Till Kingdom come
Chapitre 61
We're not in Kansas anymore
Ça faisait trois jours que Leonardo était rentré lacéré et couvert de sang, trois jours qu'Emma lui avait dit d'aller se faire foutre, trois jours que Raphael n'osait pas l'appeler ni venir la voir. Pourtant, il avait essayé mais il raccrochait toujours avant la première sonnerie et éteignait son téléphone dans la foulée, par peur qu'Emma ne le rappelle. Il le rallumait généralement une fois au bunker où l'appareil ne captait pas et Raphael avait systématiquement une boule au ventre quand il retournait en surface. L'angoisse se transformait toujours en douleur lorsqu'il constatait qu'Emma n'avait pas essayé de le recontacter. Raphael avait aussi essayé d'aller chez elle mais il n'avait pas pu traverser la rue pour aller frapper à sa porte. Il se retrouvait à chaque fois tétanisé dans le clocher de l'église en face, son attention focalisée sur les petites fenêtres éclairées jusqu'à une heure du matin. Ensuite, Emma éteignait et Raphael devait de toute façon partir parce qu'il ne devait pas rester trop longtemps au même endroit à cause des Foots. S'il avait pu, il aurait campé nuit et jour dans ce clocher jusqu'à ce qu'il trouve suffisamment de courage pour aller parler à Emma.
Cette idée le terrorisait pourtant. Raphael ne voulait pas entendre le fameux « il faut qu'on parle » qui équivalait à « c'est fini entre nous ». Il ne pouvait pas entendre ces mots en ce moment. Emma était la seule personne à qui il pouvait encore se raccrocher, en qui avoir confiance, avec qui il pouvait tout envoyer chier et vraiment se reposer. Malgré les efforts de Raphael pour ne pas en arriver là, Emma était devenue son sanctuaire et la perdre lui était intolérable. Il avait pourtant fait attention et placé une partie de sa confiance en Casey mais son meilleur ami avait mis les voiles pour naviguer sur des eaux plus calmes. Il avait raison. On ne garde pas longtemps des amis qui ne font que vous attirer des emmerdes, après tout.
Il en allait de même pour Emma. L'attaque de ces panthères mutantes avait été la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Ce n'était que normal. Tout le monde avait ses limites et les humains n'étaient pas blindés comme eux. Ils ne pouvaient pas supporter les guerres de clans ninjas, les extraterrestres, les mutants, les loup-garous, les vampires, les voyages dans le temps, les robots tueurs et tout ça – Raphael en oubliait un paquet mais il était difficile de se souvenir de toutes les crasses qui lui étaient tombées dessus. Comme cette sangsue, à Northampton, qui s'était délectée de son sang et du mutagène qui courait également dans ses veines. Raphael était redevenu une petite tortue débile sous les yeux de ses frères impuissants, jusqu'à ce qu'il récupère ce qui lui appartenait. Il ne se souvenait pas vraiment de ce chapitre de sa vie mais il gardait en tête la rage qui l'avait animé et le goût merveilleux du sang dans sa bouche alors qu'il déchiquetait la gorge de la sangsue mutante. Il avait une sainte horreur de ces bestioles depuis.
Peut-être aurait-il dû raconter tout ça à Emma. Il aurait dû contenir son désir pour elle, l'asseoir dans le canapé et lui raconter ce qu'avait été sa vie pendant pratiquement vingt-sept ans. Ils avaient bien parlé d'une ou deux aventures mais Raphael n'y avait pas mis du sien. Il savait que son passé n'était qu'une suite incohérente d'embrouilles toutes plus extravagantes les unes que les autres. S'il en avait parlé à Emma, peut-être aurait-elle révisé son jugement et aurait tué leur relation dans l'œuf. Ç'aurait été moins douloureux que de la perdre maintenant, après un mois et demi à se faire de fausses idées.
Raphael renifla, amer. C'était déjà un miracle qu'ils aient tenu aussi longtemps et il aurait dû être plus reconnaissant envers Emma pour lui avoir offert un mois et demi de paix. Leur relation était de toute façon vouée à l'échec. Il n'avait qu'à se regarder dans un miroir pour comprendre pourquoi. Raphael ne voyait pas une tortue mutante quand il croisait son reflet. Il voyait un tueur, un monstre condamné aux ombres. Les jolies princesses ne tombaient jamais amoureuses des monstres dans les histoires et de valeureux princes venaient à leur secours, pourfendant les bêtes fantastiques avec leurs épées magiques et leurs destriers blancs. La seule consolation de Raphael résidait dans le fait qu'Emma trouverait peut-être son prince Charmant après sa rencontre avec le monstre qu'il était.
Il y avait ce Charles Lee qui travaillait avec elle, par exemple. C'était un grand fan du Singe Rouge, d'après ce qu'Emma lui avait dit, et il croyait dur comme fer qu'elle était la sentinelle masquée. Charles Lee avait pour lui d'être beau gosse, souriant et prévenant – et humain. Emma ne pouvait pas le saquer mais peut-être finirait-elle par lui trouver un je-ne-sais-quoi irrésistible. Après tout, ils ne s'étaient pas entendus dès le début. Raphael avait même trouvé le Singe Rouge particulièrement agaçant mais ça ne l'avait pas empêché de tomber amoureux d'Emma par la suite, une fois ses défenses abaissées. Emma se lasserait d'être en colère contre Charles Lee tôt ou tard et elle s'intéresserait à la personne qu'il était. Et puis, ils travaillaient ensemble. Raphael avait vu suffisamment de films de toutes sortes pour savoir que le travail était l'un de ces lieux où les gens se rencontraient et tombaient amoureux – ou baisaient comme des dingues mais il ne voulait vraiment pas imaginer Emma couchant avec un autre homme.
Enfin, homme, c'était vite dit. Raphael n'en était pas un. Un mâle, oui, certainement, mais il ne serait jamais un homme, quand bien même il le désirerait du plus profond de son être. Il avait croisé une ou deux créatures dans sa vie qui auraient pu lui arranger ça mais la magie et le surnaturel lui filaient de l'urticaire. Et puis il y avait toujours un prix à payer avec ces tarés – qu'est-ce qu'ils avaient tous avec leurs conditions à la noix du genre « aux douze coups de minuit, ton carrosse citrouille redeviendra » ? Ces bestioles auraient dû être redevables à Raphael et ses frères. D'accord, ils ne s'embarquaient pas dans des histoires de fous pour collectionner les faveurs mais ça n'aurait pas déplu à Raphael que quelqu'un, pour une fois, se souvienne qu'il avait potentiellement besoin d'aide.
La lumière disparut des fenêtres d'Emma. Raphael se maudit lui-même pour être un tel couard. Il était capable de sauter dans la plus dangereuse des mêlées sans se soucier de ce qui pouvait bien lui arriver mais il ne parvenait manifestement pas à se confronter à une femme qui faisait à peine la moitié de son poids. Emma ne pouvait pas le blesser physiquement, même si elle y mettait toutes ses forces, mais elle pouvait l'atteindre différemment, bien plus profondément. Splinter avait eu raison. Il ne fallait pas s'attacher. Les liens rendaient faible. Il ne fallait se préoccuper que de ses frères et fermer la porte à toutes autres personnes.
Raphael sursauta en sentant le téléphone vibrer dans sa pochette – il était beau le terrible ninja ! Ce devait être Leonardo. Son frère lui avait laissé trois jours pour bouder dans son coin mais il ne tolèrerait probablement pas plus. Tous les noms de la liste n'étaient pas rayés, après tout, et il en avait encore pour quelques jours à ronger son frein au bunker. Ses blessures n'étaient pas vraiment sérieuses mais elles étaient nombreuses et très rapprochées, trop pour faire des points précis en tout cas. En prime, le moindre mouvement les rouvrait. Celles sur le plastron n'étaient pas belles à voir non plus. Les griffes avaient parfois attaqué les os sous la peau pourtant épaisse à cet endroit-là. Raphael avait dû sortir de grosses agrafes pour le bois pour réparer les dégâts. Leonardo passait le temps en lisant mais ils n'avaient pas beaucoup de livres au bunker et sa patience allait en s'amenuisant. Il avait horreur de dépendre des autres or il ne pouvait pratiquement rien faire tant que la cicatrisation n'était pas terminée. Encore deux ou trois jours, supposait Raphael. Ensuite, Leonardo repartirait en guerre même s'il n'était pas au mieux de sa forme.
Raphael reçut comme une décharge électrique lorsqu'il se rendit compte que le SMS venait d'Emma. Il hésita à l'ouvrir, redoutant ce maudit « il faut qu'on parle ». Il n'avait pas envie de parler. Il voulait se jeter à ses genoux et s'excuser, la supplier de le garder, de continuer à l'aimer. Raphael appuya d'un pouce tremblant sur l'alerte et le SMS s'afficha. « La porte est ouverte. » Elle avait donc remarqué son petit manège. Piètre ninja, en effet. Raphael rangea son téléphone et vérifia que personne d'autre ne l'avait repéré. Il fit un tour ou deux du quartier avant de sauter dans la rue et d'entrer dans l'immeuble d'Emma. Sa porte n'était pas verrouillée et il s'engouffra dans les escaliers, non sans tirer le loquet derrière lui.
La pièce était plongée dans la pénombre, la lumière des réverbères tombant jusque sur le canapé. Emma était assise sur le rebord de son lit, son téléphone dans les mains, le reflet de l'écran sur chacun des verres de ses lunettes. Elle portait son T-shirt préféré, le noir avec le réacteur Arc bleuté d'Iron Man au centre de la poitrine, et ses habituels shorts qui laissaient apparaître la longue cicatrice à l'intérieur de sa cuisse gauche. Raphael resta aux pieds des escaliers, n'osant pas se rapprocher d'Emma. Elle n'avait probablement pas envie qu'un mutant s'approche d'elle. Pourtant, elle tapota le lit à côté d'elle, l'invitant à venir s'asseoir. Raphael ne s'autorisa pas tant de proximité. Il s'assit sur ses talons devant Emma, contre le canapé – aussi loin que possible, en somme. Emma posa son téléphone à côté d'elle puis glissa du lit pour s'asseoir par terre, le dos calé contre le sommier. S'il l'avait pu, Raphael se serait enfoncé dans le sol. Il ne voulait pas d'une discussion d'égal à égal. Raphael baissa les yeux pour fixer le parquet entre eux.
– Je suis désolé, commença-t-il. J'aurais dû être là l'autre jour et après avec toi, j'aurais dû venir plus tôt mais je... j'ai paniqué. J-J'avais peur de ta réaction.
– Je m'en doutais, répondit Emma.
Elle avait parlé d'un ton neutre qui ne trahissait aucune émotion. Raphael se risqua à lui jeter un coup d'œil mais il ne put pas déterminer dans quel état d'esprit Emma était. Elle s'était blindée, réfugiée derrière ses murs. Ça ne s'annonçait pas bien.
– Je suis désolé, répéta Raphael.
– Une relation amoureuse marche dans les deux sens, Raphael. Je suis là pour toi quand tu en as besoin, tu le sais très bien et je ne t'ai pas failli une seule fois. D'accord, ça ne fait pas longtemps qu'on est ensemble mais, compte tenu des événements, j'ai l'impression que ça fait une éternité.
– Je...
– J'avais besoin de toi, coupa Emma d'une voix soudainement étranglée. J'avais vraiment besoin de toi l'autre jour. Je sais très bien que tes frères passent avant moi et que Leonardo était dans un sale état. Je sais aussi que c'était le jour et que c'était difficile pour toi de venir ici mais merde ! Tu aurais au moins pu m'appeler !
– J'ai essayé, je...
– J'avais besoin de toi, j'avais besoin d'être dans tes bras, j'avais besoin que tu me réconfortes, martela Emma, mais je sais que c'est compliqué et j'aurais pu me contenter d'entendre ta voix ! A la place, j'ai chialé toute la journée, barricadée dans la cave parce que je ne savais pas s'il y avait d'autres de ces trucs à mes trousses et j'ai eu peur pendant tout mon service qu'ils débarquent au café !
– Je suis désolé...
– Etre désolé ne suffit pas ! explosa Emma, les larmes aux yeux.
Elle essuya rageusement ses larmes du revers de sa main. Raphael ignorait quoi faire. Il était désolé, il l'était vraiment, et il s'en voulait à mort d'avoir paniqué mais comment rattraper les choses maintenant ? Casey devait savoir. Il réconfortait toujours April lorsqu'elle en avait besoin. Qu'aurait-il fait à ce moment-là ? Raphael serra les poings. Casey aurait pris April dans ses bras, l'aurait embrassée doucement et lui aurait raconté des bêtises jusqu'à ce qu'elle se calme mais pouvait-il le faire avec Emma ? Elle n'accepterait probablement pas qu'il la touche. Il fallait cependant que Raphael tente quelque chose.
Il se rapprocha donc d'Emma doucement, guettant le moindre signe de rejet, et s'assit à côté d'elle. Raphael hésita un peu puis passa un bras autour des épaules d'Emma. Elle éclata en sanglots. Raphael se figea et voulut s'éloigner mais Emma se réfugia contre lui. Il la prit dans ses bras, lui murmura des incohérences tout en lui caressant le dos et ses mots commencèrent à prendre du sens, à s'organiser. Il souleva doucement Emma pour l'installer plus confortablement entre ses jambes, tira la couverture du lit sur eux et il lui raconta tout, du jour où le mutagène avait aspergé quatre petites tortues tombées dans les égouts à la nuit où il l'avait rencontrée dans une ruelle, après le coup de feu.
Son récit fut long et parfois embrouillé. Raphael mélangeait un peu les événements et la chronologie. Il réalisa qu'il racontait parfois une mésaventure arrivée à l'un de ses frères comme s'il avait lui-même été victime de ce mauvais coup du sort. Ce n'était même pas clair pour lui, comme si Raphael et ses frères étaient perméables et que ce qui affectait l'un affectait aussi les autres. Ils avaient bien une enveloppe physique qui les délimitait en tant qu'individus mais leurs souvenirs et leurs pensées se mélangeaient. Sur un autre plan, ils n'étaient qu'une seule et même entité. Y'avait-il de la place pour Emma dans ces conditions ?
Le ciel commençait à s'éclaircir quand Raphael se tut, la gorge sèche et serrée. Emma avait tout écouté sans s'endormir malgré sa fatigue. Ils étaient confortablement installés dans leur bulle, partageant la chaleur d'Emma sous la couverture, la jeune femme blottie dans les bras de Raphael, la tête posée au creux de son cou. C'était étonnant comme elle s'ajustait à ce petit espace malgré sa taille. Si Raphael avait cru à ces conneries de destin et d'âmes sœurs, il aurait pu penser qu'Emma était faite pour se lover contre lui. Il n'était pas très intelligent mais il savait au moins que tout ça n'existait pas. Emma était faite pour vivre sa vie, point – Donatello aurait dit qu'elle était faite pour se reproduire et perpétuer l'espèce mais les inepties scientifiques de son frère n'intéressaient pas Raphael.
Il se sentait mieux, le cœur plus léger, comme si ses confessions avaient diminué la charge qui se trouvait sur ses épaules. Ça ne changeait pourtant rien. Il aurait toujours du sang sur les mains et des morts sur la conscience. Et ça n'assurait pas qu'Emma resterait avec lui. Il ne lui avait pas raconté tout ça pour l'émouvoir ou encourager sa pitié. Il lui avait tout avoué afin qu'elle ait toutes les cartes en main pour prendre la bonne décision. Elle devait savoir dans quoi Raphael et ses frères traînaient. Elle devait aussi savoir que l'un n'allait pas sans les trois autres plus une montagne d'emmerdes.
Emma releva la tête au bout de longues minutes de silence durant lesquelles la boule d'angoisse dans l'estomac de Raphael se rappela à son bon souvenir. Apaisé, il était maintenant capable d'entendre le verdict. Après tout, il était un grand garçon alors autant affronter la réalité. Emma avait toujours eu le dernier mot avec lui et elle garderait ce privilège, quoi qu'il advienne. Raphael était beaucoup plus fort qu'elle, il pouvait la plier à ses désirs et la contraindre à faire n'importe quoi mais il n'utilisait pas ce pouvoir sur elle. Il laissait Emma diriger leur relation. C'était mieux ainsi, elle était plus réfléchie que lui. Si elle décidait de mettre fin à leur relation, Raphael ne protesterait pas. Il disparaîtrait de sa vie et la laisserait tranquille. C'était ce qu'il y avait de mieux à faire.
Emma l'embrassa doucement sur la joue. Le cœur de Raphael se serra. Il s'était préparé à cette éventualité, il y avait même pensé lui-même, mais ça n'en restait pas moins désagréable.
– Je peux pas continuer comme ça, murmura Emma.
– Je sais, répondit Raphael. Je suis désolé.
Il passa un bras sous les jambes et dans le dos d'Emma pour la soulever et la poser doucement à côté de lui. Emma lui retint le poignet avant qu'il ne se lève.
– Je dis pas que c'est fini, ajouta-t-elle. Je suis amoureuse de toi, Raphael, et on vient à peine de commencer.
– Mais tu...
– Je n'ai pas envie de te perdre, coupa Emma. Tu crois peut-être que tu ne m'apportes rien alors que je te donne tout en retour mais c'est faux. Quand tu me regardes, j'ai l'impression d'être forte et courageuse et capable de tenir toute seule debout. Et quand tu me touches, c'est toujours avec douceur et attention, comme si j'étais quelque chose de très précieux. Ça me fait beaucoup de bien parce que j'ai passé une année au fond du gouffre, Raphael. Je sais ce que c'est. Etre le Singe Rouge était ma façon de me sortir de là mais ce n'était qu'un début. Tu m'as aidée, tu m'as soutenue. C'est peut-être très égoïste de ma part mais j'ai envie que tu continues à être là pour moi.
– J'en ai aussi envie, assura Raphael.
Un « mais » flotta entre eux alors qu'ils se regardaient dans les yeux. Dans un même élan, ils s'embrassèrent doucement, retardant la fin de la phrase. Pourtant, Raphael n'avait plus autant d'appréhension concernant la sentence. Il se sentait soulagé de savoir qu'Emma l'avait aussi bien compris, qu'elle avait perçu ses doutes et ses peurs. Raphael avait toujours craint ne rien lui avoir apporté mais ce n'était pas vrai. Sans qu'il ne le fasse consciemment, il avait fait quelque chose pour Emma et ça lui faisait un bien terrible de le savoir.
– Je vais rester un moment hors de ta vie, dit Raphael après avoir mis fin au baiser. Je vais mettre un terme à cette stupide guerre et mettre de l'ordre dans tout ça. On en reparlera après, d'accord ?
Emma hocha la tête, se mordant la lèvre inférieure.
– Je te demande pas de m'attendre, Emma, ajouta Raphael. Vis ta vie. Tombe amoureuse d'un type normal. Pars à l'autre bout du pays si tu en as envie. Ça risque de me prendre du temps.
– Mais tu reviendras ?
– Si je meurs pas en cours de route, oui, renifla Raphael.
Emma lui rendit un sourire tordu et un peu fâché. Ils échangèrent un rapide baiser sur les lèvres puis Raphael se leva pour partir. Il était déjà dans les escaliers quand il s'arrêta pour se tourner vers Emma. Il avait encore un poids sur le cœur et il devait l'abandonner derrière lui pour affronter sereinement la suite.
– Pendant très longtemps, dit-il doucement, j'ai pensé que je serais heureux de mourir pour mes frères. Je le pense toujours. Je peux mourir pour eux si ça assure leur survie mais mes dernières pensées seront pour toi, Emma. Et ça, c'est un gros doigt d'honneur à mon maître. Il m'engueulera certainement une fois de l'autre côté mais c'est pas grave. Ça aura valu le coup.
Emma sourit et Raphael la quitta en emportant avec lui cette image.
Il régnait un silence de mort dans le commissariat alors que Thomas Sullivan traversait la foule, son carton d'effets personnels sous les bras. Derek le regardait comme les autres, n'osant pas protester. Leur capitaine n'était pas le premier à se faire virer à cause de la guerre des gangs et tout le monde savait que d'autres têtes allaient tomber s'il n'y avait pas plus de résultats. Le chef de la police de New York leur mettait la pression parce que le maire de la ville lui braillait dessus quotidiennement. Il avait bien cru aux théories de Sullivan pendant un moment mais il n'avait pas protégé le capitaine quand le maire avait piqué une énième crise, criant à l'absurde et au ridicule. Derek comprenait – Sullivan aussi, d'ailleurs. Il n'était pas facile d'accepter l'existence de tortues mutantes éliminant sans pitié des ninjas dans New York. Franchement, ça ne tenait pas debout même pour un film tout public des années 90.
Il y avait cependant plus inquiétant que le départ de Sullivan. Des meurtres similaires avaient été commis à Philadelphie, Baltimore et Washington DC. Ceux perpétrés dans la capitale fédérale entrait directement sous la juridiction du FBI qui en avait profité pour s'accaparer toute l'affaire. Normalement, le FBI devait être invité à se joindre à des enquêtes et Sullivan avait fait des pieds et des mains pour que ça n'arrive pas. Cependant, les agents fédéraux avaient maintenant les pleins pouvoirs. Techniquement, le FBI et la police travaillent en collaboration mais, vu l'armée d'agents fraîchement débarqués, ça n'allait pas se passer comme ça.
L'équipe de Quantico avait pour chef Tamara Hopkins, une grande femme qui ressemblait vaguement à Gina Torres, les longs cheveux et le sourire en moins. D'après ce que Derek avait entendu ici et là, c'était un agent efficace à la carrière irréprochable et qui avait baigné pendant un temps dans les eaux troubles de la CIA – mais, si on croyait à tous les ragots, Hopkins était aussi passée par le KGB, le MI6, le Mossad, la DGSE en France, à peu près tous les cartels de la drogue sud-américains et plusieurs révolutions à travers le globe. Derek croyait sans problème qu'elle était compétente mais une femme d'une cinquantaine d'années ne pouvait pas avoir fait tout ça dans sa carrière. Pourtant, une chose était sûre : Tamara Hopkins savait de quoi elle parlait lorsqu'il était question d'obtenir des résultats. Et elle comptait bien en obtenir.
Ça n'étonna pas Derek d'être convoqué pour un entretien avec Hopkins dans l'après-midi. Elle était déjà présente depuis quelques jours dans les locaux avec son équipe et ils avaient eu le temps de consulter les dossiers de la présente affaire, même s'ils occupaient toute une salle de réunion à eux seuls. Les rapports d'autopsie s'empilaient pratiquement jusqu'au plafond mais les preuves manquaient toujours. Pas d'empreintes, pas de photographies, pas de vidéo et le sang que les techniciens trouvaient appartenait à chaque fois à plusieurs individus généralement non-fichés. Et jamais le nom des Foots n'apparaissait. Quelqu'un dans la maison faisait son possible pour que ça n'arrive pas. Ça allait peut-être changer avec de nouveaux joueurs entrant dans la partie.
Hopkins avait obtenu une salle de réunion pour son équipe et elle fit elle-même de la place sur la longue table centrale pour qu'ils puissent s'installer. Deux autres agents étaient présents dont au moins une technicienne de laboratoire. Hopkins posa en évidence un dictaphone entre elle et Derek et ne lui demanda pas si ça le gênait. C'était donc un interrogatoire.
– Inspecteur Ackerman, débuta Hopkins, j'ai cru comprendre que vous veniez de l'armée.
– Oui, madame, répondit Derek. Troisième division d'infanterie, première brigade de combat blindé, troisième bataillon, soixante-neuvième régiment blindé, madame.
– Iraq ?
– Oui, madame. Ramadi, pour être précis.
La ville « la plus dangereuse du monde » d'après les services de renseignement. Ils n'avaient pas eu tort. Derek en faisait encore occasionnellement des cauchemars. Hopkins hocha la tête.
– Vous êtes entrés à l'académie en rentrant du front, en 2008, et vous avez rapidement obtenu le grade d'inspecteur grâce à votre travail impeccable.
– Oui, madame. Merci, madame.
C'était affolant comme les habitudes de l'armée revenaient vite. Hopkins lui fit un sourire compatissant. Elle savait manifestement ce qu'était la hiérarchie.
– Vous avez vous-même enquêté sur un certain nombre de cas dans cette guerre des gangs.
– Huit, madame.
– C'est exact. Quelles ont été vos impressions ?
– Six cas étaient des meurtres commis chez des particuliers, généralement en pleine nuit, et nous savons que trois d'entre eux se sont produits durant la même nuit, entre le 26 et le 27 août. Des morts rapides : égorgement et empoisonnement. Aucune trace d'effraction et les victimes ne se sont pas défendues. Nous pensons qu'elles sont mortes durant leur sommeil. A part la marque d'un clan ninja appelé Foot gravé dans la peau des victimes, nous n'avons aucune piste quant à l'identité du ou des assassins. Quant aux deux autres meurtres, il faisait partie du massacre de la nuit du Labor Day. Seize morts au total.
– Et pourquoi ne vous êtes-vous intéressé qu'à deux victimes en particulier ? demanda Hopkins.
– Parce qu'elles connaissaient les six autres victimes et faisaient vraisemblablement partie d'un groupuscule bien précis ciblé par nos tueurs.
– Vous pensez qu'il y a plusieurs assassins ?
Quatre, pour être précis, pensa Derek.
– Oui, madame, dit-il. Il y a eu des actions coordonnées ces dernières semaines ciblant ce groupuscule, géographiquement et temporellement trop éloignées pour correspondre à un seul tueur.
Hopkins hocha la tête. Elle tira un dossier à elle et l'épingla à la table de son doigt.
– Vous avez une sœur, Emma Ackerman, vingt-trois ans, qui a été suspectée d'être le Singe Rouge, une sentinelle masquée ayant fait grand bruit à New York ces derniers temps.
– Oui, madame, répondit Derek en serrant les dents.
Il savait que le sujet allait être abordé.
– Elle a cependant été disculpée, ajouta-t-il.
– Disons plutôt qu'il y avait absence de preuve.
– Je connais ma sœur, madame. Je vous accorde qu'elle a cherché les ennuis ces derniers temps. Elle sort d'une longue période de dépression et c'est sa façon d'affronter ses démons. Elle a toujours été comme ça.
Hopkins hocha la tête. Elle n'y croyait pas un instant. Evidemment. Les grands frères protégeaient généralement leurs petites sœurs, même si ça les amenait à mentir. Cependant, Derek n'avait pas menti. Emma avait cherché les ennuis pour se sortir de son aphasie. Malheureusement, elle avait croisé les mauvaises personnes au mauvais moment – enfin, « personnes »...
– Il est dit dans ce dossier que vous avez perdu votre mère l'année dernière, reprit Hopkins. Est-ce la raison de la dépression de votre sœur ?
– Oui, madame.
– Un cancer du sein n'est pas exactement le genre de mort tragique qui pousse quelqu'un d'un peu fragile à devenir une sentinelle masquée, je vous l'accorde, mais ça a tout de même été un événement traumatisant pour votre sœur. Elle a refusé un emploi en Californie à la sortie de l'université à cause de la mort de votre mère. Correct ?
– Oui, madame.
– Considérez-vous qu'elle va mieux, aujourd'hui ?
– Dans l'ensemble, oui.
Emma rayonnait depuis qu'elle avait rencontré ces mutants malgré les blessures qu'elle récoltait régulièrement. Derek ne la voyait plus beaucoup depuis qu'ils s'étaient disputés mais il continuait à prendre des nouvelles par Alex qui la voyait tous les jours. Emma subissait une petite baisse de régime inexplicable ces derniers jours d'après Alex mais elle allait tout de même beaucoup mieux que l'année précédente. C'était carrément le jour et la nuit.
– Pourquoi ne quitte-t-elle pas New York, dans ce cas ? demanda Hopkins. Trouver un travail dans son domaine ici sera plus difficile qu'en Californie, par exemple.
– Elle travaille pour notre frère Alex depuis le mois de mai et ça lui convient, à ce que je sais.
– Au café-boutique The Lair sur Union Avenue, ajouta Hopkins, où elle a été poignardée par Lars Cooper, auteur d'une bande dessinée s'inspirant du Singe Rouge. C'est après son arrestation que la police s'est intéressée à la double identité de votre sœur. Les propos de monsieur Cooper étaient très cohérents pour quelqu'un d'aussi dérangé.
– L'avez-vous interrogé, madame ?
Les deux autres agents regardèrent Derek de travers mais il s'en fichait. Hopkins hocha la tête.
– Alors vous savez que monsieur Cooper est profondément dépressif, misogyne et paranoïaque. Il ne supporte aucune femme, à plus forte raison celles qui ont du caractère or Emma est franchement gratinée sur ce plan-là.
Hopkins eut un bref sourire. Elle tapota du doigt sur le dossier puis le fit glisser sur le bureau jusqu'à l'agent le plus proche. Hopkins s'installa plus confortablement dans son fauteuil, s'appuyant contre le dossier et croisant ses jambes.
– Racontez nous ce qu'il vous est arrivé, il y a trois ans, inspecteur Ackerman.
Hopkins connaissait probablement les deux versions, supposa Derek. Il avait parlé du mutant qui l'avait aidé au début avant de se rétracter mais sa déclaration avait été enregistrée en bonne et due forme. C'était comme ça qu'il avait rencontré les types du laboratoire qui collectaient des preuves de l'existence des Tortues depuis des années.
– J'imagine que vous voulez la version que personne ne voulait entendre, répondit Derek.
– Racontez nous ce qu'il s'est passé, c'est tout.
Derek se plia à la demande et détailla le soir où il s'était pris une balle dans l'abdomen par un junky pour dix dollars. Il parla de la tortue géante qui l'avait aidé et commenta ses impressions avec précision, comme pendant un débriefing. Il avait appris depuis que cette tortue s'appelait Donatello mais elle était connue parmi ses fans sous la dénomination de Delta. Cependant, Derek se cantonna à raconter leur première rencontre et il ne parla pas non plus des deux autres tortues qu'il avait croisées, Alpha et Bêta. Raphael et son frère dont Derek ignorait le nom. Pour couronner le tout, il existait une quatrième tortue, Gamma. C'était celle qu'on voyait le plus sur les rares vidéos de surveillance collectées mais elle semblait invisible en ville depuis le début de cette guerre.
– Une tortue mutante, donc, reprit Hopkins.
– Oui, madame.
Elle fit signe à la laborantine qui produisit un petit sac à évidence où se trouvait un morceau d'écaille. Ironiquement, il appartenait à Delta, d'après les tests sanguins.
– Reconnaissez-vous ceci ? demanda Hopkins.
– C'est une écaille marginale d'une tortue d'une espèce inconnue que nous avons trouvée dans les locaux des Elwood à Manhattan après le meurtre du frère aîné, Karl. D'après sa taille, nos experts ont estimé que le reptile dépassait le mètre soixante.
Hopkins hocha la tête et fit un autre signe. La laborantine sortit cette fois un sachet contenant une dent, du genre molaire, bien trop grosse pour appartenir à un homme.
– Nous avons trouvé ceci à Washington il y a quelques jours, informa Hopkins. Cette dent provient du même individu.
Derek haussa un sourcil. Que faisait Delta à Washington DC ? Un troisième et un quatrième sachet apparurent sur la table. L'un contenait une pince à épiler tordue tachée de sang séché et l'autre renfermait quelque chose de beaucoup plus familier : une balle de neuf millimètres déformée par un impact.
– Ceci nous est parvenu hier, expliqua Hopkins. Coup de chance, la femme de ménage d'un motel sur le bord de l'autoroute a remarqué des traces de sang dans une chambre et elle a un peu fouillé. Ce sont ses deux plus belles trouvailles. Comme il était évident qu'un crime avait été commis, elle a rapporté à la police ces preuves à conviction. Le laboratoire du compté a fait des analyses et a eu la surprise de découvrir que ce n'était pas du sang humain. Ç'aurait pu s'arrêter là s'il n'y avait pas eu dans le lot un défenseur des animaux qui s'est mis en tête de découvrir quel était l'abominable personne qui avait osé blesser une pauvre bête. Les échantillons sanguins sont passés d'amis en amis jusqu'à ce qu'ils déterminent qu'ils correspondaient à quatre-vingt-dix-neuf pour cents à des reptiles communément appelés tortues de Floride. Et ils ont également vu qu'un autre échantillon, une dent, avait été trouvée dans un entrepôt deux jours plus tôt. Nous avons ainsi récupéré deux preuves de plus de l'existence de cet individu. Comment l'appelez-vous, déjà, entre fans ?
– Delta, répondit Derek les dents serrées.
– Delta, répéta Hopkins comme si elle goûtait un bon vin sur sa langue.
L'agent du FBI eut un petit sourire en coin.
– Où étiez-vous le 25 juillet vers dix-huit heures ? demanda Hopkins.
– C'était l'anniversaire de ma belle-sœur, madame, répondit Derek sans hésiter. Nous avions eu une réunion tenue par Sullivan et ensuite je suis allé au Lair pour retrouver ma famille et des amis.
Il avait juste fait un crochet par les archives et rencontré Miller entre les deux.
– Vous êtes plutôt unique, inspecteur Ackerman, reprit Hopkins en hochant la tête. Vous êtes grand et vous attirez les regards. Il se trouve que vous avez beaucoup de fans parmi les femmes travaillant avec vous.
– Oui, madame.
– Or il se trouve que l'une de vos fans travaille aux archives de la police scientifique et qu'elle vous a vu vers dix-huit heures dans les couloirs de son bâtiment.
Et merde, pensa Derek.
– Elle n'est pas la seule à attester de votre présence, d'ailleurs.
– J'avais un dossier à retourner, expliqua Derek.
Hopkins hocha la tête, encore. C'était agaçant.
– Cependant, la vidéo surveillance n'a pas trace de votre passage.
Delta.
– Je n'ai pas d'explication à vous fournir, madame.
– Voilà ce qu'il va se passer, inspecteur Ackerman : vous allez déposer votre badge et votre arme sur la table et prendre des vacances, sans quitter New York, évidemment. Jusqu'à ce que cette affaire soit réglée, vous êtes suspendu de vos fonctions.
Hopkins planta ses yeux noirs dans ceux de Derek. Il ne put répondre que d'un « bien, madame » serré. Derek se désarma et abandonna les attributs de sa fonction sur la table.
– Il va sans dire que nous allons interroger votre sœur, reprit Hopkins. Il n'est pas nécessaire de la prévenir, vous le comprenez bien.
– Oui, madame.
– Bien. Vous pouvez disposer.
– Oui, madame. Merci, madame.
Derek se leva, tendu comme un arc, et quitta la salle de réunion d'un pas raide. Autant considérer qu'il allait être surveillé durant toute la durée de ses « vacances ». Très bien, il pouvait gérer mais comment prévenir Emma sans que personne ne le sache ? Derek avait sa petite idée là-dessus, une petite idée en trois lettres : B.O.B.
