Till Kingdom come
Chapitre 52
Be sincere, be brief, be seated
Tout était parfaitement calme dans la maison. On entendait juste le léger sifflement des appareils électroménagers en veille et le ronron du moteur du réfrigérateur. Le chien, un pug, ronflait sur ses coussins dans le salon, inconscient de la présence des deux ombres se déplaçant sans bruit vers les escaliers. La moquette sur les marches étouffa leurs pas puis l'épais tapis dans le couloir distribuant les chambres et les salles de bain prit le relai. La porte s'ouvrit sans un bruit, comme dans un rêve. La chambre était encombrée par des vêtements jetés au sol mais il fut facile de les éviter. Les deux ombres se dressèrent au-dessus du lit, une de chaque côté, encadrant son occupant qui dormait profondément, le sentiment de sécurité aidant. Il avait tort mais il n'aurait pas l'occasion d'apprendre de sa bêtise. La lame lui ouvrit la gorge avant que le corps ne sursaute. La douleur réveilla le dormeur aux yeux paniqués mais il ne put pousser un seul cri d'alerte, ses cordes vocales délestées de tout le complexe système respiratoire qui donnait un souffle à la voix.
Leonardo attrapa les épaules de la cible pour qu'elle reste dans le lit et la regarda se vider de son sang dans ses draps. Ce n'était pas la plus agréable des morts mais elle avait l'avantage d'être relativement rapide et, surtout, silencieuse. C'était indispensable pour ce genre d'objectif, dans une maison avec plusieurs occupants endormis, au milieu d'un quartier douillet aux bâtiments collés les uns contre les autres. Le moindre son dérangerait leur opération, ce qui les obligerait à s'occuper des autres habitants des lieux. Ils pouvaient se passer de ces meurtres. Après tout, papa et maman n'avaient rien fait de mal.
Donatello vérifia que le cœur ne battait plus puis, de son propre couteau, il grava le kanji du pied, ashi, sur la poitrine du mort avant de se redresser. D'un hochement de tête, il donna le signal du départ. Leonardo ouvrit la voie. Donatello avait eu cette idée de faire passer leurs meurtres pour une vengeance de la branche japonaise du clan. Leonardo avait accepté parce que c'était ingénieux et que ça brouillait les cartes. Les Foots avaient, après tout, tué un Singe Rouge membre de la branche du pays du soleil levant. Raphael et Michelangelo s'étaient pliés à cette directive après leurs bains de sang de la première nuit. Les Foots pensaient depuis que les Tortues avaient une alliance avec les racines de leur propre clan. La surprise leur avait pour l'instant caché le schéma évident d'attaque. Toutes les victimes faisaient parties de la branche séditieuse du clan. Peut-être que Karai les aiderait à faire durer le mystère un peu plus longtemps mais ses hommes se rendraient compte tôt ou tard de la focalisation des attaques sur certaines personnes à l'opinion divergente. Karai risquerait alors gros. Ses hommes pourraient se retourner contre elle et les Tortues pourraient dire adieu à leur porte de sortie.
Il y avait une petite fille dans le couloir. Même dans la pénombre, Leonardo pouvait apprécier ses joues rondes, ses yeux bleus curieux et ses boucles blondes. Elle portait une chemise de nuit ressemblant à une robe de princesse ainsi qu'un poisson-clown en peluche dans les bras, celui du film de Disney – Leonardo s'étonna lui-même de le reconnaître. Elle le regardait avec d'immenses yeux que la peur ne brouillait pas. Elle était trop petite pour avoir peur de la tortue géante qui lui faisait face.
Leonardo lança un coup d'œil à Donatello toujours dans la chambre de l'aîné et lui fit signe d'y rester. Il s'accroupit ensuite, attrapa une petite boule de papier dans une pochette à sa ceinture et fit signe à l'enfant de ne pas faire de bruit, un doigt devant ses lèvres. L'enfant tortura le tapis de ses petits pieds nus. La curiosité la poussa vers Leonardo et elle toucha d'un doigt la peau verte de sa cuisse. La petite fille retira vivement son doigt puis sourit timidement à la grosse tortue. Leonardo lui rendit son sourire. Il ouvrit sa main devant la petite fille qui n'y vit qu'un bout de papier froissé ainsi qu'une poudre blanche. Leonardo souffla sur la poudre ultra-fine et la petite fille regarda le nuage se former autour d'elle comme s'il s'agissait d'un tour de magie. Il ne fallut qu'une inspiration pour que la poudre entre dans ses poumons et une seconde supplémentaire pour que le poison fasse son œuvre.
Leonardo attrapa la petite fille avant qu'elle ne tombe par terre et il la porta jusqu'à son lit aux draps roses encombrés par quantité de peluches. Il étala ses boucles d'or sur l'oreiller, cala son poisson-clown dans ses bras puis la borda soigneusement. Les parents trouveraient un petit ange endormi dans son lit mais il leur faudrait la toucher pour se rendre compte qu'elle était froide. Ils paniqueraient, appelleraient les secours, ne se préoccuperaient pas tout de suite de l'aîné. Peut-être lui diraient-ils qu'ils devaient aller à l'hôpital au plus vite et qu'ils le découvriraient bien plus tard. Leonardo regretta d'avoir laissé la marque du clan des Foots sur l'autre cadavre. Ils auraient pu faire passer ces meurtres pour l'œuvre d'un détraqué quelconque. Organisé et méticuleux mais quelconque, sans aucun rapport avec la guerre des gangs.
Donatello apparut dans l'embrasure de la porte et Leonardo abandonna la petite fille à ses rêves. Leur sortie fut aussi silencieuse que leur entrée – le pug ronflait toujours béatement sur ses coussins. La prudence et la discrétion leurs dictèrent de mettre un peu de distance entre le quartier et eux avant de s'autoriser à parler. Donatello sortit son téléphone portable, illuminant les environs de la galerie dans laquelle ils se trouvaient. Il fit défiler la liste quelques instants avant de l'éditer.
– Et de sept, ce qui nous fait un total de vingt-cinq, annonça Donatello.
– Combien en reste-t-il ?
– Cent cinquante-quatre. Cette méthode n'est vraiment pas efficiente.
– La discrétion est l'essence même du ninja, rappela Leonardo.
– Je sais mais il n'en reste plus que cent-soixante-neuf à Michelangelo et Raphael. Ils ont atteint vingt-quatre pour-cents de leur objectif contre quatorze pour nous or ils avaient une liste dix-neuf pour-cents plus importante que la nôtre.
– Ce n'est pas une compétition.
Donatello fronça les sourcils, la lumière ascendante accentuant son mécontentement. C'était leur troisième nuit d'opération et Leonardo n'avait échangé pratiquement que des statistiques avec son frère. Donatello ne voulait pas entendre parler de tout ce qui n'était pas la liste. Il avait cherché à les convaincre de travailler en solo mais Michelangelo et Leonardo ne lui avaient pas laissé le choix, aggravant son humeur. Ça ne dérangeait pas Leonardo outre mesure. Donatello pouvait bouder dans son coin si ça lui chantait, il n'en restait pas moins un ninja talentueux capable de mettre ses sentiments de côté pour la réussite de la mission. S'il ne voulait pas parler, qu'il ne parle pas. Ça épargnait à Leonardo les remarques désagréables que Donatello était capable de produire ces derniers temps.
Le véritable problème se situait ailleurs. Leonardo avait exprimé ses regrets pour son comportement mais Donatello avait fait celui qui n'entendait pas. Il était parti sans même se retourner. La balle était dans son camp. Leonardo ne pouvait pas le forcer à le confronter. Ça ne servirait à rien. Donatello était le champion toutes catégories du renfermement. Il avait enterré très profondément ce qu'il avait entendu et Leonardo savait qu'il fallait laisser le temps à cette graine de germer. Tôt ou tard, Donatello s'y intéresserait et réfléchirait à la question. Ensuite, ils pourraient discuter mais pas avant.
– Raphael et Michelangelo sont tombés sur des groupes alors que nous n'avons éliminé que des individus isolés, rappela Leonardo. C'est normal qu'ils aient plus avancé que nous.
– Peut-être pourrions-nous provoquer la création d'un groupe, supposa Donatello en rangeant son téléphone portable.
– Nous ne visons que les membres de la branche séditieuse. Qui sait qui interviendra si nous tendons un piège ?
– Des petites filles en pyjama, railla Donatello.
Leonardo ne goûta pas la blague. Donatello se renfrogna.
– Nous avons cent soixante-dix-neuf noms à nous deux, reprit-il, et nous tuons en moyenne huit personnes un tiers par nuit. A ce rythme-là, nous mettrons vingt-et-un jours et demi pour atteindre notre objectif, s'il n'y a absolument aucun problème, bien entendu.
– Le temps n'est pas notre ennemi, Donatello, dit Leonardo. Que ce soit vingt-et-un, trente-cinq ou cent dix jours, ça n'a pas d'importance.
– Bien sûr que si, rétorqua Donatello. Plus nous mettrons de temps à abattre ces hommes, plus les risques augmenteront. Les Foots se rendront compte sous peu que nous sommes seuls à agir et ils sauront également que nous ne visons que la branche séditieuse. A partir de demain, les choses pourraient radicalement changer. Par exemple, nos cibles pourraient décider de quitter New York, ce qui nous compliquera la vie.
– Nous avons de toute façon des hommes à abattre dans quatre autres villes.
– Ce que tu peux être obtus, parfois.
Leonardo ne laissa pas passer la remarque.
– Surveille ton langage, prévint-il.
– Ah, ce n'est pas aussi facile de garder le contrôle quand Splinter n'est pas là pour appuyer tes décisions, n'est-ce pas ? fit remarquer Donatello.
– Je n'ai jamais demandé à être leader, rétorqua Leonardo. J'ai été éduqué pour diriger une équipe. C'était la décision de maître Splinter, ne l'oublie pas.
– Comme c'est pratique, railla Donatello. Le vieux rat n'est plus là pour nous donner sa version des faits.
– Ça suffit.
Donatello se tendit et recula même un peu. Il savait qu'il avait dépassé la limite depuis longtemps mais il s'obstinait. Leonardo ne comprenait pas pourquoi. Donatello avait changé, très bien, il pouvait l'admettre, mais ça allait trop loin. C'était comme si Donatello n'avait plus aucune retenue. Il disait tout ce qu'il pensait, sans filtre. Leonardo l'avait connu beaucoup plus retenu et effacé. Donatello avait toujours été l'éminence grise de l'équipe, en retrait par rapport à ses frères mais pas moins capable qu'eux. Il gérait à sa manière, depuis l'arrière, discrètement. Donatello avait souvent été celui qui les regroupait, celui qui avait de petites attentions pour chacun d'eux, celui qui maintenait l'intérêt des uns pour les autres. Celui que Leonardo avait en face de lui n'était plus ce Donatello-là.
Tant pis. Leonardo n'avait pas le temps d'attendre.
– Je te l'ai déjà dit et je te le répète : je regrette ce que je vous ai faits, dit Leonardo. Je le regrette sincèrement, Donatello, et j'essaye de réparer mes erreurs.
– Et les nôtres, renifla Donatello.
– Oui, les vôtres aussi. Leroy devait être rappelé à l'ordre avant que ça ne dégénère d'avantage.
– As-tu provoqué l'attaque des Chinois ?
– Non. C'était une coïncidence.
Donatello haussa un sourcil, ne croyant pas entièrement Leonardo.
– Le fait est que j'avais l'intention de le tuer de toute façon, expliqua Leonardo. Leroy n'aurait pas supporté être sous mes ordres alors que Kent est habitué à avoir un supérieur hiérarchique. Il peut être contrôlé.
– Et s'il y a bien une chose que tu adores par-dessus tout, c'est le contrôle.
Leonardo soupira, agacé par les petites remarques de Donatello.
– Et alors ? répondit-il. J'ai l'habitude de tout gérer pendant que mes trois frères vaquent à leurs occupations, sans se soucier du reste.
– Oh, des reproches, maintenant !
Leonardo sentit une pointe de colère le titiller. Etait-ce cela que Donatello espérait ? Voulait-il l'énerver pour lui prouver qu'il n'était pas capable de les diriger ? Raphael lui avait dit que Donatello avait tenté la même chose avec lui quelques semaines plus tôt. Tout ça parce que Donatello voulait de Michelangelo comme leader ! Seulement, Michelangelo ne voulait pas de ces responsabilités. Il les refusait parce qu'il savait qu'elles allaient modifier les relations entre ses frères et lui. Il ne serait plus jamais le petit dernier, l'insouciant Mikey qui pouvait se permettre de passer des heures devant les jeux vidéos ou à lire des comics. Etre leader de leur équipe signifiait gérer au quotidien les tensions entre les uns et les autres. C'était supporter l'isolement de Donatello et les colères de Raphael. C'était assurer leur survie, les distraire de la vacuité de leur existence, leur donner un but.
Mais tout cela nécessitait de l'humilité. Leonardo n'aurait jamais pu être le leader s'il s'était attendu à ce que ses frères remarquent ses efforts ou le remercient. Il fallait pouvoir endurer, recevoir les critiques, entendre les autres se plaindre sans leur répondre et surtout, surtout, ne jamais s'énerver. Ils n'avaient pas choisi leur condition, leur vie. Elle était comme ça et il fallait l'accepter, voilà tout. Leonardo ne pouvait pas passer ses nerfs sur ses frères juste parce qu'il trouvait sa vie vide de sens et injuste. Il devait s'astreindre à l'équilibre.
– Je cherche à restaurer notre famille, dit-il simplement. Est-ce si mal que ça ?
– Restaurer notre famille, répéta Donatello sur un air dédaigneux, vraiment ? Parce que ça a plus l'air d'être une tentative pour reprendre le pouvoir.
– C'est un moyen pour remettre de l'ordre entre nous, admit Leonardo, mais il y a d'autres manières de faire. Je veux l'unité de notre famille avant toute chose, Donatello.
Il ne le croyait pas, Leonardo le voyait bien. Donatello pensait que son frère n'était intéressé que par sa position de leader. Il n'avait pas spécialement tort. Leonardo comptait bien rester maître de la situation mais des changements s'étaient déjà opérés et il n'avait pas l'intention de les remettre en question. Raphael ne dépendait plus de lui pour son équilibre. Emma avait remplacé Leonardo aux yeux de Raphael. Leonardo en avait plaisanté avec Michelangelo mais ça n'en restait pas moins vrai : Emma faisait du bien au plus impulsif de ses frères. Elle pouvait aussi lui faire beaucoup de mal mais ça faisait partie des risques du jeu.
– Splinter était le garant de notre unité, répondit Donatello. Il est plus juste de dire qu'il nous y maintenait, par la force.
– Je sais et je ne désire pas appliquer ses méthodes. Je crois sincèrement que nous sommes capables de retrouver notre unité par nous-mêmes mais cela requiert de la bonne volonté de la part de tout le monde.
Donatello renifla.
– Nous devons nous concentrer sur ce qui compte réellement, insista Leonardo.
– Et qu'est-ce donc ?
– Nous sommes une famille, quoi qu'il advienne.
Donatello détourna légèrement la tête, les traits tirés.
– Ce n'est pas parce que nous sommes les quatre seuls représentants de notre espèce que nous formons une famille.
– Ça ne nous empêche pas d'être frères.
– Rien n'assure que nous soyons génétiquement reliés.
– Mais nous avons été élevés ensemble. Tous les souvenirs que nous avons en commun ont plus d'importance pour moi que les liens du sang.
Donatello soupira, agacé à son tour.
– Nous en avons fini pour cette nuit, dit-il en tournant les talons. Je rentre.
Leonardo hocha la tête même si son frère ne pouvait pas le voir et le laissa partir. Il détourna cependant les yeux avant que Donatello ne disparaissent dans les ténèbres des tunnels des égouts de New York.
Derek avait naïvement cru qu'avec des battoirs comme ses mains, il aurait été relativement facile de porter six hot dogs mais Alex avait demandé de la sauce en extra et elle dégoulinait de partout, ce qui rendait la mission périlleuse. Heureusement, il avait pu glisser les canettes de soda dans les poches de sa veste. Derek se dépêcha de rejoindre ses frères sur le banc faisant face à l'East River, dans le parc non loin de l'hôpital où séjournaient Emma, Kenedy et le dernier ajout à la famille : Clarice, sa nièce. Derek avait encore un peu de mal à y croire. Ça lui faisait bizarre d'être un oncle avant un père. Il avait toujours pensé qu'il serait le premier de la fratrie à avoir des enfants parce qu'il avait six années de plus qu'Alex mais son petit frère avait été plus rapide que lui. Derek ne s'en faisait pas vraiment. Ce n'était pas une compétition et il n'était pas pressé d'en prendre pour perpétuité.
Ses frères récupérèrent leurs hot dogs et leur soda avant que Derek ne puisse s'asseoir. Ils étaient un peu à l'étroit tous les trois sur le banc à cause de leurs carrures mais ils n'avaient pas vraiment le choix. Il faisait beau, c'était la pause déjeuner et des tas de gens profitaient du parc.
– Je déteste quand on fait l'escalier, grommela Liam avant d'attaquer son premier hot dog.
– 'fallait pas laisser Alex au milieu, lui répondit Derek.
– Je vois pas l'intérêt de déjeuner ensemble si c'est pas pour faire l'escalier, rétorqua Alex avec un grand sourire. Merci pour la bouffe, frangin !
– Je vous invite pas.
– C'est toi qui as le plus gros salaire, râla Liam la bouche pleine.
– Non, c'est monsieur l'entrepreneur.
– Vous êtes juste jaloux parce que je représente le rêve américain, ricana Alex. J'ai un business qui tourne bien, une merveilleuse épouse et une adorable petite fille qui rentre aujourd'hui à la maison avec sa maman.
– Parce que tu crois que les gens vont revenir au Lair après ce qu'il s'est passé ? demanda Liam.
– Bah, en fait, je suis passé ce matin pour de la paperasse et y'avait des tas de mots et de fleurs devant la porte, répondit Alex. Je me fais pas trop de souci.
– Les gent vont croire qu'il y a eu un mort...
– Ç'aurait pu, grogna Derek.
Il ouvrit sa canette rageusement et en but la moitié en quelques gorgées.
– Emma va bien, rappela Alex sur un ton plus sérieux.
– Ouais, jusqu'au jour où elle se fera tuer par un taré ou autre chose, reprit Derek.
Liam tripota nerveusement son hot dog et Derek lâcha un soupir. Il ne s'était pas attendu à croiser deux des membres du clan Hamato chez Emma, samedi soir, c'était d'ailleurs pour ça qu'il avait demandé à Liam de l'aider à dégager la cave avant que la police ne décide de prendre en compte les déclarations de Lars Cooper. S'il ne se trompait pas, ils étaient tombés sur Alpha et Bêta, les deux plus agressifs du lot. Ils s'en étaient bien sortis, compte tenu des circonstances et des propos de Derek. Il n'avait pas pu s'en empêcher. C'était leur faute, autant que celle d'Emma. Ils l'avaient encouragée à prendre des risques, pas qu'une fois, et ils avaient eu besoin de l'entendre. Ils ne faisaient pas partie du même monde qu'Emma, il fallait qu'ils le comprennent une bonne fois pour toute et qu'ils la laissent tranquille.
– Moi, je trouve ça plutôt cool, ce qu'elle a fait, reprit Alex.
Derek grinça des dents. Alex et sa fascination pour les super-héros !
– Ta sœur prend des risques inconsidérés et tu trouves ça bien ?
– Je le vois pas comme ça. Pour moi, Emma a eu le courage de se lancer là-dedans et elle a tout encaissé toute seule.
– Elle était pas toute seule, rappela Derek. Elle s'est tournée vers ces mutants.
– Ce qui est encore plus cool de mon point de vue, sourit Alex.
Derek se renfrogna. Ça ne servait à rien de chercher à ranger Alex de son côté. Il prenait toujours le partie d'Emma, même si elle avait tort.
– Franchement, dit Alex, je suis plutôt soulagé de savoir que c'est elle, le Singe Rouge. Ça explique beaucoup de choses dans son comportement de ces derniers mois et je préfère savoir qu'elle jouait les sentinelles masquées plutôt qu'autre chose.
– Oh oui, c'est tellement rassurant de savoir qu'elle a participé au massacre de la ligne G, railla Liam.
– C'était pas Emma, corrigea Derek. Elle ne tue pas, c'est pas son style.
– Va savoir, marmonna Liam. Je pense que tu peux facilement renier ton « style » quand t'es coincé dans un train avec des types qui veulent te faire la peau.
Alex donna une tape à l'arrière du crâne de Liam.
– Aie un peu confiance en ta petite sœur, renifla-t-il.
– Elle nous cache des trucs depuis des mois et tu viens nous parler de confiance ?
– Derek était au courant.
– Pas de tout, rappela Derek.
– Mais elle t'a dit qu'elle était le Singe Rouge, insista Alex, et t'as rencontré les tortues mutantes ! C'est peut-être pas toute la vérité mais ça représente beaucoup plus que ce qu'elle nous a dit à nous.
– Je serais volontiers resté ignorant, grommela Liam.
Alex lui donna un petit coup de coude, comme si Liam avait sorti une bonne blague.
– Sérieux, Alex, tu les as pas vues ! Elles...
– Ils, corrigea Derek.
– Ils sont énormes et plein de muscles partout et verts et ils ont des carapaces !
– En même temps, si ce sont des tortues...
– Et ça se voit qu'ils sont intelligents, insista Liam, ça se voit dans leurs yeux, dans la manière qu'ils ont de te regarder. Ils savent qu'ils peuvent te réduire en bouillie d'un coup de poing et je te jure que c'est pas agréable de le savoir aussi.
Derek ne pouvait qu'approuver. Les Tortues étaient peut-être plus petites qu'eux – quoi que Delta devait faire la taille de Liam, en fait –, elles n'en restaient pas moins impressionnantes. Derek n'avait vu Alpha que sur deux photos et une vidéo depuis qu'il s'intéressait à la faune des égouts de New York, il savait plus ou moins à quoi s'attendre mais la masse musculaire du mutant l'avait tout de même fait frémir d'angoisse. Bêta était plus fin, plus racé, mais n'en restait pas moins un mètre quatre-vingt de muscles et de carapace. Ils étaient forts, ils le savaient et faire usage de leur force ne les dérangeait pas.
« C'est également la nôtre », avait dit Bêta en parlant d'Emma. Derek froissa l'aluminium de sa canette en y repensant. Delta avait semblé vouloir mettre de la distance entre Emma et eux. Il lui avait en tout cas demandé de ne pas chercher à se rapprocher d'un certain Raphael – Derek avait l'impression que c'était le nom de l'individu Alpha, le plus dangereux du groupe, évidemment. Emma n'avait manifestement pas écouté ces conseils et elle s'était enfoncée un peu plus dans ce merdier, jusqu'à obtenir leur confiance – s'ils en étaient vraiment capables. Ils avaient pris des risques pour elle, pour préserver son identité secrète. Quelqu'un les avait prévenu et cette fois ça n'avait pas été Derek. Quelqu'un présent au Lair le samedi précédent avait aussi su pour le lien existant entre Emma et les Tortues. Le secret était éventé. De là à ce que quelqu'un utilise Emma pour atteindre les Tortues, il n'y avait qu'un pas et cette possibilité terrifiait Derek.
– N'empêche, reprit Alex pour couper court au silence qui s'était installé entre eux, je préfère qu'elle joue les sentinelles plutôt que de la voir se morfondre. Alors oui, elle s'en est pris plein la gueule ces derniers temps mais vous pouvez pas ignorer l'état d'esprit dans lequel elle est. Je préfère la voir comme ça, vivante et avec des points de suture, que le regard vide et apathique.
Derek ne put qu'approuver, même si ça l'ennuyait de l'admettre. Il avait récupéré Emma chez lui après sa sortie de l'hôpital en novembre dernier et elle avait fait la méduse tout l'hiver, dérivant de son lit au canapé le matin puis du canapé à son lit le soir. Il avait bien réussi à la traîner à la salle de sport de son commissariat mais elle n'avait repris le goût de l'entraînement qu'à partir du moment où l'idée de jouer les sentinelles avait germé dans son esprit. Là, elle avait recommencé à vraiment se reprendre, elle avait été plus sérieuse dans sa recherche de travail, elle avait même cherché un appartement. Ce stupide Singe Rouge avait tiré Emma de son trou. En chemin vers la sortie, elle avait croisé les Tortues et elles l'avaient aidée. Derek n'était pas sûr que l'état d'Emma soit permanent mais au moins n'était-elle plus l'ombre d'elle-même.
Ils finirent de déjeuner en silence et prirent ensuite la direction de l'hôpital. Alex et Liam partirent à la maternité pour aller chercher Kenedy et Clarice tandis que Derek montait retrouver Emma. Quand il entra dans la chambre, Emma était assise sur son lit, son sac à côté d'elle, balançant ses jambes comme une petite fille. Il y avait beaucoup de fleurs, de peluches et de cartes autour de son lit, envoyés principalement par des clients du Lair et des amis mais aussi par des admirateurs de la bande dessinée du Singe Rouge. Certains devaient penser qu'elle était effectivement la sentinelle qui avait inspiré le comics et ça dérangeait Derek. La police n'avait absolument rien trouvé chez Emma pour la relier à la sentinelle aussi sa sœur ne serait pas inquiétée par les autorités mais ce n'était pas une raison pour attirer l'attention sur elle. Ça n'étonnerait pas Derek si Sullivan décidait de faire surveiller Emma pendant un moment.
– Hey, lança Derek en frappant à la porte.
Emma sortit de ses pensées et sourit à son frère. Comme bien souvent, Derek sentit sa colère s'évanouir. Il avait déjà engueulé Emma dimanche et il aurait aimé en rajouter une couche mais les mots lui manquèrent.
– T'as vu le médecin ? demanda Derek en se rapprochant.
– Non, je l'attends, répondit Emma. Ça risque de te mettre en retard.
– Ça ira. J'ai pas envie de te laisser rentrer toute seule.
Emma sourit à nouveau, plus timidement cette fois. Derek vint s'asseoir à côté d'elle sur le lit et il la serra brièvement dans ses bras.
– Tu ramènes pas tout ça ? demanda-t-il en pointant les cadeaux.
– Non, j'ai pas envie, j'ai pas la place et c'est pas une bonne idée.
– Tiens, tu réfléchis, maintenant. C'est nouveau.
Emma lui donna un petit coup de coude dans les côtes. Derek s'absorba dans la contemplation des présents.
– Ils ont rien envoyé, dit Emma, si c'est ce que tu cherches.
– Qui ?
– Tu sais bien de qui je parle.
Derek renifla. Emma n'avait pas besoin d'une carte de bon rétablissement de la part des Tortues. Non seulement ç'aurait été idiot de leur part mais en plus ça n'aurait fait qu'encourager Emma sur une voie qu'elle devait quitter.
– T'as l'air déçu, grommela Derek.
– Non, pas spécialement. Je suis plutôt inquiète, en fait. J'ai paumé mon téléphone et ça pourrait leur apporter des problèmes.
– Tu devrais plutôt penser à toi, Emma. C'est eux qui t'apportent des problèmes, pas l'inverse.
– Hum, peut-être.
Emma n'approuvait à demi-mot que pour faire plaisir à Derek, il le savait. Elle ne voulait pas continuer cette conversation alors elle faisait semblant d'être d'accord. Derek préféra se taire et se résigna à attendre le médecin. Celui-ci arriva une dizaine de minutes plus tard avec un interne. Ils vérifièrent le pansement d'Emma, lui prescrivirent quelques antibiotiques, lui recommandèrent de voir un nutritionniste pour son problème de poids et ils repartirent sans même dire au revoir. Derek prit le sac d'Emma et ils se dirigèrent vers le service financier de l'hôpital. L'ardoise allait être salée cette fois à cause de l'opération. Derek ne savait pas vraiment comment Emma allait gérer ça. Elle avait obtenu des bourses pour ses études et avait heureusement échappé aux dettes jusque-là mais, cette fois-ci, c'était la bonne.
L'attente reprit, dans une ambiance beaucoup moins calme cette fois. Le service financier de chaque hôpital représentait l'Enfer sur Terre. Il y avait plus de drames et de détresse ici qu'aux urgences. Les visages étaient tirés, anxieux, fatigués, nerveux, parfois au bord des larmes et l'humeur n'était pas améliorée par les hurlements des enfants et les coups d'œil agacés des adultes. Derek était partagé entre l'envie de donner une médaille aux gens qui travaillaient ici pour les remercier de ne pas avoir pété un câble plus tôt et l'envie de leur cracher au visage parce qu'ils étaient les plus accessibles dans la longue chaîne inhumaine amenant à l'appauvrissement de tant de gens dont sa petite sœur allait très vite faire partie.
Derek avait un peu d'argent de côté, pas beaucoup mais suffisamment pour aider Emma. Il était sur le point de sortir son chéquier face à la dame qui les recevait lorsqu'elle leur annonça que tout était réglé.
– Comment ça, tout est réglé ? s'étonna Derek.
– Tout a été payé hier par virement bancaire, expliqua l'agent.
Elle tourna l'écran de son ordinateur pour leur montrer le solde. L'argent provenait du compte en banque d'Emma. Derek était sûr et certain qu'Emma n'avait pas autant d'argent sur son compte. Il échangea un regard avec sa sœur et ils pensèrent manifestement à la même personne. Delta.
Derek et Emma remercièrent l'agent et quittèrent l'hôpital un peu précipitamment, comme si quelqu'un allait se rendre compte du problème et les tenir pour responsables. Ils rentrèrent chez Emma par le métro. Derek descendit dans le studio avant sa sœur, juste au cas où une tortue géante squatterait encore mais il n'y avait personne, pas même à la cave. En revanche, le téléphone portable d'Emma l'attendait sur la table de la cuisine, sans un mot d'explication. Emma fut manifestement soulagée. Elle le déverrouilla, Derek regardant par-dessus son épaule, et ils constatèrent qu'il y avait deux messages sur sa boîte vocale laissés par des numéros inconnus.
– Je suppose que tu veux les écouter, marmonna Emma.
Derek hocha la tête et Emma ne protesta pas. Elle appela la boîte vocale. Le premier message avait été laissé deux jours plus tôt, à cinq heures et demie du matin. Derek reconnut la voix de Bêta, même s'il ne se présenta pas. Il disait en substance qu'ils avaient dû effacer certaines informations sur le téléphone d'Emma et qu'ils avaient tous changé de numéros mais qu'elle obtiendrait les nouveaux si elle le désirait. Le message se terminait sur un « nous devons discuter de certains points » que Derek n'apprécia pas du tout.
Le second message avait été laissé environ une heure après le premier. Il commençait par un silence de plusieurs secondes puis la voix rocailleuse d'Alpha se fit entendre. « Je suis désolé », disait-il. « C'est pas que j'ai pas pu venir te voir à l'hôpital, c'était faisable, mais je voulais pas traîner nos problèmes là-bas. » Un nouveau silence de quelques secondes puis un « tu me manques » mit un terme au message. Le ton indiquait clairement qu'Alpha, non, Raphael, souffrait de la distance entre lui et Emma. Derek glissa un coup d'œil à sa petite sœur. Elle souriait avec tendresse et soulagement. Derek se résigna. Emma n'allait pas rentrer au Kansas.
