Till Kingdom come
Chapitre 50
Do you see the man with evil eyes?
La salle était pleine et Alex avait dû appeler Jackie pour qu'elle revienne en cuisine alors qu'elle ne travaillait habituellement que jusqu'à seize heures. Il avait aussi dû appeler Jim et Liam en renfort parce que le serveur habituel, Todd, avait eu la bonne idée de se confronter à vélo à une borne d'incendie la veille. Emma gérait les commandes, bien à l'abri derrière le comptoir et surtout bien contente d'être loin de Lars Cooper. Ce type lui donnait de l'urticaire. Il était imbu de lui-même, persuadé d'être exceptionnel et avait un sens de l'hygiène corporel assez personnel. Il n'avait pas dû prendre de douche depuis trois ou quatre jours d'après l'état de ses cheveux. C'était une chance que le Lair soit si encombré : ça épargnait les odeurs aux fans.
Alex avait eu une bonne idée avec cette histoire de dédicace. Emma le savait sincère dans sa volonté d'aider un auteur qu'il appréciait mais il aurait pu organiser ça n'importe où ailleurs, dans un local plus grand et mieux conçu pour ce genre de rencontre. Alex ne s'était peut-être pas attendu à une telle affluence. Après tout, ils n'avaient eu qu'une semaine pour faire de la publicité – et heureusement vu le monde qui était venu. C'était une bonne opportunité pour le Lair, à n'en pas douter. Il était excentré par rapport aux autres boutiques spécialisées qui se concentraient sur l'île de Manhattan et ça l'avait toujours un peu désavantagé. C'était ce qui avait poussé Alex à développer le côté café et à choisir une bonne pâtissière. Jackie était originaire de la Nouvelle Orléans et elle avait beaucoup baroudé pendant sa jeunesse. Lorsqu'elle s'était finalement installée à New York avec son mari et ses deux enfants, ses valises contenaient quantité de recettes d'ici et d'ailleurs. Ça ajoutait certainement au charme du Lair.
Alex sortit des cuisines avec de nouvelles tartes toutes chaudes dans les mains, les déposa sur le comptoir en faisant un clin d'œil à sa sœur puis repartit donner un coup de main à Jackie. Emma eut l'impression qu'une bande de charognards affamés lui sauta dessus les tartes disparurent en quelques instants.
– Dire que je passe mon jour de congés à être l'esclave d'Alex, soupira Liam en ramenant son bac de vaisselle sale. Ça me rappelle le bon vieux temps, pas toi ?
Emma pouffa tout en aidant son frère à remplir la machine. Jim arriva à ce moment-là avec son propre bac et il fallut ruser un peu pour tout caser.
– J'ai bien fait de faire des études dans le commerce, se plaignit-il. Je pourrais pas faire ça pour vivre, franchement. Comment tu fais pour supporter tous ces gens, Emma ?
– J'imagine que ce sont des Koopa Troopas.
– Des quoi ?
– Les tortues dans les jeux Mario, expliqua Liam. Ma sœur est une geek, t'es pas au courant ?
Emma donna un coup de coude à son frère et il lui en rendit un par habitude. Jim sourit.
– Vous êtes bien frère et sœur, pas de doute là-dessus.
– Oui, hein ? intervint Alex en arrivant avec une fournée de cookies. Ils se ressemblaient tellement quand ils étaient petits que les gens les prenaient pour des jumeaux.
– J'ai toujours pensé qu'Emma avait été un garçon manqué, tiens, rit Jim.
– Liam avait les cheveux plus longs que moi à cette époque, en fait, corrigea Emma.
Liam lui ébouriffa les cheveux pour la peine et Emma sentit son chignon se défaire. Génial. Elle n'avait pas le temps d'aller dans les toilettes pour le refaire aussi réunit-elle ses cheveux en queue de cheval pour ne pas être gênée et glissa ses épingles dans ses poches. Elle se recoifferait correctement avant de retrouver Raphael. Emma savait qu'il préférait son chignon à n'importe quoi d'autre. Elle avait beau se répéter qu'elle se coiffait ainsi pour des raisons pratiques, une petite partie d'elle-même ricanait bêtement dans un coin de sa tête en lui disant qu'elle était gravement atteinte.
Le téléphone d'Alex sonna et il décrocha, roucoulant aussitôt d'amour pour son épouse. Il perdit soudainement ses couleurs, lâcha un « très bien, j'arrive » chevrotant avant de raccrocher puis grimpa sur le comptoir sous les yeux curieux des clients. Emma était trop habituée aux frasques de son frère pour vraiment y prêter attention. Alex leva les bras, les poings serrés.
– Je vais être papa ! hurla-t-il.
Il y eut un instant de silence dans la salle avant que les habitués ne commencent à applaudir. Alex sauta par terre sous les acclamations et quitta le Lair en remerciant la foule, laissant Emma, Liam et Jim un peu perdus dans leur coin.
– Je suppose que t'es en charge, maintenant, dit Liam.
– Ça m'en a tout l'air, répondit Emma.
– C'est le moment de demander une augmentation, je crois, sourit Jim.
– Vous êtes pas payés.
– Justement.
Jim plaisantait, Emma n'avait pas à s'en inquiéter. Elle se mordilla un ongle, pas vraiment sûre d'elle-même. Alex l'avait plus ou moins formée pour son absence mais ça arrivait un peu trop soudainement à son goût. Son premier réflexe fut d'envoyer un SMS à Raphael pour le prévenir qu'elle le rejoindrait plus tard que prévu. A cause de la dédicace, Alex avait modifié les plannings et elle aurait dû avoir sa soirée parce qu'ils devaient fermer plus tôt que d'habitude mais Emma devait maintenant gérer la fermeture. Entre la paperasse et le rangement, elle ne serait pas libre avant vingt-et-une heures.
Emma rangea son téléphone portable et jeta un coup d'œil sur la salle. Elle croisa le regard de Lars Cooper, ce qui la fit frissonner. Il avait l'air en colère mais Emma ne voyait pas pourquoi. Il avait vendu pratiquement tout ce qu'il avait amené et les fans faisaient toujours la queue pour avoir une dédicace inédite. Certains attendaient même dans la rue. Du point de vue d'Emma, l'opération était un succès. Il aurait pu montrer un peu plus d'enthousiasme, ne serait-ce que pour ses fans.
Une petite femme fendit la foule pour arriver jusqu'au comptoir sous les yeux ébahis de l'assistance principalement masculine. Emma grimaça cette fois en reconnaissant Felicia Rodriguez, perchée sur ses plateformes et moulée dans une jupe en jeans et un T-shirt Wonder Woman qui firent leur effet. Elle s'installa directement au comptoir, souriant à Emma comme si elles étaient de vieilles copines. Ce n'était pas le cas. Felicia Rodriguez était la dernière personne qu'Emma avait envie de voir aujourd'hui.
– Salut, sourit Felicia. Tu as bonne mine, dis donc.
Emma plissa les yeux pour lui signifier qu'elle ne rentrerait pas dans son jeu et le sourire de Felicia redoubla.
– Tu ne nous présentes pas ? demanda Jim en se redressant soudainement.
– Ouais, Em', 'faut nous présenter, insista Liam.
– Lui c'est Glandulaire et l'autre, c'est Pendulaire, grogna Emma en les poussant. Et il faut qu'ils aillent en salle, d'ailleurs.
Felicia leur fit un petit au revoir de la main avant de se réintéresser à Emma.
– J'aimerais un cappuccino et le numéro de téléphone de Leonardo, s'il te plaît.
– Connais pas, répondit Emma en se tournant vers la machine à café.
– Pourtant, on le reconnaît facilement. A peu près ta taille, vert, avec une carapace, des muscles saillants et des yeux à faire mouiller la culotte de n'importe quelle fille.
Ce n'était pas comme ça qu'Emma aurait décrit Leonardo. Il était vert, pas de doute là-dessus, avec une carapace et faisait la même taille qu'elle mais ses muscles n'avaient rien de saillants et ses yeux étaient noirs, assez inexpressifs en fait. Cependant, Emma ne pouvait pas vraiment être objective sur le sujet : Leonardo lui faisait froid dans le dos. Il avait certainement ses charmes mais il les cachait bien en sa présence.
– C'est un cosplayer ? demanda Emma en s'occupant du cappuccino.
– Un mutant.
– Ça n'existe pas.
– Nous savons toutes les deux que...
Felicia se tut et Emma jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Lars Cooper s'était déplacé jusqu'au comptoir et était manifestement très intéressé par Rodriguez.
– Vous êtes venue pour m'interviewer ? demanda-t-il.
Et bonjour, c'est pour les chiens, pensa Emma. Felicia battit ses longs cils pour marquer sa confusion et Lars fronça les sourcils derrière les carreaux qui lui servaient de lunettes. Emma posa le cappuccino devant Felicia avant de se tourner vers Lars.
– Souhaitez-vous quelque chose à boire ?
Lars balaya la question de la main, renvoyant Emma à ce qui la regardait. Felicia se crispa un peu, croisa ses jambes et sourit à l'auteur.
– J'ignorais qu'il y avait une séance de dédicace, dit-elle. En fait, j'étais venue voir des amis. Alex et Emma sont de vieilles connaissances.
Lars lança un regard noir à Emma et elle s'efforça de ne pas lui enfoncer son poing dans la figure. Heureusement, Liam arriva avec des commandes. Emma s'empressa de préparer la longue liste que Liam lui dictait mais elle ne put s'empêcher de laisser traîner ses oreilles.
– Alex est parti, marmonna Lars.
– Oui, je l'ai croisé dans la rue, hurlant qu'il allait être papa et embrassant tous les gens qu'il croisait. Je crois qu'il a fait pe...
– Vous pourriez m'interviewer, coupa Lars.
– Vous pourriez être poli, répondit Felicia.
– Vous vous intéressiez au Singe Rouge.
– Je suis passée à autre chose.
Soudainement, Felicia Rodriguez regagnait des points dans l'estime d'Emma. La journaliste ne mâchait pas ses mots et c'était une qualité qu'elle appréciait chez ses congénères. Ce n'était cependant pas la meilleure des tactiques avec Lars Cooper. Il avait horreur des contrariétés et des femmes à fort caractère. La combinaison des deux risquait de le faire exploser.
Lars descendit de son tabouret sans rien dire et se dirigea vers les toilettes. Liam lâcha un petit sifflement moqueur et s'en retourna en salle avec ses commandes. Felicia parut sérieuse un instant avant de se tourner vers Emma, tout sourire à nouveau.
– Où en étions-nous ? Ah, oui : Leonardo.
– Je ne connais personne portant ce nom, insista Emma.
– Mais si, voyons. Il a trois frères : Raphael, Donatello et Michelangelo. Ça ne te dit vraiment rien ?
– Leurs parents étaient passionnés de peinture italienne ? tenta Emma.
Felicia but une gorgée de son cappuccino, étudiant avec soin Emma. Celle-ci s'occupa avec quelques commandes, foudroyant son frère et Jim du regard à chaque fois qu'ils reluquaient la journaliste – ils étaient soudainement très enclins à venir au comptoir, bizarrement.
– Ça ne sert à rien de nier, Emma, dit Felicia sur un ton plus sérieux. Je sais que tu es le Singe Rouge et je sais que tu les connais. Tu vois le grand gringalet qui fait pas couleur locale, là-bas ? Avec le sourire idiot ?
Emma regarda dans la direction que Felicia indiquait pour voir un grand homme maigre à la peau caramel. Il avait l'air asiatique, quelque chose comme Vietnamien ou Laotien.
– C'est l'un des types que j'ai fait passer pour le Singe Rouge auprès de mon contact il y a quelques semaines, reprit Felicia. Je lui ai présenté trois profils au lieu de ne lui donner que le tien.
– Je ne vois pas de quoi vous parlez, insista Emma.
– Je l'ai fait parce que je savais que son patron ne croirait pas à l'hypothèse d'une justicière masquée, insista Felicia, mais tu étais la seule à parfaitement coller à mes informations. En fait, tu étais la seule à t'être cassée le bras récemment.
Emma se terra dans le silence, de plus en plus mal à l'aise. N'importe qui pouvait surprendre leur conversation et elle n'osait pas imaginer le tumulte que ça engendrerait dans une salle pleine des fans du comics inspiré par son identité secrète – certains étaient même venus en costume. La moitié ne croirait certainement pas qu'elle puisse être le Singe Rouge mais l'information serait tout de même diffusée par de petits oiseaux bleus. Emma pouvait nier autant qu'elle le voudrait, il y aurait quand même des rumeurs et elle ne pouvait pas se le permettre. La police n'emmerdait pas l'Armée des douze Singe à l'heure actuelle mais elle attendait certainement que les choses se tassent pour reprendre les recherches. Après tout, le Singe Rouge avait participé au massacre de la ligne G et à d'autres petites animations en ville ces derniers temps.
– Emma, je ne suis pas là pour te menacer, reprit doucement Felicia. Je suis du côté de Leonardo, tu peux le lui demander.
– Je ne connais personne portant ce nom, répondit Emma par automatisme.
Autant commencer à pratiquer pour la garde à vue.
– Que faut-il que je te dise pour te convaincre ? soupira Felicia. Ah, tiens, il aime regarder le Daily Show.
– Qui n'aime pas, à part les Républicains ? rétorqua Emma.
– Emma, s'il te plaît ! C'est important.
– Si un homme ne vous donne pas son numéro de téléphone, c'est qu'il a une raison.
Felicia fronça les sourcils. La dernière fois que la journaliste était venue la voir, Emma s'en était tirée grâce à l'arrivée de son père dans la boutique. Cette fois, elle devait se débrouiller toute seule – mais ça ne l'aurait pas dérangé que Derek se pointe à ce moment-là.
– J'ai aussi rencontré Raphael, tu sais ? reprit Felicia. Il paraît que vous vous entendez très bien, tous les deux.
Emma se crispa. Comment Rodriguez était-elle au courant de ça ?
– Un peu bourrin, si tu veux mon avis, continua Felicia avec un sourire rêveur, mais c'est le genre que je préfère lorsqu'il est question de s'amuser.
Elle mentait. Felicia mentait et Emma le savait parfaitement mais une part d'elle-même ne pouvait que douter de ses certitudes. Raphael était amoureux d'elle, il le lui répétait assez souvent pour qu'elle le sache et tout dans son comportement l'indiquait. Mais il avait été entraîné à mentir, comme ses frères. Donatello avait été gentil et réconfortant lorsqu'il avait eu besoin d'elle puis était redevenu beaucoup plus froid et distant. Peut-être que Raphael agissait de la même manière. Peut-être lui donnait-il des mots doux et des regards brûlants parce qu'elle les voulait.
Non. Emma inspira un bon coup. Felicia mentait.
– Tant mieux pour vous, répondit froidement Emma.
Felicia fit claquer sa langue.
– Tu es agaçant, petit Singe, dit-elle en descendant de son tabouret.
On lui dira, pensa Emma en reniflant. Elle n'allait pas marcher dans la combine, même si Leonardo confirmait qu'il connaissait Rodriguez. S'il ne lui avait pas donné de moyen pour le contacter, il devait avoir de bonnes raisons – et elles n'étaient pas difficiles à deviner vu le caractère de la journaliste. Felicia s'éloigna alors que Cooper repointait enfin le bout de son nez graisseux – avait-il entendu leur conversation ? Il donna deux coups sur le comptoir pour attirer l'attention d'Emma.
– Je veux une part de tarte aux noix de pécan, dit-il sèchement, avec un couteau.
– On ne distribue pas de couteau, répondit Emma.
– Il m'en faut un pour couper la pâte. Elle est trop dure.
Et il repartit à sa table où ses fans l'attendaient avec impatience, ne donnant pas le temps à Emma de peaufiner ses arguments. Alex lui avait dit de s'assurer que Cooper ne manque de rien aussi se plia-t-elle à l'ordre, regrettant de ne pas avoir elle aussi rencontré une borne d'incendie ce matin. Comme Liam et Jim étaient occupés à se chamailler pour savoir qui irait prendre la commande de Felicia, Emma quitta le comptoir pour aller servir elle-même l'auteur, disposant les couverts sur une petite serviette en papier. Il ne s'abaissa même pas à la plus basique des politesses et Emma s'en retourna en son royaume. Du moins était-ce ce qu'elle avait prévu. Elle s'était à peine retournée qu'elle sentit une vive douleur à son côté droit, juste sous les côtes. Tétanisée, elle baissa les yeux pour apercevoir un couteau planté à travers son T-shirt qui s'assombrissait rapidement. La douleur se répéta alors que les gens commençaient à hurler autour d'elle et Emma eut le réflexe de frapper son assaillant, lui décochant un coup de pied arrière en pleine figure. La panique aidant, les gens se bousculèrent pour atteindre la sortie et Emma fut déséquilibrée. Quelqu'un la rattrapa et lui demanda si ça allait mais Emma était trop focalisée sur la douleur à chaque inspiration pour comprendre ce qu'on lui disait. Son monde se réduisait à la douleur, à ce couteau dans son flanc et à son T-shirt qui virait au noir. La petite partie moqueuse d'elle-même appela autant Raphael que les autres.
Raphael tourna la tête vers les escaliers mais personne ne s'y trouvait. Il avait eu une drôle d'impression, comme si on l'appelait. Généralement, ce genre d'intuition lui permettait d'esquiver une arme de jet ou un coup mais il était bel et bien seul avec Casey dans le dojo – Leonardo, April et Shadow étaient à l'étage au-dessus.
– Un problème ? demanda Casey depuis le haut de son escabeau.
Raphael secoua la tête. Casey reprit sa soudure au plafond. Ils avaient bien travaillé cet après-midi : le dojo était pratiquement terminé. Toute la première partie, environ un tiers de la surface, servirait aux katas et à l'entraînement plus axé sur la théorie. Ensuite, l'espace avait été transformé en parcours varié avec ce qu'ils avaient pu récupérer ici et là. Il y avait des obstacles partout : au sol, au plafond et même le long des murs. Ils allaient s'amuser comme des petits fous là-dedans.
Raphael avait hâte de montrer les dernières innovations à Emma – elle n'allait pas dîner avec eux à cause de son travail mais elle viendrait tout de même un peu plus tard. Elle n'était pas venue au bunker depuis le dimanche précédent et Raphael était assez sûr qu'elle allait être bluffée. Il avait passé une bonne partie de ses soirées à arpenter les rues de New York avec Casey pour trouver tout ce qu'il fallait pour assurer un minimum de confort au premier étage. Ça n'avait pas été bien difficile quand on savait où chercher mais toute la partie transport jusqu'au bunker leur avait donné du fil à retordre – en particulier le canapé. Casey avait maudit Raphael tous les soirs mais il avait quand même rempilé chaque jour. Raphael avait adoré passer du temps avec son meilleur ami, à raconter des bêtises et à remettre occasionnellement des punks dans le droit chemin tout en trimbalant des lampes et des étagères. Ça lui avait fait du bien de voir que rien n'avait changé entre eux malgré ces dernières semaines tendues et la nouvelle personne dans sa vie. Emma et Casey étaient tous les deux importants pour Raphael et il était bêtement content qu'ils s'entendent bien.
– Raphael.
Cette fois, on l'avait bien appelé. Raphael se retourna pour voir son frère arriver, son téléphone à la main.
– Le dîner est prêt ? lança Raphael avec un sourire goguenard.
Ils avaient décidé de qui se taperait la cuisine à pierre-papier-ciseaux et Leonardo avait perdu. Cependant, son frère ne goutta pas la plaisanterie. Il était sérieux – plus que d'habitude. Raphael se tendit instinctivement.
– Quoi ? grogna-t-il.
– Emma est à l'hôpital, annonça Leonardo.
– Quoi ? répéta Raphael.
Leonardo leva la main pour arrêter son frère mais Raphael esquiva le contact.
– Si c'est une blague, commença Raphael d'une voix tremblante.
– Je ne me permettrai jamais de blaguer sur ce genre de sujet, répondit Leonardo.
Un millier de questions assaillirent Raphael, chacune ajoutant à la panique grandissante qu'il ressentait malgré le calme de son frère. Que s'est-il passé ? Emma lui avait envoyé un SMS une demi-heure plus tôt et tout allait parfaitement bien à ce moment-là. Elle était au Lair, qu'est-ce qui avait bien pu arriver là-bas ? Etait-ce les Foots ? En plein jour ? Et pourquoi avait-elle appelé Leonardo ? Etait-elle seulement en condition de le faire ? Etait-elle blessée ? Où l'avait-on emmenée ? Et pourquoi ses frères ne l'avaient pas protégée ?
– Calme-toi, reprit Leonardo en posant une main sur l'épaule de Raphael. Tout va bien.
– Non tout va pas bien si elle est à l'hosto ! hurla Raphael en attrapant Leonardo par son baudrier. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qui t'a appelé ? Comment va-t-elle ?
– Hey, mec, calmos, tempéra Casey en sautant de son escabeau, son masque de soudure relevé. Laisse à ton frère le temps de s'expliquer.
Leonardo hocha la tête pour soutenir les propos de Casey mais Raphael fut incapable de se calmer. Emma était blessée et ces deux couillons voulaient qu'il reste calme ? Si Leonardo ne commençait pas à répondre à ses questions dans la seconde, Raphael allait l'expédier sur la Lune à coup de pied au cul.
– Te rappelles-tu de Felicia Rodriguez ? demanda Leonardo.
– Ouais et alors ? gronda Raphael.
– Elle était au Lair lors des événements et c'est elle qui m'a appelée depuis le téléphone d'Emma, expliqua Leonardo tout en restant d'un calme parfait. Emma a été poignardée. A priori le foie a été touché mais elle a tout de suite reçu l'attention nécessaire et elle a très vite été emmenée à l'hôpital. Sa vie n'est pas en danger.
Raphael sentit la tension retomber – mais pas entièrement.
– Qui a fait ça ? demanda-t-il.
– Lars Cooper, répondit Leonardo, un auteur qui s'est inspiré du Singe Rouge pour...
– Oui, oui, je sais qui c'est, coupa Raphael. Où est ce connard ?
– Aux mains de la police et hors de notre portée.
– C'est ce qu'on verra.
Raphael lâcha Leonardo mais son frère lui barra la route.
– La vengeance s'applique aux morts, Raphael, rappela Leonardo. Lars Cooper payera pour son crime mais tu ne seras pas son bourreau.
– Raph, si la police est déjà sur son cul, 'vaut mieux pas t'en mêler, insista Casey.
Raphael serra les poings. Très bien, la justice des Hommes ferait son travail mais il payerait tôt ou tard une petite visite à ce connard.
– Cependant, reprit Leonardo, d'après Rodriguez, Cooper hurlait qu'Emma était le Singe Rouge lorsqu'il a été emmené et il n'est pas impossible que la police passe à l'appartement d'Emma dans les prochaines heures. Si les autorités découvrent la cave, elle aura elle aussi de sérieux ennuis. Nous devons nous assurer que personne ne trouvera rien là-bas. Compris ?
Raphael hocha la tête.
– J'vous emmène avec la camionnette, les gars, avertit Casey en retirant son masque de soudure.
Il avait emprunté le véhicule à son patron toute la semaine pour aider Raphael et Leonardo. Casey devait savoir que ça pouvait mal tourner pour lui aussi s'il était pris par la police en train de vider la cave d'Emma en compagnie de deux tortues mutantes mais il s'en fichait. Son amitié et sa loyauté calmèrent un peu Raphael. Ils partirent sitôt April et Shadow prévenues – elles les attendraient au bunker. Une fois dans la camionnette, Leonardo appela Donatello pour lui demander d'effacer à distance le contenu du téléphone d'Emma. Rodriguez l'avait en sa possession pour le moment mais il y avait trop d'informations dedans pour prendre le moindre risque. Leonardo demanda également à Donatello de changer leurs numéros de téléphone par la même occasion, sans que Raphael ne comprenne vraiment pourquoi. Il n'était pas d'humeur à se creuser la tête à cause des lubies de son frère.
Ils arrivèrent les premiers. Casey put se garer juste devant l'appartement d'Emma. Le soleil n'était pas encore couché aussi décidèrent-ils que Casey ferait les aller-retours entre la porte et la camionnette tandis que Raphael et Leonardo se chargeraient de tout sortir de la cave. Ils crochetèrent la serrure facilement – il fallait qu'ils la changent, bon sang – et entèrent dans l'appartement. Ça faisait bizarre à Raphael de ne pas y voir Emma. D'habitude, lorsqu'il entrait, elle l'attendait en jouant à un jeu vidéo, en lisant ou en surfant sur le Net. Elle s'occupait toujours l'esprit. C'était sa manière à elle de gérer son stress et son anxiété. Raphael avait remarqué cette manie lorsqu'il avait été coincé chez elle, après Red Hook. Dire qu'elle ne cauchemardait presque plus ces derniers temps.
L'établi qu'Emma s'était bricolé n'était heureusement constitué que de planches en bois sur des tréteaux, ce qui facilita son évacuation. Emma était très organisée aussi tous ses outils étaient impeccablement rangés dans leurs boîtes. Il fut facile de tout amener sur le palier en haut. Restait le canapé mais Leonardo jugea qu'il pouvait rester là. Raphael était en train de récupérer toutes les armes qu'il avait dissimulées dans le studio lorsque Casey descendit les escaliers, les mains en l'air. Leonardo dégaina aussitôt un sabre, faisant face aux escaliers tandis que Raphael portait les mains à ses sais. Un type immense menaçait Casey de son arme, derrière lui. Ils n'eurent pas de mal à le reconnaître parce qu'ils l'avaient déjà vu sur les photos collées sur le réfrigérateur : c'était Derek Ackerman, le frère aîné d'Emma.
Des pas précipités résonnèrent dans les escaliers et un autre Ackerman se pointa. La surprise lui fit cependant rater une marche et il tomba à moitié sur son frère. Leonardo étant le plus proche des escaliers, il bondit en avant et mit Casey hors de portée du policier. Raphael le réceptionna sans douceur puis le plaça derrière lui. Mieux valait qu'une Tortue se prenne une balle qu'un humain. Le risque disparut cependant alors que Leonardo faisait sauter le revolver de la main de Derek. Il se recula ensuite un peu pour tenir l'homme en respect de la pointe de son sabre. Derek, assis sur les marches, leva les mains en l'air, l'air résigné.
– Vous êtes là pour aider, j'espère, grogna-t-il.
– Oui, répondit Leonardo. Et vous ?
– A votre avis ?
Leonardo haussa un sourcil, ce qui coupa l'envie à l'humain de trop la ramener.
– Evidemment ! Emma est ma petite sœur, bon sang !
– Vous allez la protéger malgré les risques.
– Oui.
– Bien.
Leonardo rengaina son sabre puis tendit la main pour aider Derek à se relever. L'humain hésita à le toucher mais accepta tout de même l'offre. L'autre frère – il avait les yeux bleus, ça devait être Liam – restait toujours sans voix et pâle comme un linge, assis lui aussi sur les marches. Raphael se désintéressa d'eux. Il récupéra le kunai sous l'oreiller puis se mit à genoux pour attraper le couteau et les shurikens sous le lit. Il retrouva par la même occasion une boîte de préservatifs qu'ils avaient cherchée quelques jours plus tôt – sans succès mais Raphael savait faire plaisir à Emma autrement alors ça n'avait pas vraiment eu d'importance à ce moment-là. Par contre, avec le regard perçant de Derek planté sur lui, ça en avait tout de suite beaucoup plus. Raphael laissa la boîte sous le lit et passa de l'autre côté pour récupérer des couteaux de jet cachés dans les vêtements d'Emma.
– C'est bon, j'ai tout, dit-il en rangeant les différentes armes à sa ceinture.
Il en avait vraiment caché beaucoup, se rendit-il compte en tassant les shurikens dans leur pochette attitrée.
– Et les ordinateurs ? demanda Derek. Emma a des informations sur les Foots dedans.
– Cela peut être géré à distance, répondit Leonardo.
Raphael renifla. Donatello avait accès aux ordinateurs d'Emma depuis longtemps. Ça ne lui prendrait pas plus d'une seconde pour effacer tout ce qu'il jugerait embêtant. Cependant, ça l'étonnait que Leonardo ait retenu ce genre de chose. Il était allergique à la technologie.
– Avez-vous des nouvelles d'Emma ? demanda Leonardo.
– Elle est sur la table d'opération en ce moment.
– Et vous êtes là, grogna Raphael. Vous l'avez laissée toute seule.
L'idée que personne n'attendait Emma à l'hôpital recommençait à faire grimper sa tension. Ses frères n'avaient pas pu la protéger et voilà qu'ils l'abandonnaient aux mains d'inconnus – certes diplômés mais des inconnus quand même. Raphael avait envie de les frapper et ça devait se voir parce que Casey lui attrapa le bras pour le garder à distance des Ackerman.
– Nous pouvions faire meilleur usage de notre temps que d'attendre là-bas, répondit Derek sur un ton qui ne plut pas du tout à Raphael.
– On s'est occupé de ça.
– Oui, je vois. Et est-ce que vous viendrez aussi aider lorsqu'il faudra évacuer l'appartement après la mort de ma sœur ? demanda Derek en haussant la voix.
– Hey, Derek, intervint Liam, ils y sont pour rien ! C'est ce type qui...
– Ils ont leur part de responsabilité, coupa Derek en se tournant vers son frère. Ils l'ont encouragée dans ses conneries de Singe Rouge ! Sans eux, Emma aurait arrêté tout ça depuis longtemps !
Raphael serra les poings. Derek avait raison. Emma avait décidé d'arrêter d'être le Singe Rouge après Red Hook mais ils l'avaient poussée à remettre son masque – d'abord Donatello puis Michelangelo. S'ils lui avaient foutu la paix, rien de tout ça ne lui serait arrivé.
– Vous vous trompez, dit Leonardo.
– Je crois connaître ma sœur mieux qu'un mutant, cracha Derek.
Liam blanchit un peu plus, bien plus au courant que son frère de qui était armé dans le studio. Leonardo ne prêta même pas attention à l'insulte.
– Emma aurait continué, même sans notre intervention, reprit calmement Leonardo. Elle aime prendre des risques mais ne sait pas bien les mesurer. C'est normal pour un jeune combattant. L'expérience lui apprendra à différencier les situations.
– Il n'est pas question de...
– Cependant, coupa Leonardo d'une voix qui ne laissait pas la place à la contestation, notre rencontre lui a permis d'apprécier ses limites. Sans cela, elle aurait pu mourir dans une allée à cause d'une balle.
Raphael tiqua. C'était justement à cause d'un coup de feu qu'il avait rencontré Emma – du moins, le Singe Rouge.
– Elle a changé à notre contact, continua Leonardo, et vous ne pouvez pas le nier.
Derek serra les poings.
– Emma rentrera au Kansas dès qu'elle le pourra, dit-il en foudroyant Leonardo du regard. C'est fini, les conneries.
Raphael sentit sa gorge se serrer. Si Emma partait au fin fond du pays, il ne le supporterait pas.
– Le temps des jeux est effectivement terminé, concéda Leonardo, mais Emma restera à New York.
– Ce n'est pas votre décision, répondit sèchement Derek.
– Ni la vôtre. Emma est majeure, elle n'a pas à se plier aux ordres de ses frères.
– Ça ne vous concerne pas ! hurla Derek. C'est ma sœur, bordel !
– C'est également la nôtre.
Raphael n'en croyait pas ses oreilles. Avait-il bien compris ? Leonardo prenait la défense d'Emma. Il admettait même qu'il la considérait comme sa sœur – un mot très fort, pour eux. Raphael n'était pas idiot, il savait que ce pouvait être un mensonge pour faire taire Derek mais ça lui fit tout de même quelque chose que son frère prenne cette peine. Leonardo savait à quel point Emma était importante pour lui.
Derek fusilla Leonardo du regard, récupéra son revolver par terre et rebroussa chemin. Liam hésita un instant avant de suivre son frère. Leonardo attendit quelques secondes pour s'assurer qu'ils soient bien partis avant de se tourner vers Raphael et Casey.
– Rentrons.
Ils hochèrent la tête et laissèrent le studio derrière eux. Casey se remit au volant de la camionnette et démarra, prenant la direction de Manhattan. A l'arrière, Raphael regardait son frère. Leonardo avait les yeux fermés et semblait dans son propre monde, comme souvent depuis qu'il était rentré de Northampton.
– Leo, appela doucement Raphael pour que Casey n'entende pas.
Leonardo haussa un sourcil sans ouvrir les yeux pour signifier qu'il écoutait.
– Je veux que tu l'entraînes.
– Emma ?
– Oui.
Leonardo hocha la tête sans hésitation. Raphael soupira et se pencha en arrière pour poser sa tête contre le métal froid de la caisse. C'était aussi fini pour lui, les conneries.
