Till Kingdom come

Chapitre 63

This is just like Budapest all over again

Leonardo avait adopté une garde basse, son sabre sur le côté gauche, le tranchant de la lame vers son adversaire. C'était inhabituel pour trois raisons : les gardes basses conduisaient à des coups ascendants qui requéraient beaucoup plus de force que les coups descendants bien qu'ambidextre par entraînement, Leonardo privilégiait sa main droite enfin, un retournement du tranchant n'était pas classique. C'était même carrément hors des textes or Leonardo était le genre de type à se raccrocher aux règlements. Raphael se demandait ce qu'il pouvait bien se passer dans la tête de son frère. Il savait que Leonardo avait des problèmes de contrôle de sa main droite et Raphael se doutait que c'était à cause de lui – Leonardo n'avait pas ce problème avant qu'il ne le laisse pour mort, début juillet. Raphael n'avait pas d'explication pour les deux autres points soulevés.

Ça n'eut plus d'importance sitôt que Leonardo attaqua, la pointe de son sabre raclant le béton au sol. Quel crétin, pensa Raphael en esquivant par la gauche. C'était le seul katana qu'il restait à Leonardo et il l'abîmait. Les sabres n'étaient pas faciles à trouver. Donatello les achetait généralement par Internet à des gens peu recommandables mais Raphael ignorait quels étaient ses fournisseurs, sinon il aurait déjà fait une commande. Leonardo savait combattre avec d'autres armes, évidemment, mais il était plus à l'aise avec des sabres. Peut-être faudrait-il qu'il utilise autre chose pendant un moment – ça n'allait pas être facile de le lui faire admettre.

Raphael profita d'une ouverture dans la garde de Leonardo pour se rapprocher de lui et il le piqua de la pointe de son sai, bloquant son mouvement pour ne pas embrocher son frère. Leonardo s'arrêta aussi, son sabre à un bon mètre de Raphael, trop loin pour contrer. Raphael aurait eu le temps de percer une artère et de reculer. Leonardo grinça des dents et se dégagea en levant les mains pour signifier qu'il n'attaquerait pas. Raphael se redressa, gardant ses sais à la main au cas où – on parlait de Leonardo, après tout –, et s'écarta de quelques pas.

– Ça tire encore ? demanda Raphael.

Leonardo hocha la tête sans rien dire et Raphael sut qu'il mentait. Ses blessures étaient profondes mais elles étaient pratiquement toutes refermées. La douleur et l'inconfort n'étaient pas à blâmer pour l'erreur de Leonardo. Il avait l'esprit ailleurs, sans parler de sa mauvaise humeur parce qu'ils prenaient du retard sur ses plans. Leonardo et Donatello étaient aussi chiants l'un que l'autre quand tout ne se déroulait pas comme ils l'avaient prévu. Michelangelo était comme Raphael sur ce plan-là : ils ne prévoyaient rien et se débrouillaient avec les moyens du bord. C'était bien plus dans l'esprit ninja que les méthodes des deux maniaques.

– Reprenons, ordonna Leonardo.

– Comme tu veux.

Ils en avaient de toute façon pour encore trois bonnes heures. Quand Leonardo dirigeait les entraînements, ça leur prenait tout l'après-midi. Raphael ne s'en plaignait pas. Il n'était pas sorti pour se défouler depuis que son frère avait été attaqué par ces panthères et il ne disait jamais non à une bonne bagarre de toute façon. Il n'avait pas peur d'aller se faire des Foots seul mais Leonardo aurait été incapable de se défendre si quelqu'un était entré dans le bunker, en tout cas les trois ou quatre premiers jours. Evidemment, ça n'avait pas plu à Leonardo mais Raphael avait l'habitude de l'entendre râler – alors un peu plus ou un peu moins...

Cette fois-ci, Raphael réussit à placer un coup de pied même pas vicieux qui fit reculer Leonardo de plusieurs mètres. Il buta contre une palette redressée et fit l'erreur de regarder par-dessus son épaule. Bon sang, il devait pourtant connaître le terrain ! Ils n'avaient pas modifié l'agencement des obstacles depuis leur installation dans le dojo. Raphael fonça vers son frère, agacé par son manque de sérieux. Son poing traversa la palette alors que Leonardo esquivait mais il eut le temps de se dégager et de contrer le coup de son sai. Raphael tourna le dos à Leonardo pour passer sous son bras, la lame bloquée dans son sai, et le souleva sans difficulté, l'envoyant valser à travers le dojo. La carapace de Leonardo racla sur le béton.

– Qu'est-ce que tu fous, Leo ? demanda Raphael en rengainant ses sais. Putain, concentre-toi un peu !

– La ferme, répondit Leonardo en se mettant à genou.

Raphael renifla en regardant son frère se redresser. Les mots tendres entre eux étaient monnaie courante et il ne s'en offusqua pas. C'était l'attitude de Leonardo qui l'agaçait. C'était comme s'il était absent.

– C'est tes hallucinations, comprit Raphael. Tu leur prêtes plus d'attention qu'à moi. Bordel, Leo, tu m'avais dit que tu gérais !

– Je gère, grogna Leonardo.

Il passa son sabre de la main gauche à la droite, joua un instant avec la poignée avant de le repasser de l'autre côté.

– Tu gères que dal.

– J'ai l'esprit ailleurs, et alors ? rétorqua Leonardo en foudroyant Raphael de ses yeux noirs. Il faut bien que l'un d'entre nous réfléchisse à ce que l'on va faire et ce n'est certainement pas ton champ d'expertise.

– T'aurais pu t'épargner tout ces grandes phrases et dire plus simplement que je suis un abruti, railla Raphael en croisant les bras sur son plastron. J'ai l'habitude, tu sais, et ça va pas me faire un trou là où j'en ai déjà un.

– Si tu sais que tu es un idiot, pourquoi ne fais-tu pas des efforts pour t'améliorer ? Tes conneries nous feront tuer, un jour.

– Ça, frangin, ça a à voir avec mon impulsivité et j'aimerais te rappeler que ce sont tes conneries qui nous ont amené des emmerdes récemment.

Leonardo fit tourner son sabre dans sa main gauche, fixant furieusement Raphael. Viens-y, pensa-t-il, qu'on s'amuse un peu. Leonardo aurait pu passer l'après-midi à l'insulter, Raphael s'en fichait. Il était évident que Leonardo essayait de l'énerver pour compenser son manque de concentration mais il lui faudrait aller bien plus loin pour atteindre Raphael. Il avait appris à se blinder contre les remarques désagréables de ses frères et de son maître au fil des années. Raphael n'allait pas s'énerver pour quelques gros mots.

Leonardo n'attaqua pas. Il se contenta d'attendre mais Raphael ne voulait pas engager le combat non plus. S'il le faisait, Leonardo aurait l'impression qu'il avait réussi à l'énerver or c'était complètement faux. Raphael renifla et se détourna pour se diriger vers les escaliers. Ça ne servait à rien de perdre du temps à tourner en rond.

– Ne me tourne pas le dos, gronda Leonardo.

– Tu peux m'attaquer si ça te chante, lança Raphael sans regarder son frère.

– On ne tourne pas le dos à un ennemi !

– T'es pas mon ennemi.

– J'ai utilisé Emma pour attirer les panthères, cracha Leonardo.

Raphael tiqua. Evidemment. C'était petit de la part de Leonardo d'aborder ce sujet. Malgré leur décision commune, leur rupture n'en restait pas moins douloureuse. Raphael essayait de ne pas y penser mais un rien ravivait le souvenir d'Emma, en particulier son odeur. Elle hantait les draps même après lavage, à tel point que Raphael n'osait plus dormir dans son lit. Ça ne l'empêchait pas de rêver d'Emma, bien au contraire – quelle idée stupide ils avaient eu de s'envoyer en l'air aux quatre coins du bunker.

– J'aurais pu la réconforter après l'attaque mais je l'ai encouragée dans sa colère, insista Leonardo.

Raphael s'arrêta sur son chemin et inspira profondément, fermant les yeux. Leonardo mentait. Raphael n'allait certainement pas lui faire le plaisir de s'énerver. Il était capable de passer par-dessus sa douleur. C'était ce que tout bon ninja devait savoir faire, après tout.

– Je l'ai poussée à t'abandonner.

– Tu te fatigues pour rien, Leo, avertit Raphael.

– Oh et dois-je préciser que je l'ai vue nue sous la douche ? A plusieurs reprises ?

– C'est tout ce que t'as trouvé ?

– C'est la vérité.

– La vérité, aboya Raphael en se retournant, c'est que tu veux que je m'énerve pour te sentir mieux mais ça arrivera pas, Leo ! Je suis plus le gamin qui piquait des colères pour un rien. J'ai changé. J'ai passé dix ans à apprendre à me maîtriser mais tout le monde s'en branle, toi en particulier ! Je serai toujours le type en colère à tes yeux, celui qui fout tout en l'air à cause de son tempérament. Bordel, même Splinter m'a dit de me contrôler lorsqu'il est parti pour Northampton. Ce sont les derniers mots qu'il m'ait adressés, les derniers ! Mes efforts ont payé, Leo, je le sais, mais vous voulez tellement que tout reste comme avant que vous refusez de voir la vérité en face.

– Tu te berces d'illusions, Raphael, répondit Leonardo avec un petit sourire narquois. Tu es le seul à avoir remarqué tes soit-disant progrès. N'est-ce pas la preuve que tu te trompes ?

Raphael secoua la tête, agacé mais pas en colère.

– C'est ça que je déteste dans cette famille, dit-il en pointant Leonardo du doigt. On peut pas changer. On est enfermé dans un rôle, point.

Leonardo fronça les sourcils. Raphael força ses épaules à se détendre.

– C'est vrai, je suis un idiot, admit-il sur un ton aigre. Quand j'ai appris que Splinter était mort, je me suis senti soulagé.

Cette fois-ci, Leonardo resserra sa prise sur la poignée de son katana. Raphael ignora l'avertissement.

– J'ai pensé que je pouvais enfin être moi-même, continua-t-il, que Splinter ne serait plus là pour me regarder en attendant que je m'énerve. Mais tu l'as remplacé, Leo. Et je t'en veux même pas, franchement, mais attends pas de moi que je reste le même jusqu'à la fin de mes jours.

– Et tu comptes faire quoi ? railla Leonardo. Devenir notre sage attitré ?

– J'aurais toujours un tempérament de merde, grommela Raphael, mais ça m'empêchera pas d'essayer de me contrôler.

– Comment vas-tu faire maintenant qu'Emma n'est plus là pour satisfaire tes besoins ?

– Commence pas à me chercher sur ce sujet, Leo, prévint Raphael. Donnie et Mike ne sont pas là pour m'arrêter, cette fois.

Leonardo hésita à attaquer mais ils savaient tous les deux qu'il n'était pas capable de mettre Raphael à terre, pas dans les conditions actuelles. Raphael était sérieux. Il était prêt à se battre avec tout ce qu'il avait si Leonardo osait faire la connerie de l'attaquer. Leonardo avait besoin d'un punching-ball mais Raphael n'allait pas se laisser faire. Leonardo n'avait qu'à passer ses nerfs sur autre chose – pas des Foots, de préférence.

Des coups contre une surface métallique les tirèrent de leur concours de regards noirs. Le bruit résonnait autant dans la cage d'ascenseur que celle des escaliers et il ne fut pas évident de comprendre qu'il venait du bas. Quelqu'un frappait à la porte donnant sur l'aqueduc souterrain. Ils avaient condamné cette entrée une fois les travaux d'aménagement terminés afin de se concentrer sur seulement deux ouvertures, celles donnant sur le métro et sur l'extérieur. Ce n'était cependant pas une attaque : les coups se répétaient en rythme alors que les Foots seraient probablement rentrés à l'explosif. Raphael fit signe à Leonardo qu'il s'en occupait et il remonta au premier pour sortir dans le métro. De là, il dut redescendre dans les égouts par une traverse puis faire un bon détour pour trouver le passage jusqu'à l'aqueduc, fermé à l'aide de grosses portes étanches. Le bruit se répercutait contre les murs de briques alors que Raphael avançait prudemment. Il n'y avait nulle part où se cacher dans l'aqueduc à part le canal lui-même mais il n'était pas particulièrement profond et l'eau était très claire. Heureusement, aucune armée ninja ne tambourinait à la porte. Il aperçut une petite silhouette fluette devant la porte coulissante, celle d'un enfant.

– Shadow ? appela Raphael en restant à distance.

La petite fille fit un bond sur place avant de se retourner. Son visage s'illumina dès qu'elle reconnut Raphael.

– Tonton Raphie ! lança-t-elle en se précipitant vers lui.

Elle lui sauta dessus en un éclair et Raphael la rattrapa pour la soulever sans difficulté – Shadow n'était pas épaisse pour son âge.

– Qu'est-ce que tu fais là, saucisse ? demanda Raphael alors que Shadow lui laissait de gros baisers baveux sur les joues.

– Je suis venue vous voir, quelle question !

– Les égouts sont dangereux, Shadow, surtout en ce moment. On t'a dit et répété de ne pas t'y balader seule.

– Ça va, je suis plus un bébé.

Shadow descendit des bras de Raphael et lui fit un sourire éclatant. Raphael soupira, les sourcils froncés.

– Avance, banane, ordonna-t-il en la poussant devant lui. On va prévenir tes parents que t'es là et on te ramènera dès qu'il fera nuit.

– Mais ils sauront même pas que je suis venue si je rentre avant eux, tenta Shadow en lui faisant son plus beau sourire d'adorable petite fille. Et tu seras mon tonton préféré si tu leur dis pas.

– Oh, c'est vrai ? demanda Raphael sur un ton faussement enthousiaste. Tu me prends pour une bille ou quoi, patate ?

– Crétin.

– Boudin.

– Dindon.

– Crevette.

– Chochotte.

– C'est bon, tu m'as eu, railla Raphael en la reprenant dans ses bras. Tu sais quand même qu'on a piégé les tunnels autour de chez nous, marmotte ?

Shadow grimaça, choquée par la nouvelle, et fut bien contente d'être portée jusqu'au bunker. Leonardo les accueillit avec son sabre au clair mais il le rengaina dès qu'il aperçut Shadow. La petite fille sauta des bras de Raphael à ceux de Leonardo sans se soucier de sa possible chute et papouilla son oncle en faisait remarquer qu'il avait beaucoup plus de cicatrices qu'avant et qu'il avait besoin d'une douche. Leonardo resta stoïque, son attention fixée sur son frère. Raphael n'avait pas l'intention de poursuivre leur petite conversation – ni l'entraînement, d'ailleurs – aussi planta-t-il Leonardo avec Shadow et grimpa suffisamment haut dans la cage d'ascenseur pour que son téléphone capte. Casey ne pouvait pas répondre au téléphone quand il travaillait aussi Raphael appela-t-il April en se demandant comment elle allait lui répondre. Sa voix était hésitante quand elle le salua et elle ne demanda pas comment il allait.

– Panique pas, April, mais Shadow est chez nous.

– Quoi ? hurla April.

Raphael recula le téléphone trop tard mais entendit nettement le « qu'est-ce qu'il s'est passé ? » paniqué d'April.

– Elle est venue toute seule, expliqua Raphael en rapprochant prudemment l'appareil.

– Mais vous avez piégé les alentours !

– Shadow a rien, insista Raphael. On vous la ramène dès qu'il fait nuit et on vous laisse tranquille, t'inquiète pas.

– Par on, tu entends qui ? demanda April, tendue.

– Leo et moi.

Elle lâcha un petit soupir. Raphael avait envie de lui dire qu'il n'était pas stupide au point de traîner Donatello chez elle mais il préféra se taire. Il se sentait coupable à cause de Shadow. Cette gamine n'en faisait qu'à sa tête et c'était leur faute. Ils l'avaient toujours laissée faire tout et n'importe quoi parce qu'ils étaient capables de réparer ses conneries mais elle avait dépassé les limites pour la seconde fois en peu de temps. Sa première excursion dans les égouts au mois d'août avait été provoquée par Splinter mais celle-ci était une idée originale de Shadow Jones elle-même – pas la plus brillante de l'année.

– Dès qu'il fait nuit, alors ? reprit April sur un ton plus contrôlé.

– Promis.

– Ok. A tout à l'heure.

April raccrocha. Raphael retrouva Shadow devant la télévision avec Leonardo, les deux avec les manettes de la PS3 d'Emma dans les mains. Il avait oublié de la lui ramener et il en allait de même pour les quelques T-shirts et sous-vêtements dans sa chambre ou sa brosse à dents dans la salle de bain. Les consoles et les jeux étaient l'affaire de Michelangelo. C'était lui qui les avait empruntés, c'était à lui de les rendre, à moins qu'il en convienne autrement avec Emma. Concernant le reste des affaires, Raphael n'avait pas envie de s'en séparer. C'était idiot, il le savait, et il finirait bien par le faire mais il repoussait l'échéance. Il avait trop de trucs à faire en ce moment, voilà tout.

Raphael s'installa sur le canapé et Leonardo lui tendit sa manette. Il avait les jeux vidéo en horreur, surtout parce que c'était le domaine privilégié de Michelangelo et qu'il n'y avait pas moyen de gagner contre celui-ci. Leonardo préférait les jeux de société ou de stratégie du genre échecs ou dames chinoises mais Shadow acceptait difficilement de jouer à ces « trucs pour dinosaures ». Raphael soupira et attrapa la manette, chassant les souvenirs qui allaient avec.


April attendait, appuyée contre le chambranle de la porte de la salle de bain, fixant la fenêtre au-dessus des toilettes et mordant l'ongle de son pouce sans vraiment y faire attention. Casey était derrière elle, dans le couloir, pas moins tendu qu'elle mais il le cachait pour ne pas l'inquiéter outre mesure. April était inquiète – comment aurait-il pu en être autrement ? La punition pour sa dernière escapade était à peine levée que Shadow retournait déjà dans les égouts ! Ils lui avaient pourtant expliqué pourquoi ils devaient prendre leurs distances avec les Tortues mais elle n'en faisait qu'à sa tête. Que fallait-il faire ? L'envoyer en pensionnat à l'autre bout du pays ? Ça déchirerait autant le cœur des parents que celui de la petite fille.

Non, ce serait encore pire pour Shadow, réalisa April. Elle avait bien accueilli la nouvelle que la famille allait s'agrandir mais elle pourrait s'imaginer qu'ils l'envoyaient au loin pour chasser l'enfant adoptée qu'elle était. Shadow était la fille de Gabrielle, après tout. Elle n'avait même pas de lien biologique avec Casey. Lorsqu'il avait rencontré Gabrielle, elle était déjà enceinte et son petit ami s'était barré. Casey avait accepté l'enfant à naître comme la sienne et l'avait aimée depuis, la mort en couche de Gabrielle ne remettant pas en cause sa décision. April avait été un peu surprise de le retrouver des mois plus tard avec un nourrisson dans les bras – ils ne s'étaient pas séparés pendant si longtemps que ça, après tout – mais ça n'avait pas eu d'importance. Elle avait pris soin de Shadow de la même manière que Casey, comme si elle était leur fille. Shadow connaissait toute l'histoire et ça n'avait jamais semblé la déranger. Il fallait dire qu'il y avait plus tordu dans sa vie, comme avoir quatre oncles verts à carapace ou un rongeur d'un mètre trente de haut comme grand-père.

C'était dingue et ça n'avait pas fait que du bien à Shadow. Ça avait été difficile pour elle lorsqu'elle était petite de comprendre que sa famille n'était pas normale et qu'il ne fallait pas parler à ses amis des tortues géantes qui venaient leur rendre visite. Shadow avait perdu sa place dans une école privée réputée à cause des bagarres à répétition avec ses camarades de classe qui la traitaient de menteuse. Une fois dans le public, elle avait appris à tenir sa langue mais ça n'avait pas été facile. Sa seule véritable amie était Sloane et seulement parce que la gamine était facilement aussi tordue que Shadow question imagination. Sloane avait une passion pour le surnaturel, la magie, les extraterrestres et les groupes undergrounds si possible avec des garçons aux cheveux longs – l'adolescence commençait à pointer le bout de son nez.

April ne voulait pas que le prochain petit Jones connaisse les mêmes difficultés que Shadow mais elle devait pour cela se séparer de ses petits frères adoptifs et ça lui déchirait le cœur. Les Tortues étaient une grosse partie de sa vie, douze années pour être exacte. Ils l'avaient sauvée de Baxter Stockman et ses Mousers, pour commencer, et ça n'avait été que le début de leurs aventures. April était passée par suffisamment de situations complètement dingues pour remplir deux ou trois vies. Elle s'en était lassée, à un moment, lorsque ses petits frères avaient dû rentrer à New York pour remettre de l'ordre dans la fourmilière qu'ils avaient dérangée, et elle était partie chez sa sœur Robyn à l'autre bout du pays. April ne regrettait pas ces mois de fuite, ils lui avaient permis de se retrouver, mais elle se sentait coupable d'avoir abandonné Leonardo, Donatello, Michelangelo et Raphael alors qu'ils avaient besoin d'elle.

Leur relation frisait le syndrome de Stockholm et c'était ce qui la dérangeait vraiment. April se sentait parfois prisonnière de ses petits frères. Elle avait été la première personne, la première femme, avec qui ils avaient noué des liens. Elle savait être importante pour eux, très importante, peut-être même trop. Ils l'appelaient parfois « sœur » mais elle avait l'impression d'être leur mère la plupart du temps. Occasionnellement, leurs yeux lui renvoyaient l'image d'une femme qu'ils admiraient et aimaient profondément, désiraient parfois. Dans ces moments-là, April se sentait mal à l'aise. Elle les aimait, il n'y avait pas à en douter, mais pas comme ça. Jamais comme ça. Certes, il lui était arrivé de fantasmer sur Leonardo mais c'était plus une question de comportement que de physique. Casey la satisfaisait pleinement et la traitait comme une déesse alors qu'April avait parfois envie d'être une simple femme. Elle avait besoin que quelqu'un d'autre mène la danse or Leonardo était la personne la plus dominante de son entourage – et de loin. Dans ses fantasmes, il était celui qui la séduisait agressivement et avec qui elle s'envoyait en l'air sans inhibitions ni faux-semblants.

April frissonna. Elle chassa de sa tête ces pensées coupables. Leonardo et Raphael n'allaient pas tarder à arriver. April ne pouvait pas se permettre de paraître faible devant eux. Elle était en colère. Elle devait être en colère. C'était la seule manière pour qu'elle se sorte de là sans céder à son inclinaison naturelle. La colère l'aveuglerait suffisamment pour ne pas voir Leonardo et Raphael comme ses petits frères ayant besoin de son aide. Et ils en avaient besoin. April avait envie de les prendre par le col et de les secouer jusqu'à ce qu'un peu de raison rentre dans leurs crânes épais. Cette guerre ne rimait à rien. Ils tuaient à tour de bras, non par pour se défendre mais par besoin. Mais avaient-ils vraiment besoin d'éliminer autant de Foots ? Karai leur avait proposé de partir. Ils avaient refusé. April ne comprenait pas.

Une ombre apparut de l'autre côté de la fenêtre de la salle de bain et une lame passa en-dessous pour la soulever des quelques centimètres nécessaires afin d'y glisser un doigt. April n'alluma pas la lumière et n'entra pas plus en avant dans la salle de bain – qu'ils se débrouillent ! Ils avaient l'habitude de toute façon. La Tortue se baissa pour jeter un coup d'œil à l'intérieur et April aperçut un bandana rouge. Il lui fallut une fraction de seconde pour se souvenir que seul Raphael portait cette couleur à présent. Il souleva la fenêtre jusqu'en haut, hocha la tête à l'intention d'April et Casey puis fit signe à Leonardo, certainement sur le toit. En quelques instants, Shadow apparut à la fenêtre, manifestement mal à l'aise. Elle s'assit sur le bras libre de Raphael et il la porta jusqu'au bord de la fenêtre. Casey s'avança pour prendre sa fille dans ses bras.

– Dans ta chambre, dit-il en la reposant par terre.

– Mais papa !

– Dans ta chambre, répéta Casey sur un ton qui ne laissait pas de place à la contestation.

Shadow rentra la tête dans les épaules et fila sans demander son reste, évitant soigneusement le regard désapprobateur d'April. Elle claqua la porte pour la forme et de la musique filtra à travers les murs sous peu. Casey se tourna vers April, les yeux pleins de la question qu'il n'osait pas poser. April sentit sa détermination faiblir et sa gorge se serrer. Elle était tiraillée entre son instinct de préservation et son devoir. N'était-ce pas à elle de veiller sur ses quatre garçons maintenant que Splinter n'était plus de ce monde ? Leur vieux maître avait toujours été là pour les conseiller et les guider. Tout était parti à vau-l'eau quand il avait commencé à décliner. Leonardo s'était retrouvé sans guide spirituel, Raphael sans garde-fou, Michelangelo sans père et Donatello...

April hocha la tête puis se détourna pour aller dans la cuisine préparer du thé. Raphael et Leonardo arrivèrent quelques instants plus tard sans Casey – il avait dû aller parler à Shadow. Ils s'assirent à table sans rien dire tandis qu'April mettait des feuilles de thé noir dans sa théière préférée. Elle se tourna ensuite vers eux et porta la main à sa bouche sous le choc. Leonardo était dans un sale état, comme lacéré.

– Ce n'est rien, dit-il en se massant la main droite.

Il avait un ton agacé et Raphael lui lança un regard noir. Leurs cicatrices ne restaient jamais bien longtemps sur leur corps. Même les plus profondes disparaissaient au bout de quelques mois, une année tout au plus – et heureusement parce qu'ils seraient couverts de tissus cicatriciels sinon. L'entaille sur le plastron de Raphael avait considérablement diminué depuis qu'April l'avait vue pour la première fois le mois précédent. Les marques sur celui de Leonardo finiraient pas disparaître aussi. Peut-être même que l'écaille manquante de Donatello repousserait.

April prit la bouilloire électrique pour noyer les feuilles de thé et s'occupa les mains en attrapant des tasses dans le placard au-dessus de l'évier. Elle s'assit avec réticence. Leonardo la regardait comme d'habitude de ses yeux noirs bougeant à peine mais Raphael avait détourné la tête et fixait le carrelage. Au moins, l'un des deux se sentait minable.

– Ce n'était qu'une question de temps avant que Shadow ne nous fasse un coup comme ça, dit April sur le ton le plus calme dont elle était capable. Ce n'était pas votre faute.

– Il n'y a pas que des Foots dans les égouts en ce moment, avertit Leonardo.

Il n'avait plus qu'un sabre, remarqua April. Son dernier combat semblait avoir été rude, quoi qu'il avait dû le juger divertissant. Ils ne s'en sortaient pas trop mal pour des gamins éduqués dans la violence. Ils avaient l'habitude de se prendre des coups et d'en donner. Splinter n'avait pas été tendre avec eux et ses tentatives après la mort du Shredder s'étaient soldées par des regards choqués et des braquages de la part de ses élèves. Son changement de comportement les avait surpris et ils l'avaient pris pour une ruse, une nouvelle sorte d'entraînement. Splinter n'avait pas insisté, retournant au comportement dur et intransigeant que les Tortues avaient toujours connu. C'était mieux comme ça. C'était habituel, rassurant, pour eux.

– Qu'y a-t-il ? demanda April.

– D'autres mutants.

– Comme Leatherhead ?

– Non, Leatherhead est mort depuis longtemps, corrigea Leonardo. J'ai tué cinq panthères mutantes la semaine dernière mais il est possible qu'il y en ait plus.

– Des panthères ? répéta April. Comme celle que j'ai vue quand on cherchait Shadow ?

Leonardo se tourna vers Raphael et celui-ci hocha la tête. Il n'avait pas été présent, April était alors avec Michelangelo à la recherche de Shadow, mais il connaissait tout de même mieux l'histoire que Leonardo, à Northampton à ce moment-là.

– C'était des clones de celle que vous avez croisée, expliqua Leonardo. Ils ont été créés par les Foots alors peut-être en existe-t-il d'autres.

– C'est à cause de ces mutants que tu es blessé ?

Leonardo se tendit. Il n'avait pas envie de répondre mais April s'en fichait. Elle voulait savoir. Elle devait savoir.

– Leonardo, menaça-t-elle.

Cette fois-ci, Leonardo se raidit et ses yeux se firent plus durs. April ne céda pas. Elle garda la tête haute et le regard droit. Raphael donna un coup de coude à son frère et April crut pendant une fraction de seconde que Leonardo allait répliquer de ses poings mais il se tassa l'instant d'après.

– Oui, admit-il en détournant la tête.

– Il n'y a pas de honte à avoir, reprit April en servant le thé. N'importe quel humain serait probablement mort s'il avait eu à combattre ce genre de mutant.

– Emma a survécu, répondit Leonardo comme un gamin pris en faute.

April haussa un sourcil. Leonardo attrapa une tasse pour s'occuper aussi bien les mains que la bouche. Raphael lâcha un soupir où se mêlait un grognement.

– Il la raccompagnait à la surface quand c'est arrivé, expliqua-t-il.

– Elle va bien ?

– Plus de peur que de mal. Beaucoup plus, en fait.

– Tu es allé la voir, j'espère.

Raphael hocha la tête.

– Trois jours plus tard, ajouta Leonardo derrière sa tasse.

Raphael fit manifestement des efforts pour ne pas repeindre la cuisine en rouge frangin. Terrain miné, pensa April en prenant sa tasse. Il fallut de longues secondes à Raphael pour pouvoir continuer sur un ton relativement calme.

– Ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

April se sentit désolée pour Raphael. Elle savait à quel point Emma était importante pour lui – ce n'était pas un hasard s'il lui avait demandée de venir à Northampton pour la crémation de Splinter. Le dimanche avait été l'occasion de penser à autre chose après un samedi tendu. Raphael n'avait pas été à l'aise avec ses frères à côté qui le regardaient de travers à chaque fois qu'il avait un geste tendre envers Emma mais ça n'en avait pas pour autant été moins attendrissant. Il semblait à April qu'elle avait vu Raphael heureux pour la première fois de sa vie, malgré la mort de son maître.

Il devait se sentir coupable, comme d'habitude, pensa April. Raphael avait plus que tendance à tout voir en noir et à se laisser sombrer dans des gouffres de dépression. C'était habituellement Michelangelo qui venait le sortir de là mais April ignorait où il était – il serait venu avec ses frères s'il avait pu, ce qui signifiait qu'ils s'étaient encore séparés et probablement disputés. April glissa un regard vers Leonardo, occupé à siroter sa tasse de thé malgré sa température. Il ne fallait pas compter sur lui pour aider Raphael. April soupira, résignée. Elle se pencha un peu au-dessus de la table pour poser sa main sur le bras de Raphael. Il releva les yeux vers elle et April y lut de la gratitude – et beaucoup de désespoir aussi.

Elle trouva de la désapprobation dans le regard de Leonardo lorsqu'elle le croisa. April tapota le bras de Raphael avant de se redresser. Qu'aurait fait Splinter ? Il aurait remis Leonardo à sa place, oui, mais comment ? April l'ignorait. Elle était fatiguée et tendue, pas la meilleure combinaison pour réfléchir ou pour prendre des décisions. Elle ne put que soutenir le regard de Leonardo. L'échange fut silencieux pendant une longue minute durant laquelle ils entendirent Casey gronder Shadow à l'autre bout de l'appartement. Leonardo céda le premier. Il avala le reste de sa tasse d'un coup puis la reposa sur la table avant de se lever.

– Allons-y, ordonna-t-il.

Et il tourna les talons sans même attendre Raphael. Celui-ci renifla en levant les yeux au ciel. Il n'avait pas touché à sa tasse thé mais il remercia tout de même April pour son hospitalité – Raphael qui la remerciait et Leonardo qui se comportait comme un enfoiré, c'était le monde à l'envers ! Une fois dans la salle de bain, Leonardo fit signe à Raphael de passer devant et son frère se plia à la directive, grimpant l'échelle sans bruit. Leonardo posa un pied sur les toilettes avant de se retourner vers April. Elle aurait voulu lui dire de faire attention à Raphael parce qu'il n'arriverait pas à se contenir éternellement mais elle n'en eut pas le courage. Elle se sentait toute petite et toute faible face à la tortue mutante. Ça arrivait trop souvent à son goût ces derniers temps.

– La famille est supposée être compliquée, n'est-ce pas ? demanda-t-il très sérieusement.

April glissa les mains dans ses poches et haussa les épaules.

– Oui, je crois.

– Bien, répondit Leonardo en se tournant vers la fenêtre, parce que c'est vraiment compliqué en ce moment.

Et il plongea tête la première par la fenêtre. April l'entendit attraper l'échelle sur le côté et remonter sur le toit en vitesse. Etait-ce sa façon de s'expliquer et de s'excuser ? se demanda-t-elle en baissant la vitre. Ou était-ce un avertissement ? Quelque chose disait à April que Leonardo prenait très au sérieux son rôle de leader et qu'il ne tolèrerait pas qu'elle s'interpose. Et c'était précisément pour cette raison qu'elle devait le faire.