Till Kingdom come
Interlude
One does not simply walk into Mordor
Emma avait été assez contente du côté macho de Raphael lorsqu'il avait été question du déblayage au premier étage. Il avait décrété que ce n'était pas à April et elle de nettoyer le bordel qu'ils avaient mis là-haut. D'un côté, elle avait envie de lui dire que ce n'était pas à lui de décider de ce qu'elle pouvait ou ne pouvait pas faire. De l'autre, il fallait être réaliste : elle n'avait pas la force physique pour faire ça longtemps. Elle avait peut-être repris un peu de poids récemment, principalement du muscle à sa plus grande joie, mais elle se fatiguait tout de même vite. Et puis elle n'avait pas vraiment envie de se faire mal. C'est pourquoi Emma s'était proposée pour vérifier le circuit électrique du bunker, ce qui était bien plus dans son champ de compétence. Le souci était que même après une bonne heure à suivre les fils et étudier le tableau électrique, elle n'y comprenait pas grand chose.
Il y avait des générateurs au dernier étage mais ils ne fournissaient pas l'électricité du bunker. Emma avait réussi à définir au moins cela : les générateurs étaient une source d'énergie secondaire, en cas de problème apparemment. Le bunker était alimenté par une source externe. De gros câbles disparaissaient dans un mur mais elle ne pouvait pas le casser pour voir où ils allaient ni aller se promener dans les égouts dans l'espoir de les retrouver. Ça l'inquiétait un peu. Le bunker était forcément alimenté en électricité par quelque chose. Peut-être ces câbles étaient-ils connectés au réseau d'un immeuble alentours, auquel cas une quelconque compagnie allait finir par se rendre compte que quelque chose clochait. Et si elle basculait sur les générateurs, il faudrait bien trouver de l'essence pour les maintenir en marche. Où Raphael et Leonardo allaient-ils se fournir ? Et avec quel argent ? Emma se doutait bien qu'ils étaient habitués à se débrouiller après pratiquement vingt-sept années à vivre sous New York mais son imagination avait des limites et elle ne voyait vraiment pas comment ils allaient faire.
L'électricité n'était qu'un des mystères soulevés. Le bunker possédait l'eau courante, sans parler du système de ventilation et de la pompe à chaleur qui maintenait une température constante. Emma avait vérifié : elle était réglée sur vingt-quatre degrés Celsius. Tous les laboratoires de chimie un peu perfectionnés étaient à cette température, pour des histoires de constantes et de dilatation des corps. Entre la température, le réseau électrique, la distribution en eau, la ventilation, l'éclairage et toute la place disponible, Emma avait l'impression que le bunker avait servi de laboratoire, du genre de ceux qu'on ne veut pas exposer au grand jour. L'accès du haut avait été condamné, d'après Raphael, tout comme le trou donnant sur le petit tunnel tout en bas, sans parler de l'ascenseur traversant les étages. On avait voulu que cet endroit reste secret, apparemment. C'était très bien qu'il soit abandonné mais est-ce que quelqu'un passait de temps en temps pour s'assurer que rien ni personne ne s'était installé ? Et si cette personne tombait un jour sur Raphael ou Leonardo, que se passerait-il ?
Emma sursauta en entendant son nom et elle vit Raphael à quelques mètres derrière elle, plus gris de poussières que vert. Elle savait qu'il avait horreur de la surprendre mais elle avait une fâcheuse tendance à oublier le reste du monde lorsqu'elle se penchait sur un problème. Raphael avait appris à composer avec, cependant. Il évitait simplement de se trouver trop près d'elle quand il l'appelait, au cas où elle aurait le réflexe de frapper. Emma se releva de son tas d'outils éparpillés autour du panneau d'accès du moteur d'un des générateurs – elle avait juste vérifié que les bougies étaient encore en état. Elle chassa la poussière sur ses fesses et se rappela trop tard qu'elle avait de la graisse sur les mains – tant pis pour ses jeans. Raphael posa son menton sur son épaule et passa ses bras autour de la taille d'Emma.
– Qu'est-ce que tu fais ? demanda-t-il.
– Je vérifie que le moteur du générateur est en état.
– Mais on a toujours de la lumière.
– L'électricité ne vient pas du générateur.
– Quelque chose me dit qu'on va devoir demander à Donnie de venir jeter un œil là-dessus, marmonna Raphael.
– C'est une bonne idée, à mon avis.
C'était Donatello qui gérait les installations, d'après ce qu'Emma avait compris, mais ils s'étaient fâchés ou quelque chose comme ça. Raphael se serra un peu plus contre elle et l'embrassa dans le cou. Leonardo ne devait pas être dans les parages pour qu'il se permette ce petit geste de tendresse. Raphael maintenait une certaine distance entre eux si ses frères étaient dans les environs – ses frères ou ses amis, en fait. Emma respectait cela. Elle n'avait pas vraiment envie non plus d'attirer les regards curieux sur elle, preuve qu'elle n'était pas totalement à l'aise avec cette relation.
Raphael l'embrassa à nouveau, doucement, remontant le long de son cou jusqu'à son oreille. Emma frissonna. Raphael avait très vite mémorisé tout ce qui la faisait fondre et il savait utiliser ce savoir. Il en abusait même à présent. Ce n'était ni l'endroit ni le moment pour se faire des câlins. Emma avait surtout peur que Leonardo vienne voir ce que trafiquait son frère. Il avait beau faire comme si rien de tout cela ne le dérangeait, Emma sentait qu'il cachait son jeu. Elle ne savait pas pourquoi mais ça ne lui plaisait pas. Pour être tout à fait franche, Leonardo lui faisait froid dans le dos mais elle ne voulait pas en parler à Raphael. Ils étaient frères, après tout, et Emma savait que leur relation était plutôt conflictuelle. Elle ne voulait pas venir chambouler leur récente réconciliation avec ce genre de chose. Et puis elle pouvait bien prendre sur elle.
L'une des mains de Raphael passa sous son T-shirt et lui caressa doucement le ventre. Les baisers passèrent de l'autre côté de son cou, longeant le trapèze pour finir sur l'épaule. Raphael s'arrêta là et soupira. Emma lui caressa les bras et tourna la tête pour l'embrasser sur le crâne. Raphael adorait le contact. Lorsqu'ils n'étaient que tous les deux, il lâchait rarement Emma – et s'il devait vraiment le faire, il la suivait du regard. C'était parfois un peu compliqué mais elle aimait ses baisers impromptus et ses grandes mains sur son corps. Elle avait l'impression d'être un objet précieux manipulé avec mille précautions par un admirateur. Quelque part, c'était très bien qu'Emma ne puisse pas présenter Raphael à ses amies parce que celles qu'elle s'était faites à l'université lui auraient arraché les yeux pour être devenue une petite chose fragile aux mains d'un tyran phallocrate et machiste qui n'acceptait pas sa part de féminité. Raphael leur aurait ri au nez avant de faire rouler ses muscles sous leurs yeux horrifiés. La scène valait peut-être le coup, en fait, pensa Emma.
Raphael sortit une main de sous son T-shirt pour tirer un peu sur le col.
– Qu'est-ce que tu fabriques ? demanda Emma en repoussant sa main.
– Je vérifiais quel soutient-gorge tu avais mis, répondit-il en reposant son menton sur l'épaule d'Emma.
– Parce que ça a de l'importance ?
– Oui. J'aime bien celui-là. Il est facile à enlever.
Emma pouffa et embrassa à nouveau Raphael sur le crâne. Il lui rendit quelques baisers dans le cou avant de se détacher d'elle, gardant tout de même une main sur sa hanche.
– 'faut que j'y retourne.
– C'était quoi ton excuse pour descendre ?
– J'ai pas d'excuse à fournir à qui que ce soit, se défendit Raphael. Si j'ai envie de te voir, je te vois et Leo peut aller se faire foutre.
Emma haussa un sourcil.
– Je lui ai dit que j'allais juste voir si t'avais besoin de rien, admit Raphael.
Il lui arracha un sourire et Emma se rapprocha de lui pour l'embrasser. Raphael répondit avec enthousiasme au baiser et Emma se retrouva rapidement contre le métal froid du générateur, les bras autour du cou de Raphael et les mains de celui-ci la caressant partout où c'était possible. La situation pouvait très vite déraper, Emma le savait très bien et une part d'elle avait envie de ce dérapage bien que ce ne fut ni l'endroit ni le moment pour ça. Tout accident fut cependant évité grâce à April qui se racla la gorge à quelques mètres derrière eux. Raphael bondit littéralement contre le mur alors qu'April souriait d'une oreille à l'autre, très amusée par sa mauvaise blague. Raphael s'esquiva en marmonnant qu'il avait des trucs à faire et disparut dans les escaliers en courant.
– Désolée, s'excusa April en riant. C'était trop tentant.
– Ça risquait de dégénérer de toute façon, admit Emma avec un sourire.
Emma se rassit par terre et récupéra un tournevis pour remettre en place la grosse plaque de métal qui fermait le générateur. Elle ne connaissait pas beaucoup April mais elle l'aimait bien. Raphael lui avait beaucoup parlé d'elle, sa grande sœur adoptive, et Emma avait apprécié de la rencontrer malgré les circonstances. April était quelqu'un de bien, d'honnête, de sincère, un pilier dans la vie des quatre frères. C'était la première personne avec qui ils avaient noué des liens d'amitié et ils l'aimaient tous profondément. Ils auraient pu faire n'importe quoi pour elle, pour leur grande sœur.
April s'accroupit à côté d'Emma, la regardant revisser la plaque.
– Tout va bien avec Raphael ? demanda-t-elle.
La question surprit Emma qui en laissa tomber sa vis. April la rattrapa avant elle et la lui rendit.
– Oui, tout va bien, répondit Emma. Aucun problème.
– Bien. J'avais un peu peur qu'il soit un peu... tu sais, insistant.
Emma cligna des yeux une ou deux fois. April se doutait ou savait que Raphael n'avait pas exactement été un prince Charmant avec ses précédentes conquêtes. Emma n'avait jamais abordé le sujet avec Raphael parce qu'elle ne voulait vraiment pas entendre sa réponse mais sa manière de faire lors de leurs premiers ébats lui avait mis la puce à l'oreille.
– Non, ça va, assura Emma en tripotant son tournevis. Il n'a jamais cherché à me forcer à quoi que ce soit, rassurez-vous. Il me demande des trucs et on en discute mais c'est toujours moi qui aie le dernier mot. Il me le laisse, en fait.
– Il demande. Raphael demande.
April avait l'air de ne pas y croire un seul instant. Emma n'avait pas vraiment envie d'aborder le sujet de sa sexualité avec cette femme qu'elle connaissait bien peu au final mais elle se doutait qu'elle ne pourrait pas y couper. April s'inquiétait pour elle parce qu'elle pensait que Raphael pouvait lui faire du mal, apparemment volontairement. Ça gênait Emma. April ne connaissait pas Raphael si bien que ça, en fait.
– Oui, confirma Emma en prenant sur elle. Vous savez, il a beaucoup de fausses idées sur le sexe à cause de la pornographie, je suppose, alors il me demande des fois des trucs un peu tordus mais on en rigole plus qu'autre chose. Le seul point sur lequel il n'a rien voulu entendre était ma, hum, pilosité parce que, je cite, « s'il voulait bouffer des poils de chatte, il n'avait qu'à aller chasser ».
April ouvrit de grands yeux. Emma préféra concentrer son attention sur sa plaque de métal.
– Je vois, finit par dire April d'une voix blanche.
– Voilà voilà...
Il y eut un silence inconfortable entre elles pendant quelques instants. April s'assit par terre, le dos contre le mur.
– Vous vous envoyez donc vraiment en l'air.
– Oui, marmonna Emma en sentant le rouge monter à ses joues. C'est un peu perturbant, encore maintenant, mais aussi très satisfaisant.
– Oh je n'ai pas demandé de détails, grinça April.
– Peut-être pas, railla Emma, mais ça se voit que vous mourrez d'envie de savoir.
– Bien sûr que je veux savoir ! geignit April. Mais je ne peux pas demander ! C'est comme parler de la vie sexuelle de mon petit frère. Non, c'est exactement ça ! C'est à la fois dérangeant et fascinant !
– Je connais ça, rit Emma. J'ai trois grands frères dont deux toujours célibataires bien que les prétendantes ne manquent pas.
April se détendit un peu, allant même jusqu'à sourire.
– J'ai une dernière question, après j'arrête de t'embêter avec ça. Tu n'es pas obligée de me répondre, d'ailleurs.
– Dîtes toujours, accepta Emma tout en jouant avec le tournevis pour s'occuper les mains.
– Tu n'as pas eu peur, la première fois ?
Emma tripota l'outil quelques secondes. Elle n'osa pas regarder April dans les yeux lorsqu'elle répondit.
– Franchement, j'étais pas rassurée. Raphael était assez... insistant, justement, à ce moment-là. Je veux dire, j'en avais aussi envie depuis un moment, même si l'idée me perturbait pas mal, mais il était... il en avait vraiment envie, à sa manière.
Au moment où Raphael l'avait plaquée contre l'évier, Emma avait eu peur, effectivement. C'était une chose de se laisser aller à ses fantasmes. C'en était une autre de subir ceux de quelqu'un d'autre, surtout quand cette personne n'avait pas l'air de savoir vraiment ce qu'elle faisait. Emma inspira un bon coup avant de poursuivre.
– J'ai dû prendre les commandes avant que ça ne dérape mais j'étais toujours face à Raphael, une grosse tortue mutante très verte et très... très Raphael.
April sourit pour lui faire comprendre qu'elle comprenait ce qu'Emma essayait d'exprimer.
– Alors je me suis dit : « c'est maintenant ou jamais », continua Emma. Et, hum, bref, voilà. Je ne regrette pas cette décision, même si c'est encore un peu bizarre et parfois dérangeant.
April hocha la tête doucement. Emma sourit nerveusement. Quelque part, ça lui avait fait du bien de parler. Elle se sentait un peu moins coupable et un peu moins bizarre elle-même. April connaissait Raphael et ses frères depuis longtemps, après tout, elle était familière des problèmes qui pouvaient ressurgir avec ce genre d'amis.
La voix de Casey résonna dans la cage d'escaliers, appelant April qui lui répondit aussitôt. Casey les rejoignit, lui aussi couvert de poussières, souriant jusqu'aux oreilles. Il n'avait plus d'hématomes. Emma y était allée un peu fort la semaine précédente avec lui. C'était idiot mais elle avait voulu se la jouer un peu, au détriment de Casey. A sa décharge, il n'avait aucune technique. Casey se contentait de frapper de toutes ses forces sans penser au mouvement suivant. Ça n'avait pas été bien difficile de le mettre à terre.
– Je vois que ça bosse dur ici, rit-il.
– Je fais mon boulot de grande sœur, répondit April.
Elle lui tendit la main et Casey l'aida à se relever, sans oublier de lui voler un baiser au passage.
– Mais t'as pas déjà des frangins, Em' ?
– Si, trois.
– Et va falloir rajouter ma April, Leo, Mike, Don et moi. Mais t'inquiète, je suis le plus cool du lot.
– C'est bien ça qui me fait peur...
Casey rit du désarroi d'Emma, sans savoir que l'idée d'avoir les trois frères de Raphael sur le dos la mettait effectivement mal à l'aise.
– Oh, tiens, j'ai une question, reprit Casey.
– Quoi donc ?
– C'est gros comment, une bite de tortue mutante, exactement ?
Emma n'eut que le temps de rougir pour de bon avant que Raphael ne hurle un « j'ai entendu » furieux depuis la cage d'escalier, ce qui ne fit qu'aggraver le fou rire de Casey. Si c'était lui le plus cool du lot, elle allait vraiment en baver.
