Till Kingdom come

Chapitre 56

Uneasy lies the head that wears a crown

April n'avait pas le moral depuis quelques jours. Elle prétendait que c'était à cause du travail mais Casey savait qu'elle lui mentait. Après des années à vivre avec elle, il arrivait facilement à reconnaître les états d'âme de son épouse et y répondait en conséquence. Quand April était déprimée pour une raison ou pour une autre, il l'emmenait au restaurant puis au cinéma voir un de ces films pour filles. Casey ne l'aurait avoué pour rien au monde mais il aimait bien ces films. Ils étaient légers, plein de bons sentiments et l'humour était plus fin que dans les films d'action. Le Diable s'habille en Prada était un incontournable chez eux. Ils l'avaient en plusieurs exemplaires parce qu'ils avaient trop regardé le premier DVD et qu'il ne passait pas toujours dans le lecteur. Si April n'avait pas envie de voir un film, Casey lui vissait un casque sur la tête et l'emmenait faire une longue promenade à moto, parfois sur tout un week-end. Ils confiaient Shadow à ses oncles puis partaient se vider la tête loin de New York. Ce n'était cependant pas une option envisageable en ce moment.

Casey avait essayé la technique du restaurant la veille, sans succès. April avait même renoncé à aller au cinéma après et ils étaient rentrés chez eux main dans la main, sans dire grand chose. Shadow avait râlé parce qu'ils étaient revenus trop tôt et qu'elle ne pouvait pas se faire son marathon Once Upon A Time avec son amie Sloane. Emily, la babysitteur, avait semblé plutôt soulagée d'y échapper. April avait prétexté avoir du travail pour s'enfermer dans le bureau et Casey avait géré les deux préadolescentes bavant devant le Capitaine Crochet. Pour Casey, il n'y avait qu'un seul Capitaine Crochet et c'était Dustin Hoffman mais il avait quand même bien accroché à cette série.

April était venue se coucher très tard, sans rien dire. Casey l'avait prise dans ses bras et avait respecté son désir de silence. Parfois, il n'y avait rien à faire à part attendre qu'April ait envie de parler. Casey se retrouvait alors impuissant et c'était terriblement frustrant. Il ne pouvait cependant pas la forcer à s'exprimer. C'était le meilleur moyen pour qu'April se renferme encore plus. Alors il lui laissait du temps et de l'espace parce qu'il n'y avait que ça à faire. Il ne lui disait même pas qu'il était là pour elle lorsque l'occasion se présentait parce qu'April le savait pertinemment. Casey se contentait de la prendre dans ses bras la nuit et d'attendre.

Lorsqu'April avait proposé d'aller déjeuner à Central Park, Casey avait dit oui sans réfléchir. Shadow avait milité pour que Sloane vienne avec eux et un coup de fil aux parents de la petite fille avait fait le reste. Les deux gamines avaient passé beaucoup de temps dernièrement. Elles s'entendaient bien malgré la vie sans histoire de Sloane et tous les secrets que Shadow devait supporter. Shadow n'avait pas réussi à tenir sa langue concernant Splinter. Elle avait dit à Sloane que son grand-père était mort, demi-mensonge auquel Sloane avait répondu que tous les grand-parents de Shadow étaient morts depuis longtemps. Casey avait entendu Shadow bricoler un autre mensonge, comme quoi c'était un vieil ami de la famille qu'ils considéraient tous comme leur grand-père de toute façon. Ils n'étaient peut-être pas reliés par le sang mais ça n'en restait pas moins douloureux de perdre quelqu'un d'aussi important.

Casey aurait voulu que Raphael et ses frères entendent cela. Ça leur aurait fait du bien, pensait-il. Ça leur aurait aussi rappelé que Splinter les avait quittés voilà seulement trois semaines. Les Tortues semblaient l'avoir complètement oublié. Ils agissaient comme si rien ne s'était passé, pour ce que Casey avait pu constater. D'accord, ils n'avaient pas vraiment le temps de s'apitoyer sur leur sort – et s'ils commençaient, ils n'avaient pas fini – mais Casey s'était attendu à ce qu'ils soient un peu moins insensibles. Splinter était plus leur maître que leur père, c'était vrai, mais il n'en restait pas loin l'homme – enfin, le rat – qui les avait élevés. Ils n'avaient pas eu une enfance idéale, Casey voulait bien l'admettre, mais ils avaient au moins eu quelqu'un pour veiller sur eux.

Et les envoyer tuer un homme lors de leur quinzième année.

Casey ne pouvait cependant pas s'empêcher de penser que Splinter valait mieux que son propre père. Oui, il avait été intraitable avec les Tortues jusqu'à la fin, il leur avait certainement infligé des corrections physiques au fil des années mais Splinter avait toujours été là pour eux. Il leur avait enseigné comment se battre et survivre dans un monde où personne ne voulait d'eux. Oui, il avait pu se comporter comme le plus parfait des salops pour que ses leçons s'incrustent dans la cervelle de ses élèves mais Splinter avait toujours été juste. Il ne s'était jamais saoulé. Il n'avait jamais dépensé tout son argent sans penser au loyer ou aux courses. Il n'avait jamais tabassé sa femme et son fils juste pour se défouler. Splinter était loin d'être parfait mais il avait été un père bien meilleur que celui de Casey. Raphael et ses frères auraient dû le regretter un peu plus ou au moins le montrer.

Il n'avait pas eu de nouvelles depuis des jours. Ce n'était pas anormal dans la mesure où les Tortues avaient tenu leurs distances ces dernières années mais, compte tenu de la situation, ça ne plaisait pas vraiment à Casey. Il avait l'habitude de sortir de temps en temps avec Raphael le mercredi soir pour aller redresser des punks et ça lui manquait. Il aimait passer du temps avec son meilleur ami, à raconter des bêtises et décompresser. Casey pouvait être un connard irresponsable dans ces moments-là, ça n'avait aucune sorte d'importance. Si les choses tournaient mal, Raphael était là pour le sortir de la merde.

Casey se demandait si tout ça, toute cette insouciance, était de l'histoire ancienne. Les Tortues semblaient plutôt confiantes en leur victoire à présent et les journaux regorgeaient de faits divers qui collaient à leurs méthodes mais Casey ne pouvait pas s'empêcher de penser que ses mercredis soirs avec Raphael étaient finis pour de bon. Ils ne pourraient pas retourner à leur petite vie tranquille après avoir massacré tout le clan des Foots. C'était impossible. Il y aurait toujours des gens voulant se venger et puis la police ne laisserait pas passer de telles atrocités. La guerre des gangs faisait les gros titres tous les jours depuis plus de deux mois. Des tas de petits trafiquants essayaient de tirer leur épingle du jeu compte tenu de la position délicate des Foots. Que feraient Raphael et ses frères à propos de ces petits poissons une fois leur chasse aux requins terminée ? Allaient-ils tout laisser en plan encore une fois ? Dix ans plus tôt, ils avaient décapité les Foots et été la cause de guerres de gangs pour rééquilibrer les forces. Les Tortues, Splinter April et Casey étaient alors à Northampton, faisant comme si tout allait bien mais New York était à feu et à sang. Est-ce que tout cela allait recommencer ? Est-ce que les Tortues allaient abattre le clan des Foots puis laisser les autres gangs se débrouiller ? Prendraient-ils la responsabilité de la mort des petits dealers de rue pris dans des fusillades qui les dépassaient ?

Plus Casey y pensait, moins il pouvait accepter cette situation. Il comprenait que Raphael et ses frères défendent leurs vies mais ils avaient quitté leur position défensive le jour où Leonardo avait déclenché la guerre. Ça avait peut-être été un accident, ça ne l'empêchait pas d'avoir attaqué. Les Foots avaient eu peur et s'étaient défendus. Quelque part, les actions des hommes de Karai semblaient plus justifiées aux yeux de Casey que celles de Tortues. Pourquoi n'avaient-ils pas accepté de quitter New York ? Les choses se seraient tassées et le bain de sang se serait arrêté. Mais avaient-ils vraiment envie d'arrêter le massacre ? N'était-ce pas une rustine bien pratique camouflant le gouffre qu'avait laissé la disparition de Splinter ?

Casey fut sorti de ses pensées par la main chaude d'April sur la sienne. Ils contemplaient le Grand Réservoir depuis leur couverture un peu en retrait de la berge, sur la pelouse. Shadow et Sloane s'étaient éloignées pour discuter entre elles à l'abri des oreilles indiscrètes des adultes. April regardait droit devant elle.

– Donatello m'a dit qu'il m'aimait.

Casey fut pris au dépourvu. Il s'était attendu à quelque chose du genre « je m'inquiète pour mes petits frères » – ça, il pouvait gérer mais il n'était pas sûr de pouvoir digérer cette déclaration. Donatello ? Amoureux d'April ? Mais Donatello répétait à l'envie qu'il détestait les mammifères, qu'il ne comprenait pas comment Raphael pouvait être attiré par ces grands singes d'humains ou encore qu'ils n'avaient pas le droit de s'attacher d'après les enseignements de Splinter. Donatello ne pouvait pas être amoureux d'April. C'était insensé.

– J'ai envie de croire que c'était un mensonge mais je n'y arrive pas, continua April.

Casey se risqua à lui jeter un coup d'œil et il la vit sur le point de pleurer. Il la prit dans ses bras avec douceur, l'embrassant sur le front. April posa sa tête sur l'épaule de Casey. A quelques mètres de là, Shadow les regarda faire et Casey lui fit signe de rester à distance. Ce n'était pas à elle de réconforter sa mère. C'était des histoires d'adultes.

– Don est un sacré bon bluffeur, tu sais, répondit Casey. Il gagne toujours au poker.

– Il était sincère, rétorqua April. Je le connais bien, Casey, et je sais qu'il ne mentait pas. Il s'est mis à nu devant moi, complètement.

– T'as pas à te sentir désolée pour ça, ma puce. Don sait très bien que t'es mariée et heureuse avec Shadow et moi. Enfin, j'espère.

April eut un petit hoquet amusé. Casey sentit une grosse larme rouler sur son épaule.

– Oui, je suis heureuse d'être madame Jones, répondit April. Et Donnie le sait pertinemment, effectivement.

– Alors pourquoi il t'a dit ça ?

April garda le silence pendant quelques instants avant de reprendre :

– Je crois qu'il essayait de se faire mal.

– Hein ?

– Il... Il voulait briser notre amitié, expliqua April d'une voix tremblante.

Cette fois-ci, elle pleura pour de bon et Casey ne put que la serrer un peu plus contre lui. Il la laissa décompresser et se vider de ses larmes pendant un long moment tout en lui murmurant des mots doux. Des quatre frères, c'était de Donatello qu'April était la plus proche malgré l'attitude très froide de celui-ci. Ils partageaient de nombreuses passions et points de vue et Casey savait qu'ils entretenaient une correspondance depuis des années. Il n'avait jamais eu de motif d'être jaloux. Pour Casey, les choses étaient très claires : les Tortues considéraient April comme leur amie, leur grande-sœur, parfois comme leur mère. Il n'y avait jamais eu matière à s'inquiéter, même s'ils avaient de temps en temps glissé des regards curieux quand April portait une jupe un peu courte ou un décolleté trop profond. Casey n'appréciait pas mais ça ne l'empêchait pas de comprendre leur intérêt – ils étaient des mecs, après tout.

Il ne comprenait pas. Donatello n'avait jamais montré le moindre signe d'intérêt pour April – enfin, pas comme ça. Il s'était toujours tenu à une distance respectable et n'avait pas cherché outre mesure à attirer son attention. Il la monopolisait bien un peu quand ils dînaient tous ensemble mais c'était relativement normal pour deux amis qui aimaient la compagnie de l'autre. April n'avait jamais flirté avec lui non plus. Elle ne lui avait pas donné d'illusions. Elle était mariée, bon sang ! Est-ce que Donatello pouvait penser un seul instant qu'elle plaquerait toute sa vie pour aller vivre avec lui ? Casey se doutait depuis un bon moment que Donatello n'était pas net mais ce n'était pas son genre de délirer de la sorte non plus.

Non. April avait raison. Donatello avait voulu détruire les liens existant entre eux. C'était bien son genre, ça ! Il ne pouvait pas dire les choses simplement, tout devait être compliqué et crypté avec lui. Et malheureusement, il n'y avait pas de manuel d'utilisation pour espérer comprendre quelque chose à son comportement. Même ses frères semblaient perdus ces derniers temps. Quant à ce qui avait motivé Donatello à blesser April, Casey n'avait pas vraiment d'idée. Peut-être était-ce une tentative pour la tenir à l'écart donc pour la protéger mais c'était stupide. Donatello savait pertinemment qu'April chercherait à les rabibocher. Elle tenait trop à lui pour accepter de couper les ponts sans explication. Et puis ne plus voir Donatello signifiait aussi ne plus voir Raphael, Leonardo et Michelangelo. C'était soit le paquet familial, soit rien du tout.

Casey embrassa à nouveau April sur le front.

– Ça va aller, lui dit-il. Comme je le vois, il a voulu te protéger en faisant croire à tout le monde que vous n'étiez plus amis. C'est tordu mais Donnie est pas net de toute façon.

April renifla moqueusement.

– T'as essayé de l'appeler pour lui souffler dans les bronches ? demanda Casey.

– Non. Je n'ai pas trouvé la force de le faire.

Cette déclaration la travaillait, comprit Casey et il sentit son estomac faire des nœuds. Pourquoi s'inquiétait-il ? April était heureuse avec lui, il n'y avait pas à revenir là-dessus. D'accord, elle avait ce fantasme absurde concernant Leonardo mais ça restait de l'ordre de la fantaisie – et c'était plus une question d'attitude qu'autre chose, lui avait-elle expliqué. Donatello n'avait pas ce côté dominant de son frère qui faisait se pâmer April. Donatello était le gentil nerd coincé sur ses ordinateurs à longueur de journée, le type qu'il fallait tirer de son antre pour qu'il voit la lumière du jour, le petit frère à qui il fallait rappeler de temps en temps qu'il devait se nourrir et prendre une douche. Mais il s'était affirmé, ces derniers temps, se rappela Casey en sentant le fantôme du bras de Donatello autour de sa gorge. Il avait changé.

– On devrait peut-être en parler à Leo, proposa Casey.

Leonardo avait recadré Donatello plus d'une fois lorsqu'ils étaient à Northampton, quelques semaines plus tôt. S'il y avait quelqu'un susceptible de comprendre Donatello et le remettre à sa place, c'était bien Leonardo. Il le faisait régulièrement avec Raphael et Michelangelo, après tout.

– Je ne sais pas, répondit April. Ça ne le concerne pas.

– Pas directement mais il pourrait au moins avoir une idée de ce qui est passé par la tête de Donnie.

– Et si c'était une idée de Leo ? demanda April d'une voix étranglée.

Casey lui frotta le dos doucement et la laissa pleurer sur son épaule quelques instants. April avait peur que cette déclaration ne soit pas un plan tordu de Donatello pour la mettre à l'écart mais une idée de Leonardo. Casey n'y croyait pas. Leonardo n'était pas aussi retord que Donatello. Il pouvait user de méthodes discutables avec ses frères mais il était toujours honnête avec April. Il lui arrivait de détourner la conversation ou de se taire sur certains sujets mais il aurait clairement dit à April qu'ils devaient couper les ponts un moment s'il l'avait voulu. Non, ça ne ressemblait vraiment pas à Leonardo d'envoyer Donatello faire du mal à April.

– Je vais m'en occuper, ma puce, assura Casey. Je vais aller voir Leo pour en discuter avec lui et je foutrais un bon coup de pied au cul de Donnie si je le croise.

April pouffa et sécha ses larmes du revers de la main. Casey l'embrassa sur le sommet du crâne puis laissa le silence s'installer entre eux, April blottie contre lui. Il fallut de longues minutes pour qu'April reprenne la parole.

– Casey ?

– Hum ?

April lui attrapa la main et emmêla ses doigts aux siens. Elle avait le bout des doigts froids mais sa paume était chaude et douce. Casey était toujours émerveillé par la finesse des mains d'April.

– Voudrais-tu un enfant de toi et moi ? demanda-t-elle d'une petite voix.

Casey sursauta et se détacha un peu de son épouse pour la regarder dans les yeux. Ils avaient déjà parlé de faire un enfant des années plus tôt mais ils avaient préféré attendre d'être un peu plus tranquilles – ce qui n'était jamais évident avec la famille qu'ils avaient. Le temps avait passé et April approchait de la quarantaine. Casey n'avait pas ramené le sujet sur la table mais n'en était pas moins heureux pour autant. Il aimait April et Shadow et il était très heureux avec elles. Il n'avait pas besoin d'un nouvel enfant pour combler un trou inexistant. Pourtant, il voulait de cet enfant. Il voulait d'un petit Jones qui serait la moitié de lui et d'April. Casey attrapa April derrière la nuque et l'embrassa fougueusement, sous les regards curieux des gens profitant aussi du soleil.

– Oui, dit-il entre deux baisers. Je veux un enfant de toi et moi.

April sourit et de nouvelles larmes roulèrent le long de ses joues mais elles étaient cette fois bien différentes des précédentes.


Il avait fallu un peu de temps pour trouver de nouveaux locaux et réorganiser tout le bordel ambiant mais Donald avait enfin un bureau. Ça lui semblait essentiel que tout soit en ordre dans cette pièce car c'était le reflet de son travail à l'extérieur. Quelqu'un de désorganisé ne pouvait pas gérer un trafic de drogues. Ça demandait trop de précision, trop d'ordre et de méthode. Et de la discrétion. Beaucoup de discrétion. C'était pourquoi il avait choisi de s'installer en plein centre-ville. Il avait investi dans un petit magasin alimentaire dans Chelsea, sur la Huitième avenue, et il avait mis Frank à la caisse pour gérer le devanture. Frank était un type solide et il connaissait le métier, Donald ne se faisait pas de souci pour lui. Le chèque qu'il lui faisait chaque semaine assurait sa loyauté de toute façon.

Le magasin assurait une bonne discrétion concernant les allées et venues des types travaillant pour Donald. Pour les affaires courantes, ils devaient s'adresser à Frank mais ils pouvaient aussi facilement accéder à Donald par l'arrière. Un petit appartement de trois pièces allait avec le magasin et c'était là que Donald avait installé une partie de son business. Le laboratoire restait là où il était – ils avaient trop investi dedans pour tout foutre en l'air – et la marchandise était disponible à un autre endroit, dans les docks, mais les négociations se déroulaient ici. Donald était justement sur le point de vendre de jolies quantités de ses nouveaux produits au Russe qui gérait un bon nombre d'établissements de récréation pour adultes.

Le Russe était en fait un pur produit américain issu de l'immigration et ce n'était qu'un surnom qu'on lui avait collé dans ses jeunes années. Il s'appelait Dimitri Iachine – né et élevé à Little Odessa, évidemment. C'était un grand type champion de lutte gréco-romaine ou quelque chose comme ça, une montagne de muscles à côté de laquelle Donald se sentait petit et maigrelet malgré sa carrure. Il avait des yeux d'un bleu glacial, des cheveux d'un blond presque blanc ramenés en arrière et des mains comme des battoirs. En plus de ses établissements aux salles obscures, Dimitri offrait tout un assortiment de divertissement à ses clients, comme des alcools rares importés ou des drogues venues de tous horizons. Il n'avait pas mis longtemps à contacter Donald après la disparition de Basile. Ces deux-là ne pouvaient pas s'encadrer et c'était ce qui les avait empêché de faire affaire avant mais Basile n'était plus dans l'équation et les produits de son petit business étaient réputés dans le milieu. Dimitri pouvait à présent acheter directement à Donald ce qu'il lui fallait au lieu de passer par des grossistes aux marges exorbitantes.

– Nous partons donc sur un million, dit Dimitri en jouant avec les glaçons dans son verre de Whisky.

Un putain de million. Donald avait du mal à contenir sa joie. Avec ça, il ne serait plus dans le rouge. Il pourrait payer ses gars, chercher de nouveaux employés et financer la vendetta de Leonardo – donc ne plus l'avoir sur le dos pendant un moment.

– Je peux vous faire une ristourne de cinquante mille en guise de cadeau de bienvenue, offrit Donald.

– Je ne veux pas marchander, Kent, prévint Iachine. Si c'est un million, c'est un million et c'est tout.

Mais les prix n'avaient pas intérêt à grimper, comprit Donald en croisant le regard glacial du Russe. Iachine but une gorgée avant de reprendre.

– Il paraît que vous êtes toujours mouillé dans cette guerre avec les Foots.

– C'est exact, admit Donald, mais il n'y a aucun risque pour vous.

– Ils pourraient s'en prendre à vos clients.

– Les Foots préfèrent saigner directement mes hommes, c'est plus efficace, répondit Donald avec un sourire en coin. J'ai du mal à recruter, si vous voulez tout savoir, mais nous avons les moyens de répliquer.

Iachine regarda ses glaçons un instant.

– Youri Iejov, c'était vous ?

– C'est possible.

– Hum.

Le Russe prit le temps de boire une gorgée de Whisky. Donald se demandait pourquoi tous les hommes avec un peu de pouvoir aimaient ménager leurs effets. C'était comme s'ils avaient un quota de pauses dramatiques et de regards d'acier à faire dans la journée pour se sentir bien dans leurs baskets. Peut-être finirait-il comme ça, un jour. Encore faudrait-il qu'il vive assez longtemps pour gérer pleinement son business mais il n'osait pas encore penser à la possibilité de supprimer Leonardo. C'était trop risqué. Donald n'avait personne sous la main pour faire le sale boulot à part les Foots or parler aux Foots serait son arrêt de mort. Non seulement les Japonais essayeraient de le tuer avant qu'il ne puisse exposer ses motivations mais Leonardo lui ferait payer sa traitrise par la suite s'il survivait. Donald avait intérêt à rester bien sagement à sa place pour le moment. Une fois la guerre des gangs terminée, il pourrait tenter de discuter avec Leonardo. Peut-être accepterait-il de l'oublier contre une certaine somme.

– Un concurrent en moins est toujours bon pour les affaires, dit Iachine.

Donald hocha la tête sans vraiment chercher à comprendre. Le Russe faisait aussi dans le trafic d'armes – à croire que tous ses compatriotes faisaient ça comme activité secondaire. Cependant, il ne vendait pas aux Foots et c'était une bonne chose pour lui car pratiquement tous leurs fournisseurs avaient été abattus ces dernières semaines par Mark et son équipe. Les idiots qui avaient voulu prendre ce marché avaient aussi reçu une balle dans la tête en guise d'avertissement. Les Foots se retrouvaient isolés mais Donald ne s'en faisait pas vraiment pour eux.

Leurs petites mains, le bas de l'échelle, faisaient beaucoup dans les cambriolages et les braquages mais le clan se rémunérait surtout sur les trafics d'influence. En clair, ils menaçaient et tuaient pour d'autres, tout en protégeant ceux qui pouvaient se payer leurs services. Ils avaient cependant quelques difficultés à obtenir de nouveaux contrats et à renouveler les anciens depuis quelques temps. Perdre plus de cent cinquante hommes en une semaine jouait beaucoup sur la réputation des Foots – et ce n'était pas la première fois que cela se produisait ces derniers temps.

Consécutivement, le milieu regorgeait de rumeurs à propos de ce gang des Tortues avec qui les Foots étaient en guerre. Donald avait entendu parler de ninjas, de mutants et d'extraterrestres et on lui avait demandé les coordonnées de ces tueurs émérites à plusieurs reprises. A son avis, tous ces ninjas faisaient beaucoup trop parler d'eux. Ça allait leur retomber dessus à un moment ou à un autre.

La police était débordée. Chaque matin, elle découvrait de nouveaux massacres sur les toits de New York, dans des ruelles ou même dans des appartements. Le meurtre de la semaine revenait à celui d'une petite fille dont l'autopsie avait prouvé l'utilisation d'un poison dont Donald n'avait pas retenu le nom mais qui tuait en quelques secondes. Elle avait vraisemblablement été le témoin du meurtre de son grand frère, un jeune Foot égorgé dans son lit, et payé le prix fort par la même occasion – tout ça sans que les parents ne se réveillent. Ça avait marqué l'opinion. Les gens se demandaient quand tout cela allait s'arrêter et pourquoi la police ne faisait pas mieux son travail.

Donald jeta un coup d'œil à la fenêtre par réflexe mais les rideaux étaient tirés. Il vérifiait lui-même tous les matins qu'aucun dispositif d'espionnage n'avait été installé dans l'appartement et il faisait surveiller les alentours au cas où les flics décideraient d'organiser une planque. La police saurait tôt ou tard qu'il trempait dans le même bain que les Tortues – il les finançait, pour être exact, tout en étant tenu par les couilles par leur chef. Donald pensait sincèrement jouer la carte de la contrainte s'il devait un jour payer pour ses crimes. Leonardo l'avait obligé à soutenir financièrement sa vendetta contre les Foots et, oui monsieur le Juge, il était peu conseillé de mettre en colère ce terrifiant mutant à l'intelligence froide et au coup de sabre facile. Il n'avait tout simplement pas eu le choix.

Bien sûr, ça supposait que la police attrape aussi les Tortues. Donald se voyait mal défendre son cas sans preuves concrètes de leur existence. Peut-être pourrait-il plaider la folie. Après tout, n'avait-il pas été l'instrument de tortues mutantes ninjas ? Il était clairement dérangé.

– Il y a un problème, cependant, continua Dimitri.

Donald sortit de ses pensées. Ça le surprenait toujours que le Russe ait un accent typiquement new-yorkais. Il ne roulait même pas les r.

– Quel problème ?

– Il paraît que vous avez un patron peu commode.

Comment Iachine était-il au courant ? Donald ne se laissa pas démonter pour autant.

– Je suis mon propre patron à présent, répondit-il en s'appuyant contre le dossier de son fauteuil.

– Un nom circule pourtant. Un nom italien.

Donald n'avait pas vraiment le choix sur ce coup-là. Iachine pourrait décider de ne pas conclure leur deal s'il sentait que Donald n'était pas complètement honnête avec lui. Bizarrement, l'honnêteté et la confiance étaient des valeurs auxquelles les truands comme eux croyaient encore. Ils tuaient facilement et se foutaient de la santé de leurs clients tant qu'ils payaient mais ils se devaient de se dire la vérité entre eux afin de faire affaire.

– Ce n'est pas mon patron, dit Donald. C'est mon associé.

– Pourquoi n'est-il pas présent alors ?

– Je m'occupe des drogues, il gère les meurtres.

La réponse plut à Iachine. Il se redressa de son fauteuil et posa son verre sur le bureau de Donald.

– J'aimerais discuter avec lui d'autres possibilités d'affaires.

– Malheureusement, il n'est pas facile à joindre, reconnut Donald. Pour être parfaitement honnête, il est un peu... particulier. Il passe quand ça lui chante voir comment les affaires vont. Je lui parlerai de votre intérêt quand je le verrai.

Comme si Leonardo allait accepter, pensa Donald, narquois. Il avait assez à faire avec les Foots, il se fichait de l'argent et puis il lui faudrait sortir des ombres pour rencontrer le Russe. Quelque chose disait à Donald que Leonardo n'allait pas se montrer volontairement à un humain de plus. Contrairement à Raphael qui aimait la compagnie des humains, Leonardo préférait garder son existence secrète. Il ne se montrerait pas, même si ça signifiait que Donald allait perdre un gros contrat.

– Très bien, approuva Iachine.

Il se leva et tendit l'une de ses immenses mains à Donald. Celui-ci était un peu réticent à l'idée de la serrer mais il se plia tout de même à l'exercice. Contre toutes attentes, Iachine ne lui broya pas la main – sa poignée fut franche mais avec un rien de délicatesse, comme si le géant savait tout de son incroyable force.

– J'attends votre appel pour la livraison, prévint Iachine.

– Demain, dès que le colis est prêt, assura Donald.

– C'était un plaisir de faire affaire avec vous, Kent.

– Le plaisir est partagé.

Iachine se fendit d'un sourire puis sortit du bureau pour rejoindre ses gardes du corps – pourquoi en avait-il besoin ? Il passait à peine par la porte tant ses épaules étaient larges ! Donald raccompagna ses invités à la porte puis ordonna à ses hommes de ne pas venir le déranger. Il s'affala dans le petit canapé sous les fenêtres à l'autre bout du bureau et attrapa son téléphone. Felicia décrocha juste avant que la messagerie ne s'enclenche.

– Salut ma belle, lança Donald.

– Salut Kent. Je suis un peu occupée, là.

Il y avait du bruit derrière elle, comme si elle était dans un café ou quelque chose comme ça. Felicia aimait bien écrire ses articles à l'extérieur. Elle devait être surbookée en ce moment avec tous ces meurtres d'origine soit-disant mystérieuse. Ça devait être frustrant pour elle de savoir qui était responsable sans pouvoir en parler. Si elle le faisait, Leonardo la supprimerait certainement. La vie de Felicia valait bien peu à ses yeux, même si la jeune femme ne rêvait que de se faire tringler par le mutant – comment était-ce possible ? D'accord, Donald avait lui aussi pensé une ou deux fois à ce que ça ferait de se taper Kitty mais ça restait hypothétique alors que Felicia faisait tout pour que Leonardo la remarque. C'était dérangeant. Donald se demanda si Raphael avait eu un ticket avec le Singe Rouge.

– T'as eu des nouvelles de Palpatine ? demanda Donald.

– Ne l'appelle pas comme ça, grogna Felicia.

– Tu admettras que c'est plus dans le ton que Yoda.

Felicia soupira, agacée.

– Non, je n'ai pas eu de nouvelles. Et toi ?

– Pas plus mais on est dimanche, il risque de passer chez moi ce soir. T'as des infos à transmettre ?

– Tu sais très bien que je ne passe pas par toi pour ce genre de chose, répliqua Felicia. Qu'est-ce qu'il se passe, Kent ? Serais-tu jaloux ?

– Moi, jaloux ? railla Donald. Tu plaisantes, cocotte.

– Pourtant, cet appel fait vraiment type désespéré, rétorqua Felicia. Trouve-toi quelqu'un d'autre, Kent, j'ai du travail.

Et un penchant pour les bestioles à sang froid, rajouta Donald en regardant son téléphone. Il resta à contempler l'écran noir un long moment après que Felicia lui ait raccroché au nez. Le monde ne tournait vraiment pas rond si les petits chaperons rouges se mettaient à courir après les loups.