Till Kingdom come
Chapitre 47
Let's get the job done
April avait des idées assez précises concernant le scénario pour un dimanche parfait en famille. Il consistait à faire l'amour avec Casey au petit matin, encore à moitié drogués par le sommeil, puis prendre le petit-déjeuner en sa compagnie tout en écoutant la radio jusqu'à ce que Shadow se lève. La matinée était dédiée aux discussions anodines et à simplement apprécier la compagnie des deux personnes qu'elle aimait le plus au monde. Le déjeuner n'avait pas à être délicieux ou préparé par un chef – Shadow pouvait même décider d'improviser des crêpes et les rater complètement, ça n'avait aucune sorte d'importance. Ils faisaient une longue promenade à Central Park dans l'après-midi, profitant des rayons du soleil et de la verdure, ou bien ils pouvaient prendre la voiture pour sortir de New York, peut-être aller à la plage. Le dîner était simple, pourquoi pas devant la télévision, puis venait l'heure pour Shadow d'aller se coucher et April et Casey pouvaient alors prendre un bon bain chaud avec beaucoup de mousse et quelques bouteilles de bière. Elle se blottissait ensuite dans les bras de Casey, au lit, et elle s'endormait en remerciant le Seigneur de lui avoir accordé ce délicieux moment de paix. C'était peut-être très égoïste mais son dimanche parfait n'impliquait pas d'appel de Raphael à sept heures du matin.
Evidemment, Casey avait dit oui sans même réfléchir ni chercher à connaître les détails lorsque Raphael lui avait demandé de l'aide. April s'était donc retrouvée dès neuf heures dans les égouts avec son mari – ils avaient réussi à confier Shadow à Emily –, suivant Raphael qui leur montrait le chemin. Le bunker dans lequel il les emmena était immense et en meilleur état que ce qu'April avait craint. Il n'y avait pas tant de poussière que ça, on pouvait même dire qu'il était propre comparé aux différents repaires qu'elle avait connus avant installation. L'eau et l'électricité fonctionnaient, la température avoisinait les vingt-cinq degrés et il n'y avait ni insecte ni rat caché dans les coins.
April laissa les deux mâles à leur concours de « qui savait le mieux manier la masse » – aucun sous-entendu graveleux là-dedans, bien entendu – et alla jeter un coup d'œil à l'étage le plus bas, celui où elle avait aperçu les générateurs lors de leur petit tour du propriétaire. Elle n'y connaissait pas grand chose en électricité. Certes, elle savait changer des plombs, remplacer un sucre et déterminer l'ampérage d'un fil mais ça s'arrêtait à peu près là. Lorsqu'il fallait toucher à ce genre de chose, Casey s'en occupait généralement. Il avait géré le bon état des appartements d'April pendant quelques années, avant qu'il ne trouve une place de mécanicien, il savait réparer quantité de choses. Et s'il était dépassé par les événements, April appelait Donatello.
Ce n'était manifestement pas une option pour Raphael. April savait qu'ils s'étaient disputés – encore ! et pendant leur semaine de réunion entre frères, en prime ! – et c'était la raison de leur récente séparation. Raphael et Leonardo habiteraient dans ce bunker tandis que Michelangelo et Donatello seraient... eh bien, ailleurs. April n'avait aucune idée de l'endroit où ils pouvaient bien se terrer ces derniers temps. Ce n'était pas dans leur précédent repaire puisqu'il avait été plus ou moins vidé – et visité par quelqu'un d'autre. April ne se faisait pas vraiment de soucis pour autant. Les garçons avaient quantité de cachettes dans les égouts et Donatello veillait à ce qu'elles soient toutes opérationnelles à tout moment.
April était un peu soulagée que Raphael n'ait pas demandé de l'aide à son frère. Elle avait toujours eu une petite préférence pour Donatello du fait de son calme et sa très grande attention mais son comportement des derniers jours la mettait mal à l'aise. La mort de Splinter l'avait plus touché qu'il ne voulait bien l'admettre. Donatello avait beau dire qu'il avait tourné la page voilà bien longtemps, il n'en restait pas moins attaché à son maître. Savoir que Splinter allait disparaître et constater sa disparition étaient deux choses différentes, April en savait quelque chose. Elle avait entretenu une relation conflictuelle avec son père et avait rayé un trait sur lui durant de nombreuses années. Elle n'avait pas pensé à lui pendant longtemps mais sa mort avait réveillé une vieille douleur dans sa poitrine – une vieille rancœur, aussi.
Donatello éprouvait peut-être aussi ce genre d'émotions mêlées. Il ne vénérait pas Splinter comme Leonardo mais ça ne l'empêchait pas de l'aimer à sa façon, tout en le détestant un peu. Tous les enfants détestaient leurs parents à un moment ou à un autre, April considérait que ça faisait partie d'une relation saine. Donatello n'avait cependant jamais exprimé ses rancœurs envers son maître parce qu'il était très réservé sur ses sentiments et très prudent sur les mots qu'il employait. Donatello manifestait son attachement à quelqu'un en l'aidant, en le soutenant, mais jamais il ne dirait « je t'apprécie » ou « tu comptes pour moi » à quelqu'un – ou alors, il était en train de mentir.
April avait mis longtemps à réaliser que Donatello cachait une personnalité bien plus retorse qu'il n'y paraissait à première vue. Il avait été un adolescent aussi tête brûlée que les autres, toujours partant pour une bonne bagarre, et Donatello n'était pas le dernier lorsqu'il s'agissait de faire de mauvaises blagues à ses frères. April l'avait entendu raconter des énormités à ses frères crédules pour les embobiner. Il était capable d'aller très loin dans ce genre de délire, comme la fois où il avait remplacé les pages d'une encyclopédie pour convaincre Leonardo que les licornes avaient bel et bien existé – heureusement, Leonardo avait un peu plus de jugeote que Raphael et Michelangelo. Il aimait cependant paraître inoffensif et il se donnait du mal pour ça.
Pourtant, il avait jeté son masque aux orties et c'était ce qui inquiétait April. Donatello avait attaqué Casey lorsqu'ils cherchaient Shadow et elle ne voulait pas employer d'autres mots pour décrire ce qu'il avait fait. C'était inexcusable, même avec toutes les bonnes raisons du monde. Il y avait ensuite eu son comportement détestable pendant tout le week-end dernier, à Northampton. Donatello avait gratuitement passé ses nerfs sur ses frères et Emma – au moins avait-il royalement ignoré Casey. Puis l'autre soir, dans les égouts, il s'en était pris directement à April. Ce n'était pas la première fois qu'elle l'avait entendu parler avec ce ton cassant et froid mais, cette fois, ça lui avait été destiné. Ça avait blessé April.
Elle aurait voulu à ce moment-là que Donatello se laisse aller, qu'il extériorise enfin ce qui lui torturait l'esprit alors qu'ils n'étaient que tous les deux. Il savait que c'était un moment à eux, qu'elle n'irait jamais répéter à ses frères ce qu'il aurait pu lui confier mais il ne l'avait pas fait. Donatello avait préféré la réconforter. April s'en voulait d'avoir pleuré à ce moment-là. Elle aurait dû rester forte pour permettre à son petit frère de se décharger de ses tourments. Elle n'y était cependant pas arrivée. Elle savait que ça ne changerait rien pour Donatello, il ne la verrait pas comme une faible femme à cause de ça, mais elle regrettait tout de même ses larmes. Elle aurait dû être plus forte et étouffer sa tristesse dans les bras de Casey plutôt que dans ceux de Donatello.
April sursauta en entendant la porte de l'accès en bas s'ouvrir. Elle reconnut cependant la voix d'Emma et celle, plus profonde, de Leonardo. April se dirigea vers le trou dans le sol pour les apercevoir, trois mètres plus bas. Elle s'était demandée où pouvait bien être passé Leonardo lorsque Raphael, discutant avec Casey durant le trajet jusqu'au bunker, leur avait dit qu'ils squattaient chez Emma depuis qu'ils étaient rentrés à New York. Emma avait un sac à dos et Leonardo portait un sac de sport qui n'était pas le sien, manifestement assez lourd. Ils levèrent la tête en même temps et Emma fit un signe de la main à April pour la saluer.
– Y'a une échelle ? demanda-t-elle en se tournant vers Leonardo.
Pour toute réponse, Leonardo se baissa un peu et lui présenta ses mains en coupe. Emma comprit plus vite le message qu'April. Raphael lui avait fait le même coup quelques heures plus tôt. Cependant, il avait soulevé April à bout de bras pour qu'elle attrape le bord du trou. Leonardo se contenta de donner une impulsion et Emma se retrouva suspendue dans le vide pendant une seconde mais elle parvint à se hisser toute seule. Leonardo n'eut qu'à bondir pour attraper le rebord et monter apparemment sans effort. Il était couvert d'hématomes et de pansements propres.
– Encore une dispute ? soupira April.
– On y est allé un peu fort lors du dernier entraînement, corrigea Leonardo en se redressant.
– Vous avez faim ? demanda Emma. On a préparé le déjeuner.
Ça expliquait leur retard. April avait aussi apporté quelques sandwichs vite préparés avant de partir mais elle était contente que plus de nourriture s'invite à leur table – Casey devenait un gros mangeur dès qu'il se dépensait un peu. Ils prirent la direction des escaliers pour remonter mais April retint Leonardo par le coude. Emma lui lança un coup d'œil curieux.
– Je dois jouer la grande sœur chiante deux minutes avec celui-là, expliqua April.
Emma lui rendit un sourire entendu puis monta les marches deux par deux pour disparaître dans les étages.
– On ne devait pas la voir à cause de la surveillance, chuchota April entre ses dents.
– Je me suis occupé de ça, lui répondit Leonardo, ne t'inquiète pas.
– Comment ça ? Tu as descendu à toi tout seul le clan des Foots pendant la nuit ?
Leonardo cligna des yeux lentement, un petit signe qui ne trompait pas : il y avait eu lapsus.
– Leo, qu'est-ce que tu as fait ? insista April en resserrant sa prise sur son bras.
– J'ai mis de l'ordre dans le bordel que mes frères ont semé, dit-il en regardant ailleurs.
– Quel bordel ?
Leonardo ferma à nouveau les yeux pour remettre de l'ordre dans ses idées. April détestait quand il faisait ça. Leonardo n'était pas aussi bon menteur que Donatello ou Michelangelo – Raphael était incapable de mentir à ses proches – et ça se voyait qu'il préparait une réponse tronquée.
– Leo ! le pressa April.
– Ils se sont alliés à des gens peu recommandables pour pallier à mes erreurs, expliqua-t-il. Ça n'a pas arrangé la situation alors je m'en suis occupé. Je le leur devais.
Il tourna légèrement la tête pour rencontrer le regard d'April.
– Cependant, tout n'est pas encore réglé alors je te prie de garder ça entre nous pour le moment. C'est seulement une question de jours.
– Tu me jures que tu le leur diras ?
Les yeux de Leonardo se détournèrent un instant avant de retrouver ceux d'April.
– Oui, je le leur dirai.
– Jure-le, insista April.
– Je le jure, consentit Leonardo.
– Bien. Et concernant les Foots ? Vous en avez discuté ?
– Chaque chose en son temps. Karai attend ma réponse. Elle ne lancera pas ses hommes à nos trousses tout de suite. C'est honorable de sa part mais l'honneur peut être une faiblesse. Nous devons mettre cette faiblesse à profit.
Karai leur donnait en fait du temps mais April n'était pas sûre que ce soit une faiblesse. Elle n'avait pas vraiment eu l'occasion de se faire une idée du chef du clan des Foots lors de leur rencontre mais elle avait compris une chose en la voyant : Karai était sûre de sa victoire. Elle avait gentiment prévenu les Tortues en guise de cadeau d'adieu. April avait l'impression que les Tortues n'avaient pas compris ça. Ils étaient forts, elle ne le contestait pas, mais ils ne pouvaient pas descendre tout un clan à eux quatre. Penser cela était présomptueux de leur part.
April soupira et prit Leonardo dans ses bras. Il se laissa faire, un peu surpris peut-être, et lui rendit doucement l'étreinte. Leonardo avait cette manière de poser délicatement ses mains en bas du dos d'April qui l'avait mise mal à l'aise pendant longtemps. C'était un geste possessif et intime. Les amis posaient leurs bras plus haut et ne provoquaient aucun frisson – ils avaient quelques degrés supplémentaires, en prime. April avait fini par comprendre que Leonardo ne savait tout simplement pas prendre quelqu'un dans ses bras et qu'il avait imité Casey, tout en conservant une certaine légèreté pour ne pas lui faire mal. Elle se serra un peu plus contre lui et se mit sur la pointe des pieds pour coller sa joue à celle de Leonardo.
– Je suis là, lui dit-elle. Ne l'oublie pas.
Sachant que Leonardo aurait du mal à trouver une réponse, April ne lui laissa pas le temps de se torturer les méninges à la recherche des bons mots. Elle lui planta un baiser sur la joue et se détacha de lui, prenant la direction des escaliers sans délai. Leonardo ajusta le poids de son sac sur son épaule puis la suivit à travers les étages.
Raphael, Casey et Emma avaient fini d'installer et nettoyer une grande table métallique dans la cuisine lorsqu'April les rejoignit. La cuisine en elle-même ressemblait à ce qu'on trouvait dans les cafétérias. Elle était faite pour pouvoir préparer de grosses quantités et beaucoup de meubles en inox avaient été laissés là. Emma sortit de son sac à dos des Tupperwares et deux bouteilles d'eau ainsi que des paires de baguettes. April détestait manger avec des baguettes. Malgré toutes ses années à fréquenter les Tortues, elle n'avait jamais réussi à être à l'aise avec ces couverts. Casey lâcha un petit sifflement admiratif en ouvrant un Tupperware qui libéra une bouffée de vapeur ainsi qu'une bonne odeur de curry.
– Vous êtes excusés pour votre retard, dit-il en se frottant les mains.
– Je n'ai pas cuisiné, corrigea Leonardo en posant son sac par terre.
– Non, il a dormi comme un bébé, confirma Emma.
Raphael haussa un sourcil puis se tourna vers son frère de l'autre côté de la table.
– Tu as dormi, répéta-t-il.
– Oui, un peu plus de deux heures.
– Avec Emma ?
– Oui, avec Emma.
Il y eut un blanc à table. Raphael regarda alternativement son frère et sa petite amie avant de sourire pour lui-même, l'air manifestement très satisfait. Ils entamèrent le déjeuner sans rien ajouter.
– Y'a que moi qui ai pas compris la blague ou quoi ? demanda Casey.
– Je suppose qu'ils voulaient dire « avec Emma de garde », répondit la concernée en regardant les deux frères avec un rien d'agacement.
– Evidemment, confirma Raphael. Si Leo avait osé poser la main sur toi, j'aurais repeint le bunker en rouge sang de tortue.
Emma fit une grimace.
– Tu sais parler aux femmes, railla Casey.
Raphael lui rendit un sourire en coin plein d'assurance et Emma leva les yeux au plafond. Ça fit plaisir à April de voir Raphael plus décontracté que le week-end précédent. Elle savait que ça faisait du bien à Raphael qu'au moins un de ses frères apprécie sa petite amie parce qu'il s'agissait bel et bien de cela. Si Leonardo s'était permis de dormir profondément en laissant à quelqu'un le soin de monter la garde, c'était parce qu'il s'était senti en sécurité. Il faisait donc confiance à Emma.
Officiellement, en tout cas. April avait bien vu qu'Emma était forte et même Leonardo avait reconnu devant elle qu'il n'y avait pas grand chose à critiquer chez cette fille de son point de vue de combattant mais sa confiance ne s'accordait pas sur ce seul critère. Il était facilement le plus paranoïaque des quatre, toujours sur le qui-vive lorsqu'il était question de la sécurité de ses frères. Il ne pouvait pas avoir pleinement accepté la présence d'Emma, pas aussi vite – si jamais il y parvenait totalement. Cependant, il essayait et April se doutait qu'il faisait ces efforts pour Raphael. Il n'y avait qu'à voir le sourire bêtement heureux de celui-ci lorsqu'il parlait avec entrain avec Emma pour saisir le changement qui s'était opéré en lui.
April jeta un coup d'œil à Leonardo, à sa gauche, et scruta ses traits à la recherche d'un signe de fatigue – il avait certes dormi en présence d'Emma mais ça ne voulait pas dire qu'il s'était vraiment reposé. Leonardo remarqua son petit manège et lui rendit un regard curieux. April avait envie de le prendre dans ses bras et de le serrer en un câlin fraternel de grande sœur fière de celui qui faisait autant d'efforts pour les autres mais ce n'était pas le moment pour ça – deux étreintes dans la même journée ferait un peu trop au goût de Leonardo. Elle se contenta donc de lui sourire et s'intéressa à la conversation entre Casey, Raphael et Emma à propos de motos – évidemment. Leonardo avait repris le dessus. Il était prêt à se battre à nouveau pour ses frères.
C'était la première fois que Jake mettait les pieds chez Donald et il ne pouvait pas s'empêcher d'être un peu déçu. Il avait imaginé que le bras droit de son ex-patron occasionnel vivait dans un bel appartement vu tout l'argent qu'il brassait mais, non, Donald logeait dans un deux pièces tout à fait banal dans Harlem, entouré par des voisins bruyants et dans un quartier où Jake n'aurait pas laissé sa voiture dehors. Pourtant, Val l'avait fait. Elle lui avait proposé d'aller ensemble chez Donald puisqu'ils y étaient convoqués et Jake avait dit oui sans même y réfléchir. Il appréciait Val, il la trouvait jolie et douce alors passer ne serait-ce que quelques minutes avec elle dans sa voiture, même en ne faisant qu'échanger des banalités, était un petit brin de soleil dans sa vie.
L'appartement était au dernier étage d'un immeuble en comportant cinq mais il donnait sur une petite ruelle à l'arrière, d'où se dégageait une odeur entêtante de graisse et de viande. Ils étaient douze réunis dans le salon qui faisait aussi office de cuisine et de salle à manger. Certains s'étaient assis sur le canapé ou avaient investi les chaises mais Jake ne faisait pas partie d'eux. Il avait bien eu l'occasion de s'asseoir, cependant il avait préféré laisser sa chaise à Val. Assise sur la table sans aucune gêne se trouvait une femme d'origine hispanique d'une beauté agressive. Elle avait les jambes croisées, ce qui faisait un peu remonter sa jupe moulante noire, et jouait distraitement avec une de ses chaussures à plate-forme du bout du pied. Le haut était tout aussi provoquant : ses longs cheveux noirs encadraient un profond décolleté dans un chemisier blanc qui laissait apercevoir par transparence son soutien-gorge foncé. Elle avait une bouche pulpeuse et des yeux de biche aux longs cils recourbés comme dans les magazines. Et elle était subjuguée par Kitty.
Cette femme hispanique était la seule à ne pas travailler pour Basile. Jake connaissait tous les autres : Val, évidemment, Silo, Shanna et Collin, les trois mutants survivants de l'équipe, Mark, John, Hope et Ricky Bobby. Kitty était aussi présente, mal à l'aise dans un lieu inconnu et pas encore totalement remise de ses blessures. Donald l'avait laissée faire le tour de l'appartement en reniflant partout. Jake avait trouvé ça bizarre de voir la mutante se comporter de manière aussi animale. D'habitude, Kitty jouait à l'être humain, copiant les mimiques des uns et des autres. Elle n'était pas aussi douée que Raphael pour ça mais au moins portait-elle des vêtements.
Kitty se tourna soudainement vers la fenêtre derrière la femme hispanique et ses poils se hérissèrent. Tout le monde regarda dans cette direction et la femme parut mal à l'aise jusqu'à ce qu'elle comprenne que le sujet d'autant d'attention se trouvait derrière elle. Derrière la fenêtre se dressait une tortue mutante au bandeau bleu et portant deux sabres dans le dos. Elle s'accroupit pour ouvrir la fenêtre et entra sans se soucier de l'effet qu'elle provoquait. Jake sentit un picotement dans sa tête malgré toutes les substances qui l'anesthésiaient et il sut aussitôt que ce mutant était celui qu'il avait essayé de contacter avant Raphael. Son cœur s'emballa un peu, sa respiration se fit plus rapide et il ne put que reculer d'un pas sous la soudaine pression. Le mouvement attira l'attention de la tortue qui posa ses yeux d'obsidienne sur lui. Le picotement se transforma en lance de feu empalant son crâne. Jake ne put retenir le cri de douleur qui le secoua. Kitty choisit ce moment de distraction pour attaquer la tortue, poussant violemment la femme hispanique par terre. La tortue esquiva le coup de griffe qui lui était destiné en opérant une roulade aérienne au-dessus de Val et atterrit en souplesse sur le parquet. Kitty fut aussitôt sur elle mais la tortue lui attrapa le poignet et lui tordit le bras sans effort, coinçant le chat mutant contre elle. Donald brailla quelque chose que Jake ne comprit pas. Il regarda autour de lui, voyant les mercenaires la main sur des armes à feu et les autres prêts à en découdre.
– Bordel, tout le monde se calme ! lança Donald en agitant son bras plâtré. J'ai des voisins, merde !
Val aida la femme hispanique à se relever et elles restèrent toutes les deux à côté du plan de travail de la cuisine tandis que les autres humains se détendaient. Seule Kitty essayait de se défaire de la prise de la tortue mais elle se débattait manifestement pour rien. Jake avait appris voilà bien longtemps que la puissance d'un esprit se reflétait sur la personnalité et sur la force physique – c'était une question de confiance en soi d'après lui – et la tortue possédait l'esprit le plus puissant qu'il ait rencontré jusque-là. Il irradiait d'une force insoutenable, amplifiée par une détermination sans faille. Jake eut la nausée. Il sentit ses jambes flageoler sous lui. Il n'attendit pas de s'écrouler pour se ruer aux toilettes, laissant la porte ouverte et s'en fichant éperdument. Son estomac se vida par automatisme dans la cuvette en faïence, plusieurs fois, jusqu'à ce que la bile lui brûle l'œsophage. C'était officiel : il détestait les mutants.
– Jake, ça va ? demanda Donald en apparaissant dans le chambranle de la porte.
– Ça ira pas mieux tant que j'aurais pas mis quelques kilomètres entre la tortue et moi, marmonna Jake en se relevant. T'as de l'herbe ?
– Non mais j'ai de la vodka au frais.
– Ça fera l'affaire, je suppose.
Jake tira la chasse d'eau puis passa dans la salle de bain pour s'asperger le visage d'eau fraîche. Le mutant avait fini par faire le lien entre Jake et ce qu'il ressentait et il essayait de suivre le lien au lieu de le repousser comme autrefois. Jake fut à nouveau pris de haut le cœur mais il s'accrocha, étouffant son esprit autant qu'il le pouvait. La vodka l'aiderait. Il espérait même qu'elle le mettrait K.O. Au diable la réunion de crise de Donald ! De toute façon, ils savaient tous que Basile s'était fait canarder la veille et qu'ils avaient tous intérêt à se la jouer profil bas pendant un moment, en particulier ceux qui avaient participé activement à la petite vendetta contre les Foots. Certes, les responsables de l'attaque étaient les Chinois mais il ne fallait pas avoir fait de grandes études pour comprendre que les Foots avaient une belle occasion de finir le travail. Certes, Basile n'avait jamais vraiment été une menace pour eux mais il s'agissait de faire un exemple. Si en plus ils pouvaient descendre ces tortues mutantes, leur vieilles ennemies, il n'y avait pas à hésiter.
Jake finit par sortir de la salle de bain mais il resta appuyé contre le montant de la porte. Donald lui tendit une bouteille de vodka pleine aux trois quarts. Jake but un tiers de cette quantité avant que le goût et le froid ne l'arrêtent. D'ici quelques minutes, il se sentirait mieux, surtout si le mutant arrêtait de pousser sur le lien.
– Vous pouvez arrêter ? demanda Jake, agacé, à la tortue.
– Arrêter quoi ? répliqua le mutant qui n'avait toujours pas lâché Kitty.
– Essayer de rentrer dans ma tête ! C'est bon, je suis là et je peux pas lire vos pensées alors arrêtez de chercher. Je peux que rentrer en contact avec un esprit et plus ou moins déduire sa position, je représente aucun risque !
– C'est à moi de déterminer cela, répondit la tortue.
Jake fut secoué par un frisson et avala une nouvelle gorgée de vodka pour se remettre d'aplomb. Bien sûr qu'il représentait un risque pour les Tortues ! Il était un véritable radar à esprit. Plus la personne sur laquelle il se concentrait était proche, plus le lien était fort. Il n'avait qu'à se balader dans leur quartier pour déterminer leur position. Il n'aurait pas dû préciser la nature de son pouvoir, réalisa amèrement Jake. Ce n'était pas les Foots qui allaient lui régler son compte, manifestement.
La pression se fit moindre sur le lien alors que la tortue fermait un instant les yeux. Jake soupira et se laissa glisser le long de la porte jusqu'au sol avec sa précieuse vodka. C'était comme être enfin libéré d'un rouleau compresseur. La douleur était toujours là mais elle était plus diffuse, plus générale. Il savait que la migraine qu'il sentait poindre n'allait pas passer avant des jours, quoi qu'il fume, boive ou s'injecte, mais ça valait toujours mieux que de supporter ce mutant cherchant à se frayer un chemin dans sa tête. Peut-être que tout ça laissait des traces physiques dans son cerveau, pensa distraitement Jake en appréciant le calme avant la tempête.
Donald se racla la gorge.
– Vous connaissez plus ou moins Raphael, Donatello et Michelangelo. Voici leur frère Leonardo.
– Je le savais ! s'exclama la femme hispanique en se rapprochant de la tortue. Vous êtes bien quatre !
Leonardo plaça Kitty entre la femme et lui avant qu'elle ne s'approche trop et le chat protesta en crachant.
– Et vous êtes Felicia Rodriguez, répondit-il derrière son bouclier.
– Oh, ma réputation me précède, se pavana-t-elle.
Elle lui tendit la main tout en inspirant à fond pour bien mettre sa poitrine en valeur. Leonardo la regarda droit dans les yeux pendant de longues secondes puis se désintéressa d'elle.
– Leur avez-vous expliqué ? demanda-t-il à Donald.
– Pas vraiment, non.
– Et qu'attendiez-vous ?
Jake frissonna et il ne fut pas le seul à être impressionné par Leonardo. Donald se tassa un peu, se tourna vers l'assistance et reprit :
– Vous savez à peu près tous que Basile est mort hier soir. Les Chinois nous auraient tous descendus si Leonardo n'était pas intervenu. Grâce à lui, le business peut continuer à tourner. Il va cependant y avoir des changements dans notre organisation. Ed sera à présent en charge des ventes, Aaron de l'approvisionnement et Roy me remplacera à la gestion du personnel. Quant à moi, eh bien, je prends la tête des opérations mais je devrais rendre des comptes à Leonardo.
Le vieux mercenaire, Mark, leva la main. Leonardo tourna ses yeux noirs vers lui.
– Vos frères ont sous-entendu que vous ne travaillerez jamais avec nous, dit calmement Mark Je ne comprends pas votre soudaine implication.
– Nous avons un ennemi commun, fit remarquer Leonardo.
– Vous comptez donc nous utiliser contre les Foots, comprit le mercenaire.
– Evidemment.
– J'avais un contrat avec Basile.
– Il sera honoré, assura Leonardo. C'est pour cela que j'ai laissé Kent en vie.
– Eh oui, sourit Donald sans conviction. A moi les problèmes de gestion. Officiellement, je suis la nouvelle tête de l'organisation.
– Et qui dirigera nos opérations ? demanda Mark.
– Vous, répondit Leonardo.
– Moi ?
– Oui. Vous avez le savoir-faire pour mener à bien ce genre d'opération et Kent vous fournira toutes les ressources nécessaires.
Kitty renifla, attirant l'attention de Leonardo sur elle.
– Le business de Basile va pas durer longtemps, cracha-t-elle. Vous avez tué Benny et c'était lui qui cuisinait les nouveaux produits.
– Je crois savoir qu'il laisse des assistants ainsi qu'un certain nombre de recettes inédites en héritage, répondit Leonardo. Ce sera suffisant dans un premier temps mais c'est le problème de Kent, pas le mien.
– Tu comptes nous utiliser sans te salir les mains, grogna Kitty.
– Il faut savoir gérer ses ressources.
Leonardo avait un petit sourire amusé aux lèvres, chose que Jake trouvait très étrange même avec une demi-bouteille de vodka dans l'estomac. La tortue libéra Kitty et la repoussa d'une petite impulsion. Kitty se rattrapa aussitôt et attaqua sans perdre de temps. Il y eut le bref éclair d'une lame tirée au clair mais Jake n'arriva pas vraiment à suivre ce qui suivit. Dans un mouvement flou et rapide, Leonardo plaqua Kitty contre le mur à côté de la table de la cuisine et lui planta son couteau dans la main. Kitty hurla, essaya de se s'arracher au mur mais le couteau était enfoncé jusqu'à la garde dans les briques. Il y eut un nouveau mouvement de panique à travers l'assistance. Seule Felicia Rodriguez n'avait pas bougé, regardant Leonardo avec une ferveur presque religieuse dans les yeux.
– Reste à savoir si vous voulez toujours travailler pour Kent, reprit Leonardo sans plus se préoccuper de Kitty.
– Ce sont des menaces ? demanda Ricky Bobby avec son affreux accent texan.
– Non, assura Leonardo. Vous pouvez vous retirer des opérations sans être inquiétés par des représailles de ma part, sauf si vous vous sentez d'humeur bavarde, naturellement.
– Naturellement, grommela le Texan en s'enfonçant dans le canapé.
– Voyez ça avec Kent, poursuivit Leonardo. Et vous pouvez partir, à l'exception de Rodriguez et Willis.
Jake sursauta en entendant son nom de famille et paniqua à l'idée de se retrouver presque en tête-à-tête avec Leonardo. Les autres se levèrent et sortirent de l'appartement sans rien dire. Val lança un regard désolée à Jake en fermant la porte derrière elle. Kitty n'avait pas réussi à retirer le couteau de sa main aussi restait-elle là, debout, la main en sang, à surveiller du coin de l'œil Leonardo. Jake se releva péniblement de son coin de mur, abandonnant la bouteille de vodka par terre. L'alcool avait anesthésié son esprit. Il avait l'impression de flotter sur un petit nuage mais ce n'était pas vraiment agréable. Un nuage était constitué de milliards de microscopiques gouttelettes d'eau en suspension, autrement dit, il n'était pas solide. Il avait donc l'impression de pouvoir passer à travers le sol à n'importe quel instant, ce qui contribuait grandement à son malaise.
– Vous êtes donc capable d'entrer en contact par l'esprit avec des gens, Willis, reprit Leonardo en se tournant vers lui.
– O-Oui.
– Comment ce pouvoir fonctionne-t-il exactement ?
– J'en sais trop rien, admit Jake en passant une main dans ses cheveux.
Leonardo haussa un sourcil. Ce n'était manifestement pas la réponse qu'il voulait entendre.
– Je sais comment faire fonctionner mon pouvoir mais pas comment il marche, ni pourquoi, ajouta Jake.
– Et ? l'encouragea le mutant.
– Et je me concentre sur un objet qui appartient à la personne à contacter et je... eh bah je la trouve.
Ce n'était déjà pas simple à expliquer quand il était sobre mais c'était encore pire saoul. Et si ça n'avait été que ça ! Jake pouvait citer une demi-douzaine de substances illégales et deux autres légales surfant sur son hémoglobine dans ses veines à ce moment-là. Seule la douleur de sa migraine naissante lui permettait de se concentrer un peu.
– Un objet, donc.
– C'est mieux quand y'a des cellules dessus, je crois, parce que ça marche aussi avec des bouts de peau, des cheveux, des trucs comme ça. C'est comme ça que je vous ai contactés, votre frère et vous.
Leonardo hocha la tête.
– Et votre pouvoir ne fonctionne que sur les vivants, je suppose.
– Oui mais ça doit avoir un rapport avec l'activité cérébrale. Si le gars est un légume, je pense pas que ça marche. J'ai jamais essayé, ceci dit.
– Bien. Je veux que vous retrouviez un mutant, dit Leonardo en sortant une petite pochette en plastique de sa ceinture. Il se nomme Tiger.
Jake prit la pochette d'une main tremblante. Il y avait des cheveux noirs à l'intérieur.
– Il a été aperçu pour la dernière fois sous Manhattan, blessé de manière assez sérieuse. Il est peut-être mort. Pas de problème avec ça ?
Jake secoua la tête.
– Y'aura pas de réponse, dans ce cas.
– Et s'il est trop loin ? insista le mutant.
– J'ai jamais testé les limites mais j'ai déjà retrouvé des gens jusqu'à Washington.
Leonardo hocha à nouveau la tête, satisfait de la réponse. Il se tourna vers Rodriguez sans plus se préoccuper de Jake. Elle lui offrit un sourire charmeur et une belle vue sur son décolleté. Se rendait-elle compte qu'elle avait affaire à une tortue mutante ? Jake avait un doute.
– Puis-je compter sur votre coopération, mademoiselle Rodriguez ?
– Ça dépend de ce qu'i la clé pour moi, répondit-elle.
– Votre vie.
Rodriguez perdit son sourire. Elle tenta de se reprendre un peu mais elle n'y parvint pas vraiment.
– Les négociations ne seront donc pas nécessaires, reprit-elle. Qu'attendez-vous de moi ?
– Votre sœur est dans le clan des Foots et vous fournit des renseignements. Est-ce correct ?
– Oui mais autant vous prévenir tout de suite : depuis que vos... frères ont merdé leur attentat lors de la cérémonie de graduation, les Foots savent que quelqu'un a parlé et ma sœur ne me dira rien pendant un bon bout de temps, menaces ou pas.
– Je ne veux pas obtenir des informations, la rassura Leonardo.
– Oh. Alors quoi ?
– Je veux faire parvenir un message à Karai.
Rodriguez parut interloquée un instant.
– Vous savez que c'est la tête du clan, n'est-ce pas ? demanda-t-elle. Il ne sera pas évident de lui parler.
– Il n'y aura pas de problème. Karai attend un message de ma part.
– Oh, elle attend un message ! railla Rodriguez. Et vous ne pouvez pas lui passer un coup de fil puisque vous avez l'air de si bien vous entendre ?
Leonardo n'eut qu'à tendre la main pour attraper la gorge de Rodriguez. Donald perdit de ses couleurs mais resta immobile à quelques pas de là. Jake retint sa respiration. Il sentait que ce n'était pas le moment de dire quoi que ce soit. L'esprit de Leonardo était focalisé sur la jeune femme, froid, implacable, prêt à frapper. L'image d'un samurai en garde, la main sur la poignée de son arme, totalement tourné vers son objectif, s'incrusta dans l'esprit de Jake, peut-être à cause des sabres. Pourtant, Leonardo se contenta d'une légère pression sur le cou de Rodriguez mais le message était parfaitement clair : il pouvait la tuer en une fraction de seconde et sans grand effort. Il se fit plus doux, faisant glisser un de ses doigts le long de la jugulaire. La jeune femme trembla, mordant sa lèvre inférieure. Ses joues s'étaient colorées d'un beau rose et ses yeux pétillaient.
– Puis-je compter sur votre coopération, mademoiselle Rodriguez ? répéta Leonardo sur un ton parfaitement égal.
Elle hocha la tête doucement, ses yeux ne lâchant pas ceux du mutant.
– « Mercredi prochain, là où tout a commencé ». Est-ce noté ?
Rodriguez fit oui de la tête. Leonardo lui sourit tout en retirant sa main pour reporter son attention sur Kitty et le samurai se transforma en bête monstrueuse aux crocs acérés, scrutant sa proie avec passion et amusement. Leonardo s'approcha d'un pas, Kitty n'osant pas bouger, et retira son couteau de la main.
– Tu as cinq minutes, annonça-t-il en faisant disparaître la lame. Cache-toi, cours, fuis, vole si tu en es capable parce que, dans cinq minutes, je te tuerai.
Kitty trembla de la tête aux pieds mais ne perdit pas de temps. Elle bondit par la fenêtre encore ouverte et disparut sur le toit.
– J'ai à parler à Kent, à présent, dit Leonardo.
Jake ne chercha pas à rester plus longtemps. Il tourna les talons aussi vite que Kitty et se retrouva dans la rue aux pieds de l'immeuble en un claquement de doigt. Il prit à droite sans savoir où il allait et fit une dizaine de mètres avant d'entendre un klaxon. Jake crut qu'il était bon pour un arrêt cardiaque et se retourna avec précaution pour apercevoir la voiture de Valeriane. Elle l'avait attendu. Jake trembla à nouveau sur le trottoir, secoué par ses sanglots. Qu'ils furent de joie ou de peur n'eut aucune sorte d'importance à ce moment-là.
