Till Kingdom come
Chapitre 51
Give me names and I'll give you blood
Il pleuvait des cordes ce soir-là mais ce n'était pas une raison pour ne pas être au point de rendez-vous fixé par Leonardo, Donald le savait très bien. D'un côté, il était content que la réunion ne se passe pas à nouveau chez lui. De l'autre, attendre stoïquement sous la pluie sur le toit d'un immeuble n'était pas vraiment agréable. Donald avait bien pris un parapluie mais de petites rafales de vent formaient des rideaux de pluie qui venaient le mouiller jusqu'au bas du dos. Il rentrerait trempé chez lui, parapluie ou pas parapluie.
Donald était cependant moins à plaindre que Mark, lui aussi convoqué. Le mercenaire avait prêté son grand parapluie de golf à Kitty, recroquevillée contre la porte de l'accès au toit. Elle tenait à peine debout à cause de ses blessures. Leonardo ne l'avait pas tuée, contrairement à ce qu'il avait dit, mais il avait tout de même laissé la mutante dans une sale état. Kitty avait à peine quitté son lit de la semaine, tout comme Jake. Donald avait eu du mal à le traîner jusqu'ici et il se demandait comment Leonardo considérerait l'état du simple réceptionniste de terrain de base-ball. Jake s'était envoyé à peu près tout et n'importe quoi ces derniers jours pour amoindrir ses migraines. Si Val n'était pas passée tous les jours chez lui, Jake serait mort de faim ou d'une overdose quelconque. Il ressemblait à un cadavre, assis par terre, protégé de la pluie uniquement par son blouson en toile et sa casquette à l'effigie des Yankees.
A côté, Felicia semblait vraiment déplacée. Elle était perchée sur des chaussures à talon, comme toujours, des baskets compensées, et portait des jeans rouges ainsi qu'un pull blanc informe sous une veste en cuir ridiculement courte. Elle piétinait inconfortablement sous son parapluie, vérifiant de temps en temps l'heure sur son téléphone portable. Donald avait récemment appris qu'il ne fallait pas compter sur Leonardo pour être à l'heure. Il annonçait généralement qu'il passerait « dans la soirée » et il entendait par là entre le coucher du soleil et minuit. C'était un moyen comme un autre de faire monter la pression, Donald le savait et n'aurait pas dû y prêter attention mais il fallait rester vigilant avec Leonardo. Il n'était pas comme ses frères.
Jake lâcha un petit couinement de douleur et se tassa contre le mur. Donald eut la conviction que Leonardo était dans le coin, à les observer depuis les ombres, aussi s'efforça-t-il de scruter les ténèbres environnantes. Il s'était mis dans un beau merdier. Donald aurait dû laisser ses hommes essayer de plomber Leonardo et s'enfuir avec Val, mettre le plus de distance entre New York et eux pendant la nuit – ils auraient dû faire un crochet pour récupérer la fille de Val mais qu'importe. La semaine n'avait pas été simple. Donald avait naïvement cru que les hommes de Basile travailleraient pour lui sans broncher après le meurtre de leur patron mais il s'était trompé. Apparemment, certains de ces crétins ne voulaient pas bosser sous les ordres d'un Noir. Sa couleur de peau ne les avait jamais gêné quand Donald n'était que le second, le larbin du patron blanc, mais ça leur posait soudainement problème. Environ un tiers des effectifs était parti à cause de ça. Un autre tiers s'était évanoui dans la nature par peur des Chinois et des Japonais. Dans le dernier tiers restaient les plus durs et aussi les plus fidèles à Donald. Les gérer n'était pas simple mais il en avait l'habitude.
Il avait fallu courir après les chimistes de Benny, leur rappeler qu'ils avaient des dettes, parfois leur faire comprendre qu'ils devaient retourner au travail par d'autres moyens. Les petits vendeurs, déjà effrayés par les Foots durant les semaines précédentes, étaient moins enclins à revenir. Certains avaient essayé de négocier des hausses de salaire. Ceux-là avaient fini à l'hôpital et ça avait calmé les autres. Donald se retrouvait tout de même avec un effectif très réduit et des rentrées d'argent bien plus faibles qu'avant. Soutenir la petite vendetta de Leonardo n'allait pas être simple dans les conditions actuelles mais Donald ne se risquerait certainement pas à le lui dire. Leonardo lui répondrait de toute façon que ce n'était pas son problème. Il avait laissé la vie sauve à Donald pour se faciliter les choses, pas pour l'entendre se plaindre et Donald en avait parfaitement conscience. Quelqu'un d'autre pouvait faire son travail à sa place. Sa vie n'avait la valeur que de ses résultats.
Et pour l'instant, elle ne valait pas grand chose. Il n'y avait pas que des problèmes de gestion interne à gérer, les flics étaient aussi de la partie. Le gérant du restaurant était un homme de Basile et grassement payé pour se charger de ce genre de problème. Il avait endossé toutes les responsabilités, prétextant qu'il y avait un vieux contentieux entre lui et ces Chinois, une vieille dette de l'époque où il traînait dans des milieux peu recommandables – mais il avait fait amande honorable depuis, promis-juré. Il avait cependant eu un peu de mal à expliquer les cinq cadavres dans la ruelle à l'arrière, manifestement tués par de grands couteaux ou des sabres. Heureusement, le chef avait une imagination fertile – un de ses gars pratiquait le kendô. Les flics l'avaient embarqué et sa famille avait reçu un demi-million dès le lendemain.
La bleusaille n'avait pas trouvé le bureau de Basile, toutes les preuves de son business et tous les autres cadavres. La porte dans la cuisine donnant sur le couloir était une très belle imitation de mur et les hommes de Donald avaient réussi à remettre l'énorme console devant avant que la police n'arrive. Les flics avaient été assez occupés avec les morts dans la salle, la cuisine et à l'arrière, ils n'avaient pas cherché plus loin. Ils n'avaient pas non plus prêté attention à la tortue mutante observant toute la scène depuis l'immeuble voisin.
Une rafale de pluie passa sur le toit et souligna les contours d'une forme humanoïde dans la périphérie du champ de vision de Donald. Il tourna la tête pour confirmer la présence de Leonardo à quelques mètres de là, parfaitement immobile et manifestement peu soucieux de la pluie. Jake gémit à nouveau et cette fois Kitty leva la tête, scrutant les ténèbres de ses yeux fous. Elle mit à peine une seconde pour trouver Leonardo et ses poils se hérissèrent aussitôt alors qu'elle essayait de disparaître entièrement sous le parapluie de Mark. Donald ne voulait vraiment pas savoir ce que Leonardo lui avait fait pour qu'elle ait aussi peur de lui. Kitty n'avait jamais été facile à gérer, elle avait tendance à considérer les humains comme des êtres inférieurs, voire comme ses esclaves. Heureusement, Basile et Donald s'entendaient plutôt bien avec elle et ils arrivaient toujours à s'arranger. Cependant, elle n'avait jamais eu peur d'eux. Pourtant, Leonardo la terrorisait.
Felicia fut la dernière à repérer Leonardo, seulement après qu'il eut commencé à se rapprocher. Son visage s'illumina grâce à son plus beau sourire et Donald sentit comme une pointe de jalousie. C'était idiot. Felicia n'était qu'une amie de longue date avec qui il s'envoyait en l'air de temps en temps. Elle ne basait pas qu'avec lui, après tout elle faisait bien ce qu'elle voulait, et ça lui allait parfaitement. Pourtant, que Felicia montre autant d'intérêt pour Leonardo agaçait Donald. Il l'avait vue minauder sous le nez du mutant la semaine précédente mais il s'était dit que Felicia essayait juste d'amadouer un gros dur à cuire – elle le faisait régulièrement dans son métier. Leonardo avait clairement montré qu'il n'était pas intéressé et Felicia aurait dû choisir un autre angle d'approche. Pourquoi cherchait-elle encore à mettre ses charmes en valeur ? A moins qu'elle ne veuille se faire Leonardo, ça n'avait pas de sens.
L'idée fit grimacer Donald. C'était idiot. Aucune femme ne pouvait être intéressée par un mutant, qui plus est issu d'un reptile. Ils étaient des êtres contre-natures, rien d'autres que des animaux anthropomorphes. Certes, certains humains avaient un intérêt particulier pour les bestioles mais Felicia ne faisait pas partie de ces détraqués. Elle avait des goûts très étendus en matière de sexe, Donald voulait bien le concéder, mais elle ne touchait pas à ce genre de chose. Elle ne pouvait pas être attirée par Leonardo. C'était impossible.
Felicia s'approcha cependant de Leonardo et se colla à lui pour partager son parapluie. Leonardo l'ignora superbement, ce qui rassura un peu Donald. Le mutant glissa un regard à Kitty et Jake avant de s'intéresser à Mark. Le mercenaire avait remonté le col de sa veste mais la pluie ricochait tout de même sur son crâne chauve. Etre trempé ne semblait pourtant pas le déranger plus que ça. Donald savait que Mark avait pas mal baroudé autour de l'équateur, que ce soit sur un continent ou sur un autre. Il était habitué aux pluies diluviennes et aux chaleurs humides qui pourrissaient tout, y compris les pieds dans les chaussures. Leonardo n'eut pas à poser de question.
– Tout est prêt, monsieur, dit simplement Mark.
Leonardo hocha la tête, donnant par la même occasion son feu vert pour l'opération. Donald s'était réveillé vendredi matin comme à son habitude, avait bâillé tout son soûl en profitant des quelques minutes de paix qu'il arrivait à s'octroyer avant d'attaquer la journée puis s'était tourné sur le dos pour s'étirer. C'était à ce moment-là qu'il avait vu la note accrochée au plafond par un de ces couteaux ninjas avec lesquels Raphael et Donatello s'occupaient les mains. Il y avait un nom sur le papier, celui de Youri Iejov. Après renseignements, il s'était avéré que cet Américain d'origine russe était l'un des fournisseurs d'armes du clan des Foots. Donald n'avait pas eu besoin de demander à Leonardo ce qu'il voulait, le message était limpide. Donald avait transmis le nom à Mark puis était retourné à ses propres problèmes. Leonardo avait de toute façon conféré les pleins pouvoirs à Mark pour ce genre d'opération. Donald n'était qu'un Youri Iejov remplaçable à souhait.
– On a une fenêtre demain matin, ajouta Mark. Ricky peut éliminer la cible à huit-zéro-zéro à quatre cents mètres de distance.
– Faites ça au plus vite, ordonna Leonardo.
Ricky Bobby était un sniper redoutable et il n'avait pas vraiment eu l'occasion de mettre ses talents en action depuis le début des opérations parce que Raphael et Donatello préféraient nettement le corps à corps. Quatre cent mètres n'étaient pas un défi pour lui. Ce qui fit tiquer Donald fut l'heure : huit heures du matin. Qu'est-ce qu'un homme comme Iejov pouvait bien faire à huit heures du matin pour se retrouver vulnérable ? Donald n'eut pas à se creuser la tête longtemps : Youri Iejov était le père de jumelles. Il croiserait donc la balle de Ricky Bobby sur le chemin de l'école, sous les yeux de ses gosses. Donald n'avait pas signé pour ça. Il ne dit cependant rien à ce propos. Ça ne le concernait pas.
– Willis ? appela Leonardo.
Jake sursauta et releva les yeux jusqu'à ceux du mutant.
– I-Il est mort, dit-il d'une voix qui couvrait à peine la pluie.
Leonardo quitta la protection du parapluie de Felicia pour venir s'accroupir en face de Jake. L'humain se raidit mais ne pouvait de toute façon pas se relever et s'enfuir à cause de son état. Leonardo tendit une main pour soulever d'un doigt la casquette de Jake et il étudia une bonne minute ses traits tirés.
– Mais il y en a d'autres, comprit Leonardo.
Jake hocha la tête sèchement. Ça expliquait pourquoi il était dans cet état. Normalement, s'il n'y avait pas d'écho, Jake ne ressentait juste rien. Avec les mutants, les choses étaient un peu différentes. L'effort que Jake devait fournir pour entrer en contact avec eux le rendait malade et une espèce de lien se mettait alors en place, un lien sur lequel les mutants pouvaient s'appuyer. C'était ça qui ruinait vraiment la santé de Jake. Raphael et Leonardo étaient des tortues mutantes, pas vraiment des prédateurs dans l'âme – enfin, ça dépendait de l'espèce mais Donald ignorait de quoi exactement ils étaient les cousins. Ils avaient cependant senti la présence de Jake et contre-attaqué, en quelque sorte. Face à des panthères mutantes, des bêtes faites pour traquer et tuer leurs proies, Jake ne pouvait pas lutter. Il devait être assailli par ces mutants depuis des jours. Donald se demanda combien de temps Jake pourrait encore supporter ça.
– Combien ? demanda Leonardo.
– J-Je sais pas exactement. Une dizaine.
– Bien.
Leonardo se releva, se tourna vers Kitty pour la regarder de longues secondes mais il finit par se désintéresser d'elle – pourquoi l'avait-il convoquée alors ? Peut-être pour lui foutre la trouille ou pour tester sa loyauté, Donald n'en savait rien.
– Kent.
Donald se raidit.
– La situation n'est pas idyllique de mon côté mais ça va s'arranger dans les semaines à venir.
– Je ne veux pas entendre parler de semaines, Kent.
– C'est pourtant la dure réalité du milieu, tenta Donald. On a subi de grosses pertes, il va falloir un moment avant de retrouver notre équilibre.
– Dois-je vous apprendre votre métier, Kent ? demanda Leonardo.
– Pardon ? s'étonna Donald, mal à l'aise.
– Il me semble que les guerres et le commerce ont en commun le besoin d'innovation. Un guerrier qui n'innove pas pour vaincre son ennemi n'a aucune valeur. De même, une entreprise qui n'innove pas et reste sur ses acquis sera amenée à péricliter.
– Oui, on peut le voir comme ça, concéda Donald.
– Alors innovez.
– Vous voulez qu'on sorte une nouvelle drogue sur le marché.
– Oui.
– Et ça ne vous pose aucun problème moral ? insista Donald.
Leonardo renifla. Certes, la question dans la bouche d'un type de ce milieu pouvait être pittoresque.
– Vos frères ne voulaient pas entendre parler de ça, c'est tout, expliqua Donald.
Leonardo haussa les épaules en guise de réponse puis se tourna vers Felicia. Elle se redressa soudainement, mettant sa poitrine en valeur. Donald tiqua.
Leonardo tendit la main. Felicia fit la fille innocente qui ne comprenait pas.
– Le téléphone, dit Leonardo sans réagir aux charmes de la journaliste.
– Très bien, grogna Felicia en fouillant dans son sac à main.
Elle en sortit un téléphone portable qu'elle confia à Leonardo. Il le rangea dans une petite pochette à sa ceinture.
– Il n'est pas nécessaire de conserver les numéros que vous avez pu y trouver, reprit Leonardo. Nous en avons tous changé.
– Et comment ferais-je pour te contacter, alors ? se plaignit Felicia.
– Vous ne le ferez pas.
Felicia fronça les sourcils et plissa son joli petit nez.
– La demoiselle a de passionnantes conversations avec ton frère.
De quelle demoiselle Felicia parlait-elle ? Et de quel frère, accessoirement ? Donatello était hors course parce qu'il ne pouvait souffrir le reste du monde alors ça laissait le choix entre Raphael et Michelangelo. Donald opta pour Raphael et la seule demoiselle dont il avait entendu parler ces derniers temps était cette candidate au poste de Singe Rouge, Emma Quelque-chose. Emma Quelque-chose qui s'était faite poignardée la veille durant une dédicace de Lars Cooper, l'auteur du Singe Rouge, par Lars Cooper lui-même. La nouvelle était passée aux informations télévisées hier soir mais Donald n'y avait pas plus prêté attention que ça à cause d'un problème plus urgent de fournisseur. Tout s'explique, pensa Donald en repensant au comportement de Raphael. La tortue mutante en pinçait pour la gamine qui jouait au Singe Rouge. C'était ridicule.
– Vous ne m'apprenez rien de nouveau, répondit platement Leonardo.
– Si ce téléphone était tombé entre de mauvaises mains...
– Ça a été le cas.
Felicia prit la mouche.
– Je pourrais tout balancer aux flics !
– Je ne fais pas des menaces en l'air, mademoiselle Rodriguez, rappela Leonardo.
– Tu l'as laissée en vie ! rétorqua Felicia en pointant Kitty d'un doigt accusateur.
Les yeux de la mutante étincelèrent de colère alors que Felicia avait osé rappeler son existence à Leonardo.
– Elle peut m'être utile, répondit la Tortue en haussant les épaules.
– Je peux l'être aussi ! protesta Felicia. Que faut-il que je fasse pour te le prouver ?
– Obéir serait une grande avancée.
Donald s'était douté que Leonardo aimait tout contrôler. Ce qu'il avait dit à l'instant à Felicia avait un petit côté malsain qui ne lui plaisait pas du tout. Cependant, Felicia se mordit la lèvre inférieure, tiraillée entre l'envie de répondre quelque chose de salé à ce tyran et le désir évident de lui plaire. Ce fut un signe suffisant de soumission pour Leonardo.
– Ne cherchez pas à nous contacter et laissez le Singe Rouge tranquille, ordonna-t-il. Si j'ai besoin de vous, je vous le ferais savoir. Compris ?
Felicia hocha la tête mais la forme de la réponse ne satisfit pas Leonardo.
– Compris, dit Felicia en baissant les yeux.
– Bien. Johnson, j'attends votre confirmation.
– Oui, monsieur, répondit Mark sans hésitation.
Leonardo se tourna vers Donald.
– Occupez vous de Willis.
Ce n'était pas un « occupez vous de Willis » comme dans « filez lui une augmentation et trouvez lui un bon hôpital ». C'était un « occupez vous de Willis » comme dans « faites le disparaître ». Donald regarda Jake, assis par terre, tremblant de froid ou de manque, peut-être des deux, trempé jusqu'aux os. Il l'aimait bien, même s'ils n'avaient pas vraiment eu l'occasion de se connaître. Vu son état, c'était lui faire une fleur, se dit Donald pour se convaincre d'obtempérer à l'ordre.
– Je le ferai, répondit-il amèrement.
Leonardo avait disparu lorsque Donald releva les yeux.
Michelangelo s'était attendu à ce que le bunker soit mieux aménagé que ça. Les murs et le sol étaient toujours gris-béton, l'éclairage était plutôt faible, il n'y avait pratiquement pas de meuble ni de couleurs. La grande pièce principale était spartiate et Michelangelo se dit que ce devait certainement être la touche de Leonardo. C'était étonnant qu'il n'y ait pas des bougies et des estampes partout.
Directement au-dessus de l'accès aux escaliers se trouvait un panneau de basket, celui qu'ils avaient piqué des années plus tôt dans un parc pour enfants. Il y avait une raquette dessinée au sol à la peinture blanche, pas aux dimensions officielles mais ça faisait quand même l'affaire. De toute façon, ils ne suivaient pas les règles traditionnelles quand ils jouaient au basket. Leurs parties étaient beaucoup plus acrobatiques et ils ne jouaient pas en équipe. C'était à celui qui marquerait le plus de points, qu'ils soient deux, trois ou quatre à jouer – voire cinq quand Casey se sentait d'attaque mais l'humain ne pouvait pas rivaliser avec eux sur le plan physique.
Leonardo et Raphael avaient réuni un salon presque complet, bien qu'il soit clairement d'origines variées. Il y avait un grand canapé en L en bon état certainement récupéré dans les beaux quartiers, une vieille banquette au velours pourpre râpé, une vraie table basse et non pas leurs habituelles cagettes retournées ainsi qu'un écran plat à la vitre endommagée posé en équilibre sur lesdites cagettes. Au fond à gauche se trouvaient une bibliothèque pratiquement vide. Apparemment, Leonardo et Raphael n'avaient pas voulu mettre leurs livres en commun. Michelangelo était curieux de voir les chambres mais il ne pouvait pas aller ouvrir toutes les portes comme ça. Ils n'entraient pas dans les chambres sans y être invités.
– C'est vide, fit remarquer Donatello.
Michelangelo se tourna vers son frère qui avait traîné des pieds pendant tout le trajet. Donatello avait raison : la pièce manquait de toutes ces petites choses qui rendaient une habitation vivante. Il n'y avait pas d'objets insolites trouvés ici et là, pas d'entassements suspects, pas de meubles sur lesquels réaliser lesdits entassements suspects, pas d'assiettes sales sur la table basse et pas de table tout court. Leur vieille table bancale était toujours dans le vaisseau, disparaissant sous le matériel informatique que Donatello y laissait, les comics de Michelangelo et les cartons à pizza. Ils étaient tous attachés à cette table parce que c'était le seul meuble qu'ils avaient conservé sur plus de vingt ans. Elle était bancale, le bois souffrait de coups et de taches qui avaient tous leur histoire et elle était clairement trop petite pour accueillir quatre tortues mutantes mais ils la gardaient tout de même. C'était autour de cette table qu'ils se réunissaient pour passer de bons moments ensemble, des moments de paix sous le regard attentif de Splinter.
Michelangelo chassa le souvenir de son vieux maître et s'avança dans la salle en appelant ses frères. Raphael lui répondit depuis la cuisine et Michelangelo et Donatello traversèrent toute la salle pour prendre un couloir qui distribuait des pièces. La cuisine était directement à droite, derrière une porte à double battant maintenue ouverte par des attaches. La pièce était remplie de matériel professionnel, certes vieux mais toujours en bon état, et Michelangelo ressentit comme une pointe de jalousie. Il aimait bien cuisiner mais ils n'avaient jamais eu les outils adéquats pour qu'il puisse vraiment tester tout ce qu'il voyait sur le Net – et puis trouver les produits n'était pas évident non plus. Laisser tout cet équipement à Leonardo et Raphael était du gâchis à l'état pur.
En parlant de Raphael, il pointa le bout de son nez, une bassine d'eau sale dans les mains, sortant d'une chambre froide hors service non loin de l'ascenseur. Il avait cet air froid et renfermé causé par les préoccupations que Michelangelo connaissait par cœur. Il avait l'impression de voir son frère à seize ou dix-sept ans, en permanence perdu dans ses noires pensées. Raphael avait été comme ça pendant toute leur année à Northampton, après la mort du Shredder, la pression et la colère s'accumulant petit à petit en lui. Il avait fini par exploser et se battre avec Leonardo. Raphael était ensuite parti, seul. A croire qu'il ne pourrait jamais sortir de ce schéma, pensa tristement Michelangelo.
Ce n'était pas la pression des événements qui avait ramené la mauvaise humeur de Raphael cette fois mais l'agression sur sa petite amie. Leonardo les avait prévenus la veille, assez tôt dans la soirée – en fait, il avait appelé Donatello pour des histoires de sécurité mais il leur avait tout de même expliqué les circonstances. Emma s'était faite poignarder par Lars Cooper et Michelangelo ne pouvait s'empêcher de penser que c'était un peu de sa faute. Certes, l'Armée des douze Singes était une idée d'Emma à la base mais Michelangelo l'avait plus ou moins encouragée. Ils avaient utilisé Lars Cooper, l'avaient provoqué, et c'était Emma qui payait les pots cassés. S'il avait convaincu Donatello d'aider Emma lorsqu'elle avait eu besoin d'aide, rien de tout ça ne serait arrivé. Michelangelo n'avait pas réfléchi. Il s'était laissé emballer par l'excitation du jeu, sans penser aux conséquences. Donatello se trompait sur toute la ligne. Il n'était pas fait pour être leader.
– Raph, commença Michelangelo.
– Y'a des trucs à boire dans le frigo, répondit Raphael en vidant sa bassine dans un évier.
– Raph, est-ce que...
– Faites comme chez vous, coupa Raphael.
Il ne voulait pas aborder le sujet Michelangelo n'insista pas. Raphael remplit sa bassine d'eau claire et retourna dans la chambre froide. Donatello l'observa en silence quelques instants avant de s'intéresser à l'ascenseur au fond de la cuisine. Michelangelo s'assit à une grande table métallique sur laquelle traînait des journaux. Il en tira quelques uns à lui pour s'occuper en attendant que tout le monde se regroupe, évitant soigneusement les faits divers. Les grilles de sudoku et de mots croisés de la dernière page étaient toutes remplies de l'écriture de Leonardo. Il y avait aussi quelques gribouillons dans les marges.
Voilà donc à quoi Leo s'occupe, railla Michelangelo. Il s'était demandé ce que son frère pouvait bien faire depuis qu'il était rentré à New York. Il semblait travailler dans le bunker mais ça ne pouvait pas l'occuper tous les soirs jusqu'à minuit non plus. Michelangelo l'avait croisé le mardi précédent devant chez Emma et Leonardo n'avait pas eu l'air de revenir d'une dure journée à brasser de la poussière. Et puis il lui avait dit qu'il avait quelque chose de prévu pour le lendemain soir. Leonardo semblait avoir son propre agenda pendant que Raphael batifolait avec sa petite amie. Michelangelo ne voyait pas en quoi c'était une amélioration.
Leonardo arriva environ un quart d'heure plus tard, trois cartons à pizza humides dans les mains. Il revenait donc de la surface, ce qui n'étonnait pas vraiment Michelangelo. Raphael et Donatello convergèrent tout deux vers la table sans que Leonardo n'ait besoin de les appeler et ils s'assirent en silence. Leonardo ouvrit la première boîte et en sortit une grosse enveloppe kraft qu'il laissa tomber sur la table.
– Qu'est-ce que c'est ? demanda Donatello en tirant l'enveloppe vers lui.
– Notre porte de sortie, répondit Leonardo en s'asseyant.
Donatello fronça les sourcils tout en sortant les documents de l'enveloppe. Michelangelo mit une seconde de plus à comprendre de quoi il en retournait. Raphael semblait plus intéressé par la pizza fruits de mer et ananas que par la conversation.
– Tu es allé voir Karai, reprit Donatello.
Leonardo hocha la tête pour confirmer. Donatello feuilleta les documents, l'air de plus en plus préoccupé. Michelangelo se pencha vers son frère pour regarder de quoi il était question. C'était une liste de noms et d'adresses. Des photos étaient accrochées à certaines pages par des trombones.
– Quatre cents personnes, dit Leonardo. C'est le prix de notre tranquillité.
Il était effectivement allé voir Karai, leur expliqua-t-il, et il avait remarqué qu'elle était amaigrie et affaiblie. Elle était malade et n'en avait plus pour très longtemps à vivre. Leonardo avait tué quelques semaines plus tôt Ono Daisuke, le successeur de Karai, et plongé par la même occasion le clan des Foots dans un marasme politique digne de la disparition du Shredder. Karai n'avait pas le temps de trouver et former son remplaçant. L'homme en première ligne pour la succession se nommait Ono Masaru, le frère d'Ono Daisuke et aussi le chef de la branche séditieuse du clan. Karai ne voulait pas confier les Foots à Masaru car sa philosophie dérivait trop des racines de leur clan. L'offre était simple : si les Tortues abattaient tous les membres de la branche séditieuse, Karai garderait les Foots sous contrôle jusqu'à la fin.
– Ce n'est pas une porte de sortie, intervint Donatello. Si Karai est malade, on aura quelques mois de tranquillité, tout au plus.
– C'est mieux que rien, répondit Leonardo, et ça nous laissera le temps de trouver autre chose.
– J'avais un plan.
– Et tu peux le mettre en action si tu le désires mais admets qu'il n'aura guère d'effet dans l'immédiat.
Leonardo : 1 Donatello : 0, pensa Michelangelo en attrapant une part de pizza au poulet, chorizo et piments – laisser le choix des pizzas à Leonardo n'était jamais une bonne idée, la garniture manquait cruellement de fantaisie. Donatello se renfrogna.
– Quatre cents personnes reste tout de même au-dessus de nos moyens, contre-attaqua-t-il.
– Nous avons toujours le soutien de Kent.
Donatello frappa du poing sur la table, surprenant tout le monde.
– Je le savais ! Tu n'as pas pu t'empêcher de fourrer ton nez là-dedans !
– Il fallait bien que quelqu'un règle ce problème, répondit froidement Leonardo. Vous avez laissé pourrir la situation pendant des semaines et à cause de quoi ? D'une blessure reçue au combat.
– A cause d'un mutant !
– Tu es le seul à croire à cette théorie, Donatello.
– En fait, intervint Michelangelo, Bob est d'accord avec Donnie sur ce coup-là.
Un brin de surprise passa sur le visage de Leonardo mais il se reprit aussitôt.
– Bob créée sa propre opinion en se basant sur ce qu'il lit dans nos esprits, rétorqua Leonardo. Autrement dit, il se base sur des informations subjectives.
Donatello accueillit très mal la remarque. Leonardo n'avait pas tort dans l'absolu mais il ne connaissait pas toute l'histoire. Michelangelo se devait de rectifier le tir.
– Bob a perçu une modification dans l'esprit de Donnie, insista-t-il. Quelqu'un lui a fait ça et ça remonte au soir du double assassinat des Elwood. Raph aussi a été blessé cette nuit-là mais tu ne remets pas en doute sa version des faits parce qu'il a une cicatrice bien visible. Bob est capable de voir celles dans la tête de Donnie. On en a parlé, lui et moi, et comme il ne peut pas mentir, il va bien falloir que tu l'admettes, Leo.
– Vous en avez parlé ? demanda Donatello.
Michelangelo n'arrivait pas à déterminer dans quel sens partait son ton. C'était clairement de la surprise mais était-il outré ou touché ? Impossible de le dire.
– Je m'inquiétais, répondit Michelangelo sans oser regarder son frère.
Il y eut un silence à table pendant que Leonardo intégrait ces nouvelles informations – on pouvait presque entendre ses processeurs crépiter.
– Bien, reprit-il, Donatello a été doublement blessé ce soir-là mais ça ne change rien au fait que vous avez coupé les ponts avec Leroy à partir de ce moment-là et qu'il a cherché à se retourner contre vous. Raphael a tabassé gratuitement sa mutante, ce qui a amené Kent à parcourir les égouts à votre recherche. Il a trouvé notre ancien repaire. Vous avez tué le chimiste de Leroy qui a alors voulu faire pression sur vous par le biais d'Emma.
Raphael se tassa sur son tabouret.
– Ce qui lui est arrivé hier ne nous est pas directement imputable, contra Donatello.
– Pas directement mais nous avons tous votre part de responsabilité là-dedans, rappela Leonardo.
– Nous ne l'avons pas poussée à jouer les sentinelles masquées, insista Donatello.
– Répète un peu ça, gronda Raphael.
Provoquer Leonardo était une chose, provoquer Raphael une autre bien plus dangereuse. Donatello ne se risqua pas jouer à ce jeu-là. Il se tassa sur sa chaise, détournant les yeux, mais ça n'empêcha pas Raphael de le fixer pendant de longues secondes.
– Le fait est qu'elle a commencé avant de nous rencontrer, confirma Leonardo.
– On l'a encouragée ! hurla Raphael en se tournant vers Leonardo. Emma aurait arrêté toutes ces conneries après Red Hook si Don était pas venu la chercher, bordel !
– Je sais et ce qui lui est arrivé est regrettable, tempéra Leonardo. mais nous ne pouvons rien y faire. Elle est hors de danger et de tout soupçon alors concentre-toi sur notre objectif actuel.
Raphael se leva puis se pencha pour arracher les documents des mains de Donatello. Il partagea les feuilles en quatre paquets inégaux et les jeta devant chacun d'eux.
– Voilà, c'est aussi simple que ça, déclara Raphael.
Il tourna les talons, prenant la direction de la porte, sa part de la liste à la main.
– Nous devons coordonner nos actions, Raphael, rappela Leonardo. Nous devons travailler en équipe.
– Ouais, c'est ça, travaillons en équipe, railla Raphael en se retournant vers eux. Ça t'a tellement réussi cette semaine, à faire tes trucs dans ton coin pour venir nous faire la leçon ensuite. Du grand classique, Leo ! Mais j'ai été con, aussi, je pensais que je pouvais faire confiance à mes frères !
– Ça t'arrangeait de fermer les yeux et passer du bon temps avec ta petite amie, rétorqua Leonardo.
Raphael serra les poings, froissant ses feuilles, et se tendit, prêt à frapper. Ça recommençait. Même après tout ce qu'ils avaient traversé récemment, même après la mort de leur maître et la possibilité de mettre un terme à cette guerre, ça recommençait. Leonardo et Raphael étaient retombés dans leurs vieux travers, l'un rabaissant les autres, l'autre préférant faire mal plutôt que d'avoir mal. La chaise de Michelangelo racla sur le sol alors qu'il se levait. Ses trois frères reportèrent leur attention sur lui.
– On bossera en binôme, décréta Michelangelo en attrapant sa part de la liste. Moi avec Raph, Donnie avec Leo.
Donatello n'était manifestement pas pour cette répartition mais Michelangelo ne lui laissa pas le choix. Il quitta la table pour rejoindre Raphael à l'autre bout de la cuisine. Son frère renifla et ouvrit la voie à ce qui promettait d'être une nuit sanglante.
