Till Kingdom come

Chapitre 48

Avoid, if at all possible

Tout était prêt : la table était dressée, le gratin attendait au chaud au four avec le poulet rôti, les fondants au chocolat et aux épices embaumaient la pièce et le vin était prêt à être dégusté sur la table basse, à côté d'un plateau de charcuteries et de fromages français qui lui avaient coûté les yeux de la tête. Felicia regarda d'un œil critique son salon-salle à manger. La voix de Nina Simone jetait un sort à travers les haut-parleurs de la chaîne Hi-Fi, les lumières étaient tamisées mais quelque chose manquait et Felicia n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Elle s'enferma un instant dans son bureau, fit le vide dans son esprit et revint dans le salon, cherchant ce qu'il manquait. Des bougies ! Voilà, c'était aussi bête que ça. Felicia en alluma une dizaine et les plaça savamment dans la pièce pour renforcer l'impression d'intimité. Elle repassa en vitesse dans sa chambre pour se regarder dans la grande glace en face de son lit, vérifiant que son haut rose nacré tombait correctement sur sa jupe noire. Elle avait choisi une tenue à la fois décontractée et sexy, le genre que l'on mettait après plusieurs rendez-vous pour signifier qu'on était à l'aise et prête à passer à la vitesse supérieure. Felicia s'était maquillée de manière plus sage que la veille et elle portait une fine chaîne dorée autour du cou avec un pendentif moustache – ça, c'était pour affirmer son côté sympa et décalé. Elle était prête. Leonardo pouvait arriver quand bon lui semblait, Felicia l'attendait de pied ferme.

Le four eut le temps de refroidir et les bougies de se noyer. Felicia avait plus ou moins abandonné ses projets de dîner en tête à tête. Elle s'était installée devant la télévision avec un paquet de chips au vinaigre et enchaînait les Daily Show de Jon Stewart qu'elle avait ratés ces derniers temps lorsqu'elle entendit un petit reniflement amusé derrière elle. Felicia sursauta, son cœur battant la chamade, avant de se tourner. Derrière elle se tenait Leonardo, les bras croisés sur son torse, regardant lui aussi la télévision – depuis quand était-il là, bon sang ? La faible luminosité le rendait encore plus impressionnant que d'habitude et mettait en valeur sa musculature luisante à cause de la petite pluie qui tombait depuis quelques heures sur New York. Il ne baissa même pas les yeux vers Felicia et elle en profita pour chasser les miettes et les poussières de chips de son haut.

– Vous êtes en retard, lui reprocha-t-elle avec une petite moue pincée.

– J'ai dit que je passerai dans la soirée, rétorqua Leonardo.

– Je vous avais préparé à dîner.

– Ce n'était pas nécessaire.

Felicia le foudroya du regard mais l'attention de Leonardo était concentrée sur l'interview d'Aasif Mandvi. Il ne se fit cependant pas prier pour venir s'asseoir sur le canapé, à côté de Felicia. Tout n'était pas perdu, décida-t-elle. Elle versa deux verres de vin puis en présenta un à Leonardo. Il refusa d'un geste de la main, sans même la regarder. Tant mieux. Elle avait besoin d'au moins deux verres pour gérer la situation. Felicia descendit le premier en trois gorgées puis se réinstalla dans le coin du canapé, comme un chaton ronronnant, laissant le deuxième verre à portée de main. Elle remit ses cheveux en place sur son épaule droite, laissant le côté gauche de son cou à découvert, là où Leonardo l'avait touchée la veille. Rien qu'en y repensant, Felicia frissonna. Il avait beau être un mutant à sang froid, il l'avait brûlée, électrifiée. Elle avait à peine pu dormir la nuit précédente à cause de ce contact – et son imagination débordante qui l'avait entraînée très loin, il fallait bien l'avouer.

Quand Felicia avait trouvé l'autre tortue mutante dans son salon, quelques semaines plus tôt, elle avait eu peur mais elle était parvenue à se reprendre et même à la déstabiliser. Jouer de ses charmes lui avait toujours réussi, après tout. Cependant, Leonardo n'y réagissait pas. Felicia aurait pu se déshabiller devant lui, il aurait à peine cligné des yeux puis se serait décalé pour regarder la télévision. Comment cette boîte à image pouvait-elle être plus intéressante qu'une femme offerte et désireuse d'être regardée, touchée et aimée, ne serait-ce qu'une nuit ? Peut-être Leonardo n'avait-il pas la télévision là où il habitait et que ça le fascinait. Felicia l'aurait volontiers plaint, dans ce cas.

Leonardo n'était pas pour autant une pauvre créature mutante aux yeux de Felicia. Il était certes un mutant mais d'une beauté sauvage et dangereuse. Felicia avait toujours adoré cette combinaison. Toutes ses conquêtes avaient des métiers dangereux ou trainaient dans des milieux peu recommandables. Donald n'était qu'un parmi tant d'autres et pas l'un des meilleurs en prime. Felicia l'aimait bien parce qu'il lui rappelait le bon vieux temps, le quartier de son enfance et ses amours d'adolescence mais Donald était loin d'être un amant exceptionnel au lit – c'était la croix et la bannière pour qu'il descende à la cave, en prime. Rien ne lui garantissait que Leonardo avait les talents nécessaires pour la faire grimper aux rideaux mais Felicia était prête à prendre ce risque. Elle était même volontaire pour lui apprendre comment satisfaire pleinement une femme.

C'était tordu, Felicia le savait. Les tarés qui se tapaient des animaux la dégoutaient, pourtant elle envisageait très sérieusement de sauter sur les cuisses de Leonardo en espérant qu'il lui arracherait son string la seconde suivante. Il n'était pas vraiment un animal, après tout. Leonardo était un mutant anthropomorphe. Certes, il avait une carapace et un plastron et il ressemblait clairement à une tortue mais Felicia s'en fichait – c'était même quelques uns des arguments qui lui retournaient complètement la tête. A l'instant même où elle l'avait vu, Felicia avait voulu qu'il la touche, qu'il la découvre et la prenne. Il n'y avait pas de mots pour expliquer sa réaction. Elle en crevait juste d'envie.

Leonardo releva légèrement la tête puis tourna ses yeux d'obsidienne vers Felicia. Elle frissonna – il avait senti son excitation. Felicia ne chercha pas à forcer le loup à retourner dans ses bois puisqu'ils savaient tous les deux ce qu'il se passait. Elle se mordit la lèvre inférieure, jouant les timides un instant, espérant que Leonardo prendrait l'initiative de lui arracher sa jupe mais il se contenta de la regarder, impassible. Felicia se rapprocha de lui, ses yeux ne lâchant pas les siens. Elle avait l'impression d'être une affreuse pédophile prête à bondir sur sa proie innocente et ça rajoutait certainement à son excitation – quelque chose ne tournait vraiment pas rond chez elle.

– Avez-vous transmis mon message ? demanda soudainement Leonardo.

Felicia cligna une ou deux fois des yeux, ayant du mal à retrouver le sens des mots qui étaient sortis de cette bouche qu'elle avait envie de gouter. Elle hocha la tête tout en continuant à se rapprocher doucement.

– Bien.

Leonardo prit appui sur ses genoux et se leva, laissant Felicia seule sur le canapé. Il était à mi-chemin du bureau lorsqu'elle reprit ses esprits. Felicia bondit hors des coussins et attrapa le bras de Leonardo. Il ne chercha pas à se défaire de sa prise ni ne la repoussa aussi Felicia pensa que c'était bon signe. Elle se rapprocha un peu plus jusqu'à se blottir contre Leonardo, l'agrippant par le haut de son plastron – il avait pratiquement une tête de plus qu'elle. Dieu qu'il sentait bon ! C'était une odeur masculine, musquée, étonnamment chaude pour un mutant à sang froid, avec des pointes de cuir et de poussière. D'aussi prêt, Felicia pouvait voir les irrégularités de sa peau, les petites cicatrices un peu partout, le patinage dû au cuir sur son plastron. Elle pouvait aussi sentir un cœur battre, quelque part là-dessous, lent et régulier, imperturbable. Felicia embrassa le plastron une fois, deux fois, se mit sur la pointe des pieds pour toucher la peau plus douce du cou.

Leonardo ne posa les mains sur ses épaules que pour la repousser, délicatement. Aucun mot ne descella ses lèvres et Felicia mordit les siennes. Cette réponse ne la satisfaisait pas.

– J'ai envie de toi, lança-t-elle.

– Vous avez été très claire à ce propos, répondit Leonardo.

Felicia prit la mouche.

– Une fille te réclame et tu n'en profites pas ? railla-t-elle.

– Vous travaillez pour moi.

– Oh parce que tu as peur d'abuser de ta position ? rit Felicia. Fantastique !

Elle attrapa la main de Leonardo et la posa sur sa poitrine, la maintint même en place. Il ne serra pas.

– J'ai envie de toi, répéta-t-elle. J'en crève d'envie ! Je me fous des conséquences et de tout le reste.

– Je pourrais vous faire mal.

– Et j'espère bien que ça arrivera, le nargua Felicia.

– Je pourrais vous tuer.

Felicia savait que c'était un avertissement mais elle s'en fichait éperdument à ce moment-là. Elle se mit soudainement sur la pointe des pieds pour embrasser Leonardo sur les lèvres. Ce fut un simple contact avant qu'elle ne retombe. Il ne réagit pas alors elle recommença en insistant cette fois. Il y avait quelque chose de pimenté sur ses lèvres et Felicia reconnut le piquant du chorizo. Ça la fit sourire mais elle ne lâcha pas pour autant l'affaire. Felicia titilla la bouche de sa langue, passant et repassant sur les vieilles cicatrices qui creusaient ici et là des sillons plus profonds. Ça ne dura pourtant pas longtemps. Leonardo la repoussa. Felicia enchaîna avant qu'il ne parle.

– Si c'est une question de timidité parce que tu n'as jamais touché une femme, ça m'est égal. Au contraire, je serais même honorée et fière d'être la première.

– Il ne s'agit pas de cela, répondit calmement Leonardo.

– Alors quoi ? demanda Felicia. Je ne te plais pas ?

– Je ne peux pas.

– Oh je t'assure que je suis capable de faire bander n'importe quel type, Leo, sourit Felicia.

– Ça n'a rien à voir.

Il retira sa main de la poitrine de Felicia et tourna les talons. Elle le suivit dans le bureau.

– Je bosse pour toi, reprit-elle, j'ai compris et je t'assure que ça ajoute au charme de la situation.

Elle le prit de vitesse et se glissa devant le bureau pour l'empêcher d'accéder à la fenêtre.

– Je veux que tu me prennes.

Leonardo resta imperturbable, faisant encore grimper l'impatience de Felicia. Elle le voulait, il n'y avait pas à tergiverser là-dessus, et il pouvait y aller franchement avec elle. Felicia aimait l'amour passionnel, celui qui laissait des marques et pliait les corps à la volonté d'autrui. Elle préférait prendre le dessus sur ses amants mais l'idée d'être complètement soumise à Leonardo la faisait trembler de la tête aux pieds. Elle n'avait pas envie de jouer avec lui. Il était fait pour commander, il n'y avait que comme ça qu'elle pouvait décrire l'impression de pouvoir et de force qui se dégageait de lui. Leonardo était un dominant naturel, ça ne faisait aucun doute. Il n'y avait qu'à voir comment Donald et ses hommes se tassaient devant lui pour le comprendre. Ils reconnaissaient instinctivement qui était au sommet de l'organigramme. Felicia s'était sentie toute chose face à Leonardo dès la première seconde à cause de ce même sentiment. Elle voulait s'abandonner à lui, qu'il la prenne sur ce bureau sans lui demander son avis, qu'il la possède comme bon lui semblerait, qu'il use et abuse d'elle si ça lui chantait. Elle voulait être à sa merci, sa chose, sa pute si nécessaire. Tout lui convenait à partir du moment qu'il étouffait le feu qui la consumait.

– Et quoi, ensuite ? demanda Leonardo.

La question déstabilisa Felicia. Leonardo croisa les bras avant de poursuivre.

– La satisfaction n'est que temporaire et succomber à la passion amène à la perte de l'objectif.

– Pardon ? hésita Felicia.

– La sublimation du désir, voilà ce qui est satisfaisant, continua Leonardo sur le ton de la lecture. Cela permet une plus grande maîtrise de soi, un meilleur contrôle donc une concentration accrue. De plus, la jouissance peut être atteinte par d'autres biais que la stimulation physique. Par exemple, elle peut être obtenue lorsque le maître et son arme ne font plus qu'un, dans un coup parfait. C'est beaucoup plus intense et gratifiant que de se laisser aller à la facilité.

– Je te jure que ça n'a rien de facile ce soir, Leo, répondit Felicia. Je vais te le dire une bonne fois pour toute : tu me prends ici, maintenant et sur ce bureau ou tu peux aller te faire foutre par l'autre grosse tortue à bandeau rouge.

– Je doute que mon frère soit intéressé par ce genre de pratique à l'heure actuelle, répondit Leonardo le plus sérieusement du monde.

Felicia cligna des yeux pour chasser l'image qui s'était incrustée sur ses rétines. L'instant d'après, elle sentit les grandes mains de Leonardo sur ses hanches – enfin ! Felicia frissonna en les sentant à travers le tissu de sa jupe et recula jusqu'au bureau pour s'y appuyer, se cambrant pour mieux l'inviter. Leonardo se fit plus pressant, forçant une de ses jambes entre celles de Felicia, rencontrant la peau brûlante des cuisses de la jeune femme. Son souffle vint caresser le cou offert, juste là où il l'avait touché la veille, et Felicia gémit. Elle sentit le nez de Leonardo l'effleurer puis ses lèvres glissèrent jusqu'à son oreille.

– Une autre fois, peut-être.

En une fraction de seconde, il avait sauté par la fenêtre, laissant Felicia tremblante d'émotion et de frustration à moitié affalée sur son bureau. Leonardo était donc joueur. Très bien, décréta-t-elle en passant une main dans ses cheveux. Elle aussi aimait jouer.


Une petite pluie fine et éparse tombait sur New York depuis le début de soirée, le genre à vous faire rentrer la tête dans les épaules et presser le pas mais qui n'empêchait pas de sortir non plus. Par habitude, Michelangelo s'était abrité dans les ombres profondes de l'église en travaux mais il aurait tout aussi bien pu s'asseoir sur les toits pour profiter du calme de la nuit et de la vue. Le quartier était plutôt bas, les immeubles ne dépassaient guère les trois ou quatre étages aussi le clocher de l'église offrait une bonne vue des environs et de l'île de Manhattan, à quelques kilomètres de là. Il le savait pour avoir jeté un coup d'œil à chaque fois qu'il passait ici, le plus souvent au retour de ses excursions punitives avec Emma – enfin, le Singe Rouge.

Elle n'était pourtant pas au courant. Officiellement, Michelangelo l'abandonnait quelque part dans Manhattan après qu'elle eût remis des vêtements normaux. Officieusement, quand Raphael n'était pas déjà chez Emma, Michelangelo traversait l'East River et fonçait vers Williamsburg pour la retrouver à la sortie du métro afin de s'assurer que personne ne l'avait suivie. Le type qui la surveillait n'était généralement pas là quand elle rentrait vers trois ou quatre heures du matin mais il n'y avait pas que lui qui était à craindre.

Les Foots, pensa Michelangelo en poussant un soupir. Ils avaient tué l'homme de Hiro, d'après ce que Karai leur avait transmis, et Michelangelo ne pouvait s'empêcher d'être déçu. Il avait vraiment espéré apporter sa pierre à l'édifice pour aider ses frères mais ses plans avaient été contrariés – voire balancés par terre et piétinés. Michelangelo se sentait inutile, une fois de plus, et ça lui minait le moral depuis quelques jours. Donatello n'arrangeait pas les choses parce qu'il le faisait culpabiliser de ne pas lancer l'opération du montage financier. Michelangelo avait trouvé les arguments de Leonardo tout à fait valides. La justice mettrait des mois à faire son œuvre, si elle y parvenait seulement, et il faudrait peut-être des années pour qu'il y ait de réelles répercussions. Et puis, quelques Foots iraient en prison, la belle affaire ! Ils ne finiraient pas sur la chaise électrique de toute façon. Après quelques années au frais, ils pourraient recommencer leurs activités clandestines avec leurs petits camarades. Ça ne servait pas à grand chose. Leonardo avait raison, une fois de plus.

Michelangelo avait essayé de se persuader qu'il pensait que Leonardo avait raison par habitude. Après tout, il ne remettait jamais les paroles de son frère en question et Leonardo aurait parfaitement pu lui mentir. Si Donatello en était capable, c'était aussi à la mesure de Leonardo. Il avait d'ailleurs tout intérêt à ce que Michelangelo échoue, perde confiance en lui et renonce à ses envies d'indépendance. Comme ça, ce serait plus facile pour lui de reprendre le commandement. Leonardo ne vivait que pour ça. Splinter l'avait choisi et éduqué dans ce but. Si Leonardo n'était pas le leader, il n'avait pas de raison d'être. Michelangelo pensait que ce genre d'idée pouvait pousser son frère à lui mentir et à l'influencer de la même manière que Donatello.

Restait Raphael et son stupide désir d'intimité. Son frère lui manquait. Michelangelo aurait aimé l'embêter un peu et discuter avec lui ensuite. Raphael n'était peut-être pas le plus intelligent de la famille mais il était honnête et plus subtil qu'il n'y paraissait. Plus sensible aussi. Ça, il l'avait prouvé avec sa stupide petite romance. Elle lui restait un peu en travers de la gorge. Michelangelo était content pour son frère mais il ne pouvait s'empêcher d'éprouver aussi de la jalousie.

Une ombre dans les ombres attira l'attention de Michelangelo qui scruta alors les ténèbres. Là, sur le toit en face se trouvait une tortue mutante. Comme il était très improbable que ce fusse Donatello et comme Raphael était déjà chez Emma, Michelangelo était à peu près sûr qu'il s'agissait de Leonardo. Il lui fit un appel lumineux avec son téléphone portable d'après le code qu'ils avaient mis en place. En quelques secondes, Leonardo arriva à côté de lui dans le belvédère. Il haussa un sourcil en voyant Michelangelo et celui-ci souleva son masque de singe. Il s'était habillé pour aller traîner dans Manhattan avec Emma, après tout.

– Je rentrerais pas tout de suite, si j'étais toi, prévint Michelangelo avec un sourire tordu.

– Que se passe-t-il ? demanda Leonardo en s'accroupissant.

– Disons que les deux tourtereaux sont en train d'approfondir leurs connaissances bibliques.

Leonardo cligna des yeux.

– Ils s'envoient en l'air, précisa Michelangelo.

– J'avais compris.

Michelangelo n'en était pas aussi sûr. Son frère s'assit à côté de lui, le dos calé contre le parapet. Il n'y avait pratiquement pas de luminosité mais Michelangelo pouvait voir que les blessures qu'il avait infligées à Leonardo avaient guéri. Sa peau était encore un peu sombre ici et là, résultat d'hématomes tenaces, mais on pouvait dire qu'il avait plutôt bonne mine. Michelangelo se sentit un peu moins coupable pour l'occasion. Il ne regrettait pas vraiment leur petite mise au point de la semaine précédente mais il avait tout de même des sentiments partagés sur la question. Il ne voulait pas se battre contre ses frères à la moindre contrariété – l'entraînement ne comptait pas. Bon sang, ils avaient passé l'âge de se chamailler ! Ne pouvaient-ils pas se parler entre adultes sans forcément se donner des coups et verser le sang ? Ils étaient beaux, les grands maîtres ninjas préférant sortir les armes plutôt que de se dire les choses clairement !

– Ça fait longtemps que tu attends ? demanda Leonardo.

Michelangelo vérifia l'heure sur son téléphone portable avant de répondre.

– Une heure et demie.

– Ils doivent avoir fini.

– Je pense pas. Emma a pas répondu à mon SMS.

Leonardo haussa un sourcil. Michelangelo détestait quand il posait ses questions comme ça. Il ne pouvait pas lire dans l'esprit de son frère !

– Ça fait quelques jours qu'on est pas sorti ensemble et je me disais que ça nous ferait pas de mal de faire ça ce soir, expliqua Michelangelo. Je lui ai donc envoyé un SMS tout à l'heure pour lui demander si elle était partante mais elle a pas répondu. Elle répond toujours, d'habitude, alors ça m'a un peu inquiété, je suis venu et j'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre. Tu dors sur le canapé, non ?

Leonardo hocha la tête.

– Eh bah je dormirais par terre cette nuit si j'étais toi.

– Ils pourraient faire plus attention, soupira Leonardo.

– Hum ?

– Les fenêtres. Si tout le monde peut les voir, ça va nous poser problème.

– Emma s'est engueulée avec un de ses frères, tu sais, le flic. Il passe plus ici pour voir si elle va bien, d'après ce que j'ai compris. Celui qui a le magasin de comics habite pas très loin mais sa femme est enceinte et il voit Emma tous les jours de toute façon, il va pas s'amuser à venir jusqu'ici en pleine nuit. L'autre s'occupe pas de la vie de sa frangine quand tout va bien. Y'a bien le locataire qui en pince pour elle mais il rentre chez lui vers minuit et ne ressort généralement pas.

– Il y a toujours la possibilité d'une personne passant dans la rue.

– Bof, on voit rien du trottoir, répondit Michelangelo en haussant les épaules. Enfin bref, ça les excuse pas d'être aussi insouciants.

– C'est inexcusable de la part de Raphael, confirma Leonardo, mais elle n'a pas notre entraînement.

– On l'a prévenue, pourtant.

– On ?

– Don, Raph et moi. On lui a tous dit que sa serrure était facile à crocheter et qu'il fallait qu'elle fasse gaffe. Il va lui arriver un truc.

Leonardo resta silencieux quelques instants.

– Je ne crois pas, non, reprit-il.

Ce fut au tour de Michelangelo de hausser un sourcil en guise de question. Un prêté pour un rendu.

– Les Foots ne sont plus intéressés par le Singe Rouge, expliqua Leonardo, et je me suis occupé de l'homme qui la surveillait.

Ça, c'était une nouvelle intrigante. Michelangelo comprenait que Leonardo n'avait pas voulu subir lui aussi la surveillance de la part de l'homme de Donald Kent mais il se demandait surtout ce qu'il lui avait fait. En tout cas, ça expliquait la disparition de la voiture de ce type depuis deux jours – tant mieux. Ceci dit, ça ne voulait pas dire qu'Emma devait relâcher sa déjà faible vigilance.

– Tu crois que Karai a dit vrai ? demanda Michelangelo.

– Oui. Les Foots auraient pu tuer toutes les copies qu'on voit en ville ces derniers temps mais ils se sont contentés d'une seule. Je pense que Karai a fait cela pour avoir la paix. Maintenant, elle peut concentrer l'attention du clan sur nous.

– Mais s'en prendre à nos alliés est stratégiquement intéressant, non ?

– Karai n'a aucune idée de l'étendue de nos connexions. Elle sait que nous ne demandons pas d'aide mais il reste possible que nos amis et alliés viennent nous soutenir spontanément. Elle ne peut pas prendre ce risque.

– On a pas vraiment d'alliés...

– Plus que tu ne le crois.

Encore des secrets et des plans machiavéliques, pensa Michelangelo. Leonardo semblait sûr de lui, en tout cas. Michelangelo laissa la conversation mourir. Il n'avait pas envie d'avouer que lui n'avait rien de prévu de son côté. Même ses sorties avec Emma ne changeaient rien à la donne puisqu'ils ne faisaient que tabasser des emmerdeurs. Michelangelo avait des scrupules à l'amener dans des situations potentiellement plus dangereuses comme du repérage ou de l'espionnage. Ce n'était pas sa place. Elle n'était qu'une fille un peu bizarre qui n'avait rien à voir avec leur guerre et leurs problèmes. Et puis il fallait prendre en compte Raphael. Son frère ne lui avait rien dit à propos de tout ça mais ça ne lui plaisait pas que sa petite amie prenne des risques. S'il arrivait quoi que ce soit à Emma, ça retomberait sur Michelangelo.

Son téléphone vibra dans sa main.

– « Désolée, j'ai pas vu ton SMS », lut-il à haute voix. « C'est trop tard pour aujourd'hui mais pourquoi pas demain soir si ça te tente. »

C'était ce soir qu'il avait envie d'être loin de Donatello.

– Tu vas pouvoir te coucher tôt demain soir, railla Michelangelo en rangeant son téléphone.

– J'aurai quelque chose à faire. Je ne sais pas à quelle heure je rentrerais, si seulement je rentre.

– T'as prévu de te suicider ?

– Non, sourit Leonardo, le bunker est pratiquement prêt. Passer la nuit là-bas ne sera pas vraiment confortable mais au moins je n'aurais pas à supporter l'ambiance de mauvaise comédie romantique qui règne dans le studio.

Michelangelo pouffa. Il avait oublié que Leonardo aimait sortir des bons mots tout en conservant une apparence très sérieuse. Son frère était aussi le spécialiste des blagues qui tombaient à plat, des grandes déclarations mélodramatiques et des mauvais jeux de mot – tant de qualités chez un seul mutant était du gâchis. Michelangelo avait l'impression que ça faisait une éternité qu'il n'avait pas discuté avec son frère, avec ce Leonardo plus détendu et moins sérieux. Et c'était effectivement le cas. Leonardo avait suivi Splinter sur la pente descendante pendant une bonne année. Il n'avait pas été lui-même pendant tout ce temps. Michelangelo ne partageait déjà pas beaucoup de temps avec Leonardo lorsqu'il était dans un état normal mais il pouvait compter les bons moments avec son frère durant cette année sur les doigts d'une main.

Michelangelo se détendit un peu.

– Tu sais, reprit-il, je suis vraiment mal à l'aise avec l'Emmael.

– Le quoi ? demanda Leonardo en tournant la tête vers lui.

– L'Emmael. Tu sais, Emma et Raphael, tu prends leurs noms et tu les combines pour définir leur couple.

– Oh. C'est bien trouvé.

– Ça s'appelle le shipping, frangin. 'faut que tu traînes plus sur le Net. Enfin bref, je peux pas m'empêcher de penser que ç'aurait dû tourner en Michelangemma. J'ai été le premier à la rencontrer, après tout.

– En fait, c'était moi, corrigea Leonardo.

– Ouais mais t'as croisé un emmerdeur en costume, pas Emma. Et puis, honnêtement, je te vois mal tomber amoureux de qui que ce soit au premier regard.

Leonardo lui concéda le point d'un petit hochement de tête.

– Ça ne fonctionne pas comme ça de toute façon, dit-il tranquillement. Ce n'est pas parce que tu l'as rencontrée en premier qu'elle doit automatiquement être tienne.

– Je sais mais... je sais pas, ç'aurait pas dû tourner comme ça.

– Emma fait du bien à Raphael.

– Ah ça, pour lui faire du bien, elle lui fait du bien, pas de doute là-dessus, railla Michelangelo.

Leonardo haussa les sourcils et hocha la tête pour confirmer.

– Elle me faisait aussi du bien, avoua Michelangelo sur un ton plus sérieux. Aller au Lair et vous oublier pendant une heure était une putain de bénédiction, Leo. Et c'est ce crétin de Raphael avec ses gros muscles et sa cervelle de piaf qui a eu la fille. C'est injuste. Ça m'a fait l'effet d'une baffe, tu sais, du genre « tiens ! tu mérites pas d'être aimé ! ».

– Le mérite-t-on vraiment ? demanda Leonardo.

Michelangelo soupira. Leonardo avait aussi cette fâcheuse tendance à philosopher sur tout et n'importe quoi, surtout aux mauvais moments.

– Même si elle m'avait aimé, reprit Michelangelo, je suis pas sûr que j'aurais pu éprouver la même chose.

– Que veux-tu dire ?

– Les filles m'attirent pas.

Leonardo marqua une petite pause.

– Il n'y a aucun mal à préférer les hommes, répondit-il.

Il aurait dû la voir arriver, celle-là. Leonardo était parfois très terre à terre.

– Les mecs m'intéressent pas non plus, grommela Michelangelo. Ni les mutants, ni les extraterrestres, ni les arbres et les petites fleurs, ni rien du tout. J'ai jamais aimé quelqu'un. J'ai essayé, j'ai vraiment essayé de me convaincre qu'April était belle et gentille et tout mais je peux pas la voir autrement que comme mon amie, ma sœur. Bien sûr que je l'aime mais pas comme Raphael aime Emma.

– Tu lui as volé de la lingerie, si je me rappelle bien.

– Ouais, je l'ai fait, mais c'était plus pour m'amuser qu'autre chose. Et j'avais quinze ans. Je le ferai plus à mon âge. De toute façon, ça me fait rien. Je suis pas attiré par ce genre de chose. Le petit Mikey marche très bien mais il sert à rien.

– Tu suis les enseignements de maître Splinter, répondit Leonardo. C'est une bonne chose.

– Mais la vie vaut-elle la peine d'être vécue sans amour ? nargua Michelangelo.

Leonardo étudia la question en silence quelques instants. Il détourna les yeux et fixa le sol entre ses pieds. Mince, pensa Michelangelo, il va partir dans une de ses tirades philosophicospirituelles et on va passer la soirée à débattre. Il n'avait pas envie de ça aussi s'étira-t-il.

– Bon, sur ces sages paroles, je vais me rentrer, moi.

– Comment va Donatello ? demanda Leonardo en le regardant de lever.

Michelangelo préféra remettre son masque en place plutôt que de faire un faux sourire à son frère. Il avait l'habitude du bandana et il l'aimait bien mais il ne cachait pas grand chose de ses expressions, contrairement au masque de singe qu'Emma lui avait fabriqué. Derrière la résine, Michelangelo se sentait bêtement en sécurité, à l'abri des regards. C'était une fausse impression, évidemment, mais ça l'aida certainement à parler plus sincèrement à son frère.

– Franchement, Leo, il faut que tu utilises ta magie sur lui.

– Ma magie ? répéta Leonardo.

– Ouais, ta magie, ta douce prose, tes poings s'il le faut, n'importe quoi !

– Lui as-tu parlé ?

– Je suis pas la bonne personne pour ça, admit Michelangelo. Don m'écoutera pas. Je suis pas assez intelligent pour qu'il daigne prêter attention à ce qui sort de ma bouche.

– Peut-être ne suis-je pas assez intelligent non plus, fit remarquer Leonardo.

– Oh je sais que t'as pas la lumière à tous les étages mais t'es le gars qui a toujours été en charge. Donatello t'écoutera, même si tu racontes des conneries.

– Il veut de toi comme leader.

– Don veut un leader, rétorqua Michelangelo la gorge serrée. Et je veux pas de la place si ça pourrit autant ce qu'il y a entre mes frères et moi.

Leonardo hocha doucement la tête. La discussion était close. Michelangelo inspira un bon coup et tourna les talons, direction le vaisseau.