'un nouveau prétendant digne de ce nom ne se présente pas.
– Elle pourrait former quelqu'un, suggéra Donatello.
« Vraiment, Donnie ? » pensa Leonardo en soupirant. Ce manque de leadership posait problème. Plutôt que de trouver des solutions pour abattre leurs ennemis, ils se lançaient des piques entre eux. Leonardo dégaina un sabre, surprenant ses frères.
– Très bien, dit-il. Nous allons régler nos différents ici et maintenant et nous parlerons de Karai ensuite.
Donatello prit son bâton sans rien dire et se recula de quelques pas pour se mettre en garde. Michelangelo sortit ses nunchakus tout en surveillant ses frères du coin de l'œil puis glissa imperceptiblement du côté de Donatello. Raphael leva les yeux au plafond puis dégaina ses sais.
– Mais que ça traîne pas, avertit-il. Contrairement à vous, j'ai une petite amie.
Il leur fit un petit sourire en coin plein d'assurance et de contentement qui amusa Leonardo. Michelangelo renifla. Donatello grogna un « oh par pitié » très évocateur, relâchant juste assez sa garde pour permettre à un Raphael hilare d'attaquer. Leonardo assura sa prise sur son sabre et se tourna vers Michelangelo. Il n'était pas question de déterminer qui commanderait suite à ces combats, Leonardo le savait parfaitement, mais c'était pourtant l'impression qui se dégageait de leur confrontation silencieuse. Michelangelo ne cédait pas. Il restait campé sur ses jambes, ses nunchakus prêts à partir, affrontant le regard noir de son frère. Leonardo porta la main droite à son deuxième sabre et le dégaina lentement, l'amenant contre sa jambe, sans garde particulière. Michelangelo tiqua. Il avait compris le message.
– J'ai pas peur de toi non plus, Leo, rétorqua-t-il.
Leonardo lui sourit. C'était ce qu'ils allaient voir.
Raphael repassa la langue sur sa lèvre fendue et il sentit à nouveau le goût du sang envahir sa bouche. Ils n'y étaient pas allés de main morte mais ça ne le dérangeait pas. Parler avec ses poings lui était plus simple que de mettre des mots sur ses sentiments alors ça lui allait parfaitement. Leonardo avait eu raison de les forcer à se défouler, même s'ils allaient avoir mal partout pendant quelques jours. Raphael s'en tirait mieux que ses frères, ceci dit. Michelangelo et Donatello s'en étaient surtout pris à Leonardo et c'était lui qui avait le plus morflé. Raphael l'avait soutenu contre les deux geeks mais il ne les avait pas non plus mis à terre. Ce n'était pas à lui de le faire. Ses frères devaient régler leurs problèmes entre eux. Lui ne pouvait que s'assurer qu'ils ne s'entretueraient pas.
Evidemment, il avait des différents à régler avec Leonardo. Ils avaient toujours été des adversaires, d'aussi loin que Raphael se souvenait. Lors des entraînements, Splinter leur disait de s'affronter et il attisait leur rivalité le reste du temps. Le vieux rat savait parfaitement que c'était le seul moyen pour intéresser Raphael à tous ces exercices débiles et à ces heures interminables à répéter les mêmes mouvements encore et encore. « Tu seras plus fort que tes frères » avait été une phrase que Raphael avait souvent entendue, petit, et il avait parfois surpris Splinter la susurrer à l'oreille de Leonardo. Ça n'avait rien de surprenant, avec le recul. Splinter avait toujours été un vieil emmerdeur obsédé par sa vengeance et capable de n'importe quoi pour atteindre ses objectifs.
Il avait déteint sur Donatello. Raphael s'était surtout concentré sur le nerd de l'équipe pendant les deux heures précédentes. Ses mensonges et ses petites manipulations lui étaient restés en travers de la gorge. Raphael savait qu'il lui pardonnerait un jour ou l'autre, il ne pouvait pas en vouloir éternellement à l'un de ses frères, mais cette blessure allait mettre du temps à cicatriser. Il n'avait plus confiance en Donatello parce qu'il n'avait aucun moyen de savoir si son frère lui mentait dès qu'il lui adressait la parole – et s'il mentait, dans quel but ? Le pire était que les silences de Donatello pouvaient aussi cacher la vérité. La rétention d'informations était un sport national chez eux.
– Elle arrive, avertit Leonardo.
Raphael ne regarda même pas dans la rue derrière lui. Il avait établi une routine avec Emma pour ne pas la surprendre à chaque fois qu'il venait chez elle – et ainsi éviter de se prendre des coups pour rien. Leonardo se redressa.
– Attends, grommela Raphael en le repoussant par terre d'une main. Elle va ouvrir la porte de son appartement et ensuite on descendra.
Leonardo hocha la tête. Il n'était pas beau à voir avec son coquart, ses hématomes et ses coupures. Une bosse s'était formée sous sa mâchoire, à droite, certainement une poche de sang résultant d'un coup de nunchaku. L'os devait être au moins ébréché parce que ça faisait manifestement mal à Leonardo qui parlait le moins possible.
Raphael jeta un coup d'œil par-dessus le muret et aperçut la lumière dans le couloir de l'immeuble d'Emma s'éteindre. C'était le moment d'y aller. Ils vérifièrent que la rue était calme puis la traversèrent en quelques pas. Raphael fit passer Leonardo devant et ferma la porte de l'immeuble derrière lui en glissant une lame dans la serrure pour qu'elle ne claque pas. Il poussa ensuite son frère dans la petite entrée et tira les loquets de la porte de l'appartement avant de descendre. Emma était en train de vider un gros sac en papier posé sur deux boîtes à pizza sur la table de la cuisine, un couteau à proximité, lorsque Raphael arriva en bas. Elle fit une grimace en l'apercevant.
– T'es passé sous un train ? demanda-t-elle.
– Et le train a perdu, ricana Raphael en la prenant par la taille.
Emma leva les yeux au ciel mais souriait tout de même. Elle passa les bras autour de son cou et hésita un peu avant de lui planter un baiser sur la joue. Raphael aurait aimé plus mais il comprenait qu'elle n'ait pas envie de l'embrasser maintenant. Avec sa lèvre ouverte, ce n'était de toute façon pas la plus judicieuse des idées. Les contacts sanguins étaient proscrits mais ça ne l'empêchait pas de la serrer contre lui.
Leonardo se racla la gorge.
Raphael lâcha soudainement Emma et se plaça à un bon mètre d'elle, croisant les bras sur son plastron. Il se sentait stupide pour avoir réagi ainsi mais il ne se sentait vraiment pas à l'aise avec ses frères et Emma dans la même pièce. Raphael avait passé le dimanche le plus étrange de sa vie le week-end précédent. Ça avait été une journée plutôt tranquille une fois que Casey en avait eu assez de se prendre des coups. Le petit-déjeuner s'était transformé en brunch et ils avaient discuté jusqu'en début d'après-midi à la table de la salle à manger. Emma s'était assise à côté de Raphael mais il n'avait pas osé passer un bras autour de ses épaules ou même lui prendre la main. Casey le faisait naturellement avec April, ils étaient souvent collés l'un à l'autre, mais leur cas était différent – ils étaient tous les deux humains.
– Bonsoir, Leonardo, salua Emma avec un petit geste de la main.
– Bonsoir, Emma, répondit-il sur un ton parfaitement poli. Pardon pour le dérangement.
– Ne t'inquiète pas pour ça et fais comme chez toi.
– Oh non, il ne fera pas comme chez lui, rétorqua Raphael.
– Pourquoi pas ? demanda Emma.
– Parce qu'il va fouiller partout et bouger les meubles et jouer au chefaillon.
– Rien que tu n'aies pas fait quand t'as passé une semaine chez moi, en somme.
Raphael ouvrit la bouche pour contester mais la referma aussitôt. Très bien, Emma gagnait le point mais il ne s'avouait pas vaincu pour autant. Il croisa le regard de Leonardo, sans parvenir à déterminer ce qui s'y trouvait.
– Quoi ? grogna Raphael.
– Rien, répondit Leonardo en haussant les épaules. Je suppose que je prends le canapé.
– Oui, désolée.
– J'ai connu pire.
Leonardo passa la lanière de son sac de sport par-dessus sa tête et grimaça par la même occasion. Il avait mal partout. Emma secoua une boîte de gazes stériles sous le nez de Raphael.
– J'ai aussi pris du désinfectant, du sparadrap, des pansements, etcetera, annonça-t-elle en pointant le sac en papier, et des pizzas mais y'a d'autres victuailles dans le frigo et les placards. S'il vous faut des trucs spécifiques, faites-moi une liste et j'irai chercher ça demain.
Raphael avait envie de l'embrasser mais il se contenta de la remercier de loin avant de s'enfermer dans la salle de bain. Il avait pris ses habitudes dans cette petite pièce d'eau parce que ça faisait aussi partie de sa routine lorsqu'il venait chez Emma. Les endroits où il traînait n'étaient pas exactement les plus propres du monde, après tout, alors il se lavait soigneusement, allant même jusqu'à racler la crasse sous ses ongles – et vu ce qu'il faisait avec ses doigts, c'était nécessaire.
Lorsqu'il sortit de la salle de bain, Leonardo était assis à la table de la cuisine, en train de montrer à Emma comment faire des points de suture sur un mouchoir. Rien d'anormal, railla Raphael pour lui-même.
– Et vous faites vraiment ça avec du fil de coton ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés.
– Stérilisé, oui. Ça accroche un peu quand on les retire mais c'est mieux que rien.
– Oui, je suppose...
Leonardo se leva de table et partit à son tour dans la salle de bain. Raphael vint s'asseoir à sa place, observant Emma faire des points avec application, certainement pour sauver la vie de ce pauvre petit mouchoir en papier qui allait de toute façon finir à la poubelle.
– Je réparerai Leo après, t'inquiète.
– Il vaut mieux, admit Emma en reposant l'aiguille sur la table. Tu as besoin d'aide pour tes blessures ?
– Si tu veux pas avoir de traces de sang partout sur tes draps, 'vaudrait mieux me coller de ces machins, approuva Raphael en pointant du doigt la boîte de pansements.
– Toutes les filles savent faire disparaître des taches de sang, Raph, répondit Emma en se levant pour se placer derrière lui.
– Hein ?
Il pencha la tête en arrière pour la regarder. Emma lui posa les mains sur les joues et l'embrassa du bout des lèvres. Elle attrapa ensuite tout ce qu'il lui fallait – pansements, compresses, sparadrap – et se mit au travail. Elle n'avait pas l'intention de répondre. Raphael n'y connaissait pas grand chose en fille alors il se creusa un peu la tête. La seule femme avec qui il avait habitée était April, il y a bien longtemps de cela. Quand est-ce qu'April avait bien pu saigner ? Ah, oui.
– T'as pas eu tes règles, nota Raphael, la tête toujours en arrière.
Emma rougit mais ne s'arrêta pas pour autant dans son entreprise.
– Je m'attendais à ce genre de réflexion de la part de Donatello, pas de toi.
Elle avait bien cerné Donatello, remarqua Raphael. Fut un temps où son frère avait tenu à jour un calendrier avec les cycles d'April. April n'avait pas apprécié et Donatello avait promis d'arrêter. Ça n'aurait cependant pas étonné Raphael de savoir qu'il continuait. Emma glissa un regard à la salle de bain où l'on entendait le bruit de la douche.
– Je n'ai pas mes règles depuis un peu plus d'un an, si tu veux tout savoir, lui confia-t-elle à voix basse.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– J'ai perdu trop de poids.
– Oh.
Raphael ne voyait pas en quoi ça avait un rapport mais il fit comme si. Emma avait repris trois kilogrammes depuis qu'il la connaissait, essentiellement du muscle. Il n'avait pu que remarquer ses habitudes alimentaires quand il était resté chez elle. Emma ne mangeait pas grand chose et les nourritures riches la dégoûtaient rapidement. Reprendre du poids dans ces conditions n'était pas évident. Raphael savait cependant que c'était plus psychologique qu'autre chose. La mère d'Emma avait eu son propre restaurant à Windfield, Kansas. Emma parlait d'elle comme d'une cuisinière de talent, toujours avec beaucoup d'émotion. Il ne fallait pas être fin psychologue pour comprendre d'où venait le blocage d'Emma sur la nourriture.
Leonardo sortit de la salle de bain un peu avant qu'Emma en ait terminé avec l'opération rustines. L'eau chaude avait détendu ses muscles mais il était toujours dans un sale état et fatigué. Leonardo avait beaucoup perdu en un peu plus d'un mois. Raphael se sentait vaguement coupable. Il fit du thé pour son frère, l'obligea à manger quelques parts de pizza puis s'occupa des sutures. Elles n'étaient pas faciles à réaliser parce que la peau était plus éclatée que coupée – les nunchakus avaient cette fâcheuse tendance. Raphael s'appliqua, doublant les points pour être sûr que les bords se touchaient bien. Ils guérissaient vite alors il n'y avait pas vraiment matière à s'inquiéter ce serait refermé d'ici quelques jours.
Emma le regarda faire un bon moment avant de passer rapidement à la douche. Elle ressortit de la salle de bain avec son T-shirt de nuit et une culotte en-dessous. En temps normal, Raphael aurait approuvé – le T-shirt était suffisamment grand pour qu'il puisse glisser ses bras dessous – mais Leonardo était là lui aussi. Celui-ci lança un coup d'œil critique à la tenue d'Emma mais noya son commentaire dans sa tasse de thé. Emma ne sembla rien remarquer. Elle sortit des draps ainsi qu'un sac de couchage et un plaid de son placard puis s'évertua à tout installer sur le canapé.
Leonardo se coucha avec moult grimaces de douleur. Ses jambes dépassaient du canapé deux places, ce qui arracha un sourire à Raphael – il avait aussi connu ça mais ce temps-là était révolu puisqu'il dormait avec Emma. Il se blottit contre elle sous la couverture, passa un bras par-dessus sa taille puis enfouit son nez dans son cou. Il était encore tôt pour dormir pour Raphael mais il s'en fichait. Il aurait pu rester comme ça, au lit toute la journée, à ne rien faire sinon apprécier la chaleur d'Emma, la douceur de sa peau, le souffle léger de sa respiration et son odeur. Raphael soupira d'aise.
Emma lui avait manqué. Ils s'étaient envoyés des SMS et s'étaient appelés pendant qu'il était à Northampton mais ce n'était pas aussi agréable que de la voir et de la toucher. Raphael se demanda si Emma avait aussi ressenti ce manque pendant cette semaine et, si oui, dans quelle mesure. Avait-elle ressenti une boule se former dans sa poitrine quand Raphael tardait à répondre ? Avait-elle pensé à lui lorsque venaient les heures qu'ils partageaient d'habitude ensemble ? Avait-elle trouvé le sommeil en l'imaginant à ses côtés ? Raphael pouvait répondre oui à ces trois questions.
Il se serra un peu plus contre Emma et l'embrassa dans le cou. Il avait envie d'elle. Ce n'était pas une question de pulsion ou de tension à évacuer – pour ça, il pouvait se débrouiller tout seul. Il avait envie de passer un moment de tendresse et de complicité avec elle, de l'embrasser, de la caresser, de lui donner du plaisir. Mais il ne pouvait pas. Leonardo était à quelques mètres dans son dos et il se réveillerait au moindre bruit. Raphael se contenta de caresser le ventre d'Emma de son pouce. Il ne pouvait même pas parler avec elle jusqu'à ce qu'elle s'endorme.
Ce n'était que l'affaire de quelques jours, se rappela-t-il. Ils allaient nettoyer le bunker et s'y installer rapidement. Leonardo serait toujours dans les parages mais au moins Raphael pourrait fermer la porte de sa chambre et avoir un peu d'intimité. Il avait hâte de montrer le bunker à Emma, même s'il angoissait aussi un peu à cette idée. Elle savait qu'ils vivaient dans les égouts mais savoir et voir étaient deux choses très différentes. Raphael n'avait pas envie de la dégouter.
Emma posa sa main sur celle de Raphael et il se rendit compte qu'il l'avait glissée un peu trop bas. Il pouvait sentir le coton de sa culotte sous ses doigts. Emma ne l'avait cependant pas obligé à retirer sa main de là. Raphael savait d'expérience qu'il était inutile d'insister si Emma repoussait ses avances aussi prit-il cette absence de remise en place de sa main comme un signe. Il valait cependant mieux tester la limite avant de crier victoire. Il déplaça sa main de quelques centimètres vers le bas et sentit Emma se coller un peu plus contre lui. Oh.
– Leo, tu dors ? lança Raphael par-dessus son épaule.
– Pas encore.
– J'viens de penser à un truc : le canapé dans la cave est plus long et plus confortable que celui-là. Tu préfères pas dormir en bas ?
– Oh non, répondit Leonardo. Je préfère rester ici et supporter vos baisers et vos soupirs que de vous entendre faire Dieu sait quoi à travers le plancher toute la nuit.
Emma pouffa dans les bras de Raphael. Oui, bon, la subtilité n'était pas son fort.
– T'arrives pas à prononcer le mot sexe, comme c'est mignon, railla Raphael.
– Et toi tu viens de perdre ton ticket, rétorqua Emma sur un ton beaucoup moins amusé.
Elle remonta la main de Raphael jusqu'à son ventre et l'y tint fermement là.
– C'était une mauvaise idée de toute façon. Bonne nuit.
– Bonne nuit, répondit Leonardo depuis le canapé.
Raphael soupira lourdement et enfonça sa tête dans l'oreiller. Il y avait vraiment des jours où il aurait aimé être fils unique.
