Till Kingdom come

Chapitre 46

But that all changed when the Fire Nation attacked

– Je crois que c'est un mur porteur.

– Ça m'a pas l'air d'en être un.

– « Dans le doute, abstiens-toi. »

– « Dans le doute, tape dedans et advienne que pourra. »

Raphael reçut un regard fatigué de la part de son frère, ce qui le fit sourire. Il se sentait d'humeur joueuse. Ce n'était pas la première fois que ce débat surgissait aujourd'hui et ils avaient à chaque fois fini par décider à pierre-papier-ciseaux s'ils pouvaient ou non abattre un mur. Ce n'était pas une méthode très orthodoxe et elle aurait pu se révéler dangereuse mais la chance leur avait souri jusque-là. Cette fois-ci, cependant, le mur paraissait plus épais. Leonardo ne voulait pas que le plafond s'écroule – avec des tonnes de terre et de roche en prime. Il n'avait pas tort dans l'absolu mais Raphael se sentait confiant dans son estimation.

D'habitude, c'était Donatello qui déterminait où et comment ils pouvaient casser les murs. Raphael n'aurait pas craché sur l'aide du gros cerveau de l'équipe pour leur installation dans le bunker mais il pouvait s'asseoir là-dessus. Donatello était toujours fâché contre eux. Enfin, plutôt contre Leonardo. Raphael avait fini par comprendre que Donatello lui en voulait pour s'être trop impliqué avec Emma mais il finirait par s'adapter à ce nouveau paramètre. En revanche, Donatello ne passerait pas l'éponge sur le comportement de Leonardo. Et ça, ça dépassait Raphael. Donatello était généralement le premier à dire amen à tout ce que Leonardo pouvait bien sortir comme bêtise.

Mais ce n'était pas son problème. Raphael avait décidé de ne pas se mêler de ça. Si Donatello avait envie de tabasser Leonardo à chaque fois qu'il le voyait, ça le regardait. Et si Leonardo se laissait faire, c'était son choix. Ce n'était que la confirmation d'une certaine tendance sado-masochiste chez son frère, d'après Raphael, et ça ne l'étonnait pas plus que ça. Leonardo avait toujours eu un truc avec les rapports dominant/dominé. Son rôle de leader l'obligeait à toujours être sous contrôle, à s'assurer que tout le monde fasse tout bien comme il le fallait. Leonardo supportait une énorme pression et Raphael comprenait que son frère apprécie de tout envoyer promener, de laisser les responsabilités à quelqu'un d'autre. Il ne pouvait pourtant pas s'octroyer ce petit plaisir trop souvent.

Raphael tendit son poing à Leonardo : ce serait un nouveau pierre-papier-ciseaux pour décider si ce mur devait ou non tomber. Mieux valait laisser la chance ou le destin faire leur œuvre plutôt que de forcer Leonardo à prendre une décision aussi ridicule. Si Raphael pouvait lui éviter ce genre de petites questions inutiles, il aurait fait son boulot en tant que frère. Leonardo soupira et se plia au jeu. Il gagna grâce à un ciseaux le mur resta à sa place. Raphael haussa les épaules. Ça ferait toujours des gravas en moins à évacuer.

– Pourquoi voulais-tu casser cette cloison de toute façon ? demanda Leonardo en sortant du bureau.

– Ça fait petit pour une chambre, répondit Raphael en lui emboîtant le pas.

– Ce n'est qu'un endroit où dormir.

Toujours aussi pragmatique, pensa Raphael avec un petit sourire amusé flottant sur ses lèvres. Il était difficile de faire plus terre à terre que Leonardo. La petite fée de la fantaisie n'avait pas honoré son berceau quand il était petit, d'après Michelangelo, mais il était plus juste de dire que Splinter ne lui avait jamais laissé l'occasion de s'exprimer. « Sois sérieux », « sois responsable » et « surveille tes frères » avaient été les trois ordres que Leonardo avait le plus entendus quand il était gosse. Raphael et Michelangelo en avaient beaucoup joué, entraînant Leonardo et Donatello dans leur découverte des égouts sous prétexte qu'ils ne devaient pas se séparer et qu'il fallait quelqu'un pour les surveiller. Splinter les avait systématiquement engueulés à leur retour et Leonardo avait été puni plus que les autres. Il fallait aussi noter qu'il prenait toujours la responsabilité du comportement de ses frères. Quand Splinter demandait qui avait eu l'idée de sortir, Leonardo répondait invariablement qu'il était le seul et unique responsable. Splinter n'était pas dupe, bien évidemment. Le vieux rat avait été surnommé le Grand Œil pendant un temps par Michelangelo parce qu'il voyait tout et qu'il était toujours au courant de ce qui se tramait entre ses élèves – et puis il avait fini par lire le Seigneur des Anneaux et ils s'étaient tous pris une punition collective.

Jamais Raphael n'aurait pu croire que le vieux rat lui manquerait un jour mais il s'était surpris à penser à lui un certain nombre de fois cette semaine. Sept jours plus tôt, le corps de leur défunt maître partait en cendres. Ça semblait irréel à Raphael. Il avait l'impression que le vieux rat allait passer la porte à chaque instant et lui dire de se tenir droit ou d'arrêter de râler. Ça faisait des semaines que Raphael n'avait pas entendu les remontrances de Splinter et ça lui manquait, bizarrement. A croire qu'il était aussi tordu que son frère.

– Et puis nous avons de la place ailleurs, pointa Leonardo en arrivant dans la salle principale.

Il attrapa une bouteille d'eau à côté de son sac de sport usé et la finit en quelques gorgées. Raphael observa la première salle d'un œil critique. Elle faisait deux-cent quarante mètres carrés – il avait calculé –, ce qui représentait bien plus d'espace que leur dernier repaire. Et il ne fallait pas oublier qu'il y avait cinq autres salles similaires en dessous, à l'exception peut-être de celle juste au-dessus de la sortie à cause des générateurs, du système de ventilation et de chauffage ainsi que des pompes pour le réseau d'eau. Qu'allaient-ils bien pouvoir faire de tout ça ? Même en laissant à chacun le loisir d'occuper pleinement une salle, ils auraient encore de la place à revendre – en voilà une bonne idée ! ils pourraient louer quelques centaines de mètres carrés à d'autres mutants cherchant un petit pied-à-terre à New York ! Raphael pouffa pour lui-même, s'attirant un regard curieux de la part de Leonardo.

Il y avait aussi la question de l'origine de cet endroit. Qui avait bien pu faire construire un bunker aussi grand et dans quel but ? Les bureaux et les chambres au premier n'étaient pas nombreux. Raphael estimait que les quartiers d'habitation pouvaient accueillir dix personnes, peut-être le double avec des lits jumeaux, mais à quoi leur servait tout cet espace ? Toutes les salles étaient largement fournies en prises électriques et sorties d'eau, elles n'étaient pas faites pour le stockage comme c'était souvent le cas avec les vieux bunkers militaires. Raphael aurait apprécié que Donatello se renseigne un peu sur la question mais il fallait compter sans lui, encore une fois. Emma n'était pas mauvaise en informatique mais elle n'était pas non plus capable d'aller fouiller là où Donatello s'introduisait facilement. Il en allait de même pour April. De toute façon, Raphael ne voulait pas leur demander ce genre de service. Il valait mieux qu'elles restent en dehors de leurs problèmes.

Oui, enfin, traîner avec des tortues mutantes ninjas amenait de toute façon des problèmes. Emma était toujours surveillée, d'après ce que Raphael savait, mais il n'était pas assez fou pour aller se confronter seul à Basile et ses hommes maintenant. Raphael se doutait qu'il serait mal accueilli après sa petite altercation avec Kitty puis celle avec Mark, Hope et Donald. Il ne pouvait pas aller seul là-bas et il ne pouvait rien exiger de Basile. La seule option était la force mais même lui faisait attention lorsque le camp adverse était armé et sur le pied de guerre. Raphael prenait donc son mal en patience tout en redoublant de précautions lorsqu'il était question d'Emma. La priorité était pour l'instant le bunker et décider d'une action concertée avec Michelangelo et Donatello. Basile et Donald ne seraient pas oubliés. Raphael comptait même leur faire payer très cher leur audace.

En parlant de la tortue, elle sortait des égouts. Michelangelo arriva à l'autre bout de la salle par les escaliers qui desservaient les étages. Il leur fit un petit signe de la main avant de les rejoindre, jetant au passage un coup d'œil aux traces de sang sur le béton, là où ils s'étaient « entraînés » la veille. Michelangelo avait quelques jolis hématomes qui assombrissaient sa peau et un œil au beurre noir symétrique à celui de Leonardo. Il devait aussi à son frère de belles entailles mais Leonardo n'avait pas frappé pour tuer. Ses lames n'avaient fait que couper la peau, sans chercher à découper des morceaux de tortues. Leonardo en était pourtant largement capable. Raphael était peut-être le plus fort du groupe mais Leonardo était le plus dangereux.

– C'est gentil de venir nous donner un coup de main, lança Raphael.

Il savait pertinemment que Michelangelo n'était pas venu pour ça. Leonardo et lui étaient là depuis le milieu de la matinée. Michelangelo avait eu tout le temps du monde de se pointer pour les aider mais il ne l'avait pas fait.

– Je suis venu pour discuter de la suite des opérations, répondit-il.

– Donatello n'est pas avec toi, nota Leonardo.

Michelangelo secoua la tête.

– Il vaut mieux éviter de vous mettre en présence pendant quelques jours, je crois. Ça va ?

– J'ai connu pire, répondit Leonardo en haussant les épaules.

Leonardo et son foutu relativisme, pensa Raphael. Dans l'absolu, il n'avait pas tort mais il s'était quand même pris une bonne dérouillée la veille. Au moins était-il raisonnable. Leonardo ne tenait jamais rancœur à ses frères et Michelangelo le savait. On pouvait discuter avec Leonardo, quoi qu'il se soit passé entre eux – il fallait juste laisser un peu de temps s'écouler, parfois.

– De quelles opérations veux-tu parler ? demanda Leonardo.

– Don veut lancer le scandale financier le plus tôt possible, expliqua Michelangelo, mais je voulais avoir vos avis là-dessus. Ça va pas mal faire bouger les Foots et on pourra profiter de leur désorganisation pendant ce temps-là mais il faut qu'on se coordonne.

Raphael haussa un sourcil. Etait-ce Donatello qui avait insufflé ces belles idées dans la tête de Michelangelo ou bien est-ce que le petit dernier y avait pensé de lui-même ? Raphael avait du mal à imaginer Michelangelo en grand stratège. Il était cependant loin d'être stupide alors peut-être avait-il trouvé ça tout seul – même Raphael aurait pu arriver à cette conclusion, après tout. Il ne fallait pas être Donatello pour voir les opportunités que leur offrirait ce scandale financier.

– Il va falloir plusieurs jours pour que les répercutions nous servent, fit observer Leonardo. La justice est loin d'être rapide et incorruptible.

Michelangelo prit la mouche.

– Ça veut dire que tu crois que notre plan va pas marcher ? demanda-t-il.

– Il peut fonctionner, corrigea Leonardo, mais il peut se passer des années avant qu'un jugement soit rendu or l'organisation des Foots ne sera affaiblie qu'à ce moment-là. De plus, vous mettez cette Claire Tanaka et d'autres membres du clan virtuellement hors de notre portée. Ils seront en permanence surveillés par les médias, peut-être même par la police. Ils peuvent être envoyés en prison de manière préventive.

Michelangelo se rembrunit.

– Je ne dis pas que c'est un mauvais plan, tempéra Leonardo, mais c'est le genre de plan qui prend du temps et qui peut se retourner contre nous.

– C'était l'idée de Donnie ? demanda Raphael.

– Bob, répondit Michelangelo, mais Don a approuvé.

Ça n'étonnait pas vraiment Raphael. Donatello avait une passion pour tout ce qui était alambiqué, de toute façon.

– Alors, on annule ?

– Je ne suis pas en mesure de prendre cette décision, dit Leonardo. Les plans sur le long terme ne sont pas mon domaine et je ne connais pas grand chose des lois régulant la finance de ce pays.

– Y'a pas grand monde qui s'y retrouve, si vous voulez mon avis, se moqua Raphael.

Leonardo lui glissa un petit sourire en coin et même Michelangelo se dérida un peu.

– Si Donatello est sûr de lui, lancez vous, reprit Leonardo. Lorsque vous aurez besoin de moi, je serai là.

– Nous serons là, rectifia Raphael.

– Et vous attendez la même chose de nous, je suppose, marmonna Michelangelo.

– Effectivement.

Michelangelo baissa les yeux, mal à l'aise.

– Je peux pas prendre de décision pour Don, lâcha-t-il.

Raphael s'attendait à ce que Leonardo fasse une remarque désagréable pour remettre Michelangelo à sa place, comme il en avait l'habitude, mais un autre petit sourire en coin effleura ses lèvres.

– Je pensais la même chose, il y a longtemps, dit-il simplement. Maître Splinter m'avait demandé de superviser cinq jours d'entraînement dans les égouts en autonomie totale.

Raphael haussa un sourcil. Il se souvenait de ces entraînements avec une certaine nostalgie. A l'époque, cinq jours sans leur vieux maître sur la carapace étaient de véritables vacances. Leonardo s'était souvent laissé dépasser par les événements et Raphael et Michelangelo en avaient profité pour faire ce qu'ils voulaient. Jusqu'au jour où Leonardo les avait remis à leur place.

– Je détestais ces entraînements parce que vous faisiez n'importe quoi, continua Leonardo, et ça me retombait toujours dessus.

– Les punitions étaient collectives, rappela sèchement Michelangelo.

Elles l'avaient été, effectivement, et Michelangelo était souvent la raison de ces punitions. Cependant, ils les avaient tous vécues différemment et il était vrai que Splinter avait toujours été plus sévère avec Leonardo qu'avec les autres. Leonardo hocha la tête pour confirmer les propos de Michelangelo et ne chercha pas à lui faire admettre qu'ils avaient chacun leur propre version de cette histoire.

– Jusqu'au jour où j'en ai eu assez, reprit Leonardo, et où je vous ai laissés aller à la surface par vous-mêmes. Donatello voulait aller à la décharge militaire, si je me rappelle bien.

Raphael hocha la tête. Il se souvenait de ce jour-là, ils devaient avoir neuf ou dix ans. Ne pas avoir Leonardo sur la carapace pour leur rappeler qu'il ne fallait pas faire ci, ne pas aller là, qu'il fallait faire attention, rester dans les ombres et ainsi de suite avait été délicieusement agréable. Ils s'étaient faits repérer par des chiens pendant qu'ils farfouillaient dans la décharge et ils avaient bien failli se faire coincer – heureusement, ils avaient sauté dans un canal donnant dans l'East River. Ils avaient mis des heures à rentrer chez eux, Donatello se lamentant de l'électronique ruiné par l'eau et Michelangelo essayant de blaguer pour dissimuler sa crainte de Splinter. Raphael, quant à lui, se souvenait surtout avoir été en colère parce qu'il s'était fait mordre par un chien.

– Quand je suis rentré, expliqua Leonardo, maître Splinter ne m'a d'abord rien dit. Il m'a regardé longuement et j'ai eu tout le temps du monde de sentir sa déception. Il a fini par me tourner le dos pour retourner dans sa chambre et il ne m'a dit qu'une chose : « tu ne vaux pas mieux que tes frères ».

Michelangelo écarquilla les yeux et Raphael sentit comme une pointe de remords lui piquer la gorge. Splinter n'avait jamais été tendre avec eux mais il n'aurait jamais imaginé qu'il puisse être aussi perfide avec Leonardo. Son frère avait toujours idolâtré leur vieux maître et faisait toujours son possible pour le satisfaire. Leonardo s'était forgé cette attitude de fils parfait dans le but unique de contenter Splinter. Il ne vivait réellement que pour recevoir ses compliments. Alors l'entendre le rabaisser de la sorte avait dû être un véritable cataclysme dans le monde du petit Leonardo de dix ans. Toute mélancolie quitta Raphael.

Il se souvenait avoir été accueilli par Leonardo et c'était lui qui les avait engueulés puis punis. Il ne s'était pas exclu du lot non plus, subissant avec ses frères les dix heures d'entraînement consécutives sans repos ni nourriture. Splinter ne s'était pointé qu'à ce moment-là pour en rajouter une couche. « Dorénavant, vous suivrez les ordres de Leonardo », avait-il dit sèchement. Personne n'avait contesté. Michelangelo s'en rappelait aussi très bien, vu sa tête. Leonardo laissa un petit silence s'installer entre eux pour que sa leçon imprègne bien les esprits. Ils n'avaient pas contesté parce que Leonardo ne s'était pas élevé au-dessus d'eux. Il avait accepté ses fautes et sa propre punition. Il avait montré l'exemple.

– Commander n'est pas une question d'autorité, dit Leonardo. C'est savoir discerner l'intérêt commun et tout faire pour y parvenir.

Michelangelo détourna les yeux et hocha la tête. Raphael soupira, mal à l'aise. Le Leo-donneur-de-leçon ne lui avait pas manqué mais il marquait un point. Ils avaient tous tendance à oublier que Leonardo était responsable de leurs vies lorsqu'ils sortaient. Il n'était pas que le type chiant qui ne semblait être là que pour leur gâcher leur plaisir.

Leonardo tendit la main et la posa sur l'épaule de Michelangelo.

– Tu es quelqu'un de profondément bon, Michelangelo, dit-il en regardant son frère dans les yeux, et je sais que tu portes un grand intérêt à chaque membre de notre famille. C'est une qualité indéniable qu'un leader doit posséder.

Mais l'intérêt commun passait avant la somme des intérêts individuels. Du moins, c'était ce que Splinter aurait dit pour conclure son petit laïus. Leonardo ne le fit pas. Il se contenta de sourire à Michelangelo, de lui serrer un peu l'épaule puis il alla récupérer son sac de sport avant de prendre la direction de la sortie.

– Où tu vas ? lança Raphael.

– Je me suis rappelé de quelque chose à faire, répondit Leonardo par-dessus son épaule. Je ne rentrerais probablement pas de la nuit alors profites-en.

Raphael mit une seconde à comprendre de quoi Leonardo parlait : Emma. Il fut partagé entre l'agacement – ça ne concernait aucunement Leonardo – et la joie de la soudaine réalisation : pas de frère dormant sur le canapé dans la même pièce. Raphael se racla la gorge.

– Bon, Mikey, c'est pas tout ça mais j'ai aussi des trucs à faire alors...

Michelangelo lui lança un regard lourd mais ne put s'empêcher de lâcher une petite pique.

– Transmets mes amitiés à Emma entre deux rounds, dit-il avec un petit sourire vicieux.

Il s'esquiva avant que son frère puisse lui coller une taloche et disparut à la suite de Leonardo dans les escaliers. Raphael renifla puis décida de laisser tout ça derrière lui. Il avait mieux à penser, après tout.


L'attaque avait été des plus imprévues, comme toute attaque surprise digne de ce nom. Donald était tranquillement en train de partager un bon verre de vin rouge en compagnie de Val qui lui faisait son rapport sur les activités récentes de Dakila Nang lorsque la fusillade éclata dans le restaurant qui servait de couverture à Basile. Il eut à peine le temps d'apercevoir trois asiatiques en costume avant de plonger derrière la table, attrapant Val par la même occasion. Donald sortit son arme à feu de son holster et attendit que les chargeurs ennemis fussent vides pour riposter. Il mit un homme à terre d'une balle dans la tête, en blessa un autre à l'épaule mais le troisième répliqua avec un deuxième révolver. Il s'écroula soudainement, sa gorge largement ouverte déployant un véritable geyser de sang. Donald cligna des yeux rapidement et aperçut Val au-dessus du cadavre, le souffle court et le teint blême. Son pouvoir lui permettait de passer inaperçue. Les gens ne faisaient tout simplement pas attention à elle. C'était foutrement utile dans ce genre de situation mais beaucoup moins dans la vie civile.

Le restaurant était heureusement vide à cette heure de la nuit et la fusillade dans la salle ne fit qu'une victime, un serveur. Elle se poursuivait cependant dans les cuisines et visait plus certainement les salles à l'arrière que Basile utilisait pour gérer son activité secondaire – enfin, principale si l'on se basait sur les revenus. Donald avait encore onze balles, un deuxième révolver et deux autres chargeurs. Ça allait chier.

Il conseilla à Valeriane de rester cachée avant de se glisser dans les cuisines. Le personnel n'avait pas été épargné. Les Chinois se savaient manifestement pas à quel point il était difficile de trouver un bon sommelier Français à New York. Ça agaça plus Donald que la perte du chef – il avait la fâcheuse tendance à picoler pendant le service, ce qui ne l'avait jamais rendu sympathique aux yeux de Basile. Donald entendit des coups de feu à l'arrière. Il prit le couloir qui menait aux bureaux mais resta à l'angle pour évaluer la situation. Il voyait une quinzaine d'asiatiques en costume avec des armes à feu – avaient-ils été engagés sur le tournage de Kill Bill ? Une chose était au moins sûre : ce n'était pas les Foots. Quelque chose disait à Donald qu'ils auraient plutôt fait dans l'empoisonnement massif ou l'apparition dans un nuage de fumée – Donatello avait fait ça une fois à l'entrepôt et c'était tout simplement bluffant.

Trois des meilleurs hommes de Donald était à terre et les autres avaient rendu les armes – autant dire qu'ils étaient morts et indubitablement virés. Donald entendait Basile brailler dans son bureau mais il ne pouvait pas foncer dans le tas non plus. Il ne visait pas si mal que ça mais quinze hommes pour lui tout seul faisaient beaucoup. Il aurait dû demander l'assistance de Val. Il aurait aussi dû réfléchir et attendre John qui n'allait pas tarder à venir lui faire son rapport. Un coup de feu interrompit les pensées de Donald et les hurlements de Basile par la même occasion. Il venait de perdre son patron, manifestement. Ça faisait de lui le type en charge et donc la prochaine cible des Chinois. Dire qu'il avait cru que la journée allait se terminer agréablement dans les bras de Val ! Ça lui apprendrait à être optimiste.

Donald inspira un bon coup et passa le bras dans la salle pour abattre deux hommes. Il se recula aussitôt, priant pour que le mur arrête tout le plomb qui lui était destiné. Donald marcha en crabe vers les cuisines, restant plaqué contre le mur tout en surveillant que personne ne le suivait dans sa retraite. Il ne pouvait pas se faire les treize types qui restaient, bon sang ! Il n'était pas un putain de ninja et sa connaissance des combats était toute théorique. Donald n'était pas un homme de terrain, même s'il savait se bagarrer. Il était fait pour les négociations et les poignées de main. S'il se sortait vivant de tout ce bordel, il reprendrait ses études en visant le barreau ou se lancerait en politique.

La lumière dans le couloir diminua et Donald vit une grande ombre se profiler sur le sol. Il tourna aussitôt son arme vers l'inconnu mais on lui attrapa le bras pour le lui tordre dans le dos. Donald tomba à genou, retenant avec grande difficulté le hurlement de douleur que son bras cassé lui inspirait. Il aperçut alors les pieds de son agresseur, nus, verts et ne comportant que deux doigts chacun. Donald glissa un regard par-dessus son épaule. Il ne connaissait pas cette Tortue et en déduisit qu'il s'agissait de Leonardo. Il avait un bandana bleu alors que ses frères en avaient tous un rouge mais, à part ça et ses sabres dans le dos, il ressemblait à Raphael, en moins large et moins musclé peut-être – mais était-ce vraiment le moment de s'en préoccuper ?

– Donald Kent ? demanda la Tortue.

– Lui-même, répondit Donald en serrant les dents. Leonardo, je présume ?

Leonardo hocha la tête puis le relâcha. Donald eut l'impression que son bras tombait, inerte, mais la douleur qui le traversa alors de la tête au pied le rassura : il était toujours bien là. Si l'épaule bougeait toujours, tout ce qui se trouvait en dessous de son coude ne répondait plus. Donald se demanda vaguement comment il allait expliquer l'hématome en forme de grande main à trois doigts aux urgences de l'hôpital le plus proche. « Un tyrannosaure m'a broyé le bras » était la seule excuse valable que son cerveau affolé par les signaux nerveux parvenait à produire – ce qui était idiot parce que les tyrannosaures avaient de toutes petites mains inutiles mais là n'était pas la question.

– Restez ici, ordonna Leonardo.

Donald hocha fébrilement la tête et laissa la Tortue s'avancer dans le couloir, retirant de son dos un sac de sport usé dans lequel tintaient des objets métalliques. Donatello ne se déplaçait jamais sans sa besace à malice. Donald se demanda si Leonardo allait aussi produire des explosifs ou un quelconque gadget. Il n'eut cependant pas à attendre longtemps pour avoir sa réponse : Leonardo balança purement et simplement le sac dans la salle. Les tirs reprirent et déchirèrent aussitôt le pauvre sac qui n'avait rien demandé à personne. Il y eut un éclair alors que Leonardo dégainait ses sabres puis il plongea dans l'antichambre. Les frangins avaient donc tous la même manière d'affronter leurs adversaires, pensa Donald en se relevant péniblement. Ça ne l'étonnait pas vraiment. Donatello était le plus prudent du lot mais ça ne l'empêchait pas de sauter dans le tas lui aussi. Le plus suicidaire restait cependant Raphael. S'il ressortait indemne d'une grosse mêlée, il râlait invariablement. Il râlait aussi quand il était blessé. En fait, Raphael râlait tout le temps.

– Donald ! appela Val.

Elle se précipita pour l'aider à se maintenir debout mais Donald préféra s'appuyer contre le mur. Il avait l'impression d'avoir une enclume portée au rouge en guise de bras droit. Val fit la grimace en voyant son état.

– Il faut sortir de là tout de suite, dit-elle sur un ton où frisait un brin de panique.

– Je dis pas non dans l'absolu mais je peux pas, Val, répondit Donald.

Les coups de feu s'étaient calmés au bout du couloir, remplacés par des cris et des hurlements. Donald se remit en marche, se dirigeant vers l'antichambre. Il voulait voir ça. Il voulait voir Leonardo abattre les hommes qui s'en étaient pris à eux, à Basile, à ces hommes qui avaient tout ruiné. A chaque pas, Donald sentait la colère monter en lui. Ils avaient tout foutu par terre, tout ce que Donald avait réussi à bâtir avec Basile pendant ces dix dernières années. Donald n'avait pas perdu qu'un patron, il avait perdu l'homme qui lui avait donné sa seconde chance. Sans Basile, Donald serait resté un petit dealer de merde que les autres trouvaient bizarre et inquiétant parce que différent. Sans Basile, Donald aurait fini avec une balle de neuf millimètres entre les deux yeux, à genoux dans un squat de junkies à moitié cramé par leurs dernières fantaisies. Oui, il voulait voir Leonardo tuer les salopards qui s'en étaient pris à Basile.

Donald passa l'angle de la porte et reçut un jet de sang chaud et visqueux en travers du visage alors qu'un homme s'effondrait à ses pieds. La lame de Leonardo traça un large arc de cercle dans l'air, tranchant un bras sans effort. Le geyser de sang fut accompagné par des hurlements hystériques mais ça n'arrêta pas le ninja qui termina le travail de son autre sabre, faisant sauter la tête du Chinois. Leonardo bondit sur un autre homme, le repoussa violemment contre les chaises entassées contre le mur, s'appuya sur lui alors que les pieds métalliques l'empalaient puis sauta sur le billard au milieu de la place. D'une pirouette vers l'arrière, il esquiva un type armé d'une queue et atterrit de l'autre côté de billard. D'une poussée, Leonardo envoya le pesant meuble de jeu contre son assaillant. Celui-ci eut le bassin fracassé par le choc et se retrouva coincé entre le billard et l'homme empalé agonisant en hurlant. Leonardo brisa le cou d'un Chinois derrière lui d'un coup de pied, acheva d'une pirouette un homme qui tentait de se relever, ouvrit le suivant sur toute la hauteur de son abdomen, en décapita un autre.

Donald était subjugué. Il se dégageait quelque chose de merveilleusement sauvage de Leonardo. Donatello était composé, plus dans la défense que dans l'attaque. Michelangelo était désordonné, laissant une impression de gâchis dans son sillage. Raphael était brutalement efficace, tuant en un seul coup pour passer au prochain adversaire. Mais Leonardo était tout simplement beau à regarder, ses sabres dansant autour de lui en une chorégraphie impeccable digne des plus grands maîtres. Ses mouvements étaient fluides, parfaitement exécutés. Même un amateur comme Donald pouvait voir la beauté de chaque geste.

Cinq hommes sortirent du bureau de Basile mais ça n'inquiéta pas Leonardo. Il leur fonça dessus, les repoussant en arrière et le combat se poursuivit dans la pièce suivante. Donald voulut aller voir. Cette fois Val le retint fermement. Des hommes de Donald arrivèrent enfin dans le couloir mais il leur fit signe d'attendre. En fermant les yeux pour mieux se concentrer sur les bruits, il pouvait imaginer la danse macabre de Leonardo. Là, un homme percutait un mur puis un sabre lui tranchait la gorge. Quelqu'un se prenait les pieds dans la corbeille à papier, hurlait, tirait un coup de feu alors qu'il tombait en avant et rencontrait le sabre qui lui ouvrait les entrailles. Un coup de pied, le bureau qui racle sur le sol, un cri de douleur puis une brève exclamation de surprise alors que le sabre lui traversait le cœur dans un bruit humide. Puis le silence. Les lames fouettant l'air pour chasser le sang. Les pas de Leonardo sur le parquet. Ses hommes qui armaient leurs révolvers.

– Ne tirez pas ! ordonna Donald en rouvrant soudainement les yeux. Il est avec nous !

Ses hommes, une petite dizaine, baissèrent à peine leurs armes. Leonardo, dans l'encadrure de la porte du bureau de Basile, ne cligna même pas des yeux. Il avait ce regard blanc et vide dû aux membranes nictitantes. Du sang l'avait éclaboussé ici et là, zébrant de rouge sa peau à dominante verte. Donald remarqua quelques blessures et des pansements à ce moment-là mais ils étaient antérieurs à ce soir. Leonardo tenait fermement ses sabres en main. Donald ne doutait pas un instant qu'il était prêt à s'en servir.

– Laissez nous, dit-il.

Ses hommes hésitèrent et Donald dut répéter son ordre plus fort pour qu'ils reculent dans le couloir. Val resta cependant derrière lui et ça le rassura un peu. Son pouvoir fonctionnait sur les Tortues, enfin, plus ou moins. Raphael avait été capable de parer ses coups par réflexe, instinct ou entraînement, Donald ne savait pas trop, mais le principal était qu'il avait eu du mal à repérer Val. Peut-être que cela s'avèrerait utile face à Leonardo aussi.

– Merci pour le coup de main, Leonardo, reprit Donald en essayant de paraître décontracté. Joli timing !

– Je ne suis pas venu aider, répondit Leonardo.

Ça sentait mauvais.

– Oh, eh bien..., hésita Donald.

– Je suis venu pour la même raison qu'eux, en fait, continua Leonardo en pointant les cadavres sur le sol.

Rectification : ça sentait très mauvais. Ses membranes nictitantes se rétractèrent, laissant apparaître deux billes d'un noir absolu dénuées du peu d'humanité présente dans les yeux de ses frères. Leonardo planta son regard dans celui de Donald. Celui-ci déglutit.

– Je suis venu pour prendre les commandes.

Une seule pensée traversa l'esprit de Donald à ce moment-là : « oh merde. »