Till Kingdom come
Chapitre 49
Tonight is the night
Leonardo lui avait demandé de passer au bunker pour vérifier « quelques trucs électriques » mais Donatello avait eu l'impression d'être convoqué et ça ne lui plaisait pas. Ses frères voulaient vivre séparément, très bien, ils l'avaient déjà fait et ça ne le dérangeait pas plus que ça mais Donatello n'appréciait pas de devoir gérer la maintenance à leur place. C'était un peu de sa faute, ceci dit. Il aurait dû leur apprendre à réparer eux-mêmes leurs bêtises au lieu d'être toujours là pour ressouder des composants ou changer un fusible – un fusible, bon sang ! Il ne fallait pas être sorti de Harvard pour changer un fusible !
Donatello inspira un bon coup et remonta le sac sur son épaule avant de faire coulisser la lourde porte du tunnel d'accès. Le bruit se répercuta tout le long de l'aqueduc souterrain et Donatello était à peu près sûr qu'on l'avait entendu jusqu'à l'autre bout de Brooklyn. Il fallait qu'il amène de la graisse la prochaine fois pour améliorer ça.
Non. Il n'amènerait rien du tout parce qu'il n'y aurait pas de prochaine fois. Il allait leur rendre service une fois et ce serait tout. Leonardo et Raphael n'avaient qu'à se débrouiller ou appeler Casey à la rescousse. Les travaux manuels étaient le seul domaine où ce crétin arrivait à aligner deux neurones. Ça et la mécanique. Donatello devait admettre que Casey s'y connaissait en mécanique. Il pouvait démonter un moteur plus rapidement que lui ou déterminer la cause d'une panne en un rien de temps. Ça l'agaçait profondément. Donatello aurait préféré que Casey soit un parfait abruti de A à Z, ça lui aurait facilité la vie.
Il y avait une échelle pour atteindre le premier niveau par le trou dans le plafond. Donatello sentit sa tension artérielle monter d'un autre point. Ses frères aussi étaient stupides, apparemment. Non contents de venir s'installer dans un endroit dont ils ne savaient rien, ils facilitaient l'accès à d'occasionnels visiteurs. Certes, ça ne risquait pas d'arriver mais leur insouciance pouvait tout de même leur coûter cher.
Donatello avait fait quelques recherches à propos du bunker. Il était trop beau pour être vrai. Entre l'électricité, l'eau courante, le chauffage et la ventilation, la disposition de toutes les installations, il était difficile de ne pas remarquer que l'endroit était suspect. Donatello avait collecté quelques poussières ici et là la dernière fois qu'il était venu et il les avait analysées une fois de retour au vaisseau. Les résultats ne l'avaient pas vraiment surpris : beaucoup d'oxyde de calcium, de la silice sous diverses formes, des matières carbonées d'origine organique et, chose plus intéressante, la présence d'éléments chimiques rares comme le gallium, l'indium et le bismuth. Ils n'avaient pas d'utilisation commune mais le gallium servait surtout dans l'imagerie médicale, l'indium dans les nouvelles technologies et le bismuth pour les alliages à bas point de fusion. En combinant tout cela, on pouvait avoir une idée assez précise du genre d'expérimentations auquel les précédents occupants s'étaient adonné.
Donatello aperçut Leonardo au deuxième étage, déroulant de vieux tapis sur le béton, ceux de leur ancien repaire. Donatello trouvait injuste que Leonardo et Raphael s'approprient ces vieilles carpettes. Ils auraient au moins pu lui demander son avis ! Ce n'était pas parce que Michelangelo et lui vivaient dans le vaisseau que Leonardo et Raphael pouvaient prendre tout ce qu'il restait dans leur précédente demeure.
– Ah, tu es là, nota Leonardo en se relevant.
Donatello renifla et entra plus en avant dans la salle. Leonardo avait limité l'éclairage dans cette pièce. Toutes les lampes avaient été remontées jusqu'au plafond et une sur cinq seulement brillait. Le fond était même plongé dans la pénombre. Ils avaient stocké des planches de bois, des bidons, des tubes métalliques et tout un tas de trucs inutiles. Pourquoi Leonardo installait-il des tapis à côté de tout ce bazar ?
– Cette salle servira de dojo, expliqua-t-il en chassant la poussière de ses mains. Tout ça, c'est pour varier le terrain mais ce n'est pas encore prêt.
D'accord, ça avait l'air tentant dit comme ça mais Donatello n'allait pas les envier pour autant. S'il voulait s'entraîner en terrain varié, il n'avait qu'à sortir dans les égouts au lieu de rester terré dans son trou.
– Et les tapis, c'est pour éviter de vous faire mal ? railla Donatello.
– Raph ne voulait pas entendre parler d'une salle de méditation à part, répondit Leonardo en haussant les épaules, alors je vais m'installer là en attendant. D'ailleurs...
Il s'assit en tailleur sur un vieux tapis de soie qui avait miraculeusement réussi à conserver un peu de moelleux au fil des années, posa les mains sur ses genoux et ferma les yeux. Donatello n'en croyait pas les siens.
– Oh alors tu ne comptes pas me donner un coup de main ? demanda-t-il en croisant les bras. Tu sais, pour les travaux dans ta résidence ?
– Je n'ai pas le droit de toucher au réseau électrique, rappela Leonardo les yeux toujours fermés.
– Oui mais...
Leonardo ouvrit un œil et Donatello se renfrogna. Très bien, c'était vrai, il avait tout fait pour que son frère ne touche pas à l'électricité là où ils habitaient, allant même jusqu'à convaincre Splinter de poser un interdit, mais c'était différent à présent. D'un part, c'était il y a plus de quinze ans. De l'autre, Leonardo était chez lui, c'était donc à lui de gérer ces histoires-là. Et puis Splinter était mort.
– Et je suis supposé deviner tout seul où je dois intervenir ? grommela Donatello en tripotant la lanière de son sac.
– Casey et Raph ont abîmé une partie du réseau au premier lorsqu'ils ont fait tomber une cloison, dans les bureaux, commença Leonardo en refermant son œil.
Ça, ça n'étonnait même pas Donatello.
– La lumière dans les sanitaires ne fonctionne pas alors que l'électricité arrive dans les prises.
Evidemment. La lumière et les prises étaient sur deux réseaux différents dans ce genre de structure. Il pouvait même y en avoir un autre pour l'alimentation des salles de travail.
– Et Emma n'a pas trouvé la source d'alimentation principale du bunker.
Ah, enfin quelque chose d'intéressant.
– Vous l'avez faite venir ici ?
Leonardo hocha la tête. Evidemment. Donatello aurait dû y penser plus tôt. Si Raphael ne voulait pas revenir au vaisseau, c'était en partie parce qu'il ne pouvait pas y amener sa chère et tendre petite Emma – et puis il fallait admettre qu'il n'avait jamais été à l'aise là-bas. Il ne voulait pas l'exposer à leur quotidien tordu. « Oh, oui, j'habite un vaisseau extraterrestre enterré sous New York depuis deux mille ans et habité par une intelligence artificielle holographique qui saura en temps réel ce que tu penses et ressens. » C'était tordu, Donatello voulait bien l'admettre. S'il n'avait pas été lui-même emporté à l'autre bout de la galaxie pour participer à une guerre entre des extraterrestres ressemblant à des dinosaures et des parents des humains, tout ça à cause d'un scientifique prisonnier d'un corps de robot domestique, il aurait aussi eu du mal à se faire à la situation. Donatello n'inviterait probablement jamais April au vaisseau pour les mêmes raisons, de toute façon. Elle n'apprécierait certainement pas les lieux et la tentation de connaître la moindre de ses pensées serait trop grande – et comment réagirait Bob ? L'hologramme boudait depuis que Donatello était arrivé à certaines conclusions. Il ne se manifestait physiquement que lorsqu'il était dans le jardin, taillant les plans de tomate géants ou ramassant les fruits et légumes prêts. Ça arrangeait Donatello. Il ignorait quoi lui dire. De toute façon, quand il aurait mis de l'ordre là-dedans, Bob le saurait aussi automatiquement.
Leonardo avait l'air bien parti pour méditer aussi Donatello l'abandonna-t-il à son triste sort. Il installa un disjoncteur radiocommandé sur le tableau électrique pour ne pas avoir à descendre vingt fois au sixième puis remonta au premier pour réparer les dégâts causés par Raphael et Casey, éclairant au besoin son travail grâce à une lampe frontale. Le cas de la lumière dans les sanitaires fut un brin plus intéressant parce qu'il fallut trouver d'où venait le problème. Sachant qu'il allait travailler sur de l'électricité, Donatello avait pris avec lui un appareil mesurant les variations dans les champs électromagnétiques bidouillé par ses soins et qui s'était avéré utile plus d'une fois. La panne venait de deux fils écrasés qui se touchaient. Il y avait la trace d'un impact juste devant, certainement provoqué lors du déplacement d'un meuble quelconque – ça arrivait lorsque les cloisons n'étaient pas solides. Donatello dut agrandir le trou pour pouvoir faire sa réparation mais il n'avait rien sur lui pour le reboucher. Il mit un post-it au-dessus du trou avec une indication « à réparer » – Casey serait trop heureux de se rendre utile – puis descendit au sixième pour considérer la question de l'alimentation. De gros câbles partaient dans le mur en dessous de l'armoire électrique. Donatello sortit son matériel d'imagerie à ultrasons – il avait récupéré ça dans un vieil hôpital peu avant se destruction – et pratiqua une échographie du mur. Les câbles semblaient s'enfoncer à l'horizontal dans le sol. Il devait forcément y avoir un conduit.
Donatello passa la demi-heure suivante à trouver la galerie la plus proche possible de ce côté du bunker et il parvint grâce aux champs électromagnétiques à retrouver le conduit qui contenait les câbles électriques. Il ressemblait à n'importe quelle canalisation courant dans les égouts, sans marque distinctive pour signaler la dangerosité de l'installation – des tuyaux rouillés transportant des gaines électriques dans un milieu très humide, quelle grande idée ! Donatello suivit un bon moment le conduit, les yeux plus fixés sur l'écran de son appareil que sur le reste. Il lui semblait cependant qu'il prenait la direction du nord et Donatello n'eut pas trop à se creuser la tête pour être sûr de l'origine de ces câbles.
Leonardo était toujours en train de méditer lorsque Donatello le retrouva. Il n'ouvrit même pas un œil cette fois.
– Je pense avoir trouvé la source, annonça Donatello.
– Bien.
Il y eut un petit silence.
– Et tu ne veux pas savoir ? demanda Donatello.
– Je n'ai pas besoin de demander puisque tu vas forcément m'en parler, répondit Leonardo.
Donatello prit la mouche.
– Oh, je vois, c'est une de tes grandes tactiques pour me faire comprendre que tu me connais parfaitement et que tu avais tout prévu depuis le début.
– Non.
– Non ?
– Je sais simplement que tu ne nous caches pas les informations importantes.
C'était un reproche malgré la formulation et le ton neutre. Donatello cachait quantité d'informations à ses frères. Certes, chacun avait ses petits secrets plus ou moins bien conservés mais Donatello remportait la palme haut la main. S'ils étaient au courant de la moitié de ce qu'il gardait pour lui, ils refuseraient probablement de lui adresser la parole pendant un bon moment. Leonardo avait donc conscience de cette zone d'ombre savamment entretenue. Bien. Il fallait au moins lui reconnaître une certaine intelligence.
– Les câbles sont correctement dissimulés et vont vers le nord de l'île, reprit Donatello. Je ne suis pas remonté à la source mais je pense ne pas me tromper en affirmant que ce bunker est alimenté par les anciennes installations des Utroms.
Leonardo rouvrit les yeux.
– Le TCRI a été démoli il y a plus de dix ans, rappela-t-il.
– Je sais mais ils devaient avoir une alimentation externe et autonome pour leurs différents laboratoires à travers la ville. Je dis bien laboratoire parce que c'était certainement la fonction principale de cet endroit.
– April et Emma ont émis la même hypothèse.
– Peut-être mais elles ne se basaient que sur leur intuition alors que je peux produire des preuves, rétorqua Donatello. La poussière blanche qu'on retrouve un peu partout est de l'oxyde de carbone, autrement dit de la chaux vive. C'est un produit qu'on utilise pour aseptiser un endroit parce qu'il est fortement hydrophile et qu'il assèche par conséquent les matières organiques, les détruisant dans le même temps. Or on trouve des traces de matières carbonées un peu partout dans les étages ainsi que de la silice, du gallium, de l'indium et du bismuth.
Leonardo haussa un sourcil.
– Le laboratoire a certainement servi à des expérimentations sur du vivant, simplifia Donatello au maximum. Ils ont nettoyé en partant avec de la chaux vive.
– Mais pourquoi avoir tout laissé en état ? demanda Leonardo.
– Les Utroms sont partis sans prendre le temps de dire au revoir, rappela Donatello. Peut-être étaient-ils en train de faire leur ménage décennal quand nous sommes venus foutre le bordel au TCRI et qu'ils prévoyaient de revenir. Pour savoir ça, il faudrait le leur demander directement mais on ne croise plus beaucoup d'Utroms à New York ces dernières années.
Leonardo lui concéda le point d'un petit hochement de tête.
– Nous n'avons donc pas à trop nous inquiéter à propos des propriétaires des lieux.
– Bien sûr qu'il faut s'inquiéter ! rétorqua Donatello. Ce n'est qu'une théorie. Cet endroit appartient peut-être au gouvernement ou à une secte vouée au Cthulhu pour ce qu'on en sait !
– Ça ne reviendrait pas au même ?
Donatello renifla et vit les lèvres de Leonardo s'étirer en un sourire satisfait. Il eut envie de le frapper. Leonardo ne pouvait pas se comporter comme ça, comme si rien ne s'était passé, pas après des mois à rejeter ses frères tout en s'apitoyant sur son sort. Ils avaient autant souffert que lui, bon sang, si ce n'était plus à cause de l'égoïsme de Leonardo. Il avait tenu à se charger seul de Splinter, ne leur laissant pas l'occasion de passer quelques moments avec leur vieux maître mourant. Il ne leur avait pas non plus autorisé de deuil. C'était à peine si Leonardo avait attendu que les cendres de leur maître fussent froides pour leur ordonner de reprendre l'entraînement. Michelangelo avait tort. Leonardo n'avait pas pris sur lui pour protéger ses frères de l'inévitable, il avait agi égoïstement, gardant Splinter pour lui jusqu'à la fin.
Leonardo perdit son sourire et se tendit, répondant instinctivement à la crispation grandissante qu'il ressentait chez Donatello. Il était tenté de sortir à nouveau son bâton et de se défouler sur son frère mais quelque chose lui disait que le résultat serait beaucoup moins aléatoire cette fois. Leonardo semblait avoir retrouvé confiance en lui. Il n'était pas pour autant lui-même. Donatello sentait au plus profond de lui que Leonardo avait changé. Il y avait quelque chose de brûlant dans son regard, une détermination à toute épreuve. Il était pourtant calme, sous contrôle, tout en étant prêt à frapper. Quelque chose se dégageait de Leonardo, quelque chose que Donatello ne voulait pas reconnaître ni affronter. Il ne baissa pas les yeux et laissa son frère derrière lui, gardant la tête haute. Donatello commençait à descendre les escaliers lorsqu'il entendit la voix de Leonardo résonner derrière lui. Ce ne furent que quelques mots, quelques stupides petits mots qui n'étaient que le début de tout ce que Donatello voulait entendre mais ils le prirent tout de même à la gorge et lui mirent les larmes aux yeux. Donatello ne laissa cependant rien paraître et continua à descendre les escaliers comme si de rien n'était, poursuivi par les mots de Leonardo, les étouffant au plus profond de lui-même.
Le château d'eau avait été reconstruit. Il se dressait, ombre noire sur le ciel étoilé de New York. Quelques nuages bas formaient des plaques lumineuses entre les buildings, éclairés par la ville en dessous d'eux. Une petite brise amenait jusqu'au toit des odeurs de kebabs et d'épices indiennes – New York, le dépaysement à chaque coin de rue ! L'endroit n'avait pas changé, à l'exception de ce nouveau château d'eau, bien sûr. L'immeuble d'à côté, collé à celui où Leonardo se trouvait, avait toujours deux étages de plus mais la vue devait encore être dégagée depuis le toit du château d'eau. Ils avaient passé pratiquement un hiver là-dedans, à lutter contre le froid et l'ennui tout en espérant tomber sur les Foots. Ils avaient seize ans, ils étaient naïfs et ignoraient dans quelle direction aller. Ils pensaient que la seule chose honorable à faire était de mettre un terme au clan des Foots.
L'honneur, pensa Leonardo avec un reniflement de dédain. Splinter leur en avait servi des tartines tout en faisant d'eux des ninjas, des assassins sans valeurs ni repères par définition. Ils étaient des instruments. Les instruments n'avaient pas besoin d'honneur. Ils devaient être affutés, à portée de main et prêts à tout. Ils devaient atteindre leur objectif, quelque soit le prix. Cet hiver-là, Splinter ne leur avait pas donné d'objectif. Ils étaient rentrés à New York parce que ça leur avait semblé juste, laissant leur maître à Northampton. Leonardo avait eu l'impression que l'hiver ne finirait jamais, cette année-là.
Une ombre s'allongea sur le toit et Leonardo leva la tête jusqu'au sommet de l'immeuble à sa gauche. La longue silhouette de Karai se découpait sur la lune gibbeuse, fine et armée. Elle dégaina un sabre, Leonardo fit de même et le combat s'engagea. L'acier tinta alors que Leonardo réceptionnait Karai. Le coup lui fit une impression bizarre et il réalisa en la repoussant qu'elle avait perdu du poids. De son côté, il en avait certainement pris depuis leur dernière rencontre – c'était ça, être un reptile, la croissance se poursuivait tant que les conditions étaient réunies. Combien d'années s'étaient écoulées depuis leur dernière danse ? se demanda Leonardo alors qu'il parait un coup vicieux par le bas. Il enchaîna avec un coup de pied, renvoyant Karai à distance. Elle n'avait pas esquivé. Elle aurait dû.
Leonardo attaqua, levant bien haut son sabre dans une garde haute pour donner un coup fort et direct qu'il transforma en deux frappes coup sur coup après avoir discrètement dégainer son deuxième sabre. Karai plia mais utilisa à bon escient la fraction de seconde pendant laquelle la garde de Leonardo était ouverte, ses sabres bas. Elle visa son cou offert et Leonardo se dégagea sur sa gauche, roulant dans les airs, traçant des arcs de cercle argentés de ses lames. Karai se recula pour ne pas être touchée mais trop tard : sa veste, pourtant en bon cuir épais, fut ouverte sur toute la largeur de son ventre. Il aurait pu l'éventrer. Il aurait dû.
D'une pirouette, Leonardo se retrouva à nouveau dans la zone vitale de Karai, prêt à frapper. Elle lui décocha un coup de pied dans la tête avant qu'il ne mette ses sabres en action et Leonardo se laissa aller, suivant le mouvement, roulant sur le sol. La douleur était déjà oubliée lorsqu'il se releva pour parer le sabre de Karai du sien. De l'autre, il lui asséna un coup de garde dans les côtes. Karai encaissa et continua à forcer sur son sabre, s'appuyant de plus en plus. Leonardo ne craignait pas ce genre de force. Il rendait facilement cinquante kilogrammes à Karai. Sur le plan physique, ça faisait longtemps qu'il la surpassait mais Karai avait d'autres attributs. Elle était humaine donc beaucoup plus souple que lui et moins gênée dans ses mouvements. Après tout, Karai n'avait pas les vertèbres soudées à une carapace rigide. C'était un gros avantage dans la pratique des arts martiaux.
Leonardo inclina son katana et déséquilibra Karai par la même occasion. Elle bascula de quelques degrés vers l'avant, suffisamment pour la surprendre et Leonardo eut le temps de la repousser, pas trop loin cependant, juste ce qu'il fallait pour pouvoir glisser son autre sabre entre eux. Sa prise était toujours inversée aussi remonta-t-il la lame en un éclair. Karai tourna la tête pour éviter que son menton ne soit fendu en deux mais récolta tout de même une coupure sur la mâchoire. Elle bascula en arrière, opérant un salto pour se dégager, mais elle ne profita pas du mouvement pour frapper Leonardo. Il s'était mis hors de portée de toute façon.
Il se redressa alors que Karai faisait de même à quelques mètres de là et ils se remirent tout deux en garde. Leonardo garda sa prise inversée sur son sabre de droite, la pointe ensanglantée se dressant derrière son épaule. L'autre était dirigée vers le sol, immobile. Quelque chose n'allait pas chez Karai. Elle respirait profondément mais à une vitesse trop élevée, comme si elle essayait de reprendre son souffle. Elle cachait également son corps sous des vêtements larges, en tout cas bien plus que les combinaisons moulantes qu'elle aimait tant autrefois. Karai avait toujours été fière de ses formes et de sa condition physique, d'être une femme également. Elle n'avait jamais eu honte des marques que la naissance de sa fille avaient laissées dans sa chair ni des cicatrices reçues au combat.
– Quel âge a-t-elle ? demanda l'ombre grise.
Elle tournait autour de Karai sans que celle-ci ne la voit, comme un professeur scrutant la position d'un élève. Leonardo ignorait l'âge de Karai. Elle avait une fille adolescente lorsqu'il l'avait rencontrée. Lui-même avait seize ans à l'époque, Karai devait en avoir entre trente-cinq et quarante. Elle devait s'approcher de la cinquantaine, donc.
– La vieillesse, ricana l'ombre, l'ennemi du guerrier par excellence.
Elle se pencha au-dessus de Karai, telle la Mort drapant un malade.
– Regarde-la. Autrefois si belle, si forte, si exceptionnelle, et la voilà réduite à une petite bonne femme qui ferait mieux d'arrêter de jouer à l'homme pendant qu'il en est encore temps.
Leonardo se tendit. L'ombre noire du Shredder ne le dérangeait pas. Ils partageaient les mêmes valeurs et elle s'avérait souvent de bons conseils, même si elle était un peu cassante. L'ombre blanche de Splinter était plus sévère, à l'image de son défunt maître. Elle lui faisait des reproches mais, là encore, Splinter n'avait jamais réussi à dire autre chose. Leonardo y était habitué. En revanche, l'ombre grise l'agaçait. Leonardo n'avait jamais rencontré Hamato Yoshi, pourtant le portrait qu'il s'en faisait ne devait pas être loin de la vérité : il avait été un homme fier, misogyne et raciste, comme tout bon Japonais d'après guerre qui se respectait. Qu'une femme ose tenir tête à un homme était un affront personnel pour lui et Leonardo avait supporté nombre de ses commentaires acides ces derniers temps.
– Mais qui voudrait d'elle, à présent ? continua l'ombre grise. Elle est vieille, déformée, stérile. Elle est trop fière pour accepter un homme dans sa couche de toute façon alors qu'elle n'a plus rien à offrir. A part sa place, évidemment.
L'ombre avait tort. Aucun homme ne parviendrait à la tête des Foots parce qu'il épouserait Karai. Elle ne renoncerait à sa place que sur son lit de mort. Karai était ce genre de femme, après tout. Cette pensée fit sourire Leonardo.
Le coup partit si vite qu'il y laissa un peu de sang, la lame de Karai l'écorchant sur l'épaule gauche. Leonardo aurait pu lui porter un coup fatal à ce moment-là parce qu'elle était trop proche et trop négligente – et en colère. Karai avait pris son sourire pour de la provocation, pour de la pitié, alors que Leonardo ne faisait qu'apprécier une qualité indéniable de son adversaire. C'est pourquoi il se contenta de mettre un peu de distance entre eux et para les coups suivants sans effort. Karai frappait de plus en plus fort mais avec moins de précision, moins de technique. Elle se défoulait sur Leonardo. Ça ne le dérangeait pas – qui était-il pour lui faire la morale à ce propos ? Elle réussit tout de même à le coincer contre le mur, son sabre contre celui de Leonardo. Elle forçait tellement que sa lame tremblait contre la sienne. Karai avait les dents serrées et les yeux furieux. Leonardo rengaina son sabre inutile puis passa sa main libre sur la joue de Karai, effleurant avec douceur l'entaille qu'il lui avait faite. Elle saignait encore un peu, laissant une trace rouge dans le cou de la kunoichi.
Karai attrapa la garde du sabre de Leonardo et le repoussa – il laissa faire. Elle planta ensuite sa lame dans le mur, agrippa les joues du mutant et le tira à elle pour l'embrasser. Leonardo lâcha son sabre qui tinta sur le béton puis passa son bras autour de la taille de Karai pour la serrer contre lui, répondant avec envie et passion au baiser. Du coin de l'œil, il vit l'ombre grise désapprouver et ce n'en fut que meilleur. Leonardo sourit pour lui-même.
– Arrête de te moquer, grogna Karai.
– Tu n'y es pas du tout, lui répondit Leonardo.
Il souleva Karai d'un bras et se tourna pour la plaquer contre le mur. Elle passa ses jambes autour de la taille de Leonardo tandis que ses mains s'accrochaient à son visage. Elle ne planta cependant pas ses ongles dans sa peau et Leonardo savait qu'il ne devait pas non plus laisser de marque sur elle. Personne ne devait être au courant.
Ils n'étaient pas pour autant un couple ou même des amoureux. La première fois, Leonardo avait croisé Karai sur un toit par une chaude nuit d'été et ils avaient engagé le combat par pure passion. Ils aimaient se battre, après tout, et ils avaient tous les deux compris quelques mois plus tôt quel fantastique adversaire était l'autre. Ça avait été l'occasion de se confronter l'un à l'autre sans le poids du clan des Foots ou de ses frères. Tout avait été question de l'instant présent, des lames s'entrechoquant, de l'harmonie entre deux bretteurs de talent. Avant que Leonardo ne le réalise, leur danse s'était transformée en quelque chose de plus langoureux et brûlant et ses sens s'étaient enflammés. Il fut vite déconcentré par le corps de cette femme si forte et il perdit le rythme. Ce fut alors un jeu d'enfant pour Karai de le désarmer et le coincer contre un mur. Elle lui avait souri et Leonardo avait eu envie d'elle, à cet instant précis. Il l'avait embrassée. Elle l'avait laissé faire, l'avait même invité à parcourir son corps de ses mains d'adolescent dépassé par la situation. Et puis elle l'avait accueilli en elle.
Pratiquement dix ans plus tard, Leonardo éprouva le même réconfort en pénétrant le corps brûlant de Karai. Elle retint sa respiration, comme à chaque fois, se raccrochant à lui alors que Leonardo s'insinuait doucement en elle. Il savait que leurs anatomies ne se combinaient pas parfaitement aussi fallait-il être prudent et patient. Leonardo soutenait Karai, la laissant tranquillement se faire à cette présence étrangère en elle, et endurait l'attente avec un certain plaisir. Il fallut une longue et délicieuse minute à la kunoichi pour être à l'aise. Elle embrassa Leonardo, lui donnant par la même occasion sa permission. Il ne se pressa pas pour autant. Leonardo avait appris à se contrôler au fil des années et de ses rencontres nocturnes avec Karai. Elle l'avait guidé, éduqué pour ainsi dire, jusqu'à ce que la passion brute se transforme en un échange entre deux partenaires. Il laissa monter la pression doucement, tranquillement, jusqu'à ce que Karai l'implore de mettre un terme à son agonie. Leonardo joua quelques instants avec son amante, lui promettant la libération sans la lui concéder, tirant son propre plaisir des suppliques que Karai murmurait à son oreille. Il ne fallait cependant pas trop laisser cet état durer aussi Leonardo se fit plus pressant, plus dur dans ses mouvements. Karai se crispa, trembla d'émotion, sa voix étouffée dans le cou de Leonardo, et il s'autorisa à l'abandon, explosant dans le giron de la kunoichi. Ce furent de délicieuses secondes où plus rien n'avait d'importance. Leur guerre était oubliée. Ses frères pouvaient aller au Diable si ça leur chantait. Splinter pouvait ravaler ses enseignements et s'étouffer avec. Leonardo s'en fichait. Pendant ce bref petit moment de perfection, Leonardo se fichait de tout.
Il fallut cependant reprendre le contrôle. Leonardo calma son rythme cardiaque, remit de l'ordre dans ses idées et se retira de Karai. Elle protesta, s'accrocha à lui, lui promit que tout allait bien, qu'ils pouvaient continuer toute la nuit si ça leur plaisait mais Leonardo ne se laissa pas attendrir. Il la reposa doucement au sol malgré ses jambes tremblantes et se détacha de ses bras, sans regret. Il n'était pas question de regret. Karai se laissa glisser contre le mur jusqu'au sol, se recroquevillant sur elle-même, les jambes ramenées près de son corps. Leonardo s'assit en tailleur à côté d'elle, récupérant son sabre au passage. Il fallait toujours un certain temps à Karai pour reprendre le dessus, après leurs petites entorses au règlement. Elle avait encore les joues rouges et le souffle court.
– A propos de cette porte de sortie que tu nous offres, commença Leonardo en réajustant son bandana, tu étais vraiment sérieuse ?
Karai lui rendit un regard noir.
– Vraiment, Leo ? demanda-t-elle. Tu comptes vraiment me parler de ça maintenant ?
– Je voulais te voir pour discuter de la situation, à l'origine.
Karai secoua la tête d'un air de ne pas y croire. Elle étendit ses jambes pour remonter ses pantalons mais il était encore trop tôt pour elle pour se relever.
– Si toi et tes frères partez en dehors de notre juridiction, reprit Karai en remettant de l'ordre dans ses cheveux d'ébène, je ferais tout mon possible pour qu'on ne vous poursuive pas.
– Et votre juridiction s'étend sur toute la côte est, à ce que j'ai compris.
– Je ne peux pas te dire jusqu'où avec précision.
Leonardo hocha la tête. C'était normal.
– Nous ne quitterons pas New York, répondit-il.
Michelangelo n'accepterait probablement pas de mettre trop de distance entre les Jones et lui. Donatello en était capable si Leonardo l'ordonnait mais ça ne lui plairait pas. Raphael serait contre et ce n'était pas seulement à cause d'Emma. New York était leur ville, leur maison. Ils avaient grandi ici et ils y mourraient probablement. C'était peut-être une manifestation de leur instinct territorial ou quelque chose comme ça, supposa Leonardo. Il savait au plus profond de lui-même que New York lui appartenait autant qu'il appartenait à New York.
Karai soupira, agacée.
– Vous êtes bornés.
Leonardo hocha la tête. Karai remit une mèche de cheveux derrière son oreille.
– Il y a quelque chose que tu peux faire pour améliorer la situation.
– Quoi donc ? demanda calmement Leonardo.
– Tuer tous les membres de la branche séditieuse des Foots.
– Combien d'hommes ?
– Quatre cents.
– C'est l'affaire de quelques heures, plaisanta Leonardo.
Karai lui donna un coup de coude dans le bras.
– Ils sont surtout concentrés à New York mais on en trouve quelques uns à Boston, Philadelphie, Baltimore et Washington.
– Mettons que mes frères et moi nettoyions le clan pour toi, qu'est-ce que nous y gagnerions ? Je doute que tu puisses nous offrir le pardon officiel.
– Je ne pourrais pas, confirma Karai, pas après tout ce que vous avez fait. Je pourrais cependant contenir mes hommes.
– C'est-à-dire ?
– Si les Foots vous croisent, ils engageront forcément le combat mais ils ne vous chercheront pas.
– Je vois. Ce ne sera effectif que jusqu'à l'élection d'un nouveau chef, je suppose.
Karai scruta les traits de Leonardo pendant une longue minute avant de baisser la tête. Elle ferma les yeux.
– Tu as remarqué, souffla-t-elle.
– Oui.
– Les médecins ne sont pas optimistes. Une année, tout au plus.
Il avait vraiment compliqué la situation, comprit Leonardo. Karai aurait dû passer les rênes à son successeur et partir au Japon pour finir ses jours tranquillement mais il avait bousculé ses plans. Il avait tué son second, obligeant Karai à rester à la tête des Foots. Elle était trop intègre pour laisser le clan aux mains de n'importe qui mais il lui restait trop peu de temps pour former quelqu'un. Leonardo posa sa main sur les genoux de Karai.
– Nous tuerons ces hommes, promit-il. Si mes frères ne veulent pas m'aider, je m'en chargerais moi-même, Karai. Je les tuerai tous, jusqu'au dernier.
Karai hocha la tête. Il lui devait bien ça.
