Till Kingdom come

Chapitre 62

Well, nobody's perfect!

La convocation avait surpris Donald. D'habitude, il voyait Leonardo le dimanche mais l'anthropomorphe avait annulé trois jours plus tôt. Donald comprenait un peu pourquoi en le voyant arriver : Leonardo semblait être passé dans un hachoir industriel. Ses bras, son plastron et ses cuisses étaient lacérés – et il avait perdu un sabre. La cicatrisation était en cours mais du sang suintait encore à certains endroits, sous de grosses croutes. Leonardo restait cependant imperturbable, ne montrant aucun signe de douleur. Donald n'était pas vraiment étonné. Il savait que les Tortues avaient une sacrée tolérance pour ce genre de chose. Quand Raphael et Michelangelo s'étaient battus pour Dieu seul sait quoi sous ses yeux, ils n'avaient pas bronché sous les coups malgré le sang versé et les dents cassées.

Raphael accompagnait son frère. Donald ne l'avait pas vu depuis des semaines et il lui sembla que Raphael avait grandi. A l'œil, Donald lui aurait donné un centimètre de plus que Leonardo mais ça avait plus à voir avec son attitude qu'avec une réelle poussée de croissance. Donald avait sa propre classification pour les Tortues : Raphael était inquiétant, Donatello flippant et Leonardo terrifiant – Michelangelo, malgré ses aptitudes entraperçues, restait le petit frère mignon mais Donald ne l'aurait avoué pour rien au monde. Cependant, il avait envie de revoir son échelle de valeurs. A cet instant, Raphael paraissait bien plus dangereux que Leonardo.

Personne ne dit rien à propos des blessures de Leonardo mais Donald vit des regards s'échanger entre les mercenaires. Silo et Shanna furent manifestement contents de revoir Raphael tandis que Collin faisait la grimace. Kitty se tassa dans son coin. Felicia, le visage coloré de vieux hématomes, ne bava pas sur Leonardo comme d'habitude. Elle était trop occupée à détailler Raphael qui la regardait de travers en retour. Ça faisait beaucoup à analyser mais Donald se réserva cela pour plus tard. Il fallait qu'il soit attentif à toute la discussion, sans quoi Leonardo pourrait avoir envie de remanier l'organigramme. Le leader au bandana bleu tendit un papier plié en deux à Mark qui le prit sans poser de question. Le mercenaire glissa le papier dans une poche et ce fut tout entre eux.

– Qu'en est-il de ce Dimitri Iachine ? demanda Leonardo en croisant les bras sur son plastron.

Ça faisait ressortir le rose de ses récentes cicatrices. C'était étrange, voire dérangeant. Donald n'aurait jamais imaginé qu'il y avait du rose sous tout ce vert.

– Il est très satisfait de la marchandise, répondit Donald en s'efforçant de détacher son regard des cicatrices, et il a repassé commande pour la fin du mois. Manifestement, il va devenir un client régulier. Et ça peut poser problème parce qu'il veut toujours vous rencontrer.

– Ça n'arrivera pas.

– C'est ce que j'ai essayé de lui faire comprendre mais le type est borné. Il est possible qu'il menace de ne plus rien nous commander s'il ne vous rencontre pas or il représente une grosse partie de nos revenus en ce moment. Tout le monde sait que mes associés massacrent des Foots et ça fait peur à beaucoup de clients. Ils ne veulent pas finir égorgés à cause d'un malentendu.

Leonardo tourna les yeux vers sa gauche mais il n'y avait rien dans la ruelle à part le van de Mark. Ils ne se rencontraient jamais deux fois au même endroit, même s'il arrivait parfois à Leonardo de passer chez Donald la nuit pour laisser des instructions. Donald avait beau se barricader chez lui, Leonardo arrivait toujours à entrer et repartir sans traces. Donald avait aussi remarqué des morceaux de fruits dans le terrarium de sa petite Daisy après les passages de Leonardo. L'anthropomorphe semblait les laisser quand il passait. Donald ne savait pas quoi en penser.

– Iachine semble vouloir commander un assassinat, reprit Leonardo en se refocalisant sur l'assemblée. Qu'il donne un nom. Nous verrons ensuite. Faites lui comprendre que nous n'accepterons pas forcément et, le cas échéant, que c'est une faveur que nous lui faisons. Il est hors de question de monnayer quoi que ce soit. Une vie ne s'achète pas.

Felicia renifla et les yeux noirs de Leonardo se fixèrent sur elle. Elle ne plia pas sous la pression. Quelque chose s'était passé entre eux et Donald avait une curiosité malsaine en ce qui concernait la relation entre la journaliste et la tortue mutante. L'idée que Leonardo ait pu être un mauvais coup le faisait sautiller de joie sur place comme une écolière mais, en même temps, lui donnait envie de vomir. Comment une femme pouvait-elle imaginer se faire prendre par l'une de ces créatures ? Ça le dépassait. Donald glissa un regard vers Raphael, très raide et manifestement largué par ce qu'il se disait. Avait-il réussi à se faire sa petite copine le Singe Rouge ? Arrête ça, Kent, se morigéna Donald. Son obsession pour la vie sexuelle de ces tortues ninjas mutantes était franchement malsaine.

– Iachine est précisément dans l'achat et la revente de vies, rappela Felicia.

– Et je finance une guerre pour la survie des miens en vous utilisant et en profitant des bénéfices tirés de la vente de drogues, rétorqua Leonardo en haussant les épaules. Personne n'est parfait.

Felicia prit la mouche mais ne répondit pas. Leonardo lui demanda ce qu'elle avait appris sur Iachine et Felicia se plia à l'ordre. Felicia lui fit un compte rendu détaillé, de la naissance du Russe à sa marque de céréales préférée. Ça lui prit une bonne vingtaine de minutes, surtout parce que les activités d'Iachine étaient assez étendues. Felicia tendit ensuite une clé USB à Leonardo.

– Tout ce qu'il y a d'important à savoir sur Iachine est là-dessus, dit-elle.

– Je n'aime pas les ordinateurs, répondit Leonardo.

Raphael leva les yeux au ciel et s'avança pour prendre la clé USB des mains de la journaliste. Elle essaya de jouer avec la tortue en l'empêchant de prendre la mémoire mais Raphael fut plus rapide. Il lui attrapa le poignet sans douceur et lui prit la clé USB dans la paume de la main.

– Je gère, dit-il en foudroyant Felicia de ses yeux jaunes.

Il fit disparaître le petit boîtier comme par magie et libéra la journaliste avant de retourner vers son frère. Donald était toujours étonné par la dextérité de ces mutants.

– N'est-ce pas à Donatello de s'occuper de ce genre de choses ? fit remarquer Mark.

– Il est occupé, dit Leonardo.

– En vacances à Washington, sourit Felicia.

Leonardo fronça les sourcils et le sourire de Felicia redoubla.

– Je ne fais pas qu'écrire des articles, j'en lis aussi, informa-t-elle. A ce propos, savais-tu que les meurtres commis par ton frère à Washington entraient directement dans la juridiction du FBI ? Et que le FBI a pris en main toute l'affaire à New York ?

– Oui, répondit Leonardo. Tamara Hopkins est en charge, je sais.

Felicia tiqua.

– J'ai d'autres sources d'information que vous, mademoiselle Rodriguez, sourit Leonardo.

Ils flirtaient, réalisa Donald en voyant Felicia retourner un petit sourire en coin à Leonardo. Ils flirtaient agressivement. Leonardo répondait aux avances de Felicia. Donald sentit un frisson de dégoût remonter le long de sa colonne vertébrale. Il ne pouvait pas tolérer ça.

– Et que comptez-vous faire à ce propos ? demanda sèchement Donald.

– Rien pour le moment, répondit Leonardo en se tournant vers lui. Nous allons suivre ce qu'il se passe de loin mais il est hors de question d'éliminer Hopkins.

Non, en effet, pensa Donald. Eliminer la tête de l'équipe détachée à cette affaire n'allait pas arranger la situation. Cependant, si le FBI était entré en jeu, c'était pour coincer le ou les types qui assassinaient à tour de bras à New York ces dernières semaines. L'agence n'allait pas chercher à coffrer les Foots. Elle voulait la tête des Tortues et de leurs associés – sans le savoir pour l'instant. Le FBI était beaucoup plus efficace que la police new-yorkaise, beaucoup moins influençable aussi. Si les types comme Donald arrivaient à faire des affaires, c'était principalement parce qu'ils arrosaient généreusement certains hauts gradés. Cependant, pratiquement tout le milieu savait maintenant que Donald barbotait en eaux troubles. On se méfiait déjà de lui et il ne faudrait pas longtemps pour que les commandes soient moins nombreuses à cause de la possible attention du FBI sur lui. Et puis quelqu'un finirait bien par parler. Quelqu'un finissait toujours par parler. Son nom remonterait tôt ou tard jusqu'à cette Tamara Hopkins.

Il fallait qu'il se tire.

Donald croisa le regard noir de Leonardo et il sut au plus profond de lui-même que l'anthropomorphe connaissait ses plans. A qui Leonardo demanderait-il qu'on « s'occupe » de lui ? Non, se raisonna Donald. Leonardo n'avait personne d'autre à mettre à sa place. Ça faisait trop peu de temps que Basile était mort. Leur business battait encore un peu de l'aile et toutes les connexions n'étaient pas assurées. Leonardo avait besoin de Donald. Il ne pouvait pas le tuer maintenant.

– Kitty, appela Leonardo sans quitter Donald des yeux.

La mutante se raidit mais dressa tout de même l'oreille.

– Tu surveilleras Kent, ordonna Leonardo. Veille à ce qu'il garde en tête quels sont ses intérêts.

Kitty hocha la tête. Donald déglutit. Il pouvait gérer Kitty. Il pouvait même la convaincre de partir avec lui, loin de l'influence de Leonardo. La terrible tortue ne semblait pas se rendre compte que la loyauté ne s'obtenait pas par des menaces. Donald connaissait Kitty depuis qu'il l'avait récupérée. C'était lui qui l'avait trouvée, blessée et à demi-consciente dans une ruelle de Harlem – il avait été attiré par un écho étrange sur son radar à mutant. Leonardo ignorait que Donald avait soigné Kitty et Benny, lui aussi dans un sale état, avant de les amener à Basile. Ça n'avait pas été facile de nouer des liens avec les deux mutants mais Donald y était parvenu, petit à petit. Kitty s'en souvenait certainement. Sa peur de Leonardo ne surpassait pas huit années d'amitié.

Leonardo garda son attention fixée sur Donald pendant quelques secondes avant de se réintéresser à Felicia.

– J'ai quelqu'un à vous présenter.

– J'ai déjà croisé ton frère, répondit-elle en jetant un coup d'œil à Raphael.

Celui-ci renifla. D'après ce que Donald savait, ils s'étaient « croisés » chez Felicia alors qu'elle sortait de la douche. Elle n'avait pas vraiment donné de détails sur cette effraction, certainement par fierté mal placée. Felicia aimait dominer la situation par un moyen ou par un autre. Son caractère était un peu trop fort et ça lui avait attiré des ennuis à plusieurs reprises. Donald n'avait pas été surpris d'apprendre qu'elle s'était faite agresser récemment – à la sortie du café où travaillait le Singe Rouge, en plus ! Felicia avait poussé le bouchon un peu trop loin. Leonardo l'avait pourtant prévenue : elle devait laisser la sentinelle tranquille. Ce n'était pourtant pas la Tortue qui avait abîmé le joli minois de la journaliste, même si elle en était capable, sans hésitation ni remords.

– Il s'agit de quelqu'un d'autre, corrigea Leonardo.

Il produisit un nouveau papier qu'il confia à Felicia. Elle y jeta un coup d'œil en arquant un sourcil puis retourna son attention vers la tortue.

– Enfin le rendez-vous que j'attendais ! railla-t-elle.

– Je ne serai pas présent.

– Et en compagnie de qui dînerai-je ?

– Il vous fera signe.

Il fut évident que Felicia aurait voulu défier Leonardo et dépasser la limite qu'il avait fixée mais il lui fit signe de ne pas aller jusque-là. Felicia se rétracta, les yeux brûlants. Raphael la regarda autant de travers que Donald. C'était totalement hypocrite de sa part compte tenu de son attitude envers une gamine franchement dérangée – pour chercher les emmerdes avec les Tortues, il fallait avoir quelques neurones en moins d'après Donald et ça s'appliquait aussi à lui-même.

– Ce sera tout pour ce soir, annonça Leonardo.

– Et concernant le Singe Rouge, rattaqua Felicia. Tu lui as demandé si c'était elle qui m'a refait le portrait ?

– Je n'en ai pas eu l'occasion mais je n'ai pas changé d'opinion : il n'est pas du genre à vous attaquer par derrière.

– Ça nécessite une enquête, tenta Felicia en jouant avec le papier que Leonardo lui avait donné.

– Essaye, gronda Raphael.

Donald avait vu Raphael menacer des gens quantité de fois – il aimait intimider les autres – mais le mutant n'avait jamais été aussi sérieux qu'à cet instant. Quelque chose de dangereux se dégageait de lui, quelque chose d'animal et de vibrant. Il était froid, tendu, prêt à attaquer et Donald recula d'un pas. Il avait entendu Donatello dire à Mark que Raphael était le meilleur combattant de leur équipe mais Donald ne l'avait jamais vraiment cru. Raphael savait être sympathique, rigoler et il semblait combattre avec entrain, comme s'il jouait. Donald avait pensé que Leonardo était le plus dangereux du lot mais il réalisa à cet instant que ce n'était pas vrai. Quand Raphael était sérieux, il faisait facilement de l'ombre à ses frères. Felicia, bravache comme toujours, lui sourit en retour et quelque chose disait à Donald qu'elle n'en avait pas abandonné son idée pour autant. Peut-être la retrouverait-on chez elle, dans un bain de sang, un de ces jours.

Leonardo ne dit rien à propos de l'attitude de son frère, peut-être même l'approuvait-il puisqu'il n'arrivait pas à faire comprendre à Felicia d'arrêter son cinéma. Il salua Mark de la tête et fit demi-tour, se dirigeant vers les ombres. Raphael suivit sans rien dire, les poings serrés. Donald se força à se détendre, sans quoi il était encore bon pour un torticolis le lendemain. Felicia donna un coup de coude à John qui lui rendit un regard pas vraiment rassuré. Elle le poussa vers Leonardo et Raphael.

– Leonardo, un instant, s'il vous plaît, lança John en se rapprochant des deux mutants.

Les tortues s'arrêtèrent d'un seul bloc et se tournèrent vers l'humain. John avait quelques centimètres de plus que les deux frères, surtout grâce à ses boucles noires, mais il paraissait bien fragile à côté d'eux malgré sa carrure. Donald n'entendit pas ce que John disait à Leonardo mais il vit l'anthropomorphe ouvrir de grands yeux et Felicia se marra toute seule. Leonardo regarda la journaliste un instant avant d'attraper John par le col et de l'embrasser devant l'assistance médusée. Felicia perdit autant son rire que ses couleurs. Il relâcha le mercenaire et reprit son chemin comme si de rien n'était, son frère manifestement perdu sur les talons. John revint vers eux avec une drôle d'expression sur le visage.

– C'était... inattendu, admit-il.

Felicia trembla de rage puis partit d'un pas furibond, les plantant tous dans la ruelle.

– Tu fais ce que tu veux avec les autres tapettes dans ton genre, Perkins, grogna Ricky Bobby, en tout cas tant que tu fais ton boulot correctement mais alors ça... Ça, c'est vraiment pas catholique !

John leva les yeux au ciel alors que le Texan retournait au van, grommelant pour lui-même que le Seigneur détestait les homos et qu'il savait bien que cette maladie amenait à d'autres félonies de ce genre – avait-il conscience qu'il tuait pour payer ses factures ? Mark tapota l'épaule de John puis les trois mercenaires suivirent Bobby au van. Donald fit un signe de la main à Silo, Shanna et Collin.

– Je te ramène, Kitty ? demanda-t-il en se tournant vers la mutante.

Il s'était attendu à la voir toujours recroquevillée dans son coin mais Kitty se tenait debout, juste à côté de lui, les iris étrécies jusqu'à n'être que deux traits noirs dans ses yeux bleus. Il n'était pas difficile de voir qu'elle était tiraillée entre deux options dont l'une signifiait certainement sa mort. Donald recula d'un pas et Kitty lui attrapa le poignet, serrant avec plus de force qu'il ne l'aurait crue capable de produire.

– Pas de conneries, Kent, gronda Kitty.

Donald hocha la tête, déçu par le choix de la mutante. Il ne pourrait jamais la convaincre qu'il pouvait la protéger de Leonardo. Elle avait trop peur. Très bien, pensa-t-il en sentant ses entrailles se glacer. Il faudrait trouver quelqu'un pour « s'occuper » de Kitty.


Le feu crépitait joyeusement entre eux, contrastant avec l'ambiance générale. Hana n'avait pas apprécié de devoir prendre la clé des champs pendant que Donatello se rétablissait et elle le faisait clairement savoir à chaque instant en boudant ostensiblement. Les Foots étaient mal barrés avec une gamine pareille à leur tête, selon Michelangelo. Donatello l'avait mis au courant de qui était Hamato Hana et de ses ambitions. Michelangelo trouvait dangereux de faire confiance à cette gamine de la branche séditieuse. Certes, les anciens élèves de Hamato Yoshi avaient eu l'intention de rencontrer Splinter et ses disciples mais ils ne contrôlaient plus les choses. Ono Daisuke était à présent à la tête de la branche séditieuse puisque Leonardo avait tué son frère. Coup du destin ou pas, il détestait les mutants et il avait été celui empêchant son frère Masaru de contacter les Tortues. La branche séditieuse n'était plus la potentielle alliée de leur petit clan reclus dans les égouts, surtout depuis le nettoyage convenu avec Karai, alors quel pouvait bien être l'intérêt de Hana dans tout ça ?

Michelangelo ne croyait pas à la volonté de Hana de détrôner avant l'heure ce Daisuke. Elle n'avait qu'à attendre pour obtenir le pouvoir. Si Daisuke refusait de le lui céder, les fidèles de Hana se chargeraient de le faire disparaître. Elle n'aurait même pas besoin de se salir les mains et ça tombait plutôt bien parce qu'elle n'était pas compétente du tout. Comment pouvait-elle être aussi faible en ayant été élevée dans un clan ninja ? Michelangelo voulait bien croire qu'on l'avait ménagée mais c'en devenait ridicule à ce point-là. C'était comme si Hana avait appris à se battre dans une de ces écoles d'arts martiaux pour gens normaux où les élèves ne venaient qu'une heure par semaine et recevaient des trophées juste en se présentant aux compétitions. Pourtant, elle avait habité toute sa vie au Japon. Les dojos là-bas étaient supposément plus sérieux que ceux aux Etats-Unis. N'était-ce pas la patrie du karaté, du judo, de l'aïkido et du ninjutsu ? Ils devaient prendre tout ça très au sérieux, là-bas.

Michelangelo ne faisait pas confiance à Hana. Elle était louche, autant que ses intentions. Et puis aucune kunoichi un tant soit peu entraîné ne ronflait alors qu'elle dormait à la belle étoile. Elle n'était pas en sécurité aussi aurait-elle dû dormir d'un seul œil, immobile et en maîtrisant sa respiration – tout ce qu'elle ne faisait pas. C'était plus que du laisser aller à ce niveau-là. Donatello partageait manifestement l'avis de Michelangelo. Il lâcha un énième soupir agacé en jetant un coup d'œil à la gamine, un cahier entre les mains. Le cahier était une idée de Michelangelo. Il s'inspirait directement de Leonardo qui dessinait souvent. Michelangelo s'était dit que Donatello pourrait se servir de quelque chose de similaire pour l'aider à se retrouver. Il avait pour obligation de retranscrire dans le cahier ce qu'il ressentait et de le présenter régulièrement à Michelangelo. Jusque-là, Donatello avait noirci les pages de calculs compliqués que Michelangelo n'arrivait pas à appréhender. Donatello arguait que les mathématiques étaient un langage comme les autres et que ces calculs étaient une représentation correcte de ce qu'il ressentait. Une seule constante se démarquait : il n'y avait jamais de solution aux équations de Donatello.

Hana ronfla si fort qu'elle se réveilla toute seule, ouvrant des yeux pâteux. Elle se tourna sur le côté et se rendormit aussitôt, marmonnant pour elle-même. Donatello inspira profondément, ferma un instant les yeux puis se remit à gribouiller dans le cahier. Michelangelo l'encouragea d'un sourire. Les choses s'arrangeaient. La patience de Donatello était autrefois légendaire parmi eux – autrefois étant le mot clé – mais elle avait pratiquement disparu. Dans son état actuel, il fallait beaucoup d'efforts et de volonté à Donatello pour ne pas attraper Hana par la gorge et la secouer dans tous les sens. Tant qu'il avait un objectif en tête, Donatello était gérable et il arrivait à se focaliser sur la tâche.

L'inactivité des derniers jours avait cependant prouvé qu'un Donatello laissé sans surveillance pouvait se révéler dangereux, en tout cas pour Hana. Il la tenait responsable pour tout ce qui allait de travers dernièrement. C'était louable de la part de Donatello et Michelangelo lui était reconnaissant de ne pas lui faire porter le chapeau mais Hana n'était pas taillée pour payer les pots cassés. Ils étaient passés à un cheveux de la catastrophe à deux reprises déjà. Alors qu'il chassait à l'arc, Donatello avait « confondu » Hana avec un cerf et Michelangelo avait réussi à dévier la flèche grâce à un nunchaku juste avant la catastrophe. Le second accident était plus vicieux encore : ils avaient croisé un ours dans la forêt du parc national dans lequel ils traînaient depuis quelques jours et Donatello l'avait provoqué. Michelangelo garderait probablement toute sa vie la marque des griffes du plantigrade sur l'épaule. D'accord, c'étaient des cicatrices plutôt cool mais ça lui faisait encore un mal de chien trois jours plus tard. Depuis, Michelangelo veillait Donatello comme le lait sur le feu.

Donatello sortit son téléphone portable de la pochette à son côté et rejeta l'appel, comme tous les jours. Michelangelo savait que c'était Leonardo. Il avait vu son frère essayer de contacter Donatello avant qu'il ne parte. Leonardo ignorait que Michelangelo l'avait espionné et c'était probablement mieux comme ça. Il aurait arrêté d'essayer d'appeler Donatello s'il avait su que son secret était éventé. C'était une question d'honneur et de fierté mal placée – si ça se bouffait, ils n'auraient jamais manqué de nourriture tellement Leonardo en produisait. Michelangelo ne savait pas trop quoi penser de ces tentatives. D'un côté, il trouvait positif que Leonardo essaye de recoller les morceaux. Après tout, il s'était comporté comme un connard avec eux depuis qu'il avait réalisé que Splinter était sur le déclin, il avait déclenché cette stupide guerre sur un coup de tête et il les avait laissés se démerder à New York pendant qu'il assistait aux derniers jours de leur maître. Michelangelo savait que le rôle de Leonardo n'avait pas été simple mais il lui en voulait quand même un peu d'avoir été aux côtés de Splinter jusqu'à la fin. Ils auraient tous dû être présents, à ce moment-là. De l'autre, il ne pouvait s'empêcher de penser que Leonardo n'était pas sincère dans sa tentative de réconciliation. Ça ressemblait plus à une ruse pour récupérer le pouvoir qu'autre chose.

Ils avaient tous besoin d'un monstrueux coup de pied au cul, voilà ce que Michelangelo pensait vraiment au fond de lui-même. Si Splinter avait toujours été là, il les aurait engueulés pendant des heures et aurait enchaîné avec des exercices tous plus vicieux les uns que les autres. Il les aurait poussés à travailler ensemble après avoir attisé les inimitiés entre les quatre frères – Splinter était ce genre de professeur, parfois. L'objectif aurait bien évidemment été de surpasser leurs différents pour se concentrer sur l'important : ils étaient une équipe et n'étaient rien les uns sans les autres. C'était comme ça et pas autrement. Ils étaient les deux faces d'une même pièce, les Trois Mousquetaires et les cinq doigts d'une main, tout ça en même temps et qu'importaient les chiffres. Ils étaient les quatre seuls spécimens de leur espèce, quatre frères voués à vivre, à combattre et à mourir ensemble.

Michelangelo soupira à son tour. Il virait au sentimentalisme et il savait très bien pourquoi : la veille marquait le premier mois depuis la mort de Splinter. Michelangelo avait du mal à réaliser que ça ne faisait que trente jours qu'ils avaient brûlé le corps de leur maître. Ça lui paraissait si lointain lorsqu'il n'y pensait pas et tellement proche lorsque le souvenir de Splinter refaisait surface. La douleur s'était affaiblie mais elle était toujours là, quelque part sous cette carapace pourtant si épaisse. Michelangelo releva les yeux vers Donatello qui continuait à écrire dans son cahier. Il n'osait pas aborder le sujet avec son frère. Donatello ne voudrait probablement pas parler de Splinter de toute façon. Il avait tourné la page, tout comme Raphael et Leonardo. Comment avaient-ils fait ? Avaient-ils donc tant détesté Splinter pour le chasser aussi facilement de leur mémoire ? Non, bien sûr que non, se morigéna Michelangelo en fixant son attention sur les flammes de leur feu de camp. Leonardo aimait profondément Splinter, en douter était stupide.

Et merde, pensa Michelangelo en serrant les dents. Qui ne tente rien n'a rien.

– Donnie ? appela-t-il doucement pour ne pas réveiller Hana.

– Hum ?

– J'ai une question.

– Je t'en prie.

Michelangelo se détendit un peu – Donatello et ses formules toutes prêtes ! Combien de fois l'avaient-elles sauvé lorsqu'il interagissait avec des humains ? Elles apportaient un semblant de normalité au comportement très froid de Donatello. D'habitude, il ne les employait pas avec ses frères mais Michelangelo comprenait. Donatello faisait des efforts et se raccrochait à ce qu'il pouvait.

– Ça fait un mois que maître Splinter est mort.

– Hum hum.

– Ça a pas l'air de t'affecter.

Donatello tourna une page du cahier et continua à remplir les lignes. Le silence entre eux s'étira sur une longue minute.

– Donnie, insista Michelangelo.

– Tu n'as pas posé de question, répondit Donatello.

– C'était indirect ! Chipote pas pour une question de sémantique.

– De grammaire, plutôt.

Michelangelo renifla. Donatello n'avait pas l'intention de répondre.

– Il me manque, avoua Michelangelo en attrapant la branche qui lui servait à brasser le bois. On peut pas vraiment dire qu'il était lui-même sur la fin mais il me manque quand même. Je payerais cher pour l'entendre dire : « Michelangelo, mets plus d'intention dans tes coups ».

– Ça frise le masochisme, commenta Donatello sans lever les yeux de ses calculs.

– Hum, peut-être.

Le silence se réinstalla entre eux. Michelangelo remua des braises entre les gros cailloux installés en cercle. Le bout de sa branche prit feu et il la secoua pour en chasser la flamme. De petits points rouges incandescents s'accrochèrent tout de même au bout de bois. Michelangelo prit l'extrémité du bâton dans sa main pour étouffer ces derniers foyers de résistance. Sa peau était tellement caleuse et épaisse qu'il ne sentit pratiquement rien. Lorsqu'il reposa la branche, il s'aperçut que Donatello n'avait rien raté de la scène. Il avait même arrêté d'écrire pour l'occasion.

– Si tu tiens tant que ça à te faire mal, reprit-il très sérieusement, il y a d'autres moyens.

– C'était pas le but, répondit Michelangelo.

– Bien, dit-il en reprenant ses écritures. Si je suis fou et toi suicidaire, on n'est pas sorti de l'auberge.

L'expression arracha un sourire à Michelangelo. Elle paraissait presque vulgaire dans la bouche de Donatello. Il faisait généralement assez attention à son langage.

– T'es pas dingue, Donnie.

– Je ne suis plus vraiment sain d'esprit non plus.

– C'est une question d'ajustements, je suppose.

– Hum hum.

Le ton de l'acquiescement montait. Donatello n'était pas d'accord. Michelangelo préféra ne pas s'aventurer sur ce terrain.

– Il te manque ? insista-t-il.

– Je pense à lui, parfois, admit Donatello.

Il ne développa pas. Michelangelo ne tirerait rien de plus de son frère sur le sujet. C'était mieux que rien.

– Pourquoi l'aimais-tu autant ? demanda Donatello en relevant les yeux de son cahier.

Eclairées par la lumière chaude du feu, ses iris paraissaient plus rouges que brunes et de petites étincelles y dansaient furieusement. Les ombres rendaient son visage plus dur, plus anguleux. Donatello ressemblait à la forme bâtarde de Bob à cet instant précis et Michelangelo eut l'impression d'être face à un inconnu. Bob n'avait pas fait qu'amalgamer différents traits piochés ici et là chez les quatre frères. Il s'était inspiré de ce Donatello que lui seul connaissait. Bob lui avait en quelque sorte donné vie avant l'heure. Avait-ce été un signe ? se demanda Michelangelo. Est-ce que Bob avait cherché à les prévenir des changements qui se passaient dans la tête de Donatello avant qu'il ne soit trop tard ? Etait-ce seulement trop tard ?

– Il nous a élevés, répondit Michelangelo en rompant le contact oculaire.

– Il nous a formés, corrigea Donatello.

– Ouais, si tu veux.

Michelangelo préférait ne pas poursuivre la conversation mais Donatello n'était manifestement pas de cet avis.

– Splinter était un animal de compagnie, à l'origine, continua-il.

– Je sais.

– Il nous a dit que l'amour nous était interdit parce qu'il attendait de nous que nous l'aimions comme il aimait autrefois son propre maître, Hamato Yoshi.

– Je comprends rien à ce que tu dis, Donnie, tenta Michelangelo sur le ton de la plaisanterie pour arrêter son frère.

Donatello fronça les sourcils avant de poursuivre.

– Je n'approuve pas la relation qu'entretient Raphael parce que le moment est mal choisi et qu'elle l'affaiblit alors que c'est le tank de notre équipe mais je suis forcé de reconnaître que je l'admire pour avoir défié les commandements de Splinter.

Michelangelo déglutit.

– Nous n'étions guère mieux que des animaux de compagnie aux yeux de notre maître, continua Donatello. Nous étions des armes, ses armes, mais Raphael a eu les couilles de rejeter tout ça. Inconsciemment, certes, parce que Raphael est un crétin incapable de voir plus loin que le bout de son nez, mais il l'a tout de même fait. Il s'est démarqué des enseignements de Splinter, il a refusé d'être un animal. Et ça me fait mal de l'admettre mais nous devrions tous prendre exemple sur lui. Je ne veux pas être un animal cantonné au rôle de bon fils. Je ne veux pas être gentil et attentionné envers mes frères parce que quelqu'un me l'aura ordonné et je veux pouvoir prendre la femme que j'aime dans mes bras sans entendre la voix de Splinter me susurrer à l'oreille que jamais aucune humaine ne pourra me désirer et qu'il vaut mieux que je me tourne vers mes propres frères pour satisfaire des besoins que je suis trop faible pour maîtriser. Merde, Splinter est mort ! Il ne contrôlera pas ma vie depuis la tombe !

Donatello arracha son bandeau rouge et le jeta dans les flammes. Le tissu léger s'embrasa aussitôt et fut avalé dans un grésillement. L'odeur âcre des fibres synthétiques brûlées prit Michelangelo à la gorge. Il n'avait jamais imaginé que Donatello puisse ressentir de telles choses. Il aurait certainement pu les prendre avec plus de calme si elles ne faisaient pas écho à ses propres émotions. Michelangelo releva les yeux pour croiser ceux de Donatello. Ce n'était plus de la folie qu'il lisait chez son frère. Il voyait nettement la colère et la peur dans les prunelles de Donatello, colère contre leur maître, peur de la réaction de son frère.

Ainsi donc, l'étrange apparence de Bob était le résultat de l'enseignement de Splinter. Michelangelo ne put plus soutenir le regard brûlant de Donatello. Ce n'était pas à cause du dégout mais de la honte, honte de n'avoir pas compris plus tôt. Donatello n'avait pas toujours été distant physiquement avec April et les autres humains. Comme ses frères, il avait apprécié les mains chaudes sur son épaule et les câlins occasionnels. Donatello avait commencé à refuser d'être touché après les longs mois qu'il avait passés seul avec Splinter à Northampton, après avoir signé le traité de paix avec Karai. Faire du ménage chez les Foots l'avait affecté tant physiquement que moralement : les jambes brisées et sa tête pleine de doutes. Toutes ces morts lui avaient paru inutiles à l'époque. Splinter avait dû profiter de leur isolement à Northampton pour le reconditionner, en quelque sorte. Quand Donatello avait avoué éprouver des sentiments pour April, Splinter lui avait probablement dit d'enterrer ses émotions. Le seul amour qu'il tolérait était un amour fraternel. Donatello l'avait pris au mot.

Quel père poussait l'un de ses fils aux sentiments bourgeonnant à se tourner vers ses propres frères ? Michelangelo se passa une main sur le crâne et ses doigts rencontrèrent le tissu de son bandana. Il tripota le nœud pensivement avant de lisser les bouts par habitude. L'orange flamboyait à la lumière du feu. La couleur que Splinter lui avait offerte symbolisait la vitalité, la chaleur, la lumière, l'intimité, l'accueil ainsi que l'équilibre entre le corps et l'esprit. L'intimité... Michelangelo lâcha les bouts de son bandana. Il n'avait pas de problème à partager son intimité avec ses frères. Il pouvait les prendre dans ses bras ou s'allonger sur eux devant la télévision pour les embêter, ça arrivait même qu'ils dorment ensemble dans le même lit juste pour profiter de la présence de l'autre mais ce n'était pas le genre d'intimité qui impliquait de partager son corps et son esprit avec une autre personne. Petits, c'était arrivé qu'ils se tripotent et en rigolent entre eux mais Splinter avait rapidement banni ces jeux pourtant innocents. Un ninja devait savoir étouffer ses désirs aussi sûrement que ses émotions. Michelangelo avait réussi aussi bien que Leonardo et c'était pourtant lui qui récoltait l'orange. Etait-ce à lui d'écarter les cuisses pour « accueillir » ses frères ? Quel esprit dérangé pouvait bien s'imaginer de pareilles horreurs ?

– Donnie, je... je peux pas faire ça, avoua Michelangelo.

– Je ne te le demande pas, répondit Donatello. Ce n'est pas un hasard si j'ai utilisé Bob pour satisfaire ce genre de besoins, Mike. Je veux bien admettre être tordu mais pas au point de me taper mes propres frères.

– C'est rassurant, je crois.

Donatello lui rendit un sourire en coin. Il ferma son cahier, le posa à côté de lui et sortit un kunai d'une pochette pour tailler son crayon à papier.

– Nous avons tous nos différents avec Splinter, qu'ils soient ou non conscients, reprit Donatello. Il a complètement écrasé la personnalité de Leonardo pour le modeler à sa guise. Il a négligé Raphael pour qu'il ne fasse pas de l'ombre à Leonardo sur le plan intellectuel. Il m'a poussé à être le gentil garçon manipulateur de l'équipe et il a fait de toi notre bouc-émissaire.

Michelangelo tiqua.

– Sachant cela, continua Donatello, je ne peux aimer notre soi-disant père mais je regrette son absence. Par habitude, certainement. Il était tout le temps sur notre carapace, après tout.

– Qu'est-ce que tu entends par « bouc-émissaire » ? demanda Michelangelo.

– Eh bien, Splinter t'a désigné comme notre souffre-douleur, expliqua Donatello sur le ton de la conversation. Nous savons tous que tu es bon, que tu es même très bon et que tu as beaucoup plus de facilités que Leo, Raph ou moi pour tout ce qui touche aux arts martiaux mais toutes les fautes retombent systématiquement sur toi quand même, même si c'est l'un d'entre nous qui fait une erreur. C'est Splinter qui a décidé de ce rôle pour toi.

Michelangelo sentit son cœur se serrer.

– Il ne l'a pas dit avec des mots, poursuivit Donatello en haussant les épaules, mais le résultat a été le même. Il reportait toujours la faute sur toi et nous l'avons imité parce que c'était comme ça que nous apprenions, à l'époque, par imitation.

– Mais maître Splinter m'aimait, tenta Michelangelo. Il nous aimait tous, au moins un peu, sinon il ne nous aurait pas gardés.

– Je ne dis pas qu'il ne t'aimait pas mais ça ne l'a pas empêché de faire de toi notre tête de Turc. C'est parce qu'une équipe a besoin d'un élément faible, Mike. C'est une question d'équilibre. Il faut quelqu'un capable de supporter toutes les fautes, quelqu'un sur qui le leader peut se décharger. De fait, ton rôle est aussi important que celui de Leonardo et tu as certainement un mental plus résistant que le sien. Vous supportez tous les deux beaucoup plus de pression que Raphael ou moi.

– C'est pour ça que tu voulais de moi comme leader, comprit amèrement Michelangelo.

– Oui, avoua Donatello, mais tu es trop gentil pour ce rôle. Je le sais, à présent.

Michelangelo hocha la tête. Il avait mal au cœur et sa bouche était sèche. Splinter avait fait de lui le souffre-douleur de l'équipe. Ça expliquait tellement de choses, tellement de petites remarques, de regards, de moqueries. Michelangelo avait envie de vomir. Il retira son bandana mais Donatello l'empêcha de le jeter dans les flammes d'un regard.

– Ne fais pas ça, prévint-il. C'est le symbole de notre unité.

– Et où elle est, notre unité ? demanda Michelangelo sur un ton grinçant. Je te vois pas porter ton bandeau.

– Je l'ai laissé à April.

– Pourquoi ?

– Parce qu'il me fallait une raison pour rentrer, souffla doucement Donatello les yeux baissés.

Michelangelo hésita, son bandeau dans les mains. Il avait envie de le brûler, vraiment, mais il le regretterait. Il était blessé, en colère. Ce n'était pas le bon moment pour prendre ce genre de décision. Michelangelo froissa son masque et le rangea dans son sac. Il lança un regard à son frère et Donatello hocha la tête.

– Je veille, assura-t-il. Ne t'inquiète pas, petit frère.

Michelangelo s'allongea, la tête sur son sac, et tourna le dos au feu en espérant que le sommeil le soulagerait un peu. Il entendit le chuchotement des pages du cahier et le crissement du carbone sur la cellulose. Donatello reprenait ses équations insolubles. Michelangelo se ferma au monde.