Till Kingdom come

Chapitre 55

Life was like a box of chocolates

La vue était saisissante à pratiquement cent vingt mètres au-dessus de la ville de Philadelphie. A l'ouest, le soleil couchant enflammait le ciel ainsi que quelques nuages traînant paresseusement à basse altitude. De longs traits d'un jaune vibrant déchiraient l'orange et le rose de l'atmosphère, suivant les petites lumières clignotantes des avions. L'horizon était bouché par la masse noire scintillante du centre ville. Il y avait moins de gratte-ciels qu'à Manhattan mais le changement de scène n'était pas déplaisant. La rumeur des voitures n'était entrecoupée que par de rares appels dans les docks. Globalement, la ville était calme. Un petit vent du sud ramenait un semblant d'air de la mer, suivant la Delaware, tirant avec lui les odeurs du port et de la ville. Philadelphie ne sentait pas la même chose que New York. Il lui manquait le relent de chaude humanité de la grosse pomme, cette petite note grasse et carbonée qui rendait le brouillard hivernal poisseux. Peut-être n'était-ce qu'une impression. Donatello ferma les yeux et inspira doucement, profondément. Oui, Philadelphie ne sentait pas autant les gaz d'échappements et la pourriture des Hommes. Ça ne l'étonnait pas que la ville soit réputée pour son bon accueil avec une odeur pareille. Le poids au bout de son bras le tira de ses réflexions.

– Où en étions-nous ? demanda Donatello en rouvrant les yeux.

Le Foot qu'il avait sous la main arrêta de gigoter et le regarda, désespéré. Donatello n'avait pas l'intention de le lâcher – pas tout de suite, il avait des informations à récupérer – mais fit tout de même semblant de faiblir un peu. Le Foot lâcha un petit cri de panique et tenta de se raccrocher au bras de Donatello mais ses mains brisées ne purent rien pour lui.

– China Town ! cria-t-il. C'est à China Town !

– Je commence à fatiguer, prévint Donatello.

– Le magasin de souvenirs ! hurla le Foot. Sur la dixième nord, à l'entrée sud de China Town !

– Auriez-vous un numéro ? demanda Donatello en sortant son téléphone portable.

Le Foot ouvrit de grands yeux, l'incrédulité se peignant sur ses traits malgré son coquart, son nez cassé, ses lèvres gonflées et sa mâchoire déformée.

– Un numéro ? répéta-t-il.

– Oui, un numéro de rue.

Il lui montra brièvement l'application Google Maps sur son téléphone.

– Vous êtes taré, couina le Foot.

– Probablement, répondit distraitement Donatello.

Naviguer d'une main sur l'application n'était pas évident mais il ne pouvait pas lâcher le Foot tout de suite. Donatello s'accroupit et cala son téléphone entre ses genoux. Il lui fallut quelques instants pour trouver le magasin de souvenirs en question via Google Streets. Il retourna l'écran vers le Foot.

– Celui-ci ? demanda Donatello.

– Oui ! Oui, c'est ça !

– Bien.

Donatello rangea son téléphone et se releva, soulevant le Foot en même temps. Il le suppliait de le reposer par terre. N'avait-il pas répondu correctement aux questions ? Il lui avait dit tout ce qu'il savait, il le jurait, et il ne dirait rien à personne. D'ailleurs, c'était fini les conneries avec les Foots. Il allait se ranger, reprendre ses études et rendre ses parents fiers de lui. Il allait même demander sa petite amie en mariage parce qu'elle était la femme de sa vie, il en était sûr. Donatello le lâcha sans même le regarder. Il reprit son sac et sauta sur le câble de retenue du pont Benjamin Franklin en direction du centre ville.

Se déplacer en surface à Philadelphie ne posait guère de problème. Les rues n'étaient pas très larges et les immeubles juste assez hauts pour décourager les piétons de regarder en l'air. Les gens ne regardaient jamais en l'air de toute façon. Les humains marchaient la tête basse, évitant autant que possible le regard des autres, ou bien, depuis une dizaine d'années, se réfugiaient dans leurs écrans. Donatello aurait pu marcher sur le trottoir avec le bon déguisement et personne ne l'aurait remarqué malgré la bosse que formait sa carapace ou ses mains à trois doigts. Il l'avait souvent fait, autrefois, avec ses frères, et s'était même rendu de temps en temps au cinéma avec juste un imper sur le dos et un chapeau vissé sur la tête.

La technique fonctionnait et il comptait bien l'utiliser. Une fois dans le quartier de China Town, il s'arrêta sur un toit et sortit des vêtements de son sac de sport ainsi que le masque de singe de Michelangelo. Donatello récita pour lui-même le serment de la Garde de Nuit, amusé, alors qu'il revêtait le noir. Il n'allait cependant pas veiller sur les royaumes des humains. Donatello ajusta le masque avant de remplir ses poches d'armes de jet et de fumigènes – il se sentait nu sans ce minimum vital du parfait petit ninja. Il s'accroupit ensuite contre le mur de l'accès au toit et s'infiltra dans les archives numériques de la ville pour récupérer le plan du bâtiment sur lequel il se trouvait. Coup de chance, le plan ne datait que de quelques années. Donatello le mémorisa tout en gardant à l'esprit qu'il pouvait ne pas être exacte. Il s'y attendait même : les travaux de rénovation indiqués sur le plan collaient à la période d'implantation des Foots à Philadelphie. Ils avaient dû créer des doubles cloisons et des pièces secrètes. Donatello sut d'un coup d'œil que l'escalier menant à son objectif se trouvait derrière un mur étrangement épais, à l'arrière de la boutique.

La rue en dessous commençait à être chargée mais c'était l'heure d'agir. Donatello passa sur le toit d'à côté puis sauta sur le portique chinois du bout de la rue, glissant le long de la colonne rouge pour atterrir au niveau du sol. Quelques passants le regardèrent de travers mais ils ne virent qu'un de ces tarés déguisés en Singe Rouge – la mode devait se propager à Philadelphie. Donatello profitait du remue-ménage de la semaine précédente à New York, suite au coup de folie de Lars Cooper. Son agression sur une employée de la boutique où il participait à une séance de dédicace, prétextant qu'elle était la vraie sentinelle, avait bizarrement fait grossir les rangs de l'Armée des douze Singes. De nombreux amateurs s'étaient déguisés pour soutenir la pauvre victime. S'ils connaissaient toute l'ironie de la situation, pensa Donatello en tirant la porte de la boutique de souvenirs. Un petit carillon le salua gaiment.

– On ferme, annonça la voix d'une femme venant de sa gauche.

Elle était en train de lire le journal et ne prêta pas plus attention que ça à la silhouette massive qui se retourna vers la porte. Celle-ci se referma avec un petit clic et Donatello tira le loquet. Il retourna également le panneau indiquant que la boutique était maintenant fermée puis se planta devant le comptoir. La vieille femme – elle devait avoir une soixantaine d'années d'après la perte d'élasticité de sa peau et ses cheveux gris – lui lança un regard farouche.

– Vous n'avez pas entendu ? demanda-t-elle sur un ton glacial. On ferme.

– Je sais.

Il lui trancha la gorge à l'aide d'un kunai avant qu'elle n'alerte qui que ce soit. Elle s'effondra mollement par terre. Donatello passa derrière le comptoir et trouva le bouton qui permettait de prévenir la police en cas de braquage. Il le fit sauter de la pointe de son kunai puis éteignit les lumières. Donatello se releva, jeta un coup d'œil dans la rue à sa droite puis se dirigea vers le fond de la boutique. La porte cachée se trouvait là où il l'avait prévu. Il trouva facilement le mécanisme, l'actionna pour débloquer la porte puis descendit quelques marches d'un escalier en béton. Il faisait noir comme dans un four dans le sous-sol. Donatello resta un instant dans la faible lumière venant de l'extérieur pour vérifier qu'il n'y avait personne puis ferma la porte. A l'aide d'une petite lampe de poche, il étudia le sous-sol et s'en fit une bonne représentation mentale. Même dans le noir le plus total, il pourrait combattre sans difficulté. Donatello posa son sac sous les escaliers, se glissa ensuite dans le petit espace puis éteignit sa lampe de poche. Là, dans les ténèbres, il attendit.

Il fallut deux bonnes heures pour qu'un groupe arrive. Ils étaient dix, non, onze. Donatello posa son bâton contre les escaliers puis sortit quelques shurikens pendant que ses cibles paniquaient à l'étage au-dessus en voyant le cadavre. Personne n'ordonna d'appeler la police. Ils firent mieux : ils portèrent la vieille femme au sous-sol. La porte s'ouvrit et rebondit contre le mur mais personne ne s'en préoccupa dans l'agitation. Ils allumèrent la lumière, descendirent les marches en faisant un bruit de tous les diables et Donatello les regarda transporter maladroitement la morte à la gorge tranchée. Il attendit patiemment que les onze Foots soient réunis, ne bougeant pas un muscle pour ne pas attirer l'attention, puis, d'une pichenette, lança une cartouche de la taille d'une bille au milieu de ses cibles. Elle se brisa et libéra aussitôt un gaz opaque et irritant dans toute la salle. Donatello profita de la confusion pour sortir de son trou d'une roulade enfantine, imitant le comportement du Singe Rouge. Il se releva d'un bond entre deux Foots et leur écrasa la trachée d'un coup de coude. Plus que neuf.

Donatello put abattre trois autres hommes avant que les Foots ne commencent à réagir. Il improvisa un pas de danse au milieu de ses ennemis, évita de justesse un long couteau militaire qui vint se loger dans la gorge d'un autre Foot. Donatello brisa le bras devant lui, récupéra le couteau dans le cadavre et utilisa le manche pour écraser le nez du blessé. D'un jeu de doigts, il changea sa prise sur le couteau et le planta juste au-dessus des clavicules du type au bras cassé. Et de sept. La fumée commençait à se dissiper.

Donatello poussa le cadavre contre une femme qui fonçait vers lui armée d'une épée épaisse en forme de croc puis évita le Foot qui voulait l'attaquer par derrière. Il lui attrapa le poing et retourna la force de son assaillant contre lui-même, le faisant tomber par terre sur le dos. L'air s'échappa de ses poumons mais ne put pas y revenir : Donatello lui broya la gorge d'un coup de pied. Il s'appuya sur cette jambe et tourna sur lui-même pour atteindre de son pied l'estomac du Foot suivant. Plié en deux par la douleur et la violence de l'impact, il ne put pas s'esquiver à temps et Donatello lui brisa la nuque d'une torsion.

S'il y avait bien une chose que Donatello appréciait depuis sa fortuite rencontre avec ce mutant, c'était son incontestable amélioration sur le terrain. Ses frères se moquaient souvent de lui parce qu'il n'appréciait pas autant le combat qu'eux – Donatello n'y voyait tout simplement pas une finalité, ce n'était qu'un moyen – mais quelque chose lui disait qu'ils changeraient d'avis d'ici peu. Il n'aimait pas plus prendre de risques ou se lancer dans la bagarre mais c'était plus facile. Tout lui semblait d'une simplicité déconcertante. Il n'avait qu'à vider son esprit et se laisser porter par le moment. Ce n'était pourtant pas son genre. Donatello aimait tout prévoir, réfléchir à toutes les possibilités, planifier consciencieusement mais cette nouvelle façon de combattre était plus efficace. Il avait finalement compris le « truc », comme disait Raphael, ce que Splinter avait tenté de lui faire intégrer pendant des années. Réfléchir ne servait à rien dans la mêlée.

Enfin, quand même un peu, rectifia mentalement Donatello en sentant le poids d'une chaîne plombée le frapper violemment à l'épaule – il aurait un bon hématome pendant quelques jours. Le Foot lui faisant face fit tourner la chaîne au-dessus de sa tête – il était droitier – et Donatello sourit derrière son masque. Il pointa le plafond d'un doigt et le Foot ne put s'empêcher de regarder. Donatello profita de la fraction de seconde pour plonger sous la chaîne. Il attrapa le bras qui la tenait et le tordit, plaquant en même temps le Foot contre les escaliers. Il se débattit, sortit un couteau de sous sa veste et tenta de poignarder Donatello. Celui-ci bloqua le coup de son avant-bras, attrapa le coude de son assaillant et coinça le bras sous le sien.

– Tu t'es fait avoir, connard, jubila le Foot avec un sourire extatique.

La kunoichi fonçait dans son dos, son épée brandie en avant. Donatello n'eut qu'à balancer le Foot sur la demoiselle et ils tombèrent tous les deux sur le ciment. Un shuriken dans la jugulaire de l'homme eut raison de lui – du moins, il allait se vider de son sang et mourrait dans la minute. La kunoichi hurla à la vue du jet de sang et poussa son camarade sur le côté. Donatello récupéra son bâton contre les escaliers puis se tourna vers la jeune femme. Elle ne faisait pas couleur locale. Avec son visage frais au nez légèrement busqué, ses longs cheveux noirs et ses yeux en amande, elle semblait d'origine asiatique, japonaise peut-être. Elle était d'une stature plutôt frêle mais on pouvait voir sous ses vêtements moulants qu'elle avait des muscles de combattant. Il n'y avait pas de femme sur la liste de Philadelphie.

Dans sa chute, elle avait lâché son étrange épée. Celle-ci se trouvait à égale distance entre la kunoichi et Donatello et ils en avaient tous les deux parfaitement conscience. Cependant, Donatello avait plus d'allonge qu'elle grâce à son bâton et il était beaucoup plus calme. Son geste serait net et précis, vif comme une vipère, tandis que la kunoichi aurait probablement du mal à attraper la poignée de son arme à cause de la panique. Donatello s'accroupit, son bâton en travers de ses cuisses, et fixa son attention sur la jeune femme. Elle lui rendit un regard farouche qui fit sourire Donatello. Lorsqu'elle tenta le tout pour le tout et plongea pour attraper son arme, Donatello lui donna un petit coup de bâton sur la main puis poussa le sabre vers lui. Il le prit en main – il était lourd et sa courbure en faisant une arme mal équilibrée mais la lame avait un filet magnifique, iridescent.

– Belle arme pour une incompétente, dit Donatello en japonais.

Il fit rouler son poignet pour mettre la lame en mouvement. Le déséquilibre accélérait l'arme et faisait remonter la pointe, nota-t-il. On pouvait facilement se tordre le poignet avec ce genre de sabre. Cependant, il était fait pour être plongé dans son ennemi, à la manière d'une dague. Quel était l'intérêt d'une lame pareille ? Ça dépassait Donatello.

– Tout le monde ne peut pas être aussi fort que le fameux Donatello du clan Hamato, répliqua la kunoichi dans sa langue maternelle.

Donatello reporta son attention sur la jeune femme. Elle avait un petit sourire très satisfait sur les lèvres.

– Vous avez trois doigts, une bosse dans le dos et un bâton, expliqua-t-elle, sans oublier la peau verte autour des yeux.

Ah, il savait bien qu'il avait oublié quelque chose. Donatello soupira, agacé par son oubli. Etre plus instinctif était peut-être une bonne chose pour les combats mais ça apportait aussi son lot d'inconvénient. Si ça continuait comme ça, il allait tôt ou tard faire une grosse erreur, du genre qu'il ne pourrait pas rattraper. Il devait trouver un moyen pour regagner son équilibre.

– Et à qui ai-je l'honneur ? demanda Donatello.

La kunoichi s'assit sur ses talons avec l'aisance qu'apportaient les années, posa délicatement ses mains sur le sol et s'inclina profondément, offrant sa nuque à son adversaire. Elle tint la position deux bonnes secondes avant de se redresser, posant ses mains sur ses cuisses. Toute trace d'humilité disparut de son visage lorsqu'elle planta ses yeux noirs dans ceux de Donatello.

– Je suis Hamato Hana, héritière de Hamato Yoshi.

Donatello sentit un sourire étirer ses lèvres. Voilà qui promettait d'être intéressant.


L'orage menaçait depuis la fin d'après-midi mais ne semblait pas vouloir faire tomber de pluie. Il se contentait d'un son et lumière impressionnant loin au nord-est, illuminant son énorme masse noire grondante. Leonardo contemplait le phénomène atmosphérique depuis un toit, assis sur la petite cabane d'accès, perdu dans ses pensées et occupant distraitement ses mains avec son téléphone portable. Il savait que ce n'était pas raisonnable, qu'il aurait dû être plus vigilent, mais, pour être franc, il se fichait un peu de sa sécurité. Arriverait ce qu'il devait arriver.

Donatello ne répondait pas à ses appels. C'était de bonne guerre, estimait Leonardo, mais aussi particulièrement stupide en ce moment. Contrairement à son génie de frère, il ne pouvait pas traquer le signal du téléphone pour savoir où il se trouvait et s'il se déplaçait. Donatello avait inscrit la procédure quelque part au cas où il ne serait pas là pour s'en occuper mais Leonardo ignorait où ce papier était passé à cause de leurs récents déménagements. D'ailleurs, connaissant Donatello, il était peu probable qu'il ait écrit sur papier. C'était probablement un fichier informatique quelconque, quelque part chez un de ses serveurs ou quelque chose comme ça. Ça ne changeait rien au problème : tout le matériel informatique se trouvait au vaisseau or celui-ci était inaccessible pour le moment. Michelangelo leur avait dit que les Foots l'avaient trouvé et qu'ils essayaient d'y pénétrer. Leonardo était allé jeter un coup d'œil et la situation lui avait effectivement paru mauvaise, même s'il avait aperçu quelques cadavres – du moins, des formes de cadavre ensanglantées contre les murs, façon peintures rupestres. Accéder au vaisseau n'était pas envisageable pour le moment.

Il n'était pas difficile d'imaginer comment les Foots avaient réussi à le trouver : l'un de ses frères n'avait pas été assez prudent. Leonardo penchait pour Donatello. Il n'était pas attentif ces derniers temps. Combattre à ses côtés était différent. Il n'y avait plus entre eux cette simple unité d'autrefois, cette compréhension qui transcendait les mots. Donatello avait toujours été plus proche de Leonardo que d'aucun autre de ses frères et cela se ressentait en combat mais ce temps-là semblait révolu. Il ne se préoccupait plus des autres. C'était à Leonardo de s'adapter au rythme que Donatello imposait et ça lui faisait bizarre. D'habitude, l'inverse se produisait, Donatello suivait le mouvement. A présent, il remettait les ordres de Leonardo en question.

Ça semblait être une habitude parmi ses frères, récemment. Raphael avait toujours plus moins contesté l'autorité, que ce soit celle de Splinter ou de n'importe qui aussi Leonardo ne prêtait pas vraiment attention à ses dernières velléités. Raphael ne lui poserait pas problème tant que tout se passerait bien avec Emma. Leonardo devait faire plus attention à ses rapports avec elle qu'avec Raphael. Michelangelo s'était affirmé ces derniers temps. Il exprimait plus ses idées et les défendait jusqu'à un certain point. Il prenait aussi des décisions pour eux quand ils n'étaient pas d'accord. Cependant, Michelangelo se cherchait encore un peu et il ne serait pas difficile de l'orienter dans une certaine direction, surtout maintenant qu'il allait vivre avec eux au bunker. Le réel problème, à présent, était Donatello.

De la lumière jaillit des fenêtres que Leonardo surveillait de loin en loin, ce qui le fit sortir de ses pensées. Il redressa la tête et observa les alentours. Personne. Soit les Foots étaient vraiment une bande de bras cassés, soit ils étaient devenus très bons. Ils pouvaient aussi être en train d'attaquer le bunker, pour ce que Leonardo en savait. Avec la perte du réseau téléphonique souterrain, ils ne pouvaient plus communiquer aussi facilement qu'avant. Pour passer un appel du bunker, il fallait grimper pratiquement tout en haut de la cage d'ascenseur. Raphael n'avait pas arrêté pendant la journée de faire des aller-retours pour envoyer des SMS à Emma et ça agaçait prodigieusement Leonardo. Il leur avait dit de limiter les communications mais ils s'en fichaient manifestement. Il devrait insister sur ce point la prochaine fois qu'il verrait Emma – et ça allait être assez rapidement parce que Raphael voulait passer du temps avec elle pendant le week-end rallongé par le jour férié du Labor Day. Ils feraient mieux de rester chez elle. S'il leur arrivait quelque chose là-bas, c'était de leur responsabilité, pas de la sienne.

Leonardo rangea son téléphone, descendit de son perchoir et sauta sur le toit voisin. L'appartement qu'il visait était au dernier étage aussi fut-il facile de descendre jusqu'au large rebord d'une fenêtre. L'ouvrir ne posa pas non plus de difficulté et Leonardo se glissa à l'intérieur de la chambre plongée dans le noir. La porte donnant sur le salon était entre-ouverte. Leonardo y jeta un coup d'œil par habitude avant de l'ouvrir. Il n'eut pas fait un pas en avant qu'il se retrouva avec un révolver pointé sur sa tempe. A sa gauche, au bout d'un bras maigre qui semblait interminable, se tenait Gordon Miller, en chemise, sa cravate détendue autour du cou. Il avait le teint cireux, les joues creuses et ses yeux semblaient prêts à sortir de leurs orbites. Il sentait l'eau de Cologne et le curry – des plats à emporter d'un restaurant pakistanais trônaient sur la table basse encombrée, devant la télévision allumée, à côté d'un verre d'eau et de tubes oranges avec étiquettes à son nom.

– Miller, salua le ninja avec un petit hochement de tête.

– Leonardo, souffla le policier.

Il hésita un peu mais rangea tout de même son arme dans son dos.

– Vous m'avez foutu la trouille, avoua Miller en s'écartant un peu.

– Passer par la porte n'est guère dans notre style, s'excusa Leonardo.

– Oui, ça me paraît logique.

Miller se décala encore un peu puis présenta le sofa de la main, invitant Leonardo à s'asseoir. Le policier attrapa ensuite la télécommande sur la table basse pour éteindre la télévision puis se ravisa. Sage décision. Autant faire comme si tout était normal.

– Euh... Vous voulez boire quelque chose ? demanda Miller alors que Leonardo s'installait sur ses talons par terre.

– Non, merci.

Miller hocha la tête puis finit par s'asseoir. Il était mal à l'aise – qui ne le serait pas, dans son cas ? Il savait exactement qui : Rodriguez.

– Quelque chose ne va pas ? s'inquiéta Miller.

– Tout bien considéré, la situation pourrait être pire, répondit Leonardo. Je suis venu vous remercier pour l'aide que vous nous avez apportée.

– Oh. Ce n'était pas la peine. J'avais une vieille dette envers vous.

– Ce n'était pas le cas.

– C'est comme ça que je le voyais, en tout cas.

– Vous auriez pu avoir de gros ennuis pour ce que vous avez fait, rappela Leonardo.

– Je sais, soupira Miller, mais mieux valait que je prenne ce risque plutôt qu'Ackerman. Je n'ai plus grand chose à perdre.

Le policier pointa du menton les médicaments aux noms compliqués sur la table basse. Leonardo haussa un sourcil.

– Les reins, dit Miller en baissant les yeux. Je suis sur la liste d'attente pour une transplantation mais je suis vieux et j'ai une combinaison groupe sanguin-rhésus rare. J'ai commencé les dialyses la semaine dernière et je ne travaille déjà plus qu'à mi-temps. Ce sera bientôt le moment de rendre mon badge. Je n'avais vraiment pas grand chose à perdre.

– C'est d'autant plus honorable de votre part.

– Ne parlons pas d'honneur, proposa Miller. C'est un sujet qui fâche.

Leonardo hocha la tête. Où était l'honneur dans le meurtre gratuit d'une petite fille aux cheveux d'or ? Miller tendit le bras vers son eau et en but une gorgée.

– Je suis ce qu'il se passe, vous savez, dit-il en jouant avec le liquide dans le verre.

– Vous êtes en quelque sorte un spécialiste des Foots, si je me rappelle bien.

– Oui, on peut dire ça comme ça. Je sais pour la branche séditieuse et je sais que vous vous acharnez sur ses membres.

– Nous avons passé un accord avec Karai, répondit Leonardo.

Miller parut surpris. Il remonta ses lunettes sur l'arrête de son nez.

– Ça explique certaines choses, admit-il.

Le policier tripota encore son verre avant de relever les yeux pour les planter dans ceux de Leonardo.

– Etes-vous venu seulement pour me remercier ? demanda-t-il.

– Oui.

Miller détourna le regard.

– Je pourrais vous donner des informations utiles, ajouta-t-il.

– Je sais.

– Et vous n'allez rien demander ?

– Non.

– Pourquoi ?

Parce que ce n'est pas votre guerre, voulut répondre Leonardo mais il se trompait. Miller avait dévoué pratiquement toute sa carrière à l'étude du clan des Foots. Il n'avait jamais pu les coffrer à cause des liens de pouvoir et d'argent que les Foots entretenaient avec les autorités mais ça ne l'avait pas empêché d'essayer plusieurs fois, risquant sa place à chaque tentative. Seulement, les hautes sphères du pouvoir n'avaient aucun intérêt à faire disparaître les Foots. Les bénéfices étaient trop importants pour certaines personnes bien placées. Miller aurait voulu voir la fin du clan de son vivant bien qu'il n'ait pas les armes appropriées en main.

– Vous n'avez pas commencé cette guerre, répondit Leonardo.

– Mais je peux vous aider !

– Nos alliés seront des proies faciles pour les Foots. Ils vous tueront sans hésiter dès qu'ils auront compris d'où nous tenons nos informations.

Ça valait aussi pour Karai. Leonardo n'avait pas eu de nouvelles depuis leur dernière rencontre sur les toits. C'était parfaitement habituelle mais, cette fois, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter un peu pour la kunoichi. Il avait un mauvais pressentiment.

– Profitez de vos derniers jours, Miller, conseilla Leonardo.

Le policier serra les poings mais ne rajouta rien. Leonardo s'inclina légèrement en signe de respect avant de se relever. Il était à la porte de la chambre lorsque Miller reprit la parole :

– Et le Singe Rouge ? Allez-vous aussi lui conseiller de profiter de ses derniers jours ?

– Le Singe Rouge est mort, répondit Leonardo.

Miller eut un petit reniflement moqueur. Il ne se tourna pas pour parler.

– D'après ce qu'il se dit dans le clan des Foots, oui, mais nous savons tout les deux qu'ils n'ont pas abattu la bonne personne. Un certain Mahiro Sato, dit Mako, est porté disparu depuis une quinzaine de jours. Personne ne s'intéressera à son cas avant que son visa ne soit expiré depuis des mois mais la police finira par ressortir son nom. On découvrira un jour ou l'autre qu'il faisait partie de la racine des Foots et qu'il n'avait rien à voir avec le Singe Rouge. Là, les Foots sauront qu'ils n'ont pas eu le bon gars et ils se tourneront vers une certaine Emma Ackerman, poignardée par un auteur de comics lunatique persuadé qu'elle était la sentinelle masquée. Ils la surveilleront de près et qui sait ce qu'ils découvriront.

Miller se tut mais il aurait tout aussi bien pu hurler « tu sais que j'ai raison, Tortue » à la face de Leonardo. Oui, Miller avait raison. Il connaissait mieux les Foots que n'importe qui et il savait repérer du premier coup d'œil les indices menant au clan. Le seul problème avec son hypothèse était qu'il se passerait des mois avant que la police ne s'intéresse à un touriste japonais au visa expiré. Des tas d'étrangers s'installaient à New York chaque année sans visa appropriés et travaillaient illégalement. Ils ne se faisaient pas coincés tant qu'ils ne subissaient pas de contrôle d'identité, ce qui arrivait surtout aux frontières du pays. S'ils restaient dix ans dans la même ville, ils pouvaient revendiquer la citoyenneté américaine. Ce Sato Mahiro pouvait en théorie ne jamais être découvert par les autorités – chose facilité par sa disparition pure et simple.

Mais Miller pouvait aussi faire remonter un cas suspect de disparition d'un touriste ou bien la diplomatie pouvait s'en mêler. D'ici quelques mois, Leonardo pouvait se retrouver avec une situation ingérable sur les bras. Si Emma était surveillée, elle finirait forcément par les trahir involontairement. Il valait mieux la renvoyer dans son Kansas natal. Raphael serait complètement démonté mais au moins pourrait-il se raccrocher à la sécurité relative de sa petite amie. Leonardo sentit une pointe d'agacement le chatouiller. Voilà pourquoi Splinter leur avait interdit toute attache mais Raphael se faisait un devoir de ne jamais rentrer dans le rang. Leonardo n'avait pas le choix cette fois-ci.

– Les Foots n'auront pas le temps de se poser des questions sur l'identité d'un hypothétique Singe Rouge.

– Ah oui ? Vous comptez tous les abattre jusqu'au dernier ? se moqua Miller.

– Précisément.

Le policier perdit de son assurance. Leonardo se tourna vers lui.

– Vous avez cependant raison sur un point, Miller : vous pouvez nous être utile, manifestement.

– Et comment ? demanda-t-il en se tendant.

– Cela reste à définir, répondit Leonardo. Ne mourez pas avant que je ne parvienne à trouver la manière adéquate de mettre vos talents en action.

Miller se rembrunit.

– Faites vite, dit-il avec amertume.

Leonardo hocha la tête avant de s'enfoncer dans la pénombre de la chambre pour repasser par la fenêtre. Trouver une fonction à Miller aurait été parfaitement dans les compétences de Donatello. Leonardo était capable de créer des plans et des stratégies dans le feu de l'action, contrairement à son frère, mais Donatello brillait pour ses scenarii à long terme. Et merde, pensa Leonardo en sautant sur le toit voisin. Il chassa cependant son frère de son esprit alors qu'il prenait la direction de Harlem. Cette nuit encore, des Foots devaient mourir du tranchant de ses sabres. Beaucoup de Foots.