Till Kingdom come

Chapitre 60

Attack of the Clones

Le téléphone sonnait dans le vide et Leonardo contemplait l'écran dans ses mains, entre ses genoux, sans faire attention au reste du monde. Ça semblait être une habitude. Il appelait Donatello tous les jours mais son frère ne décrochait jamais. D'accord, Leonardo essayait toujours de le contacter après ses nuits de meurtre et Donatello dormait peut-être à ce moment-là mais son frère aurait au moins pu le rappeler plus tard. Il aurait pu lui envoyer un SMS, même un e-mail. Leonardo avait demandé à Raphael de lui montrer comment faire, au cas où Donatello aurait préféré ce mode de communication. Il faisait des efforts pour atteindre son frère, il en faisait vraiment. Donatello aurait dû comprendre qu'il était désolé et qu'il travaillait à l'amélioration de la situation. Ce n'était peut-être pas flagrant mais Leonardo avait fait des progrès. L'élimination des quatre cents personnes sur la liste avançait bien. Il avait presque terminé. Karai tiendrait sa promesse et ils auraient la paix. Ils pourraient se retrouver, se reconstruire, se reposer. Ils pourraient à nouveau être tous ensemble.

L'écran s'éteignit. Leonardo vit son propre reflet sur la petite vitre. Il avait l'air fatigué mais qui ne le serait pas après une nuit pareille ? Il avait tué trois personnes de la liste et une trentaine d'autres Foots pendant les heures suivantes. Les Foots l'avaient pris en chasse à travers toute la ville, séparés en petites équipes de deux ou trois parfaitement coordonnées, restant à distance. Ils avaient essayé de fatiguer Leonardo pour le pousser à la faute. Ç'aurait fonctionné si Leonardo avait été seul mais les ombres avaient dansé avec lui cette nuit.

Il avait cru avoir fait des progrès sur ce terrain-là aussi. Les ombres n'étaient plus constamment dans son champ de perception comme quelques semaines plus tôt. Elles ne lui donnaient plus de conseils, de remontrances ou de commentaires désagréables. Elles s'étaient tues pendant plusieurs jours, sans que Leonardo ne remarque tout de suite leur disparition – il était trop habitué à les ignorer – et il avait naïvement cru qu'il avait vaincu ses propres démons. Il aurait dû savoir que c'était impossible. Bob lui avait dit qu'il y avait quelque chose d'abîmé dans son système nerveux et des hématomes dans sa tête. Ils avaient dû se résorber avec le temps – ça faisait pratiquement deux mois maintenant – et les hallucinations disparaître avec eux. Pourtant, Leonardo voyait toujours les ombres. Moins souvent, certes, mais elles étaient là.

– A la vie, à la mort, railla le Shredder.

La réflexion arracha un sourire à Leonardo. Il réactiva l'écran du téléphone et mit fin à l'appel. Donatello ne décrocherait pas, même si Leonardo laissait sonner pendant des heures. Il aurait dû tomber sur la boîte vocale mais il n'y parvenait pas sans qu'il ne sache pourquoi – il aurait dû prêter plus d'attention à ce que Donatello leur avait expliqué à propos de son système de télécommunication. Il aurait dû prêter plus d'attention à Donatello, à Raphael et à Michelangelo, point.

– Les regrets ne servent à rien.

– Je sais.

Leonardo rangea son téléphone. Un rayon de soleil filtra à travers les immeubles, l'éclairant de sa lumière dorée. Leonardo se décala un peu par réflexe, pour rester dans l'ombre des bâtiments. Il aurait aimé être à Northampton et profiter de l'aube pour se réchauffer aux premiers rayons du soleil. Il aimait voir l'astre se lever au milieu des arbres et sentir sa chaleur sur sa peau. C'était peut-être ses instincts qui parlaient mais Leonardo s'en fichait. Ils faisaient partie de lui, après tout, et ça ne servait à rien de faire semblant d'être quelqu'un d'autre.

Ils ne retourneraient pas à Northampton avant un bon moment, s'ils y retournaient jamais. April et Casey avaient besoin de prendre leurs distances et Leonardo ne pouvait que les comprendre. Ils avaient tant fait pour Leonardo et ses frères et, eux, qu'avaient-ils à offrir en retour ? De la violence, des meurtres et des inepties. Ce n'était pas les conditions idéales pour concevoir et accueillir une nouvelle vie. Peut-être dans quelques années, supposa Leonardo. Il avait aimé être un oncle pour la petite Shadow, la voir grandir, lui donner des conseils pour son premier jour d'école, l'écouter raconter ses déboires avec ses camarades de classe, l'aider à faire ses devoirs et jouer avec elle. Il avait même aimé l'entraîner durant l'été, même si ça n'avait pas été simple tous les jours. Shadow était une petite fille énergique au caractère bien trempé. C'était fascinant de voir ces traits ressortir chez elle alors qu'elle n'était pas la fille biologique d'April et Casey. L'éducation et l'environnement devaient plus compter que les liens du sang.

Douce ironie.

Leonardo inspira un bon coup et se releva, à nouveau seul sur le toit. Il descendit le long d'une échelle de secours, débloqua la fenêtre du bureau de Rodriguez et entra dans la petite pièce plongée dans les ombres. Il n'y avait pas un bruit dans l'appartement, à part le léger bourdonnement des appareils en veille. Leonardo passa dans le salon, aussi silencieux qu'un courant d'air, puis ouvrit doucement la porte de la chambre. Rodriguez dormait seule dans son grand lit aux couvertures immaculées, la respiration un peu sifflante. Ce n'était pas étonnant vu l'état de son visage. En plus des hématomes qui s'étendaient autant sur son front que ses joues, elle avait des pansements qui camouflaient à peine des gonflements. Elle était loin, la jolie fille au petit nez mutin.

Leonardo entra dans la chambre, l'épaisse moquette beige s'affaissant légèrement sous ses pieds. La sensation n'était pas désagréable. Il allait laisser des traces, réalisa-t-il soudainement. Leonardo s'immobilisa en retenant un grognement puis regarda autour de lui. Il y avait bien un fauteuil dans un coin de la chambre mais il était encombré par tout un tas de vêtements. Pourquoi Rodriguez n'avait-elle pas un coffre à vêtement en bout de son lit, comme pratiquement tout le monde dans les séries télé ? Ça l'aurait arrangé. Leonardo opta pour le tabouret rembourré devant une petite table occupée par toute une armée de cosmétiques. Sa curiosité lui fit découvrir toute la panoplie de Rodriguez, faux ongles et faux cils compris. Outre différentes pinces à épiler – pourquoi en avait-elle plusieurs ? –, il y avait deux pots remplis de pinceaux tous uniques, du tout fin au gros duveteux, des palettes de couleurs poudrées et veloutées, des crèmes et des baumes, des rouges à lèvres, des parfums, des bijoux.

C'était une armurerie, réalisa Leonardo. Il avait entendu April se plaindre une ou deux fois de la pression que la société exerçait sur les femmes, leur imposant d'être belles, désirables mais pas trop intelligentes, et il ne comprit vraiment ce qu'elle voulait dire qu'à ce moment-là. Tous ces produits et ces vêtements étaient les armes de Rodriguez. Elle avait la chance – mais était-ce de la chance ? – d'avoir des courbes aguicheuses et un joli minois mais ça ne l'empêchait pas de se revêtir d'une armure tous les matins, voire d'en changer plusieurs fois par jour. Le champ de bataille était de l'autre côté de la porte de son appartement. Il fallait du courage pour être une femme.

Une fanfare retentit soudainement dans la chambre et Rodriguez grogna sous sa couette. Leonardo reconnut la chanson qui s'échappait du téléphone portable : Hit That, de The Offspring, la version orchestrale – c'était un groupe incontournable pour ses frères. Ça collait tellement à Rodriguez que ça fit sourire Leonardo. La jeune femme finit par sortir un bras de la sécurité de ses draps pour attraper l'appareil et elle le tira jusqu'à elle. La musique fut coupée puis Leonardo vit Rodriguez s'étirer sous la couette, couinant et grognant. On aurait dit Casey et Leonardo se demanda un instant si toutes les femmes se comportaient de cette manière lorsque personne ne les regardait. Emma n'agissait pas vraiment comme une demoiselle aussi ne devait-elle pas se gêner pour être aussi naturelle avec Raphael. Son frère aimait de fait le côté garçon manqué de sa petite amie. Ça n'aurait pas étonné Leonardo si Raphael et Emma faisaient des concours de rots entre eux – et il était content d'y échapper.

Rodriguez finit par se redresser dans son lit, les cheveux en pagaille, des poches sous les yeux qu'on devinait malgré les gonflements, la bouche sèche et le regard pâteux. Sans armure. Leonardo lui trouva une certaine beauté ainsi mais le charme fut rompu à l'instant où Rodriguez le remarqua. Elle passa de la femme au naturel à la petite chose fragile et docile qu'elle s'efforçait d'être face à lui – si elle savait que c'était précisément ce qu'il détestait chez les femmes ! Rodriguez portait manifestement une nuisette ou quelque chose comme ça mais elle remonta tout de même sa couette jusqu'à son cou pour ne pas être vue dans cette tenue embarrassante.

– Leonardo ! Quelle bonne surprise !

« Menteuse », susurra l'ombre grise en apparaissant à ses côtés. Leonardo ignora le maître de son maître mais celui-ci continua son petit tour de la chambre en ricanant. Leonardo hocha simplement la tête en guise de salut. Il ne devait pas faire de détours avec Rodriguez aussi attaqua-t-il directement. Elle ne portait aucune armure à ce moment-là, les coups porteraient mieux.

– Je vous avais dit de laisser le Singe Rouge tranquille, rappela Leonardo.

Rodriguez eut la bonne idée de paraître désolée et la contraction de ses traits provoqua une certaine douleur qui la fit en plus grimacer. Ça lui apprendrait.

– Je pensais que tu étais venu pour prendre de mes nouvelles, grogna Rodriguez en passant une épaisse mèche de cheveux derrière son oreille.

– Je lis la presse, répondit Leonardo.

Rodriguez renifla. Elle remonta ses genoux sous la couette et reposa son menton dessus.

– Tu vas l'engueuler, au moins ? demanda-t-elle.

– Qui ça ?

– Emma Ackerman, le Singe Rouge.

– Ce n'est pas elle qui vous a agressée.

– Qui d'autre, alors ? soupira Rodriguez, agacée. Je vais la voir, je la chatouille un peu, elle se met en colère et me vire du café puis, comme par magie, je me fais tabasser.

– Ses méthodes sont plus directes, rétorqua Leonardo. Si le Singe Rouge avait voulu vous faire du mal, il s'y serait pris frontalement.

– Le Singe Rouge, oui, concéda la journaliste, mais qu'en est-il de la gentille et hypocrite petite Emma ?

Rodriguez avait remarqué, constata Leonardo. Emma ne se comportait pas de la même manière quand elle portait son masque et Leonardo ne pouvait que comprendre cette distanciation. Il opérait de la même façon selon qu'il devait être un chef ou un frère. Emma aussi l'avait compris et elle ne s'adressait pas à lui de la même manière selon à qui elle avait à faire. Cependant, Leonardo ne la croyait pas capable d'attaquer lâchement une femme juste parce qu'elle était énervée. Le Singe Rouge faisait partie des « gentils ». Il venait en aide – exception faite des provocations mais la confrontation avec le faux Singe Rouge avait pour origine la fierté blessée d'Emma. Elle n'avait pas supporté l'imitation. Son alter égo aurait joué avec sa copie pour conserver son rôle d'excentrique. Oui, Emma était capable de s'attaquer à Rodriguez.

– Ce n'était pas elle, insista Leonardo. Je le sais.

Du moins, il le supposait et ça demandait confirmation. Ça tombait bien parce qu'ils avaient entraînement dans une heure environ. Il aurait tout le loisir de cuisiner discrètement Emma à propos de l'agression de Rodriguez. La journaliste ne fut pas satisfaite de la réponse mais elle n'ajouta rien.

– Pourquoi es-tu venu, boss ? demanda-t-elle en plantant ses yeux noirs dans ceux de Leonardo.

– J'aimerais que vous vous renseigniez sur un certain Dimitri Iachine.

– C'est un requin qui nage en eaux troubles, à ce qu'il paraît.

– Il me faut plus que des ragots.

– Les ragots ont tous un fond de vérité, rétorqua doctement Rodriguez.

Leonardo n'apprécia guère son ton mais il laissa passer. Il se savait fatigué et il était prompt à sauter à la gorge du premier venu dans ces moments-là. L'entraînement n'allait pas être facile. Peut-être devrait-il laisser tomber mais alors Raphael aurait passé la nuit au bunker pour rien. Enfin, si, il aurait de toute façon passé du temps avec Emma et ça comptait beaucoup pour lui mais Leonardo préférait le savoir en train de tuer des Foots plutôt que devant la télévision à batifoler avec sa petite amie. Il fallait achever la liste et c'était déjà assez compliqué comme ça sans Donatello et Michelangelo.

– Faites au plus vite, ordonna Leonardo en se relevant.

– Attends ! lança Rodriguez en se jetant hors de son lit.

Leonardo haussa un sourcil et ignora la tenue de la journaliste alors qu'elle se rapprochait de lui. Il supposait qu'elle voulait protéger sa moquette mais Rodriguez n'en fit rien. Elle se planta devant lui, à un mètre de distance environ, avant d'inspirer un bon coup.

– Je fais un très bon café.

Leonardo cligna des yeux.

– Pardon ?

– Et j'ai des croissants de la boulangerie française du coin de la rue, enchaîna Rodriguez, une vraie tuerie, mais je peux faire des pancakes ou des crêpes si tu préfères.

– Etes-vous en train de m'inviter à petit-déjeuner avec vous ? demanda Leonardo.

– Oui, répondit Rodriguez sans hésiter. Prendre un café après le boulot risque d'être difficile compte tenu de... tout ça, alors autant passer directement au petit-déjeuner.

– Ça n'arrivera jamais, rappela Leonardo.

Il fit un pas en avant et, voyant que la journaliste n'avait pas l'intention de bouger, il la poussa gentiment sur le côté pour retourner dans le bureau. Elle le suivit à nouveau mais avec moins d'insistance que la dernière fois qu'il était venu chez elle.

– Pourquoi ? demanda-t-elle alors que Leonardo montait sur le bureau.

Il s'accroupit pour passer par la fenêtre et s'arrêta dans sa retraite. Ça allait être comme ça à chaque fois qu'il viendrait.

– Vous êtes humaine, dit-il en se tournant vers Rodriguez.

– Et alors ? Ton frère semble complètement accro à cette gamine.

– Question de préférence, je suppose.

– Je ne vois pas la barrière de l'espèce comme un problème, insista la journaliste. Je veux dire, tu es conscient, tu as une personnalité, une vie propre. Tu n'es pas un animal, tu es une personne.

– Evidemment.

Rodriguez parut un brin déconcertée par l'assurance de Leonardo.

– Alors où est le problème ? insista-t-elle. Tu ne me trouves pas belle ?

– Vous êtes humaine, répéta Leonardo.

– Je sais mais...

– Humaine, insista-t-il. Un être humain de sexe féminin. Une femme.

– Oui mais... Oh. Oh !

La tête de Rodriguez valait mille fois le mensonge de Leonardo et il eut du mal à rester impassible. La journaliste vira au rouge malgré ses hématomes et recula jusqu'au chambranle de la porte de son bureau, se confondant en excuses.

– Je suis vraiment, vraiment désolée ! Si j'avais su, je n'aurais pas... Oh mon Dieu... Mais tu aurais dû me le dire plus tôt !

– Oui, évidemment, nous sommes tellement proches, railla Leonardo.

– Je suis désolée, Leonardo. Je... Je ne dirais rien.

– En fait, hésita-t-il en prenant un air embarrassé, si vous pouviez toucher un mot pour moi à John la prochaine fois que vous le voyez...

– Oh. Oh, oui, bien sûr !

– Je plaisante, informa Leonardo en retrouvant son sérieux.

Il passa par la fenêtre alors que Rodriguez comprenait enfin qu'il s'était moqué d'elle depuis le début – encore une tête impayable. Elle se précipita à la fenêtre et s'allongea à moitié sur son bureau pour le voir sur l'échelle à incendie.

– Tu te fous de ma gueule ! J'arrive pas à y croire !

– N'était-ce pas ce que vous attendiez de moi ? demanda Leonardo en commençant à grimper.

– De quoi ?

– Que je vous foute quelque chose, quelque part.

Rodriguez prit une grande inspiration outrée et claqua la fenêtre. Bien. Il serait tranquille sur le sujet pendant quelques temps.

Rentrer au bunker était assez facile depuis chez Rodriguez mais Leonardo prit tout de même ses précautions et fit des tours et des détours. Ils avaient piégé la plupart des accès menant chez eux – l'une des raisons pour lesquelles Emma n'avait pas le droit de venir seule – et Leonardo vérifia au passage si tout était toujours en place. Apparemment, les Foots n'étaient pas venus dans le coin. Ils ne connaissaient pas assez bien les égouts pour pouvoir suivre bien longtemps Leonardo et ses frères de toute façon mais prudence était mère de sûreté.

Tout était calme lorsqu'il arriva. Un coup d'œil à l'horloge dans la cuisine lui apprit qu'il lui restait dix minutes avant l'entraînement. Emma devait être levée parce que la cafetière était en train de faire son œuvre. Leonardo attrapa une tasse dans l'évier – Raphael n'avait pas fait la vaisselle mais ça n'avait rien d'étonnant –, versa du café dedans et porta le liquide à ses lèvres, hésitant un peu. Emma avait tendance à faire du café très léger mais celui-ci était acceptable. Leonardo vida la tasse d'une traite puis décida de prendre une douche avant l'entraînement. Il n'aurait pas à le faire après et il pourrait directement aller se coucher ensuite – ça ferait trop plaisir à Raphael de raccompagner sa petite amie.

Il y avait de la lumière sous la porte de la salle de bain mais Leonardo ne pensa pas un seul instant qu'il pourrait tomber pratiquement nez à nez avec Emma, nue, sous la douche. Ils avaient retiré les plaques de plastique des stalles pour les utiliser dans le dojo – et aussi pour une question de place parce qu'ils n'avaient pas le même format que les humains – aussi les douches n'étaient-elles pas séparées les unes des autres. De l'entrée, on avait une vue d'ensemble sur la petite salle, avec les douches contre le mur en face et les lavabos tout de suite sur la droite. Leur « nudité » n'avait jamais été un problème entre eux et ils avaient souvent pris des douches ou des bains ensemble si l'occasion se présentait – il était parfois difficile d'atteindre certains espaces dans leur dos – mais Emma ne devait pas concevoir les choses de la même manière. Leonardo mit une seconde de trop à amorcer la fermeture de la porte, une seconde qui permit à Emma de remarquer qu'elle n'était plus seule. Elle n'y voyait rien sans ses lunettes, se rappela Leonardo. Peut-être le confondrait-elle avec Raphael, à cette distance – non, ce serait encore pire. Emma se tourna aussitôt, lui montrant son dos, et se cacha la poitrine de ses bras – elle n'avait vraiment pas grand chose à cacher mais si ça la rassurait...

– J'avais fermé la porte, Leo, lança-t-elle.

– L'entraînement est annulé, répondit-il avant de refermer ladite porte.

Merde, pensa Leonardo en se dirigeant vers sa chambre. Pourquoi ne s'était-il pas juste excusé ? La surprise lui avait fait dire n'importe quoi. C'était idiot et il ne pouvait pas retourner là-bas et lui dire qu'en fait il avait changé d'avis. Leonardo jeta un coup d'œil en direction de la porte de la chambre de son frère. Comment le prendrait Raphael ? Mal. Très mal. Ça n'avait été qu'un accident et ce n'était pas comme s'il était resté pour admirer la vue non plus mais Raphael allait se mettre en colère.

– Leonardo ? appela Emma.

Son premier réflexe fut de se retourner et Leonardo ferma les yeux, juste au cas où.

– C'est bon, j'ai une serviette, prévint Emma.

Leonardo se risqua à jeter un coup d'œil : Emma était dans l'embrasure de la porte de la salle de bain, ses lunettes sur le nez et une serviette enroulée autour d'elle. Ses jambes étaient toujours découvertes ainsi que ses épaules et ses bras mais c'était mieux que rien. Même de là où il était, Leonardo pouvait voir la longue cicatrice à l'intérieur de la cuisse gauche d'Emma, celle qu'elle avait récoltée à Red Hook. Ses cuisses n'étaient vraiment pas épaisses, constata Leonardo.

– Désolé, dit-il en détournant les yeux.

Il eut envie de rajouter « ne dis rien à Raphael » mais ç'aurait été admettre qu'il avait peur de la réaction de son frère.

– Dis plutôt que tu as peur de ton frère tout court, susurra l'ombre grise.

– Non, je ne...

Leonardo s'arrêta, la respiration bloquée, et détourna les yeux des ombres où se tenait le fantôme de Hamato Yoshi, ricanant sous cape. Emma le regardait d'un drôle d'air.

– Je n'aurais vraiment pas dû, se rattrapa Leonardo. Je n'ai pas l'habitude de la présence d'une femme chez moi, c'est pour ça.

– C'est pas grave, répondit Emma en haussant les épaules. L'entraînement est vraiment annulé ou tu as dit ça sous le coup de la surprise ?

– Elle n'est pas idiote, celle-là, commenta l'ombre grise.

Leonardo lui jeta un coup d'œil agacé et se maudit aussitôt d'avoir réagi. Ce n'était qu'une hallucination, bon sang, il savait gérer et l'ignorer.

– Tu es si sûre de toi, petite tortue.

– L'entraînement est vraiment annulé, reprit Leonardo. Je suis trop fatigué pour être cohérent, comme tu peux le constater.

– Pauvre excuse, railla l'ombre.

Emma le regarda sérieusement quelques instants puis hocha la tête.

– Je me sèche, je m'habille et je file, alors.

– Pas seule.

– Si, seule, rétorqua Emma. Raphael s'est endormi y'a pas longtemps, il a veillé toute la nuit, je ne vais pas le réveiller maintenant, et tu as aussi besoin de repos. Je suis une grande fille, Leo, ne t'inquiète pas.

– Pas seule, insista Leonardo sur un ton qui n'autorisait aucune contestation. Je te ramènerai à la surface, ça ne prendra pas longtemps.

Bien sûr qu'il allait s'inquiéter ! S'il arrivait quoi que ce soit à Emma durant les trois heures d'entraînement, Raphael se mettrait en colère. Ce serait la faute de Leonardo, même si l'entraînement était annulé et qu'il n'était pas aux côtés d'Emma. De sept à dix heures, il était responsable d'elle. Ce n'était pas négociable, pas avec Raphael.

Leonardo eut le temps de boire une autre tasse de café pendant les cinq minutes qu'Emma mit à se préparer et à récupérer ses affaires – elle n'avait de toute façon pas grand chose à prendre parce qu'elle avait commencé à laisser quelques vêtements dans la chambre de Raphael. Elle voulut passer par la cage d'ascenseur mais Leonardo préférait les tunnels du métro. S'il devait être vu, autant que ce soit le plus loin possible du bunker et non pas juste au-dessus. Il prit cette fois la direction de l'est, suivant la ligne L en visant la station d'Union Square sur la quatorzième rue. C'était une grosse station où se croisaient trois lignes, il ne serait pas difficile pour Emma de monter discrètement sur un quai au milieu de la foule, surtout à cette heure-ci.

– Tu n'es pas attentif, Leonardo.

Leonardo s'arrêta net en entendant la voix de son maître et chercha son ombre du regard. Il aperçut du mouvement à l'extrémité de son champ de vision et se tourna pour faire face à Emma. Elle paraissait sur ses gardes et elle recula même d'un pas.

– Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.

– Derrière.

Il y avait quelque chose dans les ombres et ce n'était pas l'un de ses compagnons imaginaires, Leonardo en était certain. C'était grand, plus que lui, vouté, animal, intelligent. Et ce n'était pas seul. Il y en avait au moins cinq. Leonardo dépassa Emma et dégaina un sabre. Un train arrivait dans le tunnel, petite lumière au fin fond de la ligne droite sous la quatorzième rue. Les bêtes se détachèrent sur les phares lointains, grandes silhouettes animales et menaçantes. Les clones de Tiger.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda Emma suffisamment fort pour couvrir le bruit du train qui arrivait.

– Des mutants, répondit Leonardo par-dessus son épaule.

– Des potes à toi ?

– Des ennemis.

Le klaxon du train retentit dans le tunnel, chassant les panthères qui s'engouffrèrent dans une galerie perpendiculaire. Leonardo poussa Emma contre le mur le plus proche et se plaqua contre elle alors que le train passait devant eux, surveillant du coin de l'œil l'endroit où avaient disparu les mutants. Il sentit les mains d'Emma sur son côté et la jeune fille sortit deux kunais d'une pochette. Il fallait qu'elle évite le combat rapproché si elle voulait s'en sortir face à ce genre de bestioles mais ce serait toujours mieux que d'avoir les mains vides. Ça allait être compliqué, se dit Leonardo alors que le train s'éloignait. Les panthères repointèrent le bout de leurs oreilles. Leonardo libéra Emma et la poussa derrière lui.

– Tu cours vite ? demanda-t-il.

– Il va falloir.

Ils bondirent en avant et les panthères ne mirent qu'une fraction de seconde pour les suivre à pleine vitesse, excitées par la chasse. Le terrain était inégal, parfois glissant, mais les clones s'en fichaient. Ils galopaient à quatre pattes, nettement avantagés par leur morphologie faite pour la course. Un train arrivait en sens inverse.

– Traverse ! ordonna Leonardo.

Il était prêt à perdre une seconde d'avance et porter Emma si jamais elle hésitait mais elle obéit aussitôt. Ils traversèrent dans les phares du train, le klaxon tellement fort qu'il les fit trembler de la tête aux pieds, puis les freins se mirent à crisser. Ils percutèrent la paroi du tunnel et reprirent leur course aussitôt. La chasse n'allait pas s'arrêter aussi facilement. Les panthères avaient un odorat redoutable. Même s'ils arrivaient à les semer, elles pourraient suivre leurs traces. Leonardo se fichait d'être poursuivi, il était capable de se défendre et de tuer ces bêtes, mais il ne pouvait pas accepter qu'Emma soit leur cible. Il était hors de question qu'ils se séparent et il lui fallait exterminer tous leurs poursuivants coûte que coûte.

Il n'y avait plus que trois panthères derrière eux. Le train en avait éliminé deux. Bien. Leonardo ne pouvait cependant pas réutiliser le même tour de passe-passe. Il ne pouvait pas non plus s'arrêter et affronter les trois mutants en même temps. L'un d'eux poursuivrait Emma et elle ne pourrait rien faire pour se défendre. Non, la meilleure solution restait le piège. Et il lui fallait être inventif très vite parce que la prochaine station était en vue.

– Emma ! appela Leonardo. Il y a une porte en métal une vingtaine de mètres avant le quai, sur la gauche. Tu la vois ?

– Oui !

– Elle débouche sur des marches qui descendent dans les égouts. Une fois en bas, prends à gauche et continue tout droit.

– Compris !

Emma accéléra, grillant probablement toutes ses réserves par la même occasion, et prit un peu d'avance pour ouvrir la porte qu'elle attrapa en dérapant. Elle s'ouvrait sur la voie et Leonardo dut faire un crochet pour entrer à son tour. Il sauta sans se soucier de la réception et jeta un coup d'œil par-dessus son épaule en entendant un hurlement terrible. Une panthère était coincée par la lourde porte métallique, la colonne vertébrale certainement brisée au niveau des reins. Leonardo amortit sa chute de ses jambes puis roula sur les derniers mètres des escaliers. Lorsqu'il se releva, il aperçut la panthère coincée se faire mettre en morceaux par les deux autres qui essayaient de passer. Leonardo fronça les sourcils. Les instincts avaient pris le dessus.

Il repartit en avant, rattrapant facilement Emma. Elle avait ralenti et sa respiration était bruyante. Elle était déjà fatiguée mais ça n'avait rien d'étonnant. Elle n'était pas habituée à ce genre d'effort long et intense. Pendant la semaine où Raphael et lui avaient squatté chez Emma, Leonardo avait appris qu'elle avait fait de l'athlétisme durant toute sa scolarité, plus spécifiquement du sprint sur cent et quatre cents mètres. C'était utile de savoir exploser et tout donner en combat pour prendre de vitesse un adversaire mais ce n'était pas du tout ce qu'un ninja recherchait. Il fallait pouvoir courir vite et longtemps tout en gardant des forces pour combattre. Leonardo aurait adopté cette stratégie s'il avait été seul, malgré sa propre fatigue suite à sa nuit à jouer à cache-cache avec les Foots dans ces mêmes égouts, mais ce n'était pas une option envisageable avec Emma.

– Il y a un bunker pas très loin d'ici, lança-t-il. Nous allons les y attirer.

Emma hocha la tête – parler n'arrangerait pas son essoufflement et elle le savait parfaitement. Leonardo accéléra, mettant un peu de distance entre Emma et lui tout en surveillant qu'elle le suivait bien. Ils pouvaient entendre les panthères les rattraper progressivement mais elles semblaient aussi se battre entre elles. Deux proies, deux chasseurs, ce n'était pas leur manière de faire. Si Leonardo avait bien suivi tous ces reportages animaliers que Michelangelo regardait quand il s'ennuyait, les panthères étaient des animaux solitaires. Elles chassaient seules alors la présence de l'une enrageait l'autre et vice versa. Pourquoi les Foots avaient-ils choisi des panthères pour leurs expériences ? Il aurait mieux valu des prédateurs formant une équipe, une meute. Leonardo savait que les Foots avaient réussi à créer Tiger à partir de leurs expériences sur Kitty lorsqu'elle avait été leur prisonnière. Peut-être avaient-ils opté pour une panthère parce que c'était à la base un félin, comme Kitty. Ça avait un certain sens d'après Leonardo. Cependant, les lions auraient été un meilleur choix puisqu'ils étaient organisés en groupe, en famille.

– Est-ce vraiment le moment ? demanda l'ombre noire tout en courant aux côtés de Leonardo.

Non, admit-il. Il reprit sa respiration et se concentra sur son objectif. La porte du bunker n'était qu'à quelques dizaines de mètres et il fut vite dessus. Leonardo eut le temps d'ouvrir et de rentrer avant qu'Emma n'arrive. Les deux panthères la suivirent aussitôt et la première rencontra le sabre de Leonardo. Le choc fut violent mais il tint bon et la lame trancha le buste de la bête. Elle rencontra malheureusement une vertèbre et s'arrêta-là. Leonardo fut emporté en arrière par le poids mort et il préféra abandonner son sabre plutôt que de tomber. Il ne retrouva cependant pas son équilibre avant que la deuxième ne lui saute dessus, toutes griffes en avant. Leonardo fut soulevé du sol et percuta le béton à plusieurs mètres de là, la panthère se déchainant contre son plastron. Leonardo poussa sur ses jambes et profita de l'arrondi de sa carapace pour rouler, balançant la panthère à travers la salle. Elle se contorsionna comme un chat pour retomber sur ses quatre pattes, dérapant sur le sol poussiéreux du bunker. Leonardo, à genoux face à son adversaire, dégaina son second sabre et eut la mauvaise surprise de découvrir que la lame était raccourcie de moitié. Brisée. Merde. Et l'autre était hors d'atteinte.

La panthère se jeta si vite sur lui que Leonardo n'eut pas le temps d'esquiver. Il se retrouva à nouveau sur le dos, se protégeant de ses bras autant qu'il le pouvait et cherchant à se dégager grâce à ses jambes mais l'autre mutant avait planté profondément ses griffes dans la cuisse gauche de Leonardo. Il ne voyait vraiment pas comment il allait se sortir de là.

Une ombre se glissa soudainement sur sa gauche et abattit le sabre dans la nuque de la panthère. Emma, réalisa Leonardo alors que le mutant hurlait de rage et de douleur. Le coup était imparfait, sans aucune forme ni force, et ne résultat qu'en une entaille dans la musculature surpuissante du cou de la panthère. Elle se débattit, arrachant la poignée du sabre des mains d'Emma qui se recula. Le mutant fut suffisamment distrait pour que Leonardo lui attrape les mâchoires. D'un coup, il lui brisa la nuque. La panthère fut prise de convulsions et s'effondra sur Leonardo en râlant et bavant. Elle chercha même à le mordre même si le reste de son corps ne répondait plus. Leonardo lui serra la gorge patiemment jusqu'à ce qu'il fut sûr et certain d'avoir étouffé la bête. Il poussa ensuite le cadavre sur le côté, récupérant son sabre au passage, et se releva. Il était en sang, la peau déchiquetée sur les bras, le plastron ainsi que le haut des cuisses. Il allait devoir prendre des RTT.

– Elle pleure, fit remarquer l'ombre du Shredder.

Leonardo se tourna vers Emma, assise par terre, tachée de sang mais indemne, le souffle encore court. Elle pleurait effectivement sans que Leonardo ne comprenne vraiment pourquoi. Avait-elle eu si peur que ça ? Pourtant, il lui semblait que Red Hook avait été beaucoup plus risqué. Certes, Emma avait à lors son masque, son arme et ses protections mais les ennemis avaient été plus beaucoup plus nombreux. Humains, ceci dit, moins sauvages, moins déterminés à la tuer. Se retrouver face à un mutant aux crocs et aux griffes acérés sans rien dans les mains à part des kunais était un autre genre d'aventure. Leonardo s'approcha d'Emma et lui tendit une main pour l'aider à se relever. Emma accepta l'offre. Elle était tellement légère que Leonardo eut l'impression de soulever un paquet de plumes.

– Rien de cassé ? demanda-t-il.

Emma secoua la tête.

– Bien. Je pense que nous ne risquons plus rien. Suis-moi.

– N-Non, répondit Emma.

Leonardo tiqua. Peut-être ne pouvait-elle pas marcher.

– Tu veux rester ici ?

– Non ! Je veux pas te suivre. J'en ai marre.

– C'est fini, tempéra Leonardo.

Devait-il lui tapoter l'épaule pour la rassurer ? Il n'en avait pas envie. C'était à Raphael de faire ce genre de choses.

– Mais ça va recommencer, rétorqua Emma. Ça va recommencer encore et encore et j'en ai marre, Leo ! Marre !

– C'est une éventualité, admit Leonardo. Mieux vaut t'y faire.

– Non. Je refuse.

– Tu es encore sous le choc mais, ça, dit-il en pointant les cadavres du doigt, ce n'est rien. Fut un temps où c'était notre quotidien, Emma, et il va falloir t'y faire.

– Hors de question.

Il avait oublié à quel point elle pouvait être bornée. Comme la gentillesse ne servait à rien, Leonardo opta pour le chantage émotionnel.

– Pense à Raphael.

Qu'elle prit très mal. Emma le foudroya du regard malgré ses larmes et ses lunettes maculées de sang.

– Va te faire foutre, cracha-t-elle.

Et elle le planta là sans rien rajouter. Leonardo secoua son sabre pour en chasser le sang.

– Ça ne va pas être simple à expliquer à ton frère, commenta l'ombre du Shredder.

– Non, en effet, concéda Leonardo.

Il rengaina son sabre alors que la porte du bunker se refermait, le plongeant dans les ombres.