Till Kingdom come

Chapitre 53

When you have to shoot, shoot, don't talk

La lame aurait dû se planter juste entre ses deux yeux. La vitesse était bonne, l'angle parfait et l'opportunité trop belle pour être vraie. Le ninja avait eu parfaitement raison de tenter son coup mais c'était manifestement la première – et dernière – fois qu'il combattait contre le clan Hamato et il ignorait qu'une tortue mutante bien entraînée était plus rapide qu'un humain. Donatello plongea sur le côté suffisamment tôt pour éviter le couteau. Il profita de l'ouverture dans la garde du ninja qui l'attaquait pour glisser son bâton contre son torse, se tourna et entraîna l'homme dans le mouvement, le plaquant contre le mur humide de la galerie où ils se trouvaient. D'une clé de main, Donatello le désarma puis lui brisa la nuque. Le couteau tomba au sol dans un tintement métallique.

Donatello sentit comme un picotement sur sa tempe. Personne aux environs. Il s'autorisa une petite vérification et toucha la plaie. Ses doigts étaient couverts de sang – et son bandana souffrait lui aussi d'une coupure. Un coup d'œil au couteau, par terre, lui confirma l'origine de la blessure. Donatello soupira, agacé. Il pouvait s'habituer à être moins facile à vivre qu'avant mais il avait tendance à être moins attentif ces derniers temps. En cinq nuits, il avait récolté plus de blessures que durant toute l'année précédente – ceci dit, il n'était pas beaucoup sorti l'année précédente alors c'était un peu normal.

Donatello abandonna le cadavre dans la galerie – comme si ça avait la moindre importance – et sortit son téléphone pour appeler Leonardo. Ils s'étaient séparés un peu plus tôt après être tombé sur une cinquantaine de Foots lors de leur rendez-vous avec leur deuxième cible de la nuit. Ils avaient entraîné les ninjas dans les égouts pour avoir l'avantage du terrain et ça avait plutôt bien fonctionné. Cependant, tous les Foots savaient que Leonardo était plus dangereux que Donatello, ce qui avait provoqué une inégalité dans la répartition de leurs assaillants. Donatello s'était retrouvé avec dix-sept ninjas sur la carapace. Ils avaient naïvement cru que ce serait suffisant pour l'avoir.

Leonardo décrocha juste avant que l'appel ne soit redirigé vers la messagerie.

– Je suis un peu occupé, prévint-il.

Donatello pouvait entendre le tintement de l'acier contre l'acier. Il n'avait pas vraiment envie de proposer son aide à son frère mais il le fit tout de même, par habitude, par devoir aussi.

– Merci mais j'ai presque fini.

Un hurlement de panique entrecoupé de « mon bras, mon bras ! », le son mou d'une gorge tranchée puis des gémissements d'agonie. Leonardo maîtrisait manifestement la situation.

– On arrête là pour ce soir ? demanda Donatello.

– Oui, ça ne sert à rien de continuer.

Donatello lui avait bien dit que les Foots allaient se rendre compte de ce qu'il se passait. Certes, ils avaient mis plus longtemps que prévu mais peut-être Karai les aidait-elle depuis son trône – ou son bureau mais Donatello l'imaginait facilement assise sur un trône fait de l'entassement des cadavres de ses ennemis, buvant une coupe de leur sang frais dans un crâne surmonté d'une petite ombrelle en papier. Il n'aurait pas dû regarder Le Silence des Agneaux avec Michelangelo cet après-midi au lieu de s'entraîner.

– Il va falloir qu'on revoit notre stratégie pour la prochaine nuit.

Leonardo approuva d'un « hum hum » que l'effort déformait légèrement. Il y eut le bruit d'un corps percutant un conduit métallique puis un cri de surprise – un sabre bien aiguisé ne faisait pas vraiment mal quand il transperçait un corps. Le cadavre s'affaissa peu après. Il y eut des grésillements sur la ligne.

– ...atello ? Tu... tends ?

Donatello jeta un coup d'œil suspicieux aux alentours alors que l'appel était coupé. Personne. L'écran de son téléphone indiquait qu'il n'y avait plus de réseau. Donatello sourit pour lui-même. Les Foots avaient déjà essayé – et réussi – à pénétrer son système de télécommunication mais Donatello avait amélioré ses programmes d'encryption depuis. Le seul point faible du système était le réseau en lui-même, les centaines d'antennes et de routeurs que Donatello avait installés au fil des années dans les égouts pour pouvoir utiliser leurs téléphones même dans ces souterrains. Quelqu'un avait eu l'idée de s'attaquer au matériel – enfin ! Donatello rangea son téléphone portable à présent inutile dans sa pochette et se remit en route vers la pointe sud de Manhattan.

Bob ne l'accueillit pas lorsqu'il arriva au vaisseau. Donatello tiqua mais laissa passer – que pouvait-il y faire, de toute façon ? Il emprunta les couloirs jusqu'aux quartiers d'habitation, posa son bâton contre la petite table où des piles de livres menaçaient de s'écrouler dans sa chambre encombrée, abandonna sur son lit ses protections et sa ceinture puis se dirigea vers la salle de bain qu'ils avaient improvisée. Raphael avait bricolé une douche avec un vieux tuyau rafistolé et une bouteille percée mais le système n'était pas parfait. La pression laissait à désirer or Donatello adorait quand il pouvait la sentir contre sa peau épaisse et sa carapace. Les légères vibrations qui résonnaient en lui avaient la merveilleuse capacité de le soustraire à ses pensées. Pendant un bref instant, Donatello pouvait avoir la tête vide et simplement apprécier l'eau chaude et le calme – choses rares quand on avait trois frères.

La douche bricolée était frustrante. Elle permettait de se laver, ce qui correspondait à la fonction première d'une douche, mais la bouteille percée sautait dès qu'il y avait trop de pression, provoquant immanquablement une inondation dans la salle d'eau. Elle n'était pas faite pour des usages terriens. Le peuple de Bob préférait les jets de vapeur brûlante sous pression pour se décrasser. Donatello avait essayé et n'avait pas du tout apprécié. En prime, la salle avait des murs poreux qui absorbaient la vapeur d'eau au fur et à mesure. Dès qu'ils prenaient une douche, ils se retrouvaient à patauger dans dix centimètres d'eau sale et il fallait des heures pour qu'elle soit évacuée.

Il n'y avait plus de savon. Donatello regarda autour de lui au cas où le petit bloc blanc aurait décidé de se cacher mais il dut rapidement se rendre à l'évidence : il n'y avait tout simplement plus de savon. Il soupira, agacé. C'était l'un de ces produits qu'ils ne trouvaient que très rarement dans les poubelles des supermarchés et qu'ils devaient généralement acheter via Internet. Ils n'avaient commencé à en utiliser que lorsqu'April était entrée dans leur vie. Elle avait eu la gentillesse de les héberger après la disparition de Splinter suite à l'attaque des Mousers, douze ans plus tôt, et elle les avait introduits à son « bon ami le savon ». Ils étaient habitués aux ordres aussi n'avaient-ils pas fait de difficultés, à l'époque, mais Donatello avait beaucoup à redire sur cette idée à présent. D'abord, ils vivaient dans les égouts et se salissaient en permanence. Se laver tous les jours était une perte de temps. Ensuite, leur système immunitaire était particulièrement efficace, certainement à cause du mutagène. Combien de fois s'étaient-ils coupés sur un vieux bout de métal dans les égouts sans s'inquiéter des infections ? Ils ne nettoyaient leurs plaies que si elles provenaient de l'arme d'un ennemi, à cause des possibles poisons, et il valait alors mieux utiliser de l'eau oxygénée. Enfin, ils étaient des ninjas, ils devaient se fondre dans leur environnement or les égouts de New York ne sentaient ni la fraise, ni le pin marin, ni l'eucalyptus. Bref, il n'avait pas besoin de savon.

Il n'avait d'ailleurs pas besoin de prendre une douche pour autre chose que rincer le sang de ses ennemis. Donatello sortit de sous le jet et coupa l'alimentation en eau avec la grosse pince en métal que Raphael avait utilisée en attendant d'installer un robinet. Comme son frère n'était pas resté longtemps au vaisseau, il n'avait pas pris le temps de terminer l'installation de la douche. C'était typique de Raphael. C'était un passionné qui s'intéressait brièvement aux choses. Un jour, il s'enflammait pour la mécanique, le suivant pour un bouquin et ainsi de suite. Donatello était réellement surpris que sa petite amourette avec Emma dure depuis plus d'un mois. Raphael aurait dû se désintéresser d'elle voilà bien longtemps, non seulement parce que c'était dans son tempérament mais aussi parce que c'était en contradiction avec tout ce qu'il était. Un ninja ne devait pas avoir d'attache autre que son jônin, Leonardo en l'occurrence depuis la mort de Splinter. Et puis Raphael était une tortue mutante, bon sang ! Comment pouvait-il plaire physiquement à une humaine ? Il était vert et difforme et bardé de cicatrices, sans parler de sa carapace et de tout le reste !

Donatello donna un coup de poing dans le mur. Espérait-il vraiment se voiler la face encore longtemps ? Il ne faisait que dissimuler sa frustration en démontant le cas de Raphael parce que les mêmes arguments s'appliquaient à lui-même – plus ou moins. Donatello était peut-être même dans une situation bien plus désespérée à cause de son comportement plus froid et distant par rapport aux humains. Il se protégeait d'eux en ayant une attitude reptilienne, il les maintenait derrière les murs qui garantissaient sa sécurité. Si les humains ne l'aimaient pas, il n'y aurait pas d'attache et Donatello n'avait alors pas à se soucier d'être blessé par eux. Il n'avait qu'à maintenir un statu quo, un no man's land entre eux et lui. En théorie, c'était plutôt facile à réaliser. Il n'avait pas à beaucoup se forcer pour créer de la distance entre les rares humains qu'il connaissait et lui. D'une part, il détestait les contacts physiques. De l'autre, eh bien son apparence facilitait les choses.

Comment avait-il pu se faire avoir de la sorte ? Comment avait-il pu tomber amoureux d'April ? C'était idiot, dangereux, irrationnel.

– C'est parce qu'elle se comporte avec toi comme avec n'importe qui.

Donatello sursauta en entendant sa propre voix dans son dos. Bob. Bob avait repris son apparence. Ç'aurait pu être pire, décida Donatello. Il aurait pu prendre celle d'April.

– Pour que tu fuies à l'autre bout de la ville ? Je sais ce qu'il se passe dehors, Donnie, et je n'ai pas envie de t'exposer à davantage de dangers.

– Trop aimable, renifla Donatello.

De toute façon, Bob pouvait l'empêcher de sortir en bouclant le vaisseau. Ils étaient à sa merci dans cette antiquité. Bob avait décidé de les protéger mais il pouvait aussi les tuer. Donatello le savait parfaitement.

– Mais je ne vais pas vous faire du mal à cause d'une petite contrariété, soupira Bob en faisant la moue. Il a fallu deux milles cent soixante-quinze de vos années pour que quelqu'un découvre mon existence. Même en convertissant dans mon système de mesure du temps, ça reste une très, très longue période sans voir personne. Tu es important pour moi, Donatello, et tes frères sont importants pour toi.

– Tu n'as plus besoin de nous pour te distraire, dit Donatello en se tournant vers l'hologramme. Après tout, tu as terminé nos copies il y a longtemps.

– Je ne dis pas le contraire mais disons que ces copies ne sont que des lots de consolation. Si vous disparaissez, et vous disparaîtrez un jour ou l'autre, j'aurais quand même un peu de compagnie jusqu'à ce que le réacteur explose.

D'après les calculs de Bob, le vaisseau avait encore une autonomie d'environ deux milles ans dans les conditions actuelles d'utilisation du réacteur. Il était difficile d'imaginer ce que représentaient deux milles années de solitude, même pour Donatello. Sa vie durerait une centaine d'années, peut-être plus, il n'en savait pas grand chose et il fallait supposer que tout se passerait bien d'ici là. Ce n'était pas comparable à ce que Bob traversait. Il approchait l'immortalité d'un point de vue humain, même s'il connaissait avec précision le jour et l'heure de sa mort programmée.

– Je te suis reconnaissant de m'avoir trouvé, avoua Bob en baissant les yeux. Notre rencontre aura été brève mais elle a illuminé mon existence.

– Tu dis ça comme si j'étais déjà parti.

– Tu ne vas pas rester ici pour toujours. Une fois le problème des Foots réglé, tu retourneras habiter avec tes frères.

– C'est ce qu'on verra.

Bob leva les yeux au plafond et secoua un peu la tête, amusé, comme s'il devait supporté les propos erronés d'un enfant trop sûr de lui. Donatello croisa les bras sur son plastron, vexé.

– Ça fait des jours que tu ne t'aies pas montré, lui reprocha-t-il.

– Tu n'as plus besoin de moi, répondit Bob en haussant les épaules.

– Bien sûr que si.

Bob força un sourire. Il savait que c'était un mensonge aussi sûrement que Donatello. L'hologramme prit une inspiration dont il n'avait pas besoin et se composa un air plus taquin.

– Or donc, tu as les mêmes faiblesses que Raphael, lança-t-il avec un sourire narquois.

– Je ne vois pas de quoi tu parles, grogna Donatello en se raidissant.

– Je n'ai qu'une image composite de cette Emma parce qu'elle n'est jamais venue jusqu'ici, continua Bob comme si Donatello n'avait rien dit, mais il m'apparaît assez clairement à travers vos esprits qu'elle se comporte avec Raphael comme avec n'importe qui. Vous êtes tous très sensibles sur ce terrain-là.

– Elle lui donne de faux espoirs.

– D'après Michelangelo, elle est amoureuse et je peux t'assurer que la réciproque est vraie.

– Pas besoin de lire dans les pensées pour savoir ça, grommela Donatello. Raphael se comporte comme un imbécile. Pas que ça change beaucoup, tu me diras...

– Par contre, toi, tu n'as pas changé, sourit Bob.

– Ah non ? grinça Donatello. Il me semblait pourtant que je portais sur les nerfs de mes frères, récemment.

Bob lui admit le point d'un petit mouvement de la tête accompagné d'un sourire amusé. Donatello détourna les yeux.

– Est-ce que tu peux arranger ça ? demanda-t-il.

– Arranger quoi ? s'étonna Bob. Il n'y a rien à arranger. Tu es toujours toi-même.

– Je ne me sens plus moi-même, confessa Donatello.

Il se faisait parfois peur lorsqu'il réfléchissait. Il ne poussait pas aussi loin ses réflexions, avant. Par exemple, il lui était autrefois intolérable de penser au sacrifice de l'un de ses frères pour préserver les intérêts du groupe, pourtant l'idée lui avait traversé l'esprit quand Leonardo leur avait dit avoir rencontré Karai – cet idiot ! Comment pouvait-il sympathiser avec l'ennemi ainsi ? Elle aurait pu lui tendre un piège, le capturer et lui faire n'importe quoi ! Leonardo aurait alors représenté une brèche dans leur sécurité déjà précaire. Il aurait été logique de le tuer pour le faire taire s'ils avaient été dans l'incapacité de le secourir. Donatello y avait pensé, froidement, comme à des dizaines d'autres scenarii possibles. Il avait pensé tuer son frère et il aurait dû se sentir coupable pour ça.

– Bien sûr que tu es toi-même, reprit Bob. Tu es juste un peu plus rugueux qu'avant. C'est toi, ça a toujours été toi derrière les remparts que tu t'étais construits, c'est juste que tu t'exprimes plus librement maintenant. Et c'est une bonne chose.

– J'ai l'impression d'être le putain de Terminator, grogna Donatello en s'appuyant contre le mur.

– Au moins, il est efficace.

Donatello renifla. Le Terminator était efficace, effectivement. Il retira son bandana sans défaire le nœud et tira sur le tissu pour le déchirer à l'endroit où il avait été abîmé plus tôt. Donatello se détacha ensuite du mur pour aller dans sa chambre, récupéra ses protections, son harnais et son bâton puis remplit son sac avec du matériel récupéré ici et là dans les différentes pièces. Bob ne l'avait pas suivi, sachant pertinemment ce qu'il allait faire de toute façon. Donatello mit son sac en travers de sa carapace et se dirigea vers la sortie du vaisseau, son bandana à la main. Il était temps d'être efficace.


April se réveilla alors qu'il faisait encore nuit. L'horloge indiquait cinq heures trente-neuf. C'était le genre d'heure qui ne permettait pas de se rendormir avant que le réveil ne sonne. April maugréa pour elle-même et se retourna, agrippant son oreiller comme si c'était une bouée de sauvetage. Elle avait rêvé de Stockman. Ça lui arrivait souvent quand elle était préoccupée à cause des Tortues. C'était par cet homme qu'elle les avait connues, après tout. Sans ses garçons, elle aurait été broyée par les petits robots excavateurs que Stockman appelait les Mousers. April ne supportait pas les robots depuis ce temps-là – elle avait même donné à Michelangelo le robot ménager que Robyn lui avait offert pour un Noël sous prétexte que ça lui faciliterait la vie. April préférait découper et hacher ses légumes à la main plutôt que d'utiliser une de ces machines.

De toute façon, elle ne cuisinait pas beaucoup depuis qu'elle avait créé son entreprise. Elle rentrait plus tard que Casey et c'était généralement lui qui se chargeait du dîner. April gérait le petit-déjeuner et l'approvisionnement. Quand ils étaient tous les trois à l'appartement pour le week-end, ils cuisinaient ensemble ou bien c'était à celui qui avait envie de s'y coller. Pour ça, April avait de la chance. Elle avait des amies qui travaillaient et se tapaient toutes les corvées à la maison tout en devant être sexuellement désirables pour leur compagnon. Casey en faisait plus qu'elle à l'appartement, même si certains domaines lui étaient interdits – comme le linge, par exemple. Quant au sexe, April n'avait pas besoin d'être dans des tenues affriolantes et pomponnée pour que Casey la trouve attirante. Il la préférait même « au naturel », en français dans le texte.

Cinq heures quarante-deux. April soupira et se résigna à se lever. Elle attrapa sa culotte par terre et passa une robe de chambre avant de sortir de la pièce sur la pointe des pieds. Casey dormait généralement jusqu'à sept heures, ce n'était pas la peine de le priver de plus d'une heure de sommeil. D'ailleurs, il en avait besoin après la nuit précédente, pensa April en souriant jusqu'aux oreilles. Elle s'enferma dans la salle de bain et rectifia ses sourcils pendant que l'eau de la douche chauffait. Comme ils étaient au dernier étage d'un vieil immeuble, il fallait un certain temps pour obtenir de l'eau chaude. Ils auraient pu investir dans un chauffe-eau juste pour leur appartement mais ils avaient remplacé celui de l'immeuble il y a cinq ans alors autant en profiter.

April profita de la douche pendant de longues minutes après s'être lavée, restant sous le jet juste pour le plaisir de le sentir sur le sommet de son crâne. April se décala un peu pour que le jet pointe directement sur ses reins et elle se cambra pour apprécier les chatouillis. Il ne fut pas difficile d'imaginer les mains de Casey enserrant sa taille, les pouces massant ses lombaires. Le souvenir de la nuit précédente réveilla son bas-ventre. April jeta un coup d'œil au loquet de la porte par le petit espace entre le mur et le rideau de douche puis glissa sa main entre ses cuisses. Que dirait Casey s'il la trouvait dès le réveil en train de se masturber en pensant à lui ? April l'imagina entrer dans la salle de bain et la voir se caressant. Casey resterait un instant à la porte, les yeux grands ouverts, puis un sourire viendrait illuminer son visage endormi. Il fermerait la porte doucement, lui ferait un petit strip-tease en retirant le pantalon de jogging qu'il portait la nuit, puis viendrait la rejoindre sous la douche, dans son dos. Ses grandes mains se poseraient d'abord sur ses épaules qu'il embrasserait doucement puis glisseraient le long de son dos pour se poser sur ses hanches. Il se collerait à elle pour qu'elle puisse sentir l'effet qu'elle lui faisait, l'embrasserait dans le cou, sur la joue mais lui refuserait les lèvres – autant jouer un peu. Casey se baisserait alors, parsemant son dos de baisers légers jusqu'à être à genoux. Là, les choses sérieuses pourraient commencer.

– Euh... April ?

April sursauta et se retint de justesse de crier en entendant la voix de Donatello – au meilleur moment, évidemment ! Elle coupa le jet d'eau et se couvrit du rideau de douche opaque avant de jeter un coup d'œil en direction de la petite fenêtre au-dessus des toilettes. Elle était ouverte mais il n'y avait personne.

– Donnie ? appela April.

– Je suis là, répondit-il.

Sa voix venait de derrière le mur.

– Je voulais m'assurer que ce n'était pas Shadow sous la douche, expliqua Donatello. Ç'aurait été particulièrement déplacé d'entrer à ce moment-là.

– Parce que ça ne l'est pas si c'est moi sous la douche ? grommela April.

– Oh, si, bien sûr que si. C'est pour ça que je ne suis pas entré. Mais finis, je t'en prie. Il fait encore nuit.

April eut un petit rire jaune – non, elle n'allait pas finir ce qu'elle était en train de faire avec Donatello juste à côté. Le ninja, plus prévenant que ses frères, referma la fenêtre pour préserver son intimité. April attrapa la première serviette qui lui tomba sous la main et se sécha derrière le rideau de douche. Elle enfila ensuite sa culotte ainsi que sa robe de chambre puis rouvrit la fenêtre pour y passer la tête. Donatello attendait sagement, accroché à l'échelle de secours d'une main, une boîte de donuts dans l'autre et son sac de sport en travers de la carapace. Il ne portait pas son masque et April vit une coupure en diagonale à quelques centimètres de son œil gauche. Ce n'était pas sa seule blessure récente. Donatello était couvert de coupures à divers stades de cicatrisation. Dure semaine pour une tortue ninja.

– Tu peux me tenir ça, s'il te plaît ? demanda Donatello en lui tendant la boîte.

April hocha la tête en l'attrapant et se recula pour laisser entrer Donatello. Il avait un peu de mal à passer par cette fenêtre depuis quelques années mais il s'obstinait à n'utiliser que celle-ci. Les habitudes avaient la vie dure. April lui rendit la boîte.

– Je vais m'habiller. Tu nous fais du café ?

– Avec plaisir, répondit Donatello. Mike a fini le dernier paquet avant-hier et j'en suis réduit à boire du thé en sachet.

– C'est intolérable, concéda April en lui donnant une petite tape de réconfort sur le bras.

Donatello lui rendit un sourire puis la dépassa pour se diriger vers la cuisine. April retourna en vitesse dans sa chambre et enfila une culotte propre, des jeans, un soutien-gorge et une chemise rose – ça irait bien pour la journée, elle n'avait aucun rendez-vous. Elle se sècherait les cheveux et se maquillerait plus tard. Donatello ne resterait pas longtemps de toute façon. D'habitude, il allait se coucher vers cette heure-là, bien qu'il lui arrivât de passer une « nuit blanche » sur un de ses projets, en particulier quand April lui envoyait des bouts de code à déboguer. Donatello était capable de tout planter pour l'aider. April essayait de ne pas avoir trop recours à lui quand elle était en difficulté dans son travail – elle avait des employés payés pour ça, après tout – mais c'était parfois nécessaire. Elle rétribuait toujours ses heures de travail et Donatello râlait immanquablement parce que « ce n'était pas difficile ». April soupçonnait Donatello de donner cet argent à Michelangelo pour les pizzas qu'il amenait lorsqu'il passait récupérer ses comics.

En vérité, Donatello n'avait pas besoin des quelques dollars qu'April lui donnait pour avoir de l'argent. Elle le suspectait depuis longtemps d'utiliser Internet à des fins pas forcément très avouables. Donatello en était largement capable. Il avait toujours eu une certaine fascination pour l'électronique et l'informatique et il pouvait apprendre un langage dans la nuit pour aider April le lendemain. L'informatique était logique, bien ordonné et répondait à des lois fixes. Donatello ne pouvait qu'aimer ce petit monde bien sécurisé et si confortable pour quelqu'un comme lui qui avait besoin de certitudes. L'Internet lui permettait aussi d'apprendre et c'était l'un de ses autres dadas. Donatello parlait couramment une vingtaine de langues vivantes, trois mortes et quatre imaginaires – il fallait l'entendre parler le quenya et Michelangelo lui répondre en khuzdul. Il passait le plus clair de son temps à traîner sur le Net à la recherche de nouveauté, d'après ce qu'April savait, et s'ennuyait beaucoup consécutivement. Rien n'était vraiment un défi pour Donatello. C'était vraiment du gâchis que quelqu'un d'aussi brillant que lui soit condamné à vivre dans les égouts.

Ça ne l'empêchait pas d'être un peu bizarre, parfois. Donatello était accroupi devant le plan de travail où se trouvait la cafetière et regardait avec attention le café couler lorsqu'April arriva dans la cuisine. Il semblait absorbé par les gouttes de liquide noir. April se souvint avec émotion de la première fois qu'elle avait laissé Shadow seule avec Donatello le temps d'aller aux toilettes. Il était passé pour récupérer un colis qui était arrivé chez elle et il s'était retrouvé à expliquer le principe de lixiviation à une petite fille de trois ans qui n'en avait strictement rien à faire.

– Ta cafetière est entartrée, prévint Donatello sans lâcher des yeux le café.

– Ah oui ? Tu arrives à le voir ?

– Non, ça s'entend.

Qui eut cru qu'une tortue puisse avoir l'ouïe aussi fine ? se demanda April en sortant des tasses d'un placard – elle en avait de très larges pour les garçons. Lorsqu'elle se retourna, Donatello était déjà assis à table et ouvrait la boîte de donuts. April s'assit à son tour et tapa dans la boîte, sans oublier de remercier Donatello au passage.

– Qu'est-il arrivé à ton bandeau ? demanda April.

– C'est à propos de ça que je suis venu te voir, répondit Donatello.

Il ouvrit son sac de sport par terre pour en sortir ledit bandeau. Il était taché de sang et d'autres trucs dont April ne voulait pas connaître la provenance et surtout tranché – ou déchiré ? difficile à dire.

– Pourrais-tu le réparer, s'il te plaît ?

– Ah, c'était pour ça, les donuts, comprit April en se léchant un doigt.

Donatello lui sourit d'un air coupable. S'il y avait un travail de couture un peu délicat à réaliser, c'était Leonardo qui s'y collait mais April avait cru comprendre qu'il y avait quelques tensions entre Donatello et son frère – et ses frères, plutôt. Il ne pouvait pas demander à Leonardo de s'occuper de ça et le bandeau avait certainement trop de valeur aux yeux de Donatello pour qu'il se risque lui-même à quelques essais.

– Bien sûr, reprit April. Si tu peux attendre jusqu'à ce soir, j'irais chercher du fil violet pendant la pause déjeuner et je le réparerais à la machine à coudre en rentrant du travail.

– Je peux dormir sans, concéda Donatello.

Il se leva pour remplir les tasses de café, mit cinq morceaux de sucre dans la sienne puis ils burent la première gorgée en silence, l'appréciant chacun à leur façon.

– J'ai des paquets de café dans le placard, si tu veux, proposa April.

– Merci mais je me dois de refuser, répondit Donatello.

Ils avaient établi il y a longtemps déjà qu'ils ne pouvaient pas venir « emprunter » des choses à April dès qu'il leur manquait quelque chose. Ça avait été une sage décision à l'époque. Cependant, le refus ne gêna pas April. Elle avait proposé de bon cœur le paquet de café mais elle appréciait aussi que Donatello respecte leur vieil accord. Donatello était celui qui respectait le plus sa vie privée. Il ne s'en mêlait pas, contrairement à ses frères qui avaient tous une curiosité plus ou moins poussée envers la normalité d'April. Donatello considérait que ça ne le regardait pas – il avait une notion plus précise de la définition du mot « privé » que ses frères. Ça ne l'avait pas empêché de blesser Casey il y a quelques semaines et de se montrer désagréable avec lui par la suite mais April pouvait comprendre, voire passer l'éponge. Elle lui en voulait toujours un peu d'avoir utilisé Casey comme un outil pour démontrer sa théorie à Raphael. C'était stupide. On n'expliquait pas les choses à Raphael, on les lui montrait et ça suffisait pour qu'il les intègre. April se demanda un instant si Emma appliquait aussi cette méthode.

Donatello haussa un sourcil en réponse au sourire mal dissimulé d'April.

– Je pensais à un truc, c'est tout, lui dit-elle.

– Quoi donc ?

– Je ne suis pas sûre que tu aies envie d'en entendre parler.

– Ah, eux, grommela Donatello derrière sa tasse.

April eut un sourire gêné.

– Ils m'agacent particulièrement parce que je suis jaloux, continua Donatello.

April en lâcha presque sa tasse de surprise.

– Pardon ? Tu es... jaloux ?

– Est-ce si difficile que cela à imaginer ? demanda Donatello.

– Absolument, répondit April sans hésitation. Tu es toujours si distant avec tout le monde que je ne pensais pas t'entendre dire ça un jour. Oh et par pitié, dis-moi que tu es au courant des précautions à prendre, je n'ai pas du tout envie d'avoir cette conversation avec toi, pas de si bon matin...

Cette conversation ? répéta Donatello en haussant un sourcil.

Il se retenait de sourire aussi April lui rendit un regard noir. Donatello savait très bien de quoi elle voulait parler, il ne faisait que la taquiner. Ça, c'était inhabituel. Donatello plaisantait rarement. Ceci dit, c'était moins surprenant que de savoir qu'il était jaloux de la relation entre Raphael et Emma. April se demanda si Donatello appréciait aussi la jeune femme. Non, c'était impossible. Il n'avait pas beaucoup parlé pendant leur dernier week-end à Northampton mais, la plupart du temps, ça avait été pour critiquer Emma. Donatello était-il jaloux d'elle parce qu'elle lui piquait son frère ? Il n'était pourtant pas particulièrement proche de Raphael.

– Je suis jaloux de ce que Raphael vit, expliqua Donatello avant d'avaler une gorgée de café.

Parfois, Donatello faisait un peu peur à April. Il la connaissait suffisamment pour pouvoir prédire son raisonnement et Donatello tapait souvent juste. C'était désagréable.

– Et Bob ? demanda April.

Elle s'était soudainement souvenue de ce Bob. Raphael l'avait qualifié de psychopathe et avait parlé d'histoires de tordus. Ça n'aurait pas étonné April que Raphael soit un brin chatouilleux sur le sujet de l'homosexualité. Casey n'était pas non plus à l'aise avec ça et ils avaient tous les deux des idées très arrêtées sur la masculinité.

– Bob ? répéta Donatello.

Il était manifestement surpris qu'elle amène le sujet sur le tapis. Donatello ne pouvait pas tout prévoir, après tout.

– Oui, reprit April. Ça fait un moment que je me demande qui c'est.

– Personne, répondit Donatello en haussant les épaules.

– Allez, ne fais pas le timide avec moi, le taquina April.

– Je ne fais pas le timide, Bob n'est personne. Ce n'est ni un humain ni un mutant. En fait, il n'est même pas vivant.

April ouvrit de grands yeux. D'accord, elle ne s'était pas attendue à ça.

– Tu es devenu nécrophile pendant que j'étais à Northampton ? hésita-t-elle.

– Non, pas du tout, la rassura Donatello. Bob est... Je l'utilise pour évacuer de la pression quand j'ai envie de...

Ça, ce n'était pas quelque chose dont April voulait connaître les détails. Donatello le remarqua et détourna les yeux.

– Quand j'en ressens le besoin, corrigea-t-il. On peut dire qu'il a une certaine influence sur moi. Disons que j'ai du mal à le chasser de mon esprit.

– Donc tu penses beaucoup à lui, comprit April.

– Non, j'ai du mal à le chasser de mon esprit comme dans « il lit dans mes pensées ». Et j'aime plutôt ça parce que c'est facile de communiquer avec lui et il peut voir des choses en moi que j'ai inconsciemment décidé d'ignorer.

– Mais c'est qui, ce type ? Le professeur Xavier ?

– L'intelligence artificielle d'un vaisseau spatial enterré sous New York, en fait, répondit Donatello avec tout le sérieux du monde.

– Je... ne m'attendais pas à ça, admit April.

Donatello lui sourit, un peu gêné. Il se cacha derrière sa tasse. April comprenait un peu mieux pourquoi il était jaloux de Raphael. Emma était une personne réelle, pas un programme informatique. Bon sang, ça n'avait aucun sens, se rendit compte April. Elle avait l'impression d'être retournée douze ans en arrière, quand infiltrer une base secrète extraterrestre dans New York et se faire téléporter à l'autre bout de la galaxie faisait partie du quotidien des Tortues. Un vaisseau spatial sous New York ? Vraiment ?

Elle avait besoin d'une deuxième tasse de café. April se leva pour aller jusqu'à la cafetière. Elle entendit Donatello se lever derrière elle et April se retrouva dans son ombre. Il lui prit doucement sa tasse des mains pour la poser sur le plan de travail. April se tourna pour se voir coincée contre le meuble. Donatello n'avait pas l'air menaçant mais il était tout de même déterminé. A quoi ? Ça restait à découvrir mais April n'avait pas vraiment envie de savoir.

– Je t'aime, dit Donatello.

April resta sans voix. D'accord. Elle avait imaginé à peu près tout et n'importe quoi mais pas ça. April eut soudainement un coup de chaud.

– Je t'aime, répéta Donatello.

– J'avais entendu la première fois, hésita April. C'est la signification que j'ai du mal à saisir.

– Eh bien, tu es importante pour moi, expliqua Donatello, ton bien-être est l'une de mes préoccupations, je te trouve...

– Oui, d'accord, coupa April, je sais ce que veut dire « aimer » mais... je ne comprends pas, Donnie.

– J'ai réalisé récemment que je t'aimais. J'éprouve le besoin de te protéger et de te rendre heureuse. J'ai aussi envie de passer du temps avec toi.

– Mais, Donnie... Je... Merci, ça me touche beaucoup mais...

– Oh, je ne désire pas avoir de rapports sexuels avec toi, si c'est ce qui t'inquiète, prévint-il. Je t'aime mais de manière platonique. Tu es humaine, après tout.

April ne sut pas comment prendre la dernière remarque mais ça la rassura quand même un peu.

– D'accord..., tenta-t-elle. Mais Casey...

– Je sais et je ne l'aime pas, coupa Donatello.

– J'avais remarqué..., grinça April.

– Il peut cependant te donner ce que je ne peux pas et te rendre heureuse, reprit Donatello. Aussi longtemps qu'il remplira ces fonctions, ça me va mais je veux que tu saches que je serai toujours là pour toi. Tu es le seul être humain qui compte à mes yeux, April, le seul être humain que j'aime. Et le seul être humain pour lequel je pourrais envisager de surpasser mon dégoût pour l'anatomie mammalienne si cela était nécessaire.

– D'accord, j'ai compris, arrête, supplia April en sentant ses joues brûler. Ça n'a pas dû être facile pour toi de me dire ça alors merci, Donatello, ça me touche, vraim...

April fut coupée par les lèvres de Donatello sur les siennes. Pendant une seconde, elle resta sans réagir, incapable de procéder ce qu'il se passait puis elle gifla, rompant le baiser. April ressentit de la peur à ce moment-là. Donatello était bien plus grand et plus fort qu'elle. Il pouvait lui faire à peu près n'importe quoi sans qu'elle puisse opposer la moindre résistance. Pourtant, il l'avait laissée la gifler. Il aurait facilement pu arrêter sa main.

Donatello ne s'excusa pas ni ne donna d'explications. Il tourna les talons, récupéra son sac sur le sol de la cuisine et disparut dans le couloir en direction de la salle de bain. April porta la main à sa bouche, encore tremblante d'émotions. Ses yeux se portèrent sur la table où trônait le bandeau violet abîmé. Il avait bel et bien été déchiré, réalisa-t-elle en sentant des larmes rouler sur ses joues.