Till Kingdom come
Chapitre 45
L'enfer, c'est les autres
Lars poussa la porte du Lair à quinze heures, un carton sous le bras et une boule au ventre. Il avait horreur de sortir de chez lui les samedis et encore plus de rentrer dans des boutiques à cause de la foule. Le Lair ne faisait pas exception à la règle : toutes les tables du côté café étaient pleines et une quinzaine de clients furetait entre les bacs et les étagères au fond. Seul point positif, la grande barmaid n'était pas là parce qu'elle commençait son service plus tard. Lars n'avait pas envie de la voir. Il n'avait pas envie de voir grand monde ces derniers jours, en fait, mais il y était bien obligé aujourd'hui. Aujourd'hui sortait le numéro six du Singe Rouge. Enfin, théoriquement.
Alex n'était pas derrière le comptoir, comme à son habitude. Sa remplaçante était une femme noire aux cheveux tressés et ramenés en un gros chignon sur le sommet de sa tête. Kenedy, la femme d'Alex. Elle avait grossi, nota Lars en hésitant à aller à sa rencontre, et pas qu'au niveau du ventre – l'une des conséquences directes de la grossesse. Sa poitrine avait doublé de volume et elle avait l'air enflé. C'était dégoutant. Elle avait été si jolie dans ses costumes de super-héroïnes avant qu'Alex ne la mette en cloque ! Lars se demanda si elle retrouverait jamais sa taille d'origine – et n'aurait-elle pas des marques sur la peau ? Son décolleté allait être ruiné, sans parler de ses jambes.
Lars n'était cependant pas venu voir Kenedy. Il devait parler à Alex mais celui-ci n'était pas en vue. Il se rapprocha du comptoir pour demander des renseignements et dut se plier au jeu des conventions sociales pendant quelques minutes – belle perte de temps. Kenedy lui apprit qu'Alex était dans son bureau à l'arrière avec sa sœur pour la leçon de comptabilité. Lars haussa un sourcil.
– Emma va gérer la boutique pendant quinze jours dès que le nouveau Ackerman aura décidé de sortir de là, expliqua Kenedy en se frottant le ventre. Jackie ne voulait pas de cette responsabilité et il était hors de question de confier le bateau à Todd.
Lars n'accueillit pas la nouvelle avec joie mais il ne fit aucun commentaire. Il remercia Kenedy à demi-mot et s'engouffra dans le couloir distribuant la cuisine, les réserves et le bureau. Là se trouvaient effectivement Alex et sa petite sœur. Lars sentit son humeur se dégrader rien qu'en la voyant. Comment pourrait-il venir ici s'il devait avoir affaire à elle ? Elle détestait son comics ! Pire : elle n'y connaissait rien. Alex était capable d'apprécier la qualité des traits, des couleurs, même de l'impression mais cette gamine n'était qu'une petite parvenue pistonnée par son frère. Lars ne se laisserait pas avoir par son gros diplôme et ses faux sourires.
– Hey, Lars ! salua Alex. C'est pour la livraison ?
– Je peux te parler ? demanda Lars.
La grande gigue posa son crayon dans le classeur devant elle et se leva de sa chaise mais Alex lui fit signe de rester.
– Cas pratique, sourit-il.
Elle leva les yeux au ciel et se rassit. Lars aurait préféré être en tête à tête avec Alex mais ça n'allait manifestement pas se faire. Il posa son carton sur le bureau et l'ouvrit. Alex fut surpris de voir les anciens numéros du Singe Rouge et non pas le sixième opus. Lars avait beaucoup avancé dans ses planches, en fait il en était à l'équivalent du dixième chapitre, mais aucune maison d'édition n'avait encore voulu de lui. Sortir le chapitre six en format papier s'apparentait à un échec pour Lars qui préférait continuer à publier ses planches au fur et à mesure sur Internet plutôt que d'abandonner ses projets.
– C'est tout ce qu'il me reste, annonça Lars. Tu m'as bien dit que des gens cherchaient les numéros épuisés, non ?
– Oui mais les intéressés ne les demandent plus.
Lars sentit la boule s'alourdir dans son estomac. Il faisait plus chaud dans le bureau qu'ailleurs et il commençait à transpirer abondamment – il n'avait pas mis de déodorant avant de sortir ! Le bureau allait rapidement sentir le poireau. Ses mains devinrent encore plus moites à cette pensée et sa gorge se dessécha.
– P-Pourquoi ? demanda-t-il.
– Ecoute, Lars, je vais te prendre tout ça quand même, ne t'inquiète pas.
– Pourquoi ? répéta Lars plus fort qu'il ne l'aurait voulu.
La grande gigue le regarda de travers et Lars eut envie de la gifler. Alex ne s'aperçut de rien. Il eut l'air embarrassé plus qu'autre chose.
– Eh bien, depuis que tu as commencé à publier sur le Net, la demande pour les précédents numéros a explosé.
– Mais c'est bien, non ?
– Oui mais comme personne ou presque n'arrivait à mettre la main sur des copies papiers, y'a pas mal de copies numériques qui ont commencé à circuler.
Ce n'était plus une boule mais un boulet de canon que Lars avait dans l'estomac. Il avait été tellement absorbé par ses planches qu'il n'avait pas pensé à ça. D'un côté, savoir que tant de gens lisaient sa bande dessinée le rendait fou de joie. De l'autre, il les haïssait tous pour se goinfrer de son travail gratuitement. Un artiste ne pouvait pas se nourrir que de gloire et de lumière. Il n'avait peut-être pas de loyer à payer parce que l'immeuble appartenait à sa vieille tante et qu'elle le le logeait contre l'entretien mais ça n'empêchait pas les factures d'eau et d'électricité de s'accumuler et il devait bien manger, payer l'abonnement de son téléphone portable, d'Internet, tout. Lars vivotait déjà avant mais son compte en banque était dans le rouge maintenant. Il ne pouvait pas se permettre d'offrir son travail à ses fans, bon sang !
Ça n'aurait pas dû se passer comme ça. Avec l'Armée des douze Singes qui lui faisait une pub permanente dans les rues de New York, parfois même en plein jour, n'importe quelle maison d'édition aurait dû le supplier de signer. Et il savait que sa bande dessinée était beaucoup lue – il avait installé un compteur de visites sur son Tumblr. Ses pages étaient toutes rebloguées des milliers de fois, ça voulait bien dire quelque chose, non ? Il était lu, il était apprécié, ses fans étaient prêts à acheter des copies papiers alors pourquoi ne voulait-on pas lui donner sa chance ? Pourquoi s'acharnait-on à l'enfoncer dans sa merde ?
Lars sentit la grande main d'Alex se poser sur son épaule et il sursauta.
– Lars, ça va ? T'es blanc comme un linge. Assieds-toi.
Alex tira une chaise et obligea Lars à s'asseoir. Il demanda ensuite à sa sœur d'aller chercher quelque chose à boire et la grande gigue quitta le bureau, non sans lancer un regard à Lars par-dessus son épaule. Alex s'assit sur son bureau, à côté de classeurs de comptabilité.
– Ecoute, Lars, je vais faire passer le mot pour ces exemplaires. Ils vont vite partir, je peux te l'assurer. Ce serait bien que tu en fasses imprimer plus.
– J'ai pas l'argent pour ça, avoua Lars d'une voix brisée.
– On peut s'arranger, proposa Alex.
Et prendre une marge, pensa Lars. Non, c'était hors de question. Il avait déjà vu des collègues faire ce choix et ça n'avait rien donné de bon, pas plus que ceux qui s'étaient endettés en pensant qu'ils perceraient un jour. Lars secoua la tête.
– On peut organiser un truc, insista Alex. Tu sais, genre, une dédicace ou quelque chose comme ça, avec des posters exclusifs.
– J'ai pas l'argent pour ça, répéta Lars.
– C'est pas un problème. Une dédicace est aussi un coup publicitaire pour moi. Ça amènera beaucoup de nouveaux clients grâce à ta présence alors disons que c'est du gagnant-gagnant. Et si tu as besoin d'une avance pour les impressions, je peux m'en charger.
– Et pourquoi tu ferais ça ? répondit sèchement Lars. Les gens ne sont pas gentils sans intérêt.
Alex haussa un sourcil. Lars le regarda droit dans les yeux, le mettant au défi de lui mentir.
– Tu as des frères et sœurs ? demanda Alex.
Lars secoua la tête.
– J'ai deux frères et une petite sœur, reprit-il avec un petit sourire sur les lèvres. Je suis le deuxième de la famille mais, dans les faits, j'ai plutôt joué le rôle de l'aîné avec Liam et Emma parce que Derek est parti assez tôt de la maison. J'ai appris à prendre sur moi et à toujours chercher des compromis pour calmer le jeu entre les deux monstres. Ils ont toujours eu du mal à s'entendre. Enfin bref, je suis le gars qui arrange les choses dans la famille. C'est pas un trait de caractère qui s'efface avec le temps. Certains diront que je suis trop gentil mais jusque-là ça m'a plutôt bien réussi alors je vois pas pourquoi j'arrêterais.
Lars détourna les yeux. Il n'était pas venu pour entendre Alex se vanter de ses qualités. Tout le monde savait qu'il était un gars génial, un mari aimant et un frère attentionné en plus d'avoir une plastique plus qu'appréciable. Alex Ackerman était un condensé de tout ce qu'il se faisait de bien dans ce pays, l'exemple même du Rêve Américain, avec une épouse issue de la diversité, un commerce florissant et il était certainement pour la réforme du système de santé d'Obama pour couronner le tout. Sa perfection donnait la nausée à Lars.
– Si ça peut te rassurer, continua Alex, sache que t'es pas le premier auteur à qui je donne un coup de main. En fait, on a beaucoup de comics indépendants dans la boutique parce que j'aime ça. J'aime cette passion et cette force qui se dégagent de ces œuvres. Mais je ne suis pas idiot non plus, je n'achète pas tout ce qu'on me propose.
– En clair, tu veux dire que tu crois en mon projet, résuma Lars.
– Oui, répondit Alex.
– Ce sera pas le premier qui capote.
– Comment veux-tu que ce projet capote ? s'étonna Alex. Je fais partie de ces gens qui attendent fébrilement les nouvelles pages, Lars ! Je me suis même inscrit sur Tumblr pour pouvoir te suivre, regarde.
Il sortit son téléphone portable de sa poche arrière, tripota un instant l'écran et lui montra l'application dédiée au site web du même nom. Les planches de Lars se suivaient, sans aucun autre abonnement au milieu.
– Emma se fiche de moi à chaque fois que je reçois une alerte pour tes nouvelles pages, avoua Alex en rangeant son téléphone.
– Elle déteste ma bande dessinée.
Alex parut surpris un instant et puis son expression se radoucit. Il croisa les bras sur son torse de Superman, l'air un peu embêté.
– C'est pas qu'elle déteste vraiment ta bande dessinée mais... disons que sa vision du monde ne s'accorde pas à la tienne.
– Qu'est-ce que tu veux dire ?
– Emma est comme toi, c'est une fan de la première heure de la sentinelle masquée, expliqua Alex. Je lui ai fait lire ton premier chapitre dès que j'ai pu mettre la main dessus et elle a trouvé l'idée du mutant en totale contradiction avec ses propres théories. Ça vient du fait qu'Emma préfère les super-héros humains qui surpassent leur condition. Les mutants, les extraterrestres et tout ça, c'est trop facile pour elle et elle n'accroche pas beaucoup à ces héros. C'est le vieux débat « Batman vs Superman », en somme.
– Batman ne peut pas gagner contre Superman, renifla Lars.
– Je suis aussi de cet avis mais mieux vaut ne pas la lancer là-dessus parce qu'on va y passer la soirée, rit Alex. Bref, tout ça pour dire que je suis un de tes fans et que j'aimerais vraiment que le Singe Rouge décolle. Si aucune maison d'édition ne veut de toi, eh bah tant pis, l'autoédition existe. Continue à t'accrocher et fais-toi un nom, propose de toi-même tes scenarii aux grosses boîtes. La persévérance finira par payer.
Lars était presque convaincu par le discours d'Alex mais la réalité le rattrapa rapidement. La vie n'était pas aussi simple pour lui. Si tout réussissait à Alex de manière presque surnaturelle, il n'en était pas de même pour Lars. Son super-pouvoir à lui était d'être constamment au fond du trou. Il n'avait pas l'optimisme d'Alex.
Lars soupira. C'était peut-être ça qui lui manquait. A tout voir en noir, il restait à se morfondre sans lever les yeux vers les opportunités qui se présentaient à lui. Il devait mettre ses inclinaisons de côté pendant un moment avant de s'avouer vaincu.
– Ok pour la dédicace, dit-il.
Le visage d'Alex s'éclaira comme celui d'un gosse.
– Super ! s'exclama-t-il en levant un poing en l'air.
– Qu'est-ce qui est super ? demanda la grande gigue en rentrant dans le bureau avec un plateau chargé entre les mains.
Alex quitta le meuble pour venir prendre le plateau puis le posa en équilibre sur les classeurs. Il y avait une théière et des tasses ainsi que trois parts de tarte aux pommes.
– On va organiser une séance de dédicace, lança Alex en servant le thé.
La grande gigue grimaça. Lars se força à ne pas le prendre pour lui.
– C'est bien le moment, dit-elle. Tu vas me coller ça dans les pattes pendant que tu flotteras sur ton petit nuage ?
– On peut faire ça avant que Kenedy accouche, répondit Alex, genre la semaine prochaine, samedi. Tu peux dessiner plusieurs affiches et des trucs comme ça pour mardi, Lars ?
– Ouais, c'est faisable.
– Ça va être chaud pour l'impression mais ça devrait le faire. Samedi prochain, ça nous laisse une semaine pour faire un peu de pub. Ouh, Emma, tu sais ce qui serait super cool ?
– Non et ton enthousiasme n'est pas contagieux, railla-t-elle.
– Du cosplay ! annonça Alex en brandissant une petite cuillère.
– Non, répondit-elle aussitôt.
– Mais t'es très forte en arts martiaux !
– En kung-fu, rectifia la grande gigue, et flatter mon égo ne fonctionnera pas.
– Allez ! Kenedy et Felicity pourraient t'aider pour ton costume ! Elles me tannent toutes les deux pour t'embarquer là-dedans, en plus, ça me fera des vacances si tu acceptes.
– J'ai dit non, Alex.
– Elle est beaucoup trop maigre pour être le Singe Rouge de toute façon, grogna Lars. Et puis, c'est une fille.
La grande gigue lui lança un regard outré mais Alex rit des commentaires.
– Parce que le Singe Rouge ne peut pas être une fille ? demanda sèchement Emma.
– Pas le mien en tout cas, répondit Lars. Et pour avoir parlé à la sentinelle, je peux t'assurer que c'est un homme.
– Ah oui ?
– Oui, insista Lars.
– Ouh, ça m'a tout l'air d'un nouveau chapitre de « Batman vs Superman », coupa Alex en mettant une tasse de thé dans les mains de Lars. Allons, buvons à la séance de dédicaces et parlons de notre stratégie.
– Qui n'inclura aucun cosplay, grogna Emma.
– On verra, sourit Alex en lui tendant une tasse.
La grande gigue leva les yeux au ciel mais prit tout de même la tasse. Elle contourna le bureau pour s'asseoir sur la chaise face à l'ordinateur, l'air renfrogné. Lars voyait pour la première fois ce côté grognon de la petite sœur d'Alex et ça renforçait son idée sur elle. Ses sourires n'étaient que des mensonges qui dissimulaient un sale caractère, il en avait la confirmation. La grande gigue en Singe Rouge. Quelle idée stupide.
Michelangelo commençait à regretter sa décision. Certes, il était du côté de Donatello mais plus par opposition à Leonardo et Raphael qu'autre chose. Michelangelo n'avait aucune envie de commander. Cependant, Donatello avait compris son geste dans ce sens-là et se reposait désormais sur lui pour prendre les décisions. Michelangelo se retrouvait donc face à l'équivalent numérique d'une demi-tonne de papiers, assis devant un ordinateur dans la cuisine, Donatello discourant à propos de ses théories tout en marchant autour de la table. Il avait toujours adoré s'écouter parler mais Michelangelo n'arrivait pas à maintenir son attention sur ses grandes phrases pendant bien longtemps. C'était la moitié de la journée pour eux et, pourtant, il avait envie de bâiller et de piquer du nez.
– Mike ?
Michelangelo releva les yeux vers son frère. Donatello attendait son approbation mais Michelangelo ne pouvait pas approuver quelque chose qu'il n'avait pas écouté.
– Tu peux me la refaire en version courte ? demanda-t-il.
– A partir d'où ? demanda Donatello.
– Euh... le début ?
Donatello perdit son enthousiasme aussitôt, comprenant que Michelangelo n'avait pas prêté attention à ce qu'il disait. Son tempérament avait vraiment changé. Donatello semblait plus froid et plus dur à chaque contrariété. La dernière grosse en date avait été son tête à tête avec April. Michelangelo ignorait ce qu'il s'était passé entre les deux à ce moment-là mais Donatello en était ressorti blême – enfin, la version reptilienne de blême – et déterminé. A quoi ? Ça restait une question en suspend. A côté, la confrontation avec Leonardo et Raphael avait été une partie de plaisir pour Donatello. Il avait manifestement attendu ce moment avec impatience et il l'avait même provoqué. Ça n'avait pas été difficile. Personne ne connaissait mieux Leonardo que Donatello.
– Nous sommes prêts pour l'offensive juridique contre le clan des Foots, pour simplifier au maximum, reprit Donatello.
– Et tu pouvais pas le dire comme ça ? demanda Michelangelo en prenant son air le plus mignon et attendrissant pour éviter un gros caca nerveux de la part de son frère.
Donatello se renfrogna et croisa les bras sur son plastron. Il avait l'habitude d'expliquer ses plans en long, en large et en travers à Leonardo lorsqu'ils en avaient le temps, voilà pourquoi il avait passé les vingt dernières minutes à parler dans le vide. Michelangelo le savait parfaitement. Il savait aussi qu'il n'était pas un aussi fin stratège que ses frères. Il doutait même en être un. Raphael et lui étaient du genre à foncer dans le tas et à improviser. Ils avaient toujours agi comme ça et ça n'allait pas être évident à changer. Michelangelo fonctionnait à l'intuition et comptait beaucoup sur ses réflexes en combat, contrairement à Leonardo et Donatello qui analysaient froidement la situation. Leurs modes de fonctionnement étaient diamétralement opposés. Donatello le savait parfaitement. Il ne pouvait pas exiger de Michelangelo qu'il change complètement en quatre jours, bon sang ! Et était-il qualifié pour le former au commandement, de toute façon ?
– Nous pouvons commencer l'opération dès ce soir, annonça Donatello.
– On peut mais doit-on ? répliqua Michelangelo.
– Comment ça ? Tu veux laisser Leonardo nettoyer le merdier qu'il nous a laissé ?
– Non, ce serait injuste, mais...
– Injuste ! répéta Donatello. J'ai dû gérer à sa place pendant un mois ! Il nous a laissés nous démerder ! Il nous a abandonnés !
– Ce n'est pas exactement ce qu'il s'est passé, Don, tempéra Michelangelo.
– Eh bien c'est comme ça que je l'ai ressenti ! gronda Donatello.
– Et j'en suis désolé mais il faut reconnaître qu'il s'est chargé du boulot dont personne ne voulait.
– Parce que regarder Splinter mourir dans son fauteuil est l'exemple même d'un travail harassant, railla Donatello.
Michelangelo se redressa sur sa chaise, foudroyant son frère du regard. Donatello eut la bonne idée de détourner la tête mais il était visible qu'il ne regrettait pas ses paroles. Michelangelo inspira un bon coup, réprimant sa colère. Il savait depuis longtemps que Donatello était du genre manipulateur mais c'était la première fois qu'il utilisait ses méthodes sur lui. D'habitude, Donatello amenait Leonardo ou Raphael à faire ce qu'il voulait en les poussant discrètement. Michelangelo l'avait vu faire des centaines de fois et il avait été heureux d'y échapper. Sa position dans l'équipe lui permettait d'avoir des rapports plus sains que ça avec Donatello. Cependant, en tant que leader en formation, Michelangelo avait droit au même traitement que Leonardo. Donatello forçait le trait pour l'amener à s'énerver. L'exercice consistait à garder le contrôle. C'était tordu mais Michelangelo était habitué à ce genre de logique. Splinter avait utilisé le même genre de petits jeux sur eux durant toute leur vie. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Donatello s'approprie une méthode qui avait fait ses preuves. Ça n'en restait pas moins douloureux.
– Leo a regardé maître Splinter mourir alors que nous l'avions confié à April et Casey pour nous éviter ça, expliqua calmement Michelangelo. Sa part a été beaucoup plus lourde que la nôtre, en particulier la mienne. Tu ne peux pas lui enlever ça, Don.
Donatello secoua la tête d'un air agacé mais ne rajouta rien sur le sujet.
– Peut-on en revenir à l'opération ?
– Je préfèrerais en parler avec Raph et Leo avant, répondit Michelangelo en s'appuyant contre le dossier de sa chaise. C'est pas parce qu'on vit pas ensemble qu'on doit agir séparément.
– Je croyais que tu ne voulais plus entendre parler d'eux, fit remarquer Donatello.
– J'ai dit ça sous le coup de la colère, marmonna Michelangelo. Ils m'ont tapé sur les nerfs mais ce sont mes frères, ma famille.
L'argument ne sembla pas toucher Donatello.
– Alors on attend, conclut-il.
– Oui.
– Tout est prêt. C'est une perte de temps.
– Eh bien nous perdrons du temps, insista Michelangelo.
Donatello capitula. Il ramassa les quelques feuilles sur lesquelles il avait écrit ses notes sur la table de la cuisine et prit la direction du couloir distribuant les chambres. Michelangelo attendit que son frère ait disparu pour fermer l'ordinateur portable devant lui.
– Bob ? appela-t-il.
L'hologramme se matérialisa aussitôt à côté de lui. Ça faisait quelques jours qu'il se faisait discret. S'il avait été vivant, Michelangelo aurait pensé qu'il n'avait pas le moral. Bob soupira.
– C'est compliqué, lâcha-t-il amèrement.
– Ok, tenta Michelangelo. Tu peux me rendre un service, s'il te plaît ?
– Donatello ne veut pas que je partage ses pensées avec vous, répondit Bob en s'asseyant à table.
– J'ai pas posé ma question.
– Pas besoin.
Michelangelo fit une grimace. Il y avait un accord tacite entre Bob et lui : il ne répondait qu'aux questions énoncées haut et clair. Il ne pouvait pas s'empêcher de lire dans leurs pensées mais il ne devait pas y réagir. Seules les paroles comptaient.
– J'aimerais savoir si Donatello a vraiment changé ou si je me fais des films, reprit Michelangelo.
– Il n'a pas changé, marmonna Bob en s'appuyant sur son coude. Il a toujours été comme ça, au fond, c'est juste qu'il est plus direct maintenant.
– Est-ce que c'était vraiment à cause de ce mutant ?
Bob sembla réfléchir à la question quelques instants. Il tourna ses yeux rouges vers Michelangelo. Il n'arrivait pas à se faire à cette nouvelle apparence. Bob lui ressemblait. C'était dérangeant.
– Pour faire dans la métaphore, soupira Bob, disons que vous connaissiez Donatello à travers un rideau, tu sais, un genre de voile où on voit plus des formes qu'autre chose à travers ?
Michelangelo hocha la tête.
– Eh bah son contact avec ce mutant a enlevé ce rideau, c'est tout.
– Tu l'as toujours connu comme ça ? demanda Michelangelo.
– Oui, répondit Bob en haussant les épaules.
Michelangelo en éprouva de la jalousie. Il avait passé vingt-six années avec son frère et il apprenait soudainement qu'il ne le connaissait pas vraiment. Au contraire, Bob le connaissait pleinement. Dès l'instant où Donatello avait mis le pied dans ce vaisseau, il y a des années de ça, Bob avait su à qui il avait eu affaire. Il avait vu qui était vraiment Donatello derrière le rideau de ses artifices.
– Et ses murs de protections, ajouta Bob.
Michelangelo fronça les sourcils mais Bob s'en fichait.
– Que veux-tu dire par là ?
– Don est une âme sensible, dans le fond. Il n'aime pas tuer et il aurait aimé avoir une vie plus douce. Je ne dis pas qu'il n'aime pas combattre, ce serait mentir et j'en suis incapable, mais... disons qu'il a une vision ambigüe de son éducation. D'un côté, il n'a connu que ça et combattre à vos côtés fait partie de lui. Ça le déchire de ne pas être avec ses frères. Il aime combattre à cause de vous. De l'autre, il déteste ça parce qu'il ne peut pas s'empêcher de penser à toutes les horreurs que son style de vie a engendrées.
– Je vois ce que tu veux dire.
Michelangelo ne comprenait que trop bien, en effet. Il s'était souvent demandé ce qu'aurait été sa vie sans Splinter, sans le Shredder, sans le mutagène. Certes, sans ce dernier, il n'aurait été qu'une petite tortue dans un bocal mais ce devait être une vie plus agréable que la leur. Ils avaient été entraînés pour être les instruments d'une vengeance qui les dépassait. S'ils avaient été des enfants humains, on aurait parlé de maltraitance, au minimum. Mais ils n'étaient pas humains. Et ça aussi, ça faisait partie des aigreurs de leur vie.
– Don se barricade derrière son éducation, continua Bob. Votre maître vous a appris à vous endurcir, à rester calmes et froids en toute situation, à vous blinder contre l'extérieur. Ça a plus ou moins bien marché selon vos personnalités. Le champion toute catégorie est sans conteste Leo mais Donnie est pas mal dans son genre non plus. Il a construit des murs tellement épais qu'il lui a fallu des années pour s'apercevoir qu'il aimait cette femme. Et encore, c'est seulement grâce à la mort de votre maître que les murs se sont ébréchés.
– Quelle femme ? demanda Michelangelo.
– Parce qu'il y en a beaucoup dans vos vies ? rétorqua l'hologramme.
April, comprit Michelangelo. Ça, c'était une surprise. Il n'aurait jamais imaginé que Donatello puisse éprouver autre chose que de l'amitié pour elle. Il était froid et distant envers les humains – il n'y avait qu'à le voir en présence de Casey ou de Shadow pour s'en rendre compte. Certes, il était moins gêné par la présence d'April mais c'était parce qu'ils partageaient beaucoup sur le plan intellectuel. Ils avaient une passion commune pour la programmation et Donatello pouvait passer des nuits à déboguer les applications d'April juste pour lui rendre service. Michelangelo savait qu'ils entretenaient également une relation épistolaire par e-mail mais il ignorait ce qu'ils pouvaient bien se dire. Donatello comptait-il fleurette à April ? Ça lui paraissait plus qu'improbable.
– Ils parlent de tout et de rien, répondit Bob. Donatello se moque des conversations de Raphie et son humaine mais les siennes ne sont guère plus intéressantes.
– Parce que tu lis tout ça ? demanda Michelangelo, mal à l'aise.
– Ça passe par les serveurs que Don a installés ici alors, oui, je « lis » tout ça. C'est automatique. Tout est automatique, chez moi.
– Tu souffres d'un chagrin d'amour, comprit Michelangelo.
Bob renifla.
– Je savais que Don aimait cette femme, dit-il. Je l'ai toujours su et j'étais bien content que ça reste enfermé derrière les épais murs de ce que vous appelez le Sur-moi.
– C'est pas comme si Donnie allait soudainement se déclarer, supposa Michelangelo. Il respecte trop April pour ça et puis elle est mariée à Casey et heureuse avec lui et Shadow.
– Je sais, soupira Bob, mais ce n'est plus pareil. De là à ce qu'il me demande de prendre l'apparence de cette femme, il n'y a qu'un pas.
– Ça m'étonnerait...
Et c'était une idée très dérangeante. Michelangelo aimait lui aussi April, comme sa sœur. Ça lui était arrivé de fantasmer sur elle quand il était adolescent, il ne pouvait pas le nier, mais c'était surtout parce qu'elle avait été la première femme qu'il avait côtoyée et occasionnellement touchée. Ils avaient tous eu un faible pour April de toute façon et ils n'en faisaient pas mystère. Elle devait même le savoir.
– Je pense que Don est satisfait de ton apparence actuelle, reprit Michelangelo pour chasser ses vieux fantasmes de sa tête. Il bavait littéralement sur toi quand tu t'es pointé comme ça, l'autre jour.
– J'ai combiné ce qu'ils préféraient chez vous, expliqua Bob.
– Oui, j'avais remarqué... Donc tu me ressembles, tu as l'attitude agressive de Raph, manifestement l'intelligence de Don mais qu'est-ce que tu as pris chez Leo ?
Bob retrouva son sourire en coin, celui qu'il arborait pour sortir des vacheries. Il posa la main sur le genoux de Michelangelo, lui arrachant un frisson d'horreur.
– Ça, mon choux, c'est quelque chose que je ne peux te montrer qu'au lit.
– Je tiens pas tant que ça à savoir, assura Michelangelo en se reculant prudemment.
Bob pouffa.
– Sois un bon frère pour Donatello, s'il te plaît, demanda Bob. Il a besoin de toi.
Michelangelo hocha la tête, surpris que Bob soit finalement aussi sensible. L'hologramme brisa sa structure et laissa les milliers de petites billes lumineuses s'éparpiller dans la salle. Michelangelo eut la désagréable impression d'avoir échangé des adieux avec Bob mais il n'avait pas vraiment le loisir de s'attarder sur la question. Il inspira un bon coup et se leva de table. Il devait aller voir Leonardo.
