Till Kingdom come
Chapitre 58
Just smile and wave, boys
La galerie était vide et plongée dans le noir quand Michelangelo y jeta un coup d'œil. Il se risqua à lancer un caillou contre un mur pour faire un peu de bruit mais il ne se passa rien. Michelangelo se risqua à regarder plus attentivement, scrutant les ténèbres. Toujours rien. Il avança doucement, cherchant de possibles pièges au fur et à mesure mais il n'y avait pas même un câble en travers du passage. En revanche, il y avait des cadavres et il les découvrit en posant le pied dessus. Michelangelo grimaça, retint sa respiration et essaya de ne pas regarder par terre tandis qu'il s'approchait du mur du fond. Il ne voulait pas vraiment savoir dans quoi il marchait mais les sons humides ne l'aidaient pas à ignorer la triste vérité. L'entrée du vaisseau ne lui avait jamais paru aussi loin.
Michelangelo chantonna les quelques notes servant de mot de passe et la porte s'ouvrit avec son habituel chuintement humide. Deux cadavres tombèrent aux pieds de Michelangelo. Il les enjamba puis se fraya un chemin au-dessus des autres dans le couloir. En se refermant, la porte buta contre les corps et les coupa en forçant un peu. Michelangelo continua tout droit sans regarder derrière lui. Il ne pouvait cependant pas ignorer ce qui se trouvait en face de lui. Apparemment, Bob s'en était donné à cœur-joie avec la décoration intérieure. Les murs avaient été repeints en brun.
Heureusement, le massacre ne s'étendait pas à plus de vingt mètres de l'entrée. Apparemment, les Foots n'avaient pas persévéré. Il devait y avoir une trentaine de cadavres. Ça avait dû leur suffire. Qu'avaient-ils espéré de toute façon ? D'accord, un vaisseau spatial valait certainement quelques sacrifices mais il y avait mieux à faire que s'acharner. Michelangelo se demanda par quoi était passé Donatello lorsqu'il était entré pour la première fois ici. Il ne leur avait jamais raconté. D'ailleurs, il n'avait pas dit grand chose sur le vaisseau et Bob n'était guère plus loquace.
Les quartiers de l'équipage étaient comme Michelangelo les avait laissés, en désordre et un peu sales, il fallait bien l'admettre. Michelangelo attrapa des comics et quelques livres pour se donner bonne conscience et alla les ranger dans sa chambre. Il jeta un coup d'œil dans celle de Donatello au passage, au cas où son frère serait rentré, mais elle était vide – à l'exception de tout le bordel que Donatello aimait accumuler. Il sortit une feuille de papier pliée de son sac et la déposa sur l'oreiller. Il était plus probable que Donatello rentre directement au vaisseau lorsqu'il aurait décidé d'arrêter de bouder dans son coin que de le voir débarquer au bunker. D'ailleurs, était-il au courant pour l'attaque contre le vaisseau ? Michelangelo en doutait. Il n'avait pas croisé son frère lorsqu'il était rentré la veille de l'attaque.
Etait-il seulement vivant ? se demanda Michelangelo en retournant dans sa chambre pour récupérer quelques unes de ses affaires. Leonardo semblait en être convaincu et n'avait même pas déclenché de recherches. La situation entre eux s'était dégradée à ce point. Quelques mois plus tôt, lorsque Michelangelo avait été capturé, Leonardo avait tout fait pour le retrouver. Et quand Raphael s'était évanoui dans la nature, Donatello l'avait cherché – enfin, il lui avait tendu un piège mais Donatello et Leonardo avaient des méthodes différentes. Pourquoi Leonardo ne faisait-il rien pour Donatello ? Il était peut-être en pleine crise d'adolescence ou quelque chose comme ça mais il restait leur frère. Leonardo aurait dû le chercher.
Peut-être devait-il partir sur les traces de Donatello. D'après les journaux, il semblait être parti dans le sud – la série de meurtres à Philadelphie collait à leurs cibles en tout cas, même si les méthodes ne ressemblaient pas à celles de Donatello. De l'ancien Donatello, corrigea Michelangelo. Il n'était pas sûr d'apprécier le nouveau. Il était beaucoup plus froid et obstiné, comme s'il n'avait plus aucune retenue. Il ne semblait plus savoir différencier le bien et le mal non plus – pas que ça leur servît beaucoup ces derniers temps. Le Donatello d'antan flirtait avec la sociopathie. Le nouveau avait embrassé la vocation avec un peu trop d'enthousiasme au goût de Michelangelo.
C'était comme si Donatello était content de son sort. Il n'essayait même pas de lutter contre ce qui lui arrivait. Il se laissait glisser tranquillement dans un état qui ne s'accordait pas à leur dynamique de groupe. Donatello n'était plus fait pour être le second de Leonardo. Il s'était transformé en une espèce de monstre d'égoïsme à la Raphael tandis que celui-ci avait mis un couvercle sur son tempérament de feu. C'était étrange qu'ils aient chacun pris la place de l'autre. Michelangelo avait du mal avec ce changement. Il aimait ses petits moments entre geeks avec Donatello et ses simili-bagarres avec Raphael. Avec Donatello, Michelangelo pouvait être plus calme et plus sincère aussi. Donatello l'écoutait et ne se moquait pas de lui dès qu'il s'embarquait dans ses théories farfelues. Donatello le soutenait discrètement, lui permettait de s'exprimer. Raphael aussi mais dans une moindre mesure. Michelangelo restait à ses yeux le petit dernier, le trublion qui riait facilement. Ils avaient aussi des moments plus sérieux entre eux, évidemment, mais moins souvent. Il y avait un rapport de force entre Raphael et lui tandis que Michelangelo était sur un pied d'égalité avec Donatello.
Enfin, avant. Donatello tâtait les limites de ses frères, testait leur tolérance. Il cherchait en fait quelqu'un susceptible de l'arrêter. Pourquoi Leonardo ne s'était-il pas opposé à Donatello ? Il avait repris du poils de la bête depuis qu'il était rentré à New York et il était à présent capable de remettre Donatello à sa place. Mais en avait-il seulement envie ? Michelangelo avait l'impression que Leonardo attendait de voir comment leur dynamique allait s'équilibrer toute seule. D'accord, il avait beaucoup à gérer en ce moment avec son soudain intérêt pour le business de Kent et l'entraînement d'Emma – quelle idée stupide – mais ça ne lui ressemblait pas de laisser un de ses frères dériver de la sorte. A quoi jouait Leonardo ?
Et s'ils s'étaient mis d'accord ? se demanda Michelangelo. Peut-être était-ce une sorte de plan machiavélique qu'ils avaient mis au point pendant leurs nuits de meurtres. C'était une théorie intéressante mais pourquoi auraient-ils décidé de conserver le secret ? Il y avait bien la possibilité de la capture de l'un d'entre eux mais ni Raphael ni Michelangelo ne parleraient. Leonardo et Donatello n'avaient pas de raison de manigancer leurs petits complots dans leur coin. Ça ne servait qu'à inquiéter tout le monde.
Ça ne tenait pas, réalisa Michelangelo. Leonardo était tout aussi préoccupé que Raphael et lui à propos de Donatello, même s'il ne le montrait pas autant. Il n'y avait pas de plan ultra-intelligent concocté par le stratège et l'éminence grise de l'équipe ni de complot secret avec double retournement de situation à la fin quand on se rend compte que le méchant était en fait le gentil. Il n'y avait que l'absence d'un frère et la sentence avait deux fois plus de poids. Jamais ils ne retrouveraient le Donatello d'autre fois. Michelangelo, Raphael et Leonardo devaient l'accepter et composer avec le nouveau tempérament de Donatello. Ils n'avaient pas le temps de pleurer la disparition d'un de leurs frères. C'était aussi valable pour Splinter.
Michelangelo n'eut pas à défaire ses cartons pour récupérer ses comics préférés. Il s'en retourna au salon et fourra sa PS3 ainsi que quelques jeux dans son sac de sport. Emma lui avait prêté la sienne ces derniers jours mais ce n'était pas pareil de jouer sur la console de quelqu'un d'autre – et ses scores étaient ridicules, ça ne valait même pas le coup d'essayer de faire mieux qu'elle. Ça n'en restait pas moins gentil de sa part, même si ses petites attentions agaçaient un peu Michelangelo. Emma avait repris le travail depuis mardi et elle leur avait ramenés les parts de tartes restantes à chaque fois qu'elle était venue. Michelangelo avait l'impression qu'elle leur faisait la charité et il détestait ça.
Il n'y avait pas trace de Bob. Michelangelo jeta un coup d'œil circulaire au salon et appela même l'hologramme mais celui-ci ne se montra pas. Peut-être avait-il cramé toutes les billes lumineuses qui le composaient lors de la téléportation. Cependant, elles étaient aussi utilisées dans l'éclairage des pièces or tous les couloirs ainsi que toutes les salles que Michelangelo avait traversés étaient éclairés. Bob avait de quoi se matérialiser. Il avait juste décidé de ne pas se montrer. Michelangelo fit un crochet par le potager, toujours aussi resplendissant. Bob en prenait grand soin et les plantes se portaient bien. Michelangelo récupéra quelques légumes mûrs qu'il cala dans un petit sac plastique pour ne pas les abîmer puis prit la direction de la sortie.
Ils ne pouvaient pas se permettre de cracher sur la nourriture en ce moment. Ils n'avaient pas vraiment l'occasion d'aller au ravitaillement à cause de leurs occupations nocturnes et ils mangeaient surtout à l'extérieur – l'expression plaisait terriblement à Michelangelo qui avait l'impression d'avoir une vie normale et d'aller au restaurant. La vérité était moins reluisante, évidemment. Les poubelles des supermarchés n'avaient pas changé depuis le début de la guerre mais ils ne ramenaient pratiquement rien au bunker. Ils mangeaient sur place, en quelque sorte – encore une expression douce à l'oreille. En plus de ramener des gâteaux et des cookies, Emma les avait ravitaillés en produits difficilement accessibles dans les présentes conditions, comme le café, par exemple. Donatello sans café était encore gérable – désagréable mais gérable – mais Leonardo sans sa dose matinale de caféine virait au dictateur adepte des génocides. Michelangelo était reconnaissant à Emma d'assurer les livraisons, même s'il détestait dépendre d'elle.
Au moins ne dépendait-il pas d'elle émotionnellement. Voir Raphael rayonner de joie dès qu'il recevait un message d'Emma était pathétique. Ses tentatives pour camoufler sa satisfaction l'étaient tout autant et son expression béate spéciale « je me suis envoyé en l'air avec ma petite amie » frisait avec le ridicule. Michelangelo aurait dû être heureux de sa situation : comme il dormait sur le canapé du salon, il échappait aux désagréments sonores de l'amour. Leonardo avait installé sa chambre en face de celle de Raphael et semblait le regretter à chaque fois qu'Emma passait la nuit au bunker avant ses entraînements. Cependant, compte tenu des horaires des uns et des autres, c'était la solution la plus pratique pour tout le monde.
Michelangelo fit très attention en rentrant au bunker et il verrouilla la porte donnant sur le tunnel du métro derrière lui. Raphael et Leonardo l'avaient camouflée avec des briques mais elle n'en donnait pas moins directement sur le premier niveau. Elle était cependant plus discrète que la grande porte du bas donnant sur l'aqueduc. Celle-ci faisait un bruit de tous les diables et ils ne l'utilisaient plus à cause de cela. Ils l'avaient barricadée de l'intérieur et aussi comblé le trou d'accès dans le sol du sixième.
Il y avait du bruit dans la cuisine. Zut, pensa Michelangelo. Il était allé au vaisseau exprès avant que Raphael et Leonardo ne se lèvent pour éviter les remontrances – ou au moins les repousser à plus tard – mais son plan n'avait pas fonctionné comme il l'aurait voulu. Leonardo lui lança un regard noir lorsque Michelangelo entra dans la cuisine – oui, il avait quitté sa garde et, oui, il était sorti seul, quel outrage ! et attendez un peu qu'il sache où son petit frère était allé, sa tronche allait être impayable – puis retourna son attention sur Casey, en bout de table. Casey mais pas April. C'était déjà étrange que Casey soit chez eux mais ça frisait l'ésotérisme que sa moitié ne se soit pas jointe à lui. Michelangelo posa son carton et les légumes sur la table puis son sac par terre. Casey le salua avec un sourire.
– C'est pour l'entretien d'embauche ? demanda Michelangelo en s'asseyant à distance de ses frères.
– Quel entretien d'embauche ? s'étonna Casey.
– Pour la doublure de Donnie. T'as la bonne taille mais pas la bonne couleur, frangin.
– Donatello est passé voir April avant de disparaître, coupa froidement Leonardo.
Quelqu'un n'en était qu'à sa première tasse de café, constata Michelangelo. Il pianota sur la table, jetant un coup d'œil à la cafetière. Quelque chose lui disait que ça allait lui retomber dessus.
– Tu étais au courant de ses sentiments envers April, reprit Leonardo.
Voilà. Il le savait. C'était arrivé plus vite que prévu, ceci dit. De toute façon, c'était toujours de sa faute.
– Possible, admit Michelangelo. Et alors ?
– Don a dit à April qu'il l'aimait, expliqua Casey.
– Oh.
Il n'avait jamais pensé que Donatello se déclarerait. Ça avait été une surprise de découvrir que son frère avait des sentiments envers April – ou des sentiments tout court – mais savoir qu'il avait franchi le pas de la déclaration était loin du champ des possibles d'après Michelangelo. Il était sûr que même Bob ne l'avait pas vu venir. La soudaine décision de Donatello expliquait peut-être le comportement de l'intelligence artificielle à son égard la semaine précédente. Michelangelo n'aurait jamais parié que Bob se soucierait de sa survie, honnêtement.
– « Oh » ? répéta Raphael. T'as rien trouvé de plus intelligent à dire ?
– Que veux-tu que je dise ? rétorqua Michelangelo en haussant les épaules. On sait tous que c'était une connerie et qu'il aurait pas dû ouvrir sa grande bouche. Après, on en a pas discuté, lui et moi. Je sais pas si vous avez remarqué mais Donnie est pas le plus ouvert d'entre nous sur ses émotions on est carrément tous des handicapés sur ce plan-là, si vous voulez le fond de ma pensée. Je savais que Donnie en pinçait pour April, Bob me l'a dit, mais je pensais qu'il emporterait son secret dans la tombe. Ça me surprend autant que vous qu'il soit sorti de sa carapace.
Ses frères le regardèrent de travers autant à cause de l'expression choisie que pour le contenu de sa tirade mais Michelangelo s'en fichait comme d'une guigne. On ne lui demandait pas souvent son opinion alors autant en profiter. Ses frères auraient dû lui être reconnaissants de ne pas leur avoir balancé quelques crasses à la figure au passage.
– Bref, reprit Leonardo.
C'est ça, pensa Michelangelo, ignore donc ce que ton stupide petit frère a dit.
– Casey était venu nous dire que cette déclaration inappropriée avait mis April mal à l'aise et il souhaite que nous tenions nos distances jusqu'à nouvel ordre, en particulier Donatello.
– Ça se comprend, admit Michelangelo.
– C'est également plus prudent de notre part malgré la promesse de Karai, continua Leonardo. Rien ne nous garantit sa sincérité et des Foots pourraient remarquer nos déplacements entre chez les Jones et le bunker.
Ça, c'était un reproche orienté vers Casey. Vu l'heure, il était certainement venu pendant sa pause déjeuner depuis le travail. Le manque de caféine n'était donc pas le seul responsable de l'humeur de Leonardo. Il craignait pour leur propre sécurité. Les Foots pouvaient être à leur porte, littéralement.
– Mais on sera quand même là en cas de besoin, assura Casey.
Il tripotait sa tasse de café et ne les regardait pas directement. Il n'était pas à l'aise et mentait probablement. A propos de quoi ? Cela restait à déterminer. Il releva les yeux en hésitant un peu.
– Ça risque de prendre un peu de temps, les gars, admit-il. April et moi avons décidé d'essayer d'avoir un enfant alors ce serait bien qu'elle soit au calme.
La nouvelle déclencha un léger froncement de sourcils chez Leonardo – pourquoi ? bonne question. Raphael était manifestement content pour son meilleur ami et il lui tapota l'épaule en le félicitant. Michelangelo ne savait pas vraiment comment réagir. April et Casey parlaient plus ou moins d'un hypothétique enfant depuis des années et il était heureux pour eux qu'ils aient décidé de franchir le pas mais il ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Michelangelo et ses frères n'auraient jamais de descendance – à moins de glisser dans le moralement discutable et les expériences bizarroïdes. Et puis il était toujours embarrassant de savoir qu'April avait des rapports sexuels avec Casey. C'était normal mais dérangeant. Elle conservait une aura de sainte à leurs yeux et ils n'avaient jamais vraiment accepté l'idée qu'elle ne soit qu'une femme. Casey salissait leurs illusions, quelque part – et Michelangelo n'avait vraiment pas envie de savoir avec quoi, non, vraiment pas.
– Félicitations, lâcha Leonardo en écho à Raphael.
Il employait le ton du leader pas content, nota Michelangelo. Leonardo avait toujours plus ou moins considéré le destin d'April et Casey comme sa juridiction. Qu'ils ne viennent pas lui demander sa bénédiction semblait l'avoir contrarié.
C'était une question de dominance, réalisa Michelangelo dans un éclair de génie. Splinter avait toujours été leur supérieur et il ne faisait que déléguer son autorité à Leonardo mais sa disparition avait brouillé les cartes. Il fallait rétablir la hiérarchie de leur groupe. C'était pour ça que Leonardo se comportait de manière aussi désagréable avec lui : il essayait d'imposer son autorité. Soudainement, ça ne plut pas du tout à Michelangelo. Il n'avait jamais voulu de la place de leader, il l'avait même dit à Leonardo, aussi ne représentait-il aucune menace pour son frère. Leonardo le savait alors pourquoi s'acharnait-il à le traiter de la sorte ? Et pourquoi n'était-il pas plus sur la carapace de Raphael ? Après tout, il désobéissait aux ordres de feu leur maître en ayant une petite amie. Ceci dit, Raphael n'avait pas cherché à remettre en question l'autorité de Leonardo ces derniers temps. Il le laissait même régenter la vie d'Emma, en fait. Donc Leonardo contrôlait Raphael par le biais d'Emma.
Michelangelo eut envie de hurler mais il se contenta de prendre une grande inspiration. Il resta à table sans rien dire jusqu'à ce que Casey s'en aille puis, pendant que ses frères avaient le dos tourné, il récupéra des affaires utiles dans son sac – des armes, principalement. Leonardo l'appela pour l'entraînement et Michelangelo descendit au deuxième étage, son sac en travers de la carapace. Il resta planté dans la cage d'escaliers, s'attirant le regard noir de Leonardo.
– Je vais chercher Donatello, annonça Michelangelo d'un ton qui ne tolérait pas de contestation.
La déclaration ne plut manifestement pas à Leonardo mais Michelangelo ne lui laissa pas l'occasion de répondre. Il tourna les talons et, ignorant les appels de Raphael, prit la direction de la sortie. Il avait rendez-vous avec le destin à Washington.
Il y avait beaucoup de monde au Lair lorsque Felicia poussa la porte. Il était pourtant vingt-et-une heures et le coup de fouet était théoriquement terminé depuis un bon moment. Pourtant, la plupart des tables était occupée. Ça n'avait guère d'importance car Felicia marcha droit jusqu'au comptoir, son sourire grandissant au fur et à mesure que la grimace du Singe Rouge s'aggravait.
– Salut mon poussin ! lança joyeusement Felicia en grimpant sur un tabouret.
– On en est aux surnoms d'animaux mignons maintenant ? grogna Emma en séchant une tasse avec un torchon.
– Evidemment.
– Il paraît qu'on vous appelle le Pitbull.
– Il paraît.
– Ça vous va bien, les grands crocs et la bave aux babines.
– Mais c'est qu'elle mord, la guenon, rétorqua Felicia.
Emma se raidit tellement que Felicia eut l'impression qu'elle prenait dix centimètres. C'était adorable mais elle n'était pas venue pour échanger de bons mots avec la demoiselle. Felicia commanda un cappuccino puis jeta un coup d'œil à la salle tandis qu'Emma s'exécutait en grommelant. Alex avait annoncé sur la page Facebook du Lair qu'il avait embauché un nouvel employé pour les soirées et Felicia avait été surprise de découvrir qu'il s'agissait de Charles Lee, l'un des potentiels Singes Rouges qu'elle avait présentés à Donald. Le grand type d'origine chinoise était présentement occupé à récupérer dans un grand bac de la vaisselle sale sur les tables. Felicia se retourna vers Emma lorsqu'elle posa son cappuccino devant elle.
– Comment trouves-tu ton nouveau collègue ? demanda Felicia.
– Chiant, répondit Emma en reprenant son essuyage.
Elle lança un regard noir au concerné à travers la salle puis se pencha un peu vers Felicia pour lui parler plus bas, sans quitter des yeux le nouveau.
– C'est un fan du Singe Rouge.
– Ça ne m'étonne pas, répondit Felicia. Tu as une sacrée cote de popularité ces derniers temps, ma cocotte.
Emma grimaça tout en se redressant. Felicia but une gorgée de cappuccino qu'elle recracha aussitôt.
– Oups, sourit Emma. J'ai dû confondre le sucre et le sel.
Elle lui reprit la tasse et s'éloigna un peu pour la poser dans un évier. Elle ramena un verre d'eau à Felicia.
– C'était petit.
– On fait ce qu'on peut, admit Emma en jetant son torchon sur son épaule. Alors, qu'est-ce que vous voulez, cette fois, mademoiselle Rodriguez ?
– Voir comment tu allais, voyons, répondit Felicia avec un sourire. Comment s'est passée la reprise du travail ?
– Bien. On est pas mal occupé, en fait, et je n'ai guère le temps de papoter avec les clients.
– Mais tu as de l'aide, maintenant.
– J'avais Todd aux heures de pointe, rappela Emma en s'appuyant contre la machine à café, mais il s'est cassé la jambe y'a dix jours.
– Oui, le samedi de la dédicace fatale.
– Personne n'est mort, grommela Emma en croisant les bras sous sa poitrine inexistante.
– C'est comme ça qu'on l'appelle dans le milieu.
– Une de vos trouvailles, j'imagine.
– Peut-être, sourit Felicia.
Complètement, rectifia-t-elle pour elle-même. Elle avait été aux premières loges pour assister à l'attaque de Cooper sur Emma et il aurait été criminel de ne pas relater les faits. Felicia avait vendu son papier à plusieurs journaux. Ça avait été une bonne affaire pour elle.
– Ça fait titre d'un mauvais chapitre, railla Emma.
– Tout le monde ne peut pas être aussi inventif que toi.
Emma lança un regard noir par-dessus l'épaule de Felicia et Charles Lee apparut à côté d'elle. Il paraissait aussi charmant que la première fois qu'elle l'avait rencontré. Felicia en aurait bien fait son dessert mais il n'avait manifestement d'yeux que pour Emma. L'un n'empêchait pas l'autre, ceci dit.
– Mademoiselle Rodriguez, salua Charles.
– Monsieur Lee, répondit Felicia. Je dirais bien que c'est une surprise de vous croiser ici mais ce serait mentir.
Lee lui rendit un petit sourire mutin à tomber par terre. Il passa derrière le comptoir pour déposer son bac de vaisselle et Emma le chassa d'un signe de la main avant qu'il n'ouvre le lave-vaisselle. Charles repartit dans la salle, un peu désœuvré mais sans contester.
– Tu as un sérieux ticket, commenta Felicia.
– Pas intéressée, grogna Emma.
– Oh, je sais. Nous avons toutes les deux une certaine passion pour les types un peu plus colorés et rugueux.
Emma la foudroya du regard.
– Votre vie sentimentale ne m'intéresse pas et je vous prierai de rester en dehors de la mienne.
– Emma, je te l'ai déjà dit et je vais te le répéter : nous sommes dans le même camp. Je connais Leonardo et je travaille pour lui. Il ne te l'a pas dit ?
– Ce nom ne me dit absolument rien.
– Ça ne sert à rien de nier, je suis au courant, s'impatienta Felicia.
– Je ne vois pas de quoi vous parlez, insista Emma.
Quelle petite entêtée ! Felicia avait envie de lui tirer l'oreille mais elle ne pourrait probablement pas l'attraper – elle portait des ballerines et Emma était beaucoup plus grande qu'elle.
– Très bien, grommela Felicia. J'en toucherai un mot à Leonardo si ça peut te rassurer.
– Vous faites bien ce que vous voulez avec vos amis imaginaires, rétorqua Emma.
Lee revint vers le comptoir avec des commandes et Emma abandonna Felicia pour s'en occuper. Elle en profita pour demander un autre cappuccino que Lee s'empressa de lui préparer.
– J'ai adoré votre chronique sur la dédicace fatale, mademoiselle Rodriguez, dit Lee en posant la tasse devant elle.
– Merci, répondit Felicia avec un sourire de façade très bien maîtrisé.
– En fait, je suis vos travaux depuis notre première rencontre et je dois dire que je suis plutôt impressionné par la qualité de vos récits, même si certains sont un peu fantaisistes à mon goût. L'extraterrestre en décomposition ressemblant à un tricératops dans les égouts de New York, par exemple, était une histoire un peu difficile à avaler.
– Et pourtant, j'ai plusieurs témoins pour ce papier.
– Naturellement, répondit Lee avec un sourire.
Emma leur lança un regard suspicieux tout en passant derrière Lee pour aller récupérer des petites assiettes. Ne t'inquiète pas, pensa Felicia, je ne vais pas lui dire que tu es vraiment le Singe Rouge. Le pauvre type en tacherait certainement ses pantalons. Ça n'empêchait pas Felicia de s'amuser un peu.
– Je suis curieuse, reprit-elle. Comment se fait-il que vous travailliez ici à présent ? Aux dernières nouvelles, vous étiez à la caisse d'un restaurant chinois tenu par vos parents.
– Il faut savoir prendre des risques de temps en temps, répondit Lee en haussant les épaules.
– Avez-vous postulé uniquement à cause des rumeurs sur l'identité secrète de notre chère petite Emma ?
– Qui vous entend, rappela Emma en repassant derrière Lee.
Le jeune homme lui lança un sourire charmeur. Felicia n'eut aucun mal à le reconnaître. C'était celui du prédateur patient et déterminé. Elle avait souvent le même.
– Disons que c'est l'une des raisons, admit Lee en se retournant vers Felicia.
Non content de vouloir connaître le Singe Rouge, il voulait aussi se le faire. C'était évident. Charles Lee en pinçait pour Emma. Felicia se demanda si l'information serait d'une quelconque utilité à Leonardo. Il y avait anguille sous roche entre son frère Raphael et la demoiselle, voire baleine sous caillou. Felicia avait eu l'occasion de lire leurs conversations pendant les quelques heures où elle avait été en possession du téléphone d'Emma – discrètement récupéré pendant la mêlée suite à l'attaque de Cooper. Ils discutaient de tout et de rien la plupart du temps mais, parfois, ils s'allumaient clairement.
Emma avait manifestement le même goût qu'elle pour l'exotisme. Felicia n'avait cependant pas réussi à déterminer si la jeune femme avait sauté le pas avec le mutant. Son esprit mal placé lui hurlait que oui, qu'Emma était passée à la casserole et pas qu'une fois, mais la partie plus critique de Felicia objectait qu'elle lisait ce qu'elle voulait lire. Les « j'ai adoré la soirée d'hier » pouvaient être totalement innocents. Après tout, un mutant comme Raphael devait crever d'envie d'avoir des amis et des interactions avec d'autres personnes que ses frères. Il pouvait la remercier pour une soirée à raconter des bêtises devant un DVD.
Il pouvait aussi la remercier d'avoir écarté les cuisses, devant ledit DVD. Felicia imaginait facilement cette option – un peu trop facilement, d'ailleurs. Cependant, elle savait qu'elle ne faisait probablement que projeter ses propres fantasmes sur quelqu'un d'autre. Emma semblait être une gentille fille, dans le fond. Elle était mignonne d'après les critères de Felicia, même si elle manquait cruellement de formes, elle avait un caractère bien trempé et une personnalité attachante. Tant de perfection était entaché par une certaine passion pour les ennuis mais ça devait plaire à certaines personnes, manifestement. En tout cas, elle faisait beaucoup d'effet à ce Raphael et à Charles Lee.
– Et quelle est votre opinion, monsieur Lee ? demanda Felicia. Croyez-vous qu'Emma Ackerman est le Singe Rouge ?
– Je le crois et je l'espère, répondit Lee.
– Tu te trompes et vas porter ça aux clients, râla Emma en lui fourrant un plateau chargé dans les mains.
Lee se plia à l'ordre avec un sourire splendide et retourna en salle d'un pas léger. Emma le surveilla une seconde avant de se pencher à nouveau vers Felicia.
– Ne l'encouragez pas.
– Chacun est libre de penser ce qu'il veut dans ce beau pays, rappela Felicia.
– Je vais vous le dire une dernière fois, mademoiselle Rodriguez : je ne suis pas le Singe Rouge, insista Emma. Et j'aimerais que vous partiez.
Il y avait des menaces dans ses yeux bruns, réalisa Felicia. Emma ne lui faisait pas peur. Elle était le genre de fille à gérer ses propres problèmes aussi n'irait-elle pas répéter à Leonardo que Felicia était venue l'embêter mais autant ne pas prendre de risque. Felicia craignait bien plus la réaction de Leonardo. Le Singe Rouge était sous sa protection, peut-être même sous son contrôle. Ce qui gênait Emma gênait Leonardo or Felicia n'avait aucun intérêt à devenir un problème – au contraire. Elle obtempéra donc, paya ses deux cappuccinos et sortit du Lair en direction du métro.
Elle n'avait pas fait trois cents mètres qu'elle eut une drôle d'impression, comme si quelqu'un la suivait. Elle marchait le long d'une avenue aussi y avait-il beaucoup de passants rentrant chez eux ou allant au restaurant à cette heure-ci mais l'impression se renforça. Felicia pressa le pas sans en avoir l'air et jeta un coup d'œil par-dessus son épaule tout en faisant semblant de regarder un taxi passer à quelques mètres de là. Il y avait trop de monde pour qu'elle puisse être sûre d'elle. Calme-toi, Rodriguez, se morigéna Felicia. Emma n'allait certainement pas la rattraper pour la tabasser. Ce n'était pas le genre de la gamine.
Le métro était en vue lorsqu'on la percuta par derrière et qu'on agrippa son sac à main. Felicia l'abandonna à son agresseur et regretta de ne pas avoir pris de veste pour y glisser son spray au poivre. Elle reçut son sac en pleine figure et un coup de genou juste sous les côtes. La douleur lui soupa le souffle avant qu'elle ne retombe sur les fesses sur le trottoir. Son agresseur l'allongea sur le béton d'un coup de pied dans la tête. Le contact fut violent et chaud, bizarrement. Felicia vit une grande ombre noire fuir à travers la foule, une grande ombre noire qui avait des allures de vengeance.
