Till Kingdom come
Chapitre 59
God may forgive you, but I never can
Donatello avait su qu'il détesterait Washington DC à la seconde où il y avait symboliquement mis le pied. La ville était plate. Une loi avait été votée en 1899 lors du cinquante-cinquième congrès annuel pour limiter la hauteur des bâtiments dans les quartiers résidentiels à vingt-sept mètres et à trente-quatre pour les bâtiments commerciaux suite à la construction de l'hôtel The Cairo en 1894. Sa hauteur – cinquante mètres – avait déclenché les foudres de la populace. On ne voulait pas de « gratte-ciels » à Washington DC. La foule en colère avait constitué un lobby et fait pression sur le Congrès afin de faire passer une loi restreignant la hauteur des constructions dans la capitale. Celle-ci avait été modifié en 1910 lors du soixante-et-unième congrès annuel, rajoutant ici et là quelques mètres ainsi qu'une petite fantaisie : les bâtiments ne pouvaient être plus grands que la largeur de la rue où ils se trouvaient plus six mètres et dix centimètres. Il en résultait une ville plate et très étendue aux rues larges, garnies de parcs et de végétation. Il était donc difficile de s'y déplacer pour une tortue mutante ninja.
Heureusement, Hana savait conduire, bien qu'elle n'eut pas le permis adéquat pour le faire dans ce pays. Elle avait volé le porte-feuille d'une femme lui ressemblant vaguement à Philadelphie, sur les instructions de Donatello, et il avait sorti quelques billets pour obtenir un véhicule. Voler une voiture avait été du domaine du possible mais à quoi bon être un ninja, maître de l'invisible, dans une automobile recherchée par la police ? La location était plus logique. Il s'agissait de ne pas attirer l'attention. Hana avait eu quelques difficultés à obtenir la voiture – elle ne parlait pas très bien l'anglais – et sa conduite avait été quelque peu déroutante au début. Elle avait l'habitude du volant à droite, même si elle avait eu l'occasion de conduire des voitures étrangères au Japon. Donatello s'était retenu de la balancer à l'arrière pour conduire lui-même. Les vitres teintées lui permettaient cette petite folie mais la situation se serait compliquée à la moindre interpellation.
En cela, il considérait qu'il avait fait des progrès. Il avait réussi à ne pas céder à sa première envie, même si ça lui avait beaucoup coûté. Ceci dit, il avait l'impression de se trahir lui-même. Donatello ne pouvait pourtant pas agir comme bon lui semblait avec Hana sur la carapace. Il devait faire des compromis et ça le révulsait parce qu'il avait fait des compromis toute sa vie. C'était la première fois qu'il se sentait vraiment libre de ses choix – voire de sa destinée, grand mot pour un mutant de toute façon condamné aux ombres – et se restreindre aggravait son humeur. Hana l'avait vite compris : elle ne lui parlait qu'en cas de nécessité et toujours avec beaucoup de précautions. Pour cela, l'emploi du japonais était parfait – ils ne parlaient entre eux qu'avec cette langue. Elle comportait de merveilleuses nuances dans les formes de politesse et Hana mettait beaucoup de déférence dans ses propos. C'était plaisant.
Leonardo aurait adoré, d'après Donatello. Son frère avait entamé une croisade contre des moulins à vent, exactement comme ce pauvre crétin d'Alonso Quichano – quant à savoir qui était son Sancho Panza, Donatello penchait franchement pour Raphael. Leonardo se battait pour une place dont personne ne voulait. Michelangelo avait retrouvé son comportement de bouc émissaire à l'instant même où Leonardo avait réintégré l'équipe, le jour où ils avaient brûlé Splinter. Ses frères avaient en plus dit à Michelangelo qu'il avait des ambitions pour lui et le petit dernier avait rejeté l'idée de jamais être le leader de leur clan. Il avait tout de même commencé à s'affirmer et c'était une bonne chose. Michelangelo était une cause perdue, ceci dit, et c'était dommage. Leur dynamique aurait été très différente avec une personnalité comme la sienne à la tête de leur famille.
Raphael ne valait pas mieux. Les années l'avaient assagi – plus ou moins. Il subissait encore des coups de sang de temps en temps mais il était globalement beaucoup plus calme qu'autrefois. Raphael avait toujours eu quelques velléités quant à la place de leader or ces derniers mois lui avaient appris qu'il n'était vraiment pas taillé pour le job. Il était bon sur le plan humain – enfin, il savait lier des liens facilement avec les gens – mais les décisions importantes et les plans n'étaient clairement pas son domaine. Raphael manquait cruellement d'intelligence pour cette place. Il n'était cependant pas qu'un bourrin meurtrier qu'on lançait dans une direction dans l'espoir qu'il tue tout le monde. Il aurait fait un bon second s'il l'avait voulu, justement grâce à l'attention qu'il apportait à chacun, mais Raphael préférait ne pas avoir de responsabilités. Il se complaisait dans son rôle et attendait les ordres tout en batifolant avec sa petite amie. Elle ne lui faisait pas que du bien, d'après Donatello. Emma lui donnait de faux espoirs et il n'y avait rien de mieux pour démonter quelqu'un comme Raphael. Donatello voulait absolument être présent le jour où ils se sépareraient. Il apporterait même le pop-corn pour l'occasion. Après tout, ce n'était pas tous les jours qu'on pouvait voir Raphael en mille morceaux, vaincu par une demoiselle d'à peine cinquante kilos.
Restait l'option de prendre lui-même le commandement pour contrer Leonardo mais Donatello se voyait mal à la tête de leur famille. Il ignorait si les fantômes de sa raison lui dictaient de rester en arrière ou si c'était plus prosaïquement l'habitude. Comment pourrait-il donner des ordres à ses frères ? Il n'avait plus leur confiance et puis il avait toujours été celui qui proposait. Donatello n'était pas sûr de savoir ordonner. Il fallait plus que des mots pour ce faire. Le commandement était aussi dans l'attitude. Il n'y avait qu'à voir Leonardo : le regard direct, une attitude détendue et sûre, confiante. Et puis il croyait en ce qu'il disait dur comme fer, même quand il racontait des bêtises. C'étaient peut-être des habitudes à prendre mais Donatello n'en avait pas envie. Il préférait être un électron libre.
Cette image lui plaisait beaucoup. Un électron libre était capable de déséquilibrer un système ou, au contraire, de l'équilibrer. Tout ce qu'il avait à faire était de se pointer et d'influencer l'atome autour duquel il gravitait. Ce rôle n'était pas différent de celui qu'il avait tenu pendant des années sur ordre de Splinter tout en ayant une petite nuance qui ne lui déplaisait pas : il était libre. Il n'avait plus personne pour lui dire quoi faire puisque leur maître était mort. Donatello en aurait remercié le Ciel tous les soirs s'il avait cru un seul instant à ces bêtises d'êtres supérieurs bienveillants. S'ils existaient ailleurs que dans l'esprit malade des masses obsédées par la hauteur des immeubles, les dieux auraient dû être qualifiés de salops.
– Nous sommes arrivés, prévint Hana.
– J'avais remarqué, répondit Donatello.
Il ne fallait pas être un génie pour s'en rendre compte. La jeune femme s'était garée dans une petite rue mal éclairée. De là, ils passeraient par les égouts pour aller jusqu'aux docks où se tenait une réunion d'urgence des Foots. Leurs cibles s'y trouvaient aussi sûrement que deux et deux font quatre. Les meurtres à Philadelphie et Baltimore faisaient quelque peu paniquer les Foots, surtout à Washington DC. Il était assez évident que quelqu'un s'en prenait à eux en dehors de New York et c'était là une véritable surprise pour eux. Ils n'avaient jamais pensé que cela se produirait.
Donatello attrapa son sac et son bâton sur les sièges arrières de la BMW que Hana avait louée – encore un désagrément d'avoir autant grandi : il occupait un volume deux fois plus important qu'à ses quinze ans et devait donc choisir des moyens de locomotion en adéquation – puis attendit que la jeune femme s'arme, non sans montrer quelques signes d'impatience. Hana verrouilla la voiture par habitude et le véhicule clignota. Donatello lui lança un regard noir. Non seulement la lumière pourrait attirer des petits curieux mais en plus ils perdraient de précieuses secondes en cas de retraite précipitée.
– Je ne vais quand même pas laisser la voiture ouverte dans ce genre d'endroit ! se défendit Hana. C'est une location !
– Et alors ? Vous vous êtes présentée sous une fausse identité et vous avez payé en liquide. Personne ne va remonter jusqu'à vous ni s'en donner la peine.
Hana lui lança un regard glacial que Donatello ignora majestueusement, préférant s'occuper de la plaque d'égout qu'il souleva sans effort. La petite demoiselle avait l'habitude qu'on la traite avec un certain respect puisqu'elle était l'héritière de Hamato Yoshi. Cette découverte avait surpris Donatello. Le maître de son maître avait été répudié du clan des Foots après le meurtre d'Oroku Nagi, couvert de déshonneur. Il avait cependant quelques fans parmi les jeunes générations de soldats. Le temps avait passé, Hamato avait monté son dojo à New York et formé de nouveaux combattants. Le Shredder, Oroku Saki, avait lui aussi émigré, installé les Foots sur le sol américain puis avait vengé son frère. Les élèves de Hamato avaient intégré les Foots sans rien dire et certains avaient peu à peu grimpé les échelons. Les échanges internationaux aidant, ils avaient découvert qu'il existait d'autres fans de Hamato Yoshi au pays du soleil levant et ainsi était née la branche séditieuse du clan des Foots.
Leur objectif premier avait été de restaurer l'honneur de la famille Hamato, l'une des fondatrices des Foots, et d'éliminer le Shredder mais Leonardo avait tranché la tête de leur ennemi commun bien avant qu'ils ne mettent leur plan à exécution. La branche séditieuse s'était donc retrouvée sans but, ses membres s'étaient plus ou moins dispersés et Ono Masaru avait pris les rênes de la faction. C'était son second et frère, Ono Daisuke, qui avait introduit des concepts beaucoup plus racistes et extrémistes pour recruter parmi les jeunes soldats du clan – les gosses, de nos jours. Les hautes instances des Foots connaissaient l'existence du clan Hamato – en tout cas depuis la mort du Shredder – et Masaru, bien que réticent à l'idée que des mutants fussent également les héritiers de l'homme qu'il admirait en secret, avait plus ou moins projeté de rencontrer les Tortues une fois à la tête des Foots pour discuter de leur héritage commun. Daisuke n'avait jamais accepté cette possibilité. Pour lui, il n'y avait qu'une seule héritière et il s'agissait de Hana. La mort de son frère du sabre même de Leonardo avait simplifié les choses pour Daisuke. Sa haine des mutants avait soudainement été légitime et il avait poussé Karai à se lancer dans cette guerre.
Hana faisait donc partie de la branche séditieuse des Foots. Il était plus juste de dire qu'elle avait été élevée dans le giron de ces traitres. Hana était en vérité la nièce de Hamato Yoshi. Celui-ci avait eu une sœur, morte en couche, qui avait laissé Hana seule héritière de leur famille – et, assez ironiquement, une cousine au troisième degré de Karai par son père. La jeune femme n'était cependant pas du tout intéressée par toutes les bêtises racistes que Daisuke était capable de proférer. Elle trouvait même le type franchement ennuyant et incapable d'être à la tête de la branche séditieuse ou carrément des Foots. Hana comptait prendre le pouvoir elle-même. Ce jour n'était cependant pas encore arrivé. Hana était une combattante médiocre du point de vue de Donatello malgré ses années d'entraînement au sein du clan des Foots. On avait essayé de lui enseigner le style Hamato auquel son nom faisait écho mais elle n'avait eu que de piètres professeurs, des élèves de son oncle à la formation incomplète.
Hana espérait peut-être que Donatello lui enseigne le style Hamato, il n'en savait rien et ça n'avait de toute façon pas vraiment d'importance : il ne pourrait rien lui apprendre. Certes, Splinter avait assimilé les mouvements de son maître mais il n'était alors qu'un rat. Son style n'était qu'une imitation de celui de Hamato Yoshi et ses élèves avaient beaucoup adapté les mouvements à leur morphologie – ils étaient bien moins souples que les humains à cause des côtes soudées formant leur carapace. Les quatre frères avaient en prime développé leur propre style car l'utilisation de leurs armes respectives les y obligeait. On ne maniait pas des sais de la même manière que des nunchakus, après tout.
Ils en étaient venus à travailler ensemble parce que Hana voulait être calife à la place du calife, en tout cas avant l'heure. Daisuke lui donnerait un jour le pouvoir mais Hana le voulait immédiatement. Elle supposait également que la branche séditieuse serait toujours un problème au sein du clan aussi avait-elle accepté d'aider Donatello à rayer les noms sur sa liste à condition qu'il lui retourne la faveur. Donatello n'avait pas besoin de l'aide de Hana mais il pouvait utiliser la jeune femme. S'il la plaçait effectivement à la tête des Foots, il pourrait assurer la sécurité des siens, voire contrôler l'organisation depuis les ombres. Hana lui serait redevable, après tout, et il comptait plus là-dessus que sur son charme naturel pour la maintenir sous son joug. Donatello ne parviendrait jamais à la séduire pour la garder sous son contrôle – rien que l'idée lui donnait des frissons de dégout. Et si elle décidait de le trahir à un moment ou à un autre, il n'aurait qu'à la supprimer de l'équation. C'était aussi simple que ça.
– C'est ici.
Donatello renifla – Hana avait-elle vraiment besoin de pointer les évidences à chaque fois qu'elle en croisait ? Donatello leva la tête pour apercevoir une autre plaque d'égout. D'après les plans qu'il avait réussi à se procurer, ils se trouvaient déjà sous l'entrepôt où se tenait la réunion. Il s'agissait d'être efficace à présent or ce n'était clairement pas le domaine de la gamine. Elle porta la main à un barreau de l'échelle et Donatello lui attrapa le poignet.
– J'y vais en premier, prévint-il. Je fais le ménage et nous verrons ensuite.
– C'est également mon combat, rappela Hana.
– Un combat pour lequel vous n'êtes pas taillée. Il ne faut pas que ces gens vous voient ou aient le temps d'appeler des renforts. Laissez moi faire.
– Alors à quoi je sers ? s'énerva Hana en frappant du pied par terre.
Tu tiens le rôle de la petite princesse égocentrique, pensa Donatello. Il ne pouvait cependant pas lui répondre cela – elle avait un égo fragile, en prime. Voilà ce que c'était de protéger une enfant de la dure réalité de la vie. Hana avait grandi entourée d'adultes aux petits soins pour elle et lui promettant qu'elle serait un jour une reine puissante et crainte de ses ennemis. Donatello n'y connaissait pas grand chose en enfant et en éducation – ça ne l'avait jamais intéressé – mais il était à peu près sûr que ce n'était pas ce qu'il fallait dire à une gamine. Splinter leur avait appris qu'on n'obtenait rien sans efforts et Donatello était d'accord avec ce précepte – comme quoi, il arrivait à s'accorder avec feu son maître.
– Restez ici, ordonna Donatello.
Hana s'arracha à sa prise et croisa les bras, détournant le regard, les sourcils froncés. Donatello était tenté de l'attacher à un barreau pour éviter qu'elle ne fasse une bêtise mais ce n'était certainement pas la meilleure des idées. Il devait rester en bons termes avec Hana. C'était important parce qu'il savait que la gamine pourrait revenir sur sa parole. Elle n'était pas le genre de personne en qui on pouvait avoir confiance. Pire : elle n'avait que vingt-et-un ans et un sale caractère – autant dire qu'elle se comportait comme une adolescente.
Donatello grimpa l'échelle et écouta attentivement ce qu'il se passait au-dessus de la bouche d'égout. Se jeter dans ma mêlée n'était pas son genre aussi sortit-il une caméra miniaturisée de son sac et la brancha à son téléphone portable. Elle était aussi grosse qu'une allumette, ce qui la rendait difficilement détectable, et permettait de voir à trois cent soixante degrés avec une très bonne résolution. C'était du matériel professionnel que Donatello avait trouvé sur Silk Road, un site web peu recommandable mais qui lui permettait de se fournir en quantité de choses plus ou moins légales, comme leurs armes par exemple – allez essayer de trouver des katanas de bonne facture à New York et vous vous tournerez aussi vers l'illégalité.
Il y avait foule : cinq hommes à droite, sept à gauche, trois derrière et quatre en face, certains avec des armes à feu. D'après les comptes de Donatello, il devait y en avoir six autres dans l'entrepôt, soit un total de vingt personnes. Ce n'était pas hors de sa portée mais il n'allait pas faire comme Leonardo ou Raphael et sauter dans le tas. Ce n'était pas sa façon d'agir. Donatello rangea sa caméra et sortit une petite bombe artisanale de son sac. Elle était bourrée de clous et de billes de plomb, idéale pour blesser un large nombre d'ennemis, et elle disperserait en même temps des fumigènes pour le camoufler. Il s'agissait d'être rapide, à présent. Donatello amorça la bombe. Elle était conçue pour être jetée en l'air en ligne droite. Au centre, une petite capsule permettait l'ignition par simple contact d'une bille de cuivre reliée à un filin conducteur ultra-fin. Celle-ci, en liberté dans la capsule et plus légère que la bombe, amorcerait sa chute vers le sol, attirée par la gravité, une fraction de seconde après le reste de l'appareil. Elle toucherait l'autre bout de la capsule, fermant le circuit électrique et provoquant l'explosion. Même si la bombe était repérée et criblée de couteaux ou de balles, elle exploserait de toute manière. Il n'y avait aucun moyen de la désamorcer.
Donatello inspira un bon coup, souleva la plaque d'égout pour lancer sa bombe et la tira aussitôt pour reboucher le trou. Il y eut un cri de surprise puis le bruit de l'explosion. Donatello n'attendit pas plus longtemps. Il poussa la plaque sur le côté et sortit aussitôt, le fumigène et les râles de douleur le camouflant efficacement. Il fut relativement facile d'abattre les trois premiers hommes mais le quatrième, dans la panique, butta contre la carapace de Donatello et appuya sur la gâchette de son arme. Donatello sentit la balle traverser son mollet droit et il fut incapable de retenir son juron. Il balança son coude dans la figure de l'humain derrière lui et l'entendit chuter au sol. Le nouveau coup de feu le toucha au bras droit. Donatello écrasa la trachée du type de son pied. La douleur dans sa jambe était dans les limites du tolérable mais le bras était une autre histoire. La balle s'était fichée en bas de l'humérus, gênant l'articulation du coude. Il ne pouvait pas utiliser son bras.
La sagesse lui hurlait aux oreilles de sauter dans les égouts et de disparaître. Il pourrait recommencer plus tard – tant qu'il y avait de la vie, il y avait de l'espoir, après tout – mais cette option mettait Donatello hors de lui. L'échec n'était pas tolérable, voilà ce qu'il avait appris et les mots de Splinter résonnaient dans sa tête. Un ninja abattait sa cible ou périssait, c'était aussi simple que ça, et qu'importaient les blessures. Donatello fit tourner son bâton de sa main gauche et reprit le combat, ménageant son bras droit autant que possible. Il devait tuer du premier coup, tendre vers l'efficacité plutôt que vers une forme parfaite. C'était totalement contre nature pour lui. Il avait toujours privilégié la forme au fond, contrairement à Raphael. Ceci dit, son frère avait complètement dénaturé l'utilisation de ses armes. Les sais étaient faits pour la défense et il n'y avait pas grand chose de défensif dans le style de Raphael.
Une naginata racla contre sa carapace, juste au-dessus de la sangle de son sac. Donatello répliqua d'un coup de bâton qui expédia son agresseur par terre mais il dût pour cela briser l'échange avec un adversaire en face de lui. Il se contorsionna pour éviter le sabre et plongea, épaule droite en avant. Il roula par terre pour se dégager, jurant comme un charretier à cause de l'éclair de douleur dans son bras. Il avait abattu dix hommes et la fumée commençait à se dissiper. Donatello ignorait combien de Foots avaient succombé grâce à sa bombe, par conséquent il ne savait pas combien il devrait encore en combattre. Seul avantage de la situation : les Foots étaient globalement aussi abîmés que lui – les bombes à projection faisaient toujours des merveilles. Cependant, il commençait à fatiguer et les douleurs le distrayaient. Il fallait qu'il se dépêche.
Donatello évita de justesse un shuriken qui aurait dû l'atteindre à la tête en se penchant sur le côté puis opéra une roulade aérienne pour esquiver des jets croisés. Il détermina sans même un seul coup d'œil la trajectoire des projectiles et lança lui-même trois kunais dans trois directions différentes avant même de se rétablir au sol. Il tua deux hommes, fonça sur le dernier caché derrière un Fenwick et sauta sur le chariot pour le faire basculer. L'homme fut écrasé par le poids de la machine, pratiquement sectionné en deux, mais il put tout de même lancer une volée de shurikens. Donatello se protégea de son bras droit alors qu'il sautait en arrière. Trois shurikens se plantèrent dans son avant-bras et un autre dans son plastron, à quelques centimètres du bord supérieur. Il aurait pu lui trancher la gorge.
Donatello atterrit non loin de la bouche d'égout toujours ouverte, la fumée à présent totalement dissipée. Il restait cinq hommes dont trois blessés autour de lui. Sa bombe n'avait pas été aussi efficace que prévu et ça l'agaça prodigieusement. Donatello reprit une inspiration puis bloqua sa respiration et s'efforça de faire redescendre son rythme cardiaque. Les Foots l'observaient. C'était manifestement la première fois qu'ils avaient à faire à une tortue mutante et ils en restaient bouche bée. Donatello aurait dû utiliser cette seconde de surprise pour abattre au moins deux soldats mais il choisit l'immobilité. Le trou dans le sol lui tendait les bras. Il n'avait qu'un bond à faire pour y parvenir et disparaître dans les ténèbres. Quinze hommes sur vingt était un bon score, après tout. Les cinq qui restaient quitteraient probablement la ville pour chercher de l'aide à New York.
« L'échec n'est pas tolérable », répéta la voix de Splinter dans sa tête, quoi qu'elle aurait aussi bien pu appartenir à Leonardo. Donatello resserra sa prise sur son bâton dans sa main gauche, ses yeux volant de cible en cible. Deux hommes en hauteur, trois au niveau du sol, tous avec des armes faites pour le combat rapproché. C'était faisable, une simple exercice de trigonométrie en somme. Donatello s'autorisa un sourire qui déstabilisa quelque peu ses adversaires. Il lança son bâton en l'air, surprenant les survivants, et donna un coup de pied dans son arme alors qu'elle commençait à retomber pour la lancer vers l'un des Foots. Ebahi, le soldat n'eut pas le réflexe d'esquiver malgré la faible vitesse de l'arme et le bâton lui fracassa le nez juste entre les deux yeux. Donatello n'était pas peu fier de lui – il avait toujours préféré la version européenne du football à l'américaine malgré les railleries de ses frères. Plus que quatre.
Et ça tombait plutôt bien parce qu'il avait justement quatre shurikens plantés dans son corps. Donatello les arracha et les lança dans le même mouvement, ajoutant un petit effet pour obtenir de belles courbes. Le sang sur les armes les déséquilibra pourtant et seul un Foot mourut. Un autre reçut un shuriken dans l'œil et hurla mais les deux derniers esquivèrent sans difficulté. Ils sautèrent de leurs perchoirs pour attaquer ensemble Donatello, chacun avec un sabre court. Désarmé, Donatello dut reculer, évitant les lames synchronisées. Les deux Foots avaient l'habitude de combattre ensemble, ça se voyait. Ils étaient d'une redoutable efficacité : leur danse ne connaissait ni temps mort ni ouverture. Ils poussèrent Donatello contre de grosses caisses entassées devant une étagère industrielle montant jusqu'au plafond. Lorsqu'il fut coincé, les Foots entrechoquèrent les poignées de leurs sabres et un long filin scintillant apparut entre eux. Donatello n'eut pas besoin de tester l'arme pour savoir ce que c'était : un fil diamantaire. Ce truc-là découpait n'importe quoi grâce à ses micros particules de diamant. Il suffisait d'une friction pour trancher un bras aussi sûrement qu'avec un sabre au fil parfait. Ça s'annonçait mal, admit Donatello en voyant le fil tendu entre les deux Foots fonçant vers lui.
Les deux hommes s'effondrèrent, la nuque fracassée par le poids de Michelangelo, et Donatello n'éprouva même pas de soulagement en voyant son frère. Pourtant, il n'aurait pas pu sauter ni esquiver le fil et se sortir de là aurait été particulièrement compliqué. Il se sentit rabaissé, ramené au frère toujours en arrière, celui à la traîne, à la peau de bébé indemne de toute blessure. Donatello eut envie de hurler à Michelangelo de s'occuper de ses affaires mais il n'en eut pas l'occasion. Son petit frère lui décocha un coup de poing fantastique en pleine mâchoire. Donatello percuta les caisses derrière lui et tomba par terre, la joue en sang et irradiante de douleur. Michelangelo lança négligemment un couteau de jet par-dessus son épaule pour terminer le Foot à l'œil crevé puis croisa les bras sur son plastron. Donatello cracha du sang et une dent par terre avant de s'asseoir. Pour une fois, Michelangelo paraissait grand.
– T'es revenu au rouge ? demanda Michelangelo.
Donatello passa par inadvertance un doigt sur le bandana rouge qu'il s'était confectionné – en vandalisant un drapeau américain, rien que ça. Le tissu était trop léger à son goût, trop fin et glissant, et il avait l'impression de ne rien porter. C'était toujours mieux que le bandeau violet.
– C'était approprié, répondit Donatello.
Il tendit le bras gauche à son frère mais Michelangelo ne l'aida pas à se relever. Donatello se débrouilla tout seul, s'appuyant surtout sur sa jambe gauche. Son mollet droit brûlait désagréablement. Il n'avait jamais pris de balle jusque-là et l'expérience n'était pas plaisante. Son coude droit était en train de gonfler. La balle coincée à l'intérieur irritait les tissus. Il fallait la retirer mais ça nécessiterait une aide extérieure vu le point d'entrée et un outil approprié, du genre pince à tête courbée. Il n'avait pas ça dans son sac et Donatello se maudit lui-même pour avoir oublié un outil aussi essentiel. Il en avait plein, en plus, et il aurait pu en laisser une dans son sac.
– Donnie, appela Michelangelo en claquant des doigts.
Donatello releva les yeux vers son frère. Il le regardait de travers.
– Quoi ?
– Concentre-toi un peu, frangin.
– Je suis concentré mais pas sur ce que tu disais. Que disais-tu, d'ailleurs ?
Michelangelo fronça les sourcils.
– Je te prends au sérieux, le rassura Donatello, mais j'ai la tête un peu ailleurs à cause de... tout ça.
Il fit un geste de la main englobant l'ensemble de son corps. Donatello avait mal, vraiment mal pour la première fois de sa vie. Il aurait dû pouvoir surpasser la douleur mais son esprit se focalisait dessus.
– Donatello-san ?
Michelangelo sursauta et sortit aussitôt des shurikens mais Donatello lui bloqua le poignet avant qu'il ne s'en serve.
– Ça va, elle est avec moi, dit-il alors que Michelangelo lui lançait un regard outré.
Hana avait passé la tête par le trou de la bouche d'égout – il savait qu'il aurait dû l'attacher ! Elle semblait surprise de voir deux tortues mutantes au lieu d'une seule.
– Elle ne parle pas bien anglais, prévint Donatello à voix basse. Nous utilisons le japonais entre nous.
– C'est qui ? demanda Michelangelo toujours en anglais.
– Hamato Hana, héritière et nièce de feu Hamato Yoshi.
Michelangelo plissa les yeux, n'appréciant manifestement pas la nouvelle. Il se retourna vers la jeune femme qui était à présent sortie des égouts. Elle se tenait tout de même à une distance respectable, jetant des coups d'œil dédaigneux aux cadavres.
– T'as un paquet de trucs à m'expliquer, frangin, glissa Michelangelo avant de continuer en japonais : je suis son frère, pas d'inquiétude à avoir.
Hana fronça son petit nez et s'approcha, méfiante comme un chat échaudé. C'était presque mignon de voir ce pauvre petit chaton face au tigre qu'était Michelangelo. Pour un peu, Donatello en aurait souri bêtement.
– Vous êtes blessé, nota Hana.
Donatello haussa les épaules et fit son possible pour ne pas trahir l'élancement à travers son bras droit. Hana ne devait pas voir la moindre faiblesse en lui.
– Barrons-nous avant que les voisins ne viennent se plaindre du bruit, lança Michelangelo.
– Il faut vérifier qui j'ai tué avant, avertit Donatello.
Michelangelo hocha la tête et commença à parcourir la salle, retirant les masques et les cagoules des cadavres. Donatello le suivit en faisant le maximum pour ne pas boiter et confirma les noms de la liste – il avait trouvé les photos des quatre cents personnes à abattre avant qu'ils ne se séparent, c'était plus pratique que de chercher une pièce d'identité sur un ninja. Il récupéra au passage son bâton, toujours fidèlement planté dans le crâne d'un Foot pour l'occasion difficilement identifiable.
Redescendre dans les égouts ne fut pas agréable et la longue marche jusqu'à la voiture lui parut être de la torture. Donatello s'installa à l'arrière tandis que son frère prenait la place du mort mais le trajet ne fut pas une partie de plaisir. Il était trop grand pour s'allonger et il n'arriva pas à trouver une position moins inconfortable que les autres. Hana sortit de la ville en suivant le Potomac et roula une bonne heure dans un silence de mort avant de s'arrêter devant un motel. Il était environ deux heures du matin mais elle obtint sans difficulté une chambre en alignant généreusement les billets. Donatello et Michelangelo la rejoignirent en prenant mille et une précautions. Donatello abandonna son attirail pour prendre une douche délicieusement brûlante. L'eau chassa quelques instants la douleur mais celle-ci se rappela rapidement à son bon souvenir. Il fallait qu'il sorte cette balle de là.
Michelangelo et Hana étaient en train de se jauger du regard quand Donatello ressortit de la petite salle de bain, une serviette éponge autour du cou. Il s'assit sur une chaise grinçante à une petite table devant la fenêtre aux rideaux fermés, attrapa son sac non loin de là et en sortit ce qu'ils appelaient le matériel de couture. Fut un temps où ils se blessaient tellement souvent qu'ils en avaient tous un en permanence sur eux. Ils étaient tous capable de se faire leurs propres points, même d'une seule main, mais Donatello se sentait trop fatigué et distrait pour y parvenir. Il demanda à Michelangelo de s'occuper de ses blessures et son frère s'appliqua à la recoudre tandis que Donatello lui expliquait la situation de son côté. Michelangelo dut emprunter une pince à épiler à Hana pour retirer la balle et il la lui rendit passablement tordue et sale – elle l'abandonna dans la poubelle sans que Donatello n'y prête vraiment attention.
– Et tu es arrivé, conclut Donatello. Pourquoi, d'ailleurs ?
– Parce que ça se fait pas de laisser un frangin tout seul, répondit Michelangelo sans quitter des yeux la plaie qu'il était en train de fermer.
Ça sonnait comme du Splinter, réalisa Donatello, bien que ce fussent les mots de Michelangelo. Même mort, leur maître les hantait tous. A quoi bon l'avoir brûlé si c'était pour se retrouver avec son fantôme sur les talons ? Peut-être auraient-ils dû purifier son corps avec du sel avant de le faire flamber. Donatello n'aurait pas dû croire au surnaturel car son esprit était résolument tourné vers les sciences mais il avait trop vu de phénomènes inexplicables dans sa vie pour ne pas faire de la place à cette possibilité dans ses raisonnements. Il faudrait qu'il se renseigne sur les procédures d'exorcisme, au cas où.
– Et puis parce que Leo est un sale con, ajouta Michelangelo.
– Leo est perdu, rectifia Donatello.
Michelangelo le regarda de travers et Donatello lui fit un petit sourire en coin. Les mots étaient sortis tous seuls mais ils collaient à ce qu'il ressentait. Leonardo s'était perdu dans la recherche de quelque chose de vain. Il n'avait pas besoin de leur imposer son autorité. Personne ne chercherait à remettre ses décisions en question parce qu'ils avaient l'habitude de l'avoir à leur tête. Donatello pouvait être en colère contre son frère pour les avoir abandonnés et avoir été aussi faible durant les longs mois d'agonie de Splinter, il savait qu'il rentrerait dans le rang tôt ou tard. Il avait beau lutter contre cette fatalité en ce moment, il se présenterait tout de même un jour devant Leonardo et s'inclinerait, le reconnaissant comme son seul et unique maître. Donatello eut envie de pleurer. Tout ça pour rien.
– T'es aussi paumé que lui, mec, commenta Michelangelo en imitant un accent sud africain absolument incompréhensible pour Hana et son piètre niveau d'anglais.
La jeune femme fronça les sourcils, ramassa les clés sur la table à côté des deux frères et sortit en claquant la porte derrière elle. Il y avait plus subtil pour lui faire comprendre que le reste de la conversation était privé mais Michelangelo n'avait manifestement pas l'intention de faire des compromis. Donatello se passa une main sur le visage, remarquant qu'il avait laissé son masque dans la salle de bain. Il traça pensivement sa récente cicatrice du côté de son œil gauche.
– Tu aurais pu parler en français ou en espagnol, fit remarquer Donatello en s'appuyant contre le dossier de sa chaise.
– On s'est refait District 9 avec Raph y'a pas longtemps, marmonna Michelangelo en guise d'explication.
Il leva ses yeux bleus vers ceux de son frère mais celui-ci préféra s'intéresser aux motifs rétro des rideaux. Ainsi, il était perdu. Oui, admit Donatello pour lui-même. Il n'était plus lui-même mais était-ce un mal ?
– Les gens changent, Mike, reprit Donatello.
– Y'a une différence entre changer et péter un câble, rétorqua Michelangelo en finissant le dernier point.
– Je n'ai pas...
– Même ta mère te reconnaîtrait pas, Donnie, coupa Michelangelo.
L'argument déstabilisa quelque peu Donatello. Ils ignoraient tout de leurs origines et ça n'aurait de toute façon servi à rien de savoir quelles tortues étaient leurs parents – ç'aurait même été dérangeant, quelque part.
– Ecoute, frangin, reprit Michelangelo en faisant un dernier nœud, je suis venu pour t'aider et ça implique un certain cadrage.
– C'est-à-dire ?
– Tu n'as plus de limites.
Il attrapa des ciseaux sur la table et coupa le fil de couture.
– Normalement, continua Michelangelo en commençant à ranger, ce serait à Leo de te recadrer mais, comme tu l'as pointé toi-même, il en est pas capable en ce moment alors c'est à moi de le faire.
– Ça pourrait être Raphael.
– Ouais mais la reine d'Angleterre serait un choix plus réaliste, railla Michelangelo. Raphael a déjà du mal à se gérer lui-même, il vaut mieux pas qu'il s'occupe de l'équilibre de quelqu'un d'autre.
Donatello ne put qu'approuver de la tête. Michelangelo poussa le matériel de couture sur le côté et posa la main sur l'avant-bras de Donatello.
– Je suis là pour toi, frangin, déclara Michelangelo avec une sincérité et une force déconcertantes. J'ai pas besoin d'être leader pour t'aider et te poser des limites. Je suis assez fort pour le faire. Je le sais et je ne te laisserai pas tomber.
Donatello sentit sa poitrine de serrer et ses yeux piquer désagréablement. Il hocha faiblement la tête, n'osant pas croiser le regard déterminé de son petit frère. Ainsi, ce serait Michelangelo qui reconstruirait ses murs, qui le remettrait en prison. Donatello aurait préféré que Leonardo se charge de cette tâche, de lui imposer des limites. Il aurait préférer détester Leonardo à vie plutôt que Michelangelo.
