Till Kingdom come
Chapitre 54
Welcome to the party, pal!
Michelangelo était seul dans le vaisseau depuis qu'il s'était réveillé. Il avait jeté un coup d'œil dans toutes les pièces que Donatello avait investies sans trouver son frère et Bob refusait de se montrer ou même de lui répondre. Michelangelo n'était pas d'un naturel inquiet mais il n'arrivait pas à joindre Donatello sur son téléphone, ni aucun autre de ses frères d'ailleurs. Il avait l'impression d'être dans un de ces films catastrophes où le héros se réveille un matin pour découvrir que la fin du monde a eu lieu pendant la nuit. La situation n'était pas aussi dramatique que ça – il avait vérifié en regardant les informations télévisées – mais c'était suffisant pour l'inquiéter un tout petit peu. Et s'il était arrivé quelque chose à Donatello et Leonardo la veille ?
Non, se répéta Michelangelo en entrant dans l'armurerie. Raphael serait venu le prévenir si Leonardo n'était pas rentré. L'ambiance n'était pas au beau fixe entre ces deux-là mais Raphael était le plus loyal d'entre eux. Il ne laisserait pas tomber Leonardo pour de simples broutilles, ni Donatello d'ailleurs. Raphael n'avait toujours pas digéré quoi que Donatello ait bien pu lui dire ou faire mais ils restaient des frères. Raphael ne l'aiderait pas de bon cœur mais il le ferait tout de même. On pouvait compter sur Raphael pour ça.
Du matériel manquait dans l'armurerie. Du moins, c'était l'impression que Michelangelo avait. Donatello et lui ne rangeaient pas souvent et laissaient traîner tout et n'importe quoi partout. Toutes leurs armes n'étaient donc pas dans l'armurerie et certains ajouts exotiques trônaient au milieu des bombes artisanales et des shurikens – c'était donc là que se cachait le sécateur qui aurait dû se trouver dans le potager. Michelangelo prit l'outil avec l'intention de le ramener à sa juste place puis le glissa à sa ceinture avec un haussement d'épaules. Après tout, un ninja devait pouvoir se servir de n'importe quoi comme d'une arme.
Une chose était sûre : son masque de singe avait disparu. Ça embêtait un peu Michelangelo. Il aurait voulu sortir déguisé la nuit suivante pour semer le douter chez les Foots. Ça lui paraissait être une bonne idée, même si Raphael n'était pas d'accord. Il s'inquiétait des répercutions sur Emma, bien qu'elle fut hors des préoccupations de leurs ennemis. Elle avait été officiellement lavée de tous soupçons mais les Foots pouvaient très bien la surveiller un peu plus longtemps pour vérifier les déclarations de la police. S'ils découvraient le véritable Singe Rouge, ils pourraient porter un gros coup à Raphael – et à ses frères, consécutivement.
Michelangelo poussa un peu plus ses recherches mais ne trouva rien de concluant. Donatello partait toujours avec son sac et il y entassait tous et n'importe quoi, « au cas où ». Il n'y avait pas moyen de savoir avec précision ce qu'il avait pris la nuit dernière et pourquoi. Il ne parlait pas de ses opérations avec Leonardo et inversement, par mesure de sécurité. Si l'un des binômes se faisait capturer, l'autre pourrait continuer à agir sans se soucier de la perte d'information. Les Foots savaient cependant qui le clan Hamato visait mais ils ignoraient dans quel ordre ils retrouveraient les cadavres.
Raphael et Michelangelo avaient fait quelques recherches sur les noms de leur part de la liste et ils avaient jusque-là ciblé les jeunes membres de la branche séditieuse. Les adolescents et les jeunes adultes avaient tendance à se regrouper, ça avait été facile d'en descendre plus d'une dizaine tous les soirs – à l'exception de la nuit précédente. La chance avait fini par tourner. Raphael et Michelangelo avaient réussi à rayer quatre noms de la liste avant que la cavalerie n'arrive. Les Foots leur avaient tendu un piège et il avait fallu qu'ils se replient. Avant qu'ils ne se séparent, ils avaient réussi à se faire un cinquième nom. Cinq victimes en une nuit. Ça faisait pitié par rapport aux vingt-et-unes de leur première sortie.
Ils ignoraient pour l'instant s'ils avaient rayé d'autres noms pendant leur retraite – peut-être que des Foots de la liste les avaient suivis et qu'ils étaient donc morts durant la nuit – aussi le compte officiel était de soixante-douze victimes. Il leur en restait cent quarante-neuf mais ça n'allait pas être facile de les avoir maintenant que les Foots contre-attaquaient et tendaient des pièges. Michelangelo aurait aimé réunir tous ces types dans une seule pièce et se lancer dans la bagarre avec Raphael pour en finir une bonne fois pour toute. Ce ne serait pas un combat facile, loin de là, mais au moins ils n'en parleraient plus. Il n'y avait que deux issues possibles : mourir ou vaincre. Il ne fallait cependant pas rêver : dorénavant, réunir plus de deux membres de la branche séditieuse au même endroit allait être compliqué.
Il y avait aussi les Foots dans d'autres villes : Boston, Philadelphie, Baltimore et Washington. Leonardo n'avait encore rien dit à ce propos mais il faudrait s'en occuper tôt ou tard. Il y avait quatre villes, ils étaient quatre alors peut-être lanceraient-ils une attaque coordonnée. En tout cas, c'était comme ça que Michelangelo voyait les choses. Le plus délicat restait la rapidité d'exécution de l'opération. Si les Foots ne les voyaient pas en ville pendant plusieurs jours, ils se douteraient de quelque chose. Dans l'idéal, ils devraient quitter New York au petit matin, voyager en plein jour, repérer les lieux avant la tombée de la nuit, abattre leurs cibles puis retrouver la grosse pomme le matin suivant. C'était envisageable, difficilement réalisable et comportait un brin de folie.
Dix ans plus tôt, ils se seraient lancés dans l'aventure sans même se poser de question mais force était de constater qu'ils n'étaient plus les tête-brûlées d'autrefois. Ils étaient plus mesurés dans les prises de risque malgré leur assurance et leur force – un début de sagesse, peut-être ? Ils avaient aussi trop à perdre en cas d'échec. Mourir au combat n'était pas un drame pour une tortue mutante adolescente qui n'avait connu que les égouts, les entraînements et quelques bouquins. Quand Splinter les avait envoyés défier le Shredder, Michelangelo et ses frères auraient volontiers sacrifié leurs vies pour venger le maître de leur maître. Personne ne les aurait regrettés – pas même Splinter. Le vieux rat aurait cherché un autre moyen de tuer Oroku Saki, voilà tout. Cependant, ils avaient tout à perdre aujourd'hui. Ils avaient une vie propre à eux-mêmes, des amis, une famille.
Splinter devait se retourner dans sa tombe, pensa Michelangelo en poussant un soupir. Enfin, ils ne l'avaient pas enterré mais l'idée était la même. Ça avait dû être dur pour lui de voir ses élèves se vautrer dans la facilité que la modernité leur offrait et créer des liens avec des gens. Un ninja n'était pas supposé avoir de liens. Un ninja était une arme et une arme n'avait pas besoin d'amis. Pourtant, Splinter s'était adouci au fil des années, certainement grâce à la mort du Shredder. Avant cet événement, il n'aurait jamais toléré April ou Casey – des distractions, pire : des témoins. Pourquoi le vieux rat leur avait-il permis ces liens ? Peut-être pour les récompenser, supposa Michelangelo mais il n'en savait rien. La vérité avait été enterrée avec Splinter – enfin, elle était partie en cendres.
Le mystère des bandeaux ne serait probablement jamais résolu non plus. Pourquoi Splinter avait-il attendu sa mort pour leur attribuer des couleurs distinctes ? Dans quel but ? Et pourquoi Raphael avait-il eu le privilège de garder le rouge ? Il aurait été plus logique que seul Leonardo obtienne une couleur différente, du noir par exemple, après la passation de pouvoir. Donatello, Raphael et Michelangelo auraient dû garder le rouge parce qu'ils étaient d'un rang inférieur. Splinter leur avait tous attribué cette couleur pour les mettre sur un pied d'égalité et pour représenter l'unité, autrefois. Michelangelo avait l'impression que l'orange le séparait de ses frères – il n'avait pas vraiment besoin d'un nouveau bandeau pour ça, ceci dit. Il n'arrivait pas à considérer son nouveau masque comme un simple cadeau d'adieu. Il sentait qu'il y avait une signification cachée mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. C'était terriblement frustrant.
– Il y a du mouvement à l'entrée.
Michelangelo sursauta en entendant la voix de Donatello derrière lui mais il ne trouva pas son frère lorsqu'il se retourna. C'était Bob, à nouveau sous l'apparence de Donatello – il n'avait aucune idée de comment il arrivait à en être aussi sûr du premier coup d'œil mais c'était bien l'hologramme.
– Même les tortues mutantes peuvent mourir d'un arrêt cardiaque, Bob, grommela Michelangelo en calmant son cœur.
– Tu vas mourir d'autre chose si tu ne prends pas la menace sérieusement, répondit l'hologramme.
Il produisit un écran grâce aux petites billes lumineuses qui le composaient – devenant une moitié de corps à laquelle il rajouta des effets sanguinolents – et Michelangelo put voir deux douzaines hommes dans la galerie d'accès au vaisseau. Ils ressemblaient à des employés de la ville détachés aux égouts, avec des gilets orange fluorescents et des bottes en caoutchouc. Problème : la galerie d'accès donnait sur une vieille ligne de métro hors de la juridiction des égouts. Indice : les types qui travaillent dans les égouts portaient des espèces de salopette en caoutchouc qui leur remontaient jusque sous les bras, bottes incluses.
– Des Foots ? supposa Michelangelo.
Bob reprit la forme complète de Donatello et poussa le vice jusqu'à essuyer le faux sang de son plastron.
– Probablement. Ils ont l'air de savoir où ils vont, en tout cas, d'après leurs propos.
Michelangelo tiqua.
– S'ils connaissent le mot de passe, tu les laisseras entrer ?
– Comment oses-tu douter de moi ? demanda Bob en prenant une pose mélodramatique.
– Oh, ça va, désolé, râla Michelangelo. Ils ne risquent pas d'entrer, alors.
– La coque extérieure est endommagée, reprit Bob plus sérieusement. La porte que vous empruntez est en fait une issue de secours menant à un module depuis longtemps disparu. Techniquement, vous êtes dans le vaisseau avant d'y être entrés.
– Donc c'est une porte plus facile à ouvrir que la coque extérieure, comprit Michelangelo.
– Oui. Il faudrait appliquer une force qu'ils sont incapables de développer par leurs seuls muscles pour ouvrir la porte mais des explosifs en viendraient facilement à bout.
– Mais rien ne nous dit qu'ils vont passer le test de l'hologramme.
L'illusion du faux mur de roche devant la porte était très bonne. On pouvait même exercer de la pression sur elle, comme sur un véritable mur.
– Je crains qu'ils n'utilisent les explosifs non pas pour la porte mais pour l'hologramme, confia Bob. Ah, d'ailleurs.
Le bruit étouffé d'une explosion leur parvint depuis l'autre bout du vaisseau, ce qui provoqua de légères vibrations dans le sol.
– Merde, jura Michelangelo en empoignant ses nunchakus.
– Ne t'inquiète pas, dit Bob avec un sourire mauvais aux lèvres, ils n'ont qu'endommagé la porte et puis il leur faudra un moment avant de trouver les quartiers d'habitation. Et nous savons tous les deux qu'ici, c'est moi le plus dangereux.
Michelangelo frissonna. Il n'allait pas avoir besoin de combattre les Foots, apparemment.
– Juste par curiosité, demanda-t-il, y'a une autre sortie ?
– Hum, répondit Bob en penchant la tête sur le côté, oui, il y a d'autres sorties mais elles débouchent toutes sur de la roche. La seule praticable sans pelle ni pioche est celle que vous empruntez habituellement.
– Donc il va bien falloir que je me les fasse, réalisa Michelangelo.
– Ta conception du mot « dangereux » est vraiment très terrienne, mon pauvre petit. Allons, ramasse tes affaires et suis-moi. Même chez moi, ça ne se fait pas de laisser les invités attendre et tu me mets en retard.
Michelangelo ne protesta pas et se rua dans sa chambre pour jeter tout ce qui lui paraissait essentiel dans son sac de sport. Quelque chose lui disait qu'il ne reviendrait pas au vaisseau de si tôt. Si les Foots connaissaient son existence, ils y enverraient des hommes jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur objectif, Bob ou pas Bob. Michelangelo abandonna ses comics derrière lui avec un petit pincement au cœur – il avait enfin réussi à tous les réunir ici ! – puis rejoignit Bob dans l'armurerie. Là, il récupéra quelques armes supplémentaires et cala le tout dans son sac. Bob lui sourit, manifestement satisfait, puis l'entraîna dans les niveaux inférieurs du vaisseau, là où seul Donatello avait le droit d'aller. Michelangelo se demanda un peu pourquoi Bob l'emmenait ici jusqu'à ce qu'ils arrivent dans une salle circulaire où trônaient des espèces de monolithes noirs tout droit sortis de « 2001, Odyssée de l'espace ». Ils étaient espacés les uns des autres d'environ un mètre cinquante et formaient un cercle d'une dizaine de mètres de diamètre. Au centre, le sol semblait brûlé.
– Mets-toi au milieu, ordonna Bob.
– Euh... la garantie fonctionne encore ? demanda Michelangelo en hésitant à se rapprocher.
– Ça va être un peu tendu question approvisionnement mais ça devrait fonctionner.
Michelangelo se doutait un peu de ce qu'était la machine et c'était certainement ce qui le retenait. Il avait déjà goûté à la téléportation mais ça n'était pas vraiment son mode de transport préféré – rien ne valait l'arrière d'une vieille voiture classique en écoutant de la country tout en fonçant vers le soleil couchant. Agacé par ses états d'âme, Bob poussa gentiment mais fermement Michelangelo jusqu'au centre du cercle. L'hologramme resta à ses côtés, lui souriant tendrement, alors que la machine chargeait à grand bruit. Des arcs électriques se formaient entre les monolithes qui devenaient progressivement incandescents. Michelangelo pouvait sentir la chaleur rayonner jusqu'à lui par vagues de plus en plus rapprochées.
– T'es sûr que ça va pas se finir en tortue grillée ? demanda-t-il à Bob en forçant sur sa voix pour couvrir le bruit de la machine.
– Les derniers essais n'étaient pas vraiment concluants, admit l'hologramme.
Michelangelo s'accrocha bêtement à l'image de son frère, pas vraiment rassuré. Bob posa une main sur la sienne et se pencha pour l'embrasser sur le sommet du crâne. Michelangelo plissa les yeux, tant de surprise que pour se soulager un peu du blanc éclatant vers lequel les monolithes tendaient. Il se tourna vers Bob mais les billes qui le composaient ne supportaient manifestement pas la chaleur étouffante qui régnait dans le cercle. Elles se désintégrèrent sous les yeux de Michelangelo, flambant une à une. Le sourire de Donatello dévoré par les flammes se grava dans sa mémoire.
Il y eut un grand claquement et tout fut noir mais pas calme du tout. Michelangelo entendit Raphael tousser et râler pendant la seconde qu'il fallut aux générateurs pour démarrer. La lumière revint en grésillant, lui dévoilant Raphael et Leonardo dans le dojo de leur bunker, manifestement en train de s'entraîner. Il y avait de la fumée tout autour de Michelangelo et un coup d'œil au sol lui apprit qu'il était au centre d'un cercle brûlé – le béton était même un peu craquelé.
– Putain, Mikey ! hurla Raphael. C'est quoi ce bordel ?
– Bob m'a téléporté, répondit Michelangelo.
Il avait du mal à y croire lui-même. Il n'avait rien ressenti de particulier alors que ses précédentes expériences par le biais du TransMat l'avaient littéralement lessivé. Michelangelo s'était senti fatigué après chaque utilisation de la machine du professeur Honeycutt et elle lui avait laissé un arrière-goût pas désagréable de fraise dans la bouche. Cette téléportation-là n'avait rien provoqué de tout cela.
– Mais il y a plus important, reprit Michelangelo en se tournant vers Leonardo. Où est Donnie ?
– Je ne l'ai pas vu depuis ce matin, vers deux heures, répondit son frère en rangeant ses sabres. Nous nous sommes séparés à cause des Foots sur nos talons. Il m'a appelé vers quatre heures mais l'appel a été coupé et le réseau souterrain semble mort depuis.
Ça expliquait pas mal de choses mais Michelangelo ne savait toujours pas si Donatello allait bien.
– Comment se fait-il que tu sois arrivé par téléportation ? demanda Leonardo.
Michelangelo retourna son attention vers lui.
– Je crois qu'on a un gros problème sur les bras, frangin.
Emma regarda l'heure sur son téléphone portable tout en grimpant les marches quatre par quatre, le bruit des cookies dans leur boîte dans son sac à dos couvert par les klaxons et les protestations. Elle était restée pratiquement une heure coincée à quai à attendre un métro à cause d'une coupure de courant. C'était bien sa veine de se taper ce genre d'incident technique alors qu'elle avait rendez-vous avec Raphael – enfin, avec Raphael et Leonardo mais elle trouverait bien une excuse pour être un moment seule avec son petit ami. Ça faisait une semaine qu'elle ne l'avait pas vu et elle ne pouvait pas lui envoyer de SMS ou l'appeler. Pire : Donatello avait effacé toute trace de leurs conversations. Emma lui en voulait, même si les raisons évidentes de sécurité la faisaient culpabiliser d'avoir été aussi négligente. Si elle le croisait ce soir, elle lui mettrait un bon coup de pied au cul, repos obligatoire ou pas.
Sa récente blessure se rappela à son bon souvenir alors qu'elle arrivait à la surface. Emma grimaça mais refusa de se laisser aller. La douleur était supportable aussi inspira-t-elle un bon coup pour la chasser et reprit son chemin. Emma arriva au croisement de la Septième et de la Treizième Ouest, regardant autour d'elle ce quartier où elle n'avait jamais mis un pied de sa vie. L'église méthodiste se trouvait juste en face, comme prévu. La rue était encombrée par le chaos des voitures incapables de se réguler toutes seules sans feux de circulation – la coupure de courant s'était étendue jusque-là, manifestement. Emma traversa comme les autres piétons au milieu des automobilistes furieux et longea l'église jusqu'au petit passage derrière qui permettait d'atteindre l'arrière-cour commune aux immeubles du bloc. Il n'y avait pas un chat.
Emma sortit de sa poche le mot que Raphael avait laissé dans sa boîte aux lettres. Il y avait noté les instructions pour se rendre chez eux depuis la surface. Emma se demandait pourquoi elle ne pouvait pas passer par l'aqueduc souterrain par lequel elle était arrivée au bunker la dernière fois avec Leonardo. Ce ne serait qu'une des nombreuses questions qu'elle avait à poser à Raphael dès qu'elle aurait fini de l'embrasser – ou peut-être plus, ça dépendrait de sa blessure. Le médecin lui avait dit d'observer une autre semaine de repos avant de reprendre une quelconque activité physique mais elle crevait d'envie d'être dans les bras de Raphael. Et dans son lit, il fallait être honnête. Emma avait acheté des préservatifs et du lubrifiant sur le chemin, juste au cas où – de toute façon, Raphael n'en avait probablement pas chez lui alors autant voir sur le long terme.
Il devait y avoir des grilles d'aération quelque part, d'après le mot. Emma tourna sur elle-même mais n'aperçut rien de tel. La seule chose qui s'approchait d'une aération était une petite structure de la taille d'une cabane avec quatre gros ventilateurs sur une façade. Ça ressemblait à un système d'air conditionné. Elle se rapprocha de la cabane et en fit le tour, cherchant une possible ouverture. Il commençait à faire sombre et elle ne voyait pas bien mais il lui semblait que la structure était creuse. Le petit rire amusé de Raphael confirma ses doutes. Il ouvrit une porte cachée derrière les ventilateurs et tendit une main à Emma qu'elle s'empressa d'attraper. Sitôt la porte refermée, elle s'accrocha à son cou et l'embrassa. Raphael lui répondit fiévreusement, ses mains se frayant un chemin sous son T-shirt. Il s'arrêta cependant en sentant le gros pansement qu'Emma avait sur les côtes flottantes et se détacha d'elle.
– Ça va, ça ne fait plus mal, le rassura-t-elle.
– C'est pas prudent de toute façon, soupira-t-il en la serrant doucement dans ses bras. Tu m'as manqué.
– Tu m'as manqué aussi.
Ils profitèrent de l'étreinte quelques secondes avant de se séparer. Raphael avait raison, ce n'était ni l'endroit ni le moment pour ce genre de choses. Emma regrettait parfois d'avoir l'obligation d'être sérieuse, surtout dans ces moments-là. Elle regarda un peu autour d'elle et remarqua qu'elle n'était non pas sur le sol mais sur de grosses planches de coffrage posées en travers d'un gouffre noir. Toute la structure interne de ce qu'elle avait pris pour une cabane était faite de grosses poutrelles d'acier. Il y avait des câbles passant dans des poulies sur deux côtés. La cage d'ascenseur, comprit-elle en jetant un coup d'œil au fond du gouffre.
– Comment on descend ? demanda Emma.
– On saute, répondit Raphael le plus naturellement du monde.
Elle lui retourna un regard un peu angoissé mais il ne put pas rester sérieux bien longtemps.
– Nan, je déconne, y'a une échelle, pointa-t-il.
Emma aperçut effectivement une échelle incrustée dans le mur, à côté des câbles. Raphael passa devant elle, au cas où il devrait la rattraper, et Emma commença à descendre. Il fit rapidement noir comme dans un four et sa blessure se rappela à son bon souvenir – ça s'annonçait mal pour ses plans. Elle fut soulagée de sentir les mains de Raphael sur ses hanches quelques échelons avant qu'elle n'atteigne ce qui se révéla être le dessus de l'ascenseur. Raphael ouvrit une trappe, sauta lestement à l'intérieur puis réceptionna Emma en douceur. Ils se trouvaient au premier niveau, dans la cuisine. Ils la traversèrent et Raphael s'arrêta devant des portes en face de celles de la cuisine.
– Je crois que c'est mieux si tu discutes seule avec Leo, prévint Raphael.
– Ça a l'air sérieux, hésita Emma.
– Ça l'est. Je serais avec Mikey au dojo.
– Ok.
Raphael l'embrassa sur la joue avant de la laisser seule dans le couloir, se dirigeant vers les escaliers. Ce n'était pas rassurant du tout. Emma inspira un bon coup et frappa à la porte. La voix grave de Leonardo l'autorisa à entrer. La pièce était relativement grande, peut-être six ou sept mètres de long sur quatre de large, et seulement éclairée par des bougies posées sur de petits meubles en bois. Sur l'un reposaient des photos encadrées. Le sol était recouvert de tapis plus ou moins usés. Leonardo, armé, était assis sur ses talons sur un coussin, derrière une table basse où trônaient des tasses en céramique ainsi qu'une théière en fonte. Il lui indiqua de la main un autre coussin en face de lui. Emma s'y assit en tailleur, de plus en plus mal à l'aise. Elle posa son sac à dos à côté d'elle et en sortit la boîte à cookies.
– Je vous ai préparé ça, dit-elle sans trop oser élever la voix.
– Ce n'était pas la peine, répondit Leonardo en acceptant tout de même le cadeau d'un signe de tête.
– « On ne va pas chez les gens les mains vides », récita Emma avec un brin de nostalgie.
– Ta mère, je suppose ?
Emma hocha la tête, le cœur un petit peu serré.
– Une sage femme, reprit Leonardo en versant du thé vert dans les tasses.
Il en poussa une doucement vers Emma. Il n'y avait pas de sucre sur la table mais elle n'osa pas en demander – on n'en mettait pas dans le thé vert de toute façon, d'après ce qu'elle savait. Leonardo prit sa tasse dans ses mains et l'observa un instant avant de retourner son attention vers Emma.
– Raphael t'a-t-il raconté ce qu'il s'est passé entre nous peu après son retour parmi nous, après Red Hook ? demanda Leonardo.
Emma secoua la tête.
– Nous nous sommes battus, dit Leonardo sans prendre de pincettes. Je l'ai provoqué en lui demandant s'il avait eu des rapports sexuels avec toi.
– Et en quoi ça te regardait ? demanda Emma en se raidissant.
– En rien. Je cherchais à mettre Raphael en colère pour lui rappeler qu'il ne pouvait pas prendre ma place de leader à cause de son tempérament.
Ça collait plus au comportement de Donatello qu'à celui de Leonardo d'après Emma mais elle ne les connaissait pas autant que Raphael. Elle savait Donatello capable d'utiliser les autres pour parvenir à ses fins. Cependant, elle ignorait jusqu'où Leonardo était capable d'aller en tant que leader de leur équipe. Il faisait peut-être la distinction entre son rôle de commandant et son rôle de frère. Emma supposait que le frère était plus accessible que le commandant. Elle ignorait auquel elle avait affaire à présent. Elle but une gorgée de thé pour dissimuler son malaise.
– C'est une manière bizarre de régler ses problèmes avec un frère, dit-elle simplement en reposant la tasse.
Comment Leonardo pouvait-il boire ça ? Ça avait le goût de foin !
– C'est la manière qu'on m'a enseignée, répondit Leonardo. Bref, ce jour-là, nous nous sommes battus et Raphael a gagné.
– Il me dit souvent qu'il est le plus fort de vous quatre, admit Emma avec un petit sourire amusé.
Leonardo n'avait pas l'air surpris de sa déclaration. Il lui rendit le même sourire.
– Il l'est mais ce n'est pas là où je voulais en venir. Ce jour-là, j'ai failli à mon frère.
Emma vit Leonardo reprendre un air beaucoup plus sérieux.
– J'étais supposément le garant de l'équilibre de Raphael. Il a toujours eu du mal à gérer son tempérament aussi me devais-je d'être la soupape de sécurité, en quelque sorte. Je devais être là pour lui lorsqu'il en avait besoin. Mais ce jour, j'ai failli, pas seulement à Raphael mais à tous mes frères.
Raphael ne parlait jamais à Emma des événements récents. Elle savait que la guerre contre les Foots se poursuivait et qu'il s'était accoquiné aux sales types qu'elle avait croisé après avoir retrouvé Raphael sur F.D.R Drive mais il n'en parlait pas. Leonardo semblait évoquer quelque chose qui s'était passé avant qu'Emma n'aide Donatello, peut-être même la raison de la disparition de leur frère. Elle ne connaissait pas encore toute l'histoire et doutait jamais la connaître entièrement mais elle avait au moins un meilleur aperçu de la relation conflictuelle entre Raphael et Leonardo.
– Pourquoi me parles-tu de cela ? demanda Emma.
– Parce que Raphael a trouvé son propre équilibre grâce à toi, répondit Leonardo en la regardant droit dans les yeux. Pour cela, je te suis reconnaissant.
Il inclina légèrement la tête sans que le geste ne soit rapide non plus. Emma sentit ses joues s'enflammer. Elle ne s'était pas attendue à ce genre de compliment – au contraire, elle s'était plutôt fait des films d'horreur.
– J'ai pu constater de mes propres yeux que Raphael t'adore, continua Leonardo en se redressant, et j'espère que tu as pleinement conscience des implications.
– Je crois, oui, hésita Emma.
En tout cas, elle avait eu un aperçu de ce dont Raphael était capable pour elle lorsque Donatello l'avait utilisée comme appât – et ils n'étaient même pas ensemble à ce moment-là.
– Raphael tuerait sans hésiter pour toi, insista Leonardo. Tu n'aurais qu'à demander, il ne te poserait aucune question parce qu'il n'a pas grand chose d'autre à t'offrir.
– Ce n'est pas v...
– Tu as le même pouvoir sur lui que moi ou que maître Splinter, coupa Leonardo. Peut-être plus, d'ailleurs.
– Et alors ? hésita Emma. Tu comptes m'utiliser pour contrôler Raphael ?
– Absolument pas, assura Leonardo en secouant la tête. Raphael veillera toujours aux intérêts de sa famille, qu'il ait ou non une fille dans sa vie.
Emma tiqua sur le choix des mots.
– Je voulais cependant m'assurer que tu en avais pleinement conscience, continua Leonardo.
– C'est le cas, répondit Emma sur un ton un peu plus dur qu'elle ne l'aurait voulu, mais je l'aime et le respecte suffisamment pour ne pas abuser du pouvoir que j'ai sur lui.
Ce fut au tour de Leonardo d'accrocher sur les mots mais il se contenta de regarder Emma de longues secondes.
– Bref, reprit-il, j'ai une dette envers toi et je préfère ne pas faire courir les intérêts.
– C'est plutôt moi qui ai une dette envers vous, bredouilla Emma.
– Tu verras cela avec Raphael, comprit Leonardo, c'était son idée. Quoi qu'il en soit, tu as apporté quelque chose de très précieux à Raphael et je compte te rembourser de la même façon.
– C'est-à-dire ?
– Je t'enseignerai comment te défendre, répondit très sérieusement Leonardo.
Emma fronça les sourcils, vexée. Elle avait prouvé plus d'une fois qu'elle était une combattante émérite. D'accord, elle n'avait pas le niveau de Raphael et ses frères mais elle n'était pas non plus une débutante. Etait-ce ainsi que Leonardo la considérait ?
– C'est... gentil, supposa Emma, mais je n'ai pas besoin de ton aide.
– Si, rétorqua Leonardo. Sur le plan technique, il n'y a pas grand chose à redire aussi ne m'intéresserais-je pas à cela. C'est sur tes sens que nous travaillerons. Tu ne sais pas voir ni écouter ni ressentir et cela t'a déjà posé problème or ce qui te pose problème finit par me poser problème par l'intermédiaire de Raphael. Compte tenu des circonstances, nous ne pouvons pas nous le permettre. Cela ne doit plus se reproduire à l'avenir.
– C'est à prendre ou à laisser, si je comprends bien, résuma Emma.
Leonardo hocha la tête. Emma n'avait manifestement pas le choix. Si elle voulait continuer à voir Raphael, elle devait accepter les termes de Leonardo – elle comprenait soudainement mieux l'air embêté de Raphael avant qu'il ne rejoigne Michelangelo.
– Très bien, concéda-t-elle. Dois-je te vouvoyer et t'appeler maître par la même occasion ?
– Je préfère le terme japonais « sensei », si tu n'y vois pas d'inconvénients, mais ce ne sera applicable qu'à nos entraînements.
Monsieur est trop bon, pensa Emma en prenant sur elle pour ne pas lui balancer sa tasse de thé à la figure.
– Et tu ne viendras pas ici seule, avertit Leonardo. Les Foots ont investi les égouts à notre recherche, ils ont compromis la sécurité du repaire de Michelangelo et Donatello et je ne veux pas qu'ils trouvent cet endroit par ton intermédiaire.
– J'ai compris, répondit sèchement Emma.
– Je te transmettrai la date et le lieu au fur et à mesure par SMS.
Il produisit un petit papier plié en deux qu'il fit glisser sur la table d'un doigt.
– Apprends-les par cœur puis brûle ce papier. Ne les enregistre pas sur ton téléphone et ne conserve aucune conversation. Limite au maximum les communications. C'est autant pour notre sécurité que la tienne.
Emma hocha la tête et prit le papier qu'elle mit dans une poche de son jeans. Leonardo s'était manifestement attendu à ce qu'elle obéisse dans l'instant mais Emma ne lui donna pas ce plaisir. Elle n'avait pas l'intention de supporter le commandant hors des heures d'entraînement. Leonardo pouvait aller se faire foutre s'il attendait d'elle qu'elle se comporte comme un parfait petit soldat. Il finit par lui dire qu'ils en avaient terminé et Emma n'attendit pas plus longtemps pour sortir de la salle. Elle abandonna son sac à dos sur le canapé dans la grande salle du premier et se dirigea vers les escaliers. Raphael et Michelangelo se trouvaient à l'étage en dessous, combattant l'un contre l'autre à mains nues. Ils s'arrêtèrent sitôt qu'ils aperçurent Emma et Raphael prit un air coupable. Emma se dirigea droit sur lui en ignorant complètement Michelangelo et se réfugia dans les bras de Raphael. Il la serra aussitôt en veillant bien à ne pas lui faire mal.
– Je suis désolé, murmura-t-il à son oreille.
Ça ne faisait que confirmer ses doutes : Raphael avait une part de responsabilités dans cette histoire d'entraînement. Emma sentait au fond d'elle-même qu'elle aurait dû se mettre en colère, qu'elle ne devait pas accepter tout ça, mais elle n'y arrivait pas. Elle avait juste envie de rester comme ça, de ne penser à rien, et elle se trouva stupide d'éprouver ce genre de sentiment.
– C'est toi qui as payé ma facture d'hôpital ? demanda-t-elle sans se détacher de Raphael.
– Oui, admit-il.
– Merci. Je te rembourserai dès que je pourrais.
– Non, c'est pas la peine.
– Si, ça l'est, rétorqua Emma en le regardant dans les yeux. C'est important pour moi. Je sais pas comment tu as obtenu tout cet argent mais je suppose que ça a pas dû être facile alors...
– Ne me pose pas de questions, Emma, coupa Raphael.
Il y avait de l'amertume dans sa voix, de la honte et un peu de peur aussi. Emma hocha la tête. Elle ne pouvait pas parler. Si elle ouvrait la bouche maintenant, elle le regretterait.
– Je t'expliquerai, un jour, je te le promets. Je t'expliquerai absolument tout mais, maintenant, j'ai besoin de toi, Emma. J'ai vraiment besoin de toi alors, s'il te plaît, je t'en prie, ne me pose pas de questions.
Emma hocha à nouveau la tête avant de cacher son visage dans le cou de Raphael, un goût amer dans la bouche. La lune de miel était terminée.
